ET FUTURS ÉLÈVES DES SŒURS G R LS ES
De la tribu des Loucheux.
(Bas-Mackenzie.)
De la tribu des Couteaux- Jaunes, (Grand Lac des Esclaves.)
LES FRUITS
férês aux étrangers, parce qu’ils parlent le français, l’anglais, le cris, le montagnais et savent mieux attirer les sauvages ».
L’un des enfants du couvent des Saints-Anges est devenu prêtre, Oblat de Marie Immaculée. C’est le Père Napoléon Laferté. S. G. Mgr Grouard se donna la consolation de lui imposer les mains, en 1923. Il exerce aujourd’hui le saint ministère au lac Athabaska. En lui se trouvent donc jetées les bases du clergé indigène pour cette région. Le vicariat voisin prépare aussi ses lévites. « Je ne mourrai content, a dit S. G. Mgr Breynat, vicaire apostolique du Mackenzie, qu’après avoir communiqué le sacerdoce à un enfant de mes tribus. »
Les Sœurs Grises, quelle que soit la carrière embrassée par leurs « anciens », continuent encore auprès de ceux-ci l’enseignement du couvent au moyen de la bonne presse .
Depuis 1910, une feuille lithographiée paraît, à Notre- Dame de la Providence, deux fois l’année. Les deux courriers la distribuent : l’un l’hiver, l’autre l’été. Elle est délicieuse. Elle a nom la Voix Amie. Toutes les nouvelles du semestre viennent s’y consigner, avec les réflexions pratiques qu’elles suggèrent. La rédaction en est spirituelle, joyeuse, pieuse surtout. Les anciens élèves en sont les abonnés de faveur. Mais qu’il soit appris aux quartiers généraux que l’un d’eux ne fait plus « honneur à la mission », le numéro suivant, où on le recommandera aux prières des autres fidèles, ne lui parviendra pas. Rarement, le « délinquant » résistera-t-il à cet affront. Il se convertira bientôt.
La Voix Amie, rédigée en langue française, est comprise d’un bout à l’autre du Mackenzie jusqu’à l’océan Glaeial.
C’est l’un des plaisirs des fils de France et du Canada français de retrouver sur toutes les lèvres, même les plus sauvages, le doux verbe de chez nous, et surtout
de sentir palpiter dans les syllabes, si rudement articulées qu’elles soient, de notre langue, l’amour profond et délicat de la mère-patrie.
Nous nous permettons, pour appuyer cette remarque, de reprendre ici un passage de la causerie que nous fûmes appelé à faire devant l’élite de la France, le 10 décembre 1923 :
« Je rencontrai, un hiver, dans une pauvre église qui marquerait la mi-distance entre le Grand Lac des Esclaves et le Grand Lac de l’Ours, une décoration de fête, à laquelle n’avaient présidé que des mains indigènes. C’étaient les couleurs des drapeaux anglais et français qui se pressaient autour d’une statue du Sacré-Cœur, envoyée de Paray-le- Monial. Seulement, on avait placé tous les drapeaux français au-dessus de tous les drapeaux anglais. Comme je demandais au missionnaire, directeur du district, s’il n’avait pas blâmé cette sorte d’infraction aux règles du protocole, il me répondit :
« — J’ai protesté, assurément. J’ai expliqué que, sujets d’un Dominion de l’Empire britannique, ils avaient le devoir d’observer les convenances nationales. Lorsque j’eus fini, un des anciens chefs se leva, et, dans le silence général, qui ne fut coupé que par des heu gutturaux [approbateurs, il me répliqua : « Homme de la Prière , d’où viens-tu, toi? Où est ta mère? D’où nous sont venus tous les hommes de la Prière, depuis les grands chefs, Mgr Grandin, Mgr Faraud, Mgr Grouard? N’était-ce pas de l’autre côté du grand lac Salé, ou bien du bord du grand fleuve bleu (le Saint- Laurent) qui coule de ce côté-ci du lac Salé? N’est-ce pas à tous ces hommes de la Prière que nous devons de connaître Celui qui a fait la terre, et d’avoir appris à l’aimer, comme à nous aimer les uns les autres? Vous n’êtes pas de ceux qui sont venus pour chercher nos fourrures et dépouiller notre pays. Vous ne vous êtes occupés que de notre esprit et de notre bonheur. Vous avez fait de belles maisons en bois pour nos orphelins, pour nos malades, pour nos vieux et pour les
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Femmes de la Prière (Sœurs Grises de Montréal), qui instruisent nos enfants et qui soignent ceux que la vie abandonne. Tu sais bien aussi, homme de la Prière, que c’est en français que nous autres, les Montagnais, nous avons appris à prier le bon Dieu. On dirait qu’on s’explique mieux avec Lui dans cette langue. Eh bien ! entends-le, et cesse de nous faire des reproches au sujet de nos drapeaux : c’est en Français que nous avons vécu jusqu’ici; c’est en Français que nous voulons continuer à vivre ; c’est en Français que nous voulons mourir \ »
Le chef montagnais qui tint ce discours avait voulu être, pendant quelques jours, quoique âgé déjà à cette époque, l’élève des premières Sœurs Grises du Mackenzie.
La Voix Amie , que publient ces grandes ouvrières de l’influence française, mérite bien que nous transcrivions ici, à titre d’exemples, sans nous préoccuper d’ailleurs, plus qu’elle ne le fait elle-même, de les rattacher par un ordre quelconque, quelques-uns de ses « faits-divers ».
« Les vingt-neuf petits garçons du couvent écoutent assez bien en classe, et les trente-six petites filles ne veulent pas se laisser surpasser en science et en sagesse. Les douze grandes de l’ouvroir tâchent de satisfaire tout le monde, même leur petite Marie-Rose qui n’a pas encore deux ans, et qui ne se lève pas toujours de bonne humeur. »
« Sœur Davy se rapproche du ciel, en montant chez les grandes filles, et Sœur De Lorimier se rend chez les petits garçons, sans renoncer au ciel, mais pour le mériter davantage. »
« A la messe basse, Monseigneur est charmé d’entendre une bien petite voix, chantant le solo : O res mirabilis ! Et, en effet, c’était admirable de penser à la bonté de Dieu, qui donnait à la petite Marie-Rose, âgée de trois ans à peine, de chanter : O chose admirable!... »
1. L’Apostolat missionnaire de la France. Conférences données à V Institut catholique de Paris (1923-1924), lr® série, chez Téqui, p. 143.
« Depuis le commencement de ce mois, pour gagner le paradis, tout le monde travaille fort l’anglais, même Sœur Marie-Anne, qui ne parle presque plus le français et qui rêve et mange en anglais, dit-on. » V
« Les gens de Simpson, qui ont bon goût, aiment la Providence et tiennent à y demeurer : c’est pourquoi Céline épouse Joseph. Tous nos vœux de bonheur à nos anciens élèves qui se conduisent en vrais chrétiens et nous font honneur. »
« Nous éprouvons une grande joie, en ce premier novembre, par l’abjuration du « traiteur » Mr. G..., qui devient catholique et se fait baptiser. »
« Notre cher Barnabé, qui était si charmant, qui ne nous avait jamais causé la moindre peine, le modèle des bons enfants, et que nous aimions si tendrement, après avoir souffert à peine pendant quelques jours, nous quittait pour aller jouir de la présence de ce bon Jésus, qu’il avait tant aimé. »
« Depuis un an, nous avions une petite fille bien sage. Toujours souriante, pleine de vie, empressée à s’amuser avec ses petites compagnes, elle était aimée de tout le monde. Aussi son père, la revoyant, l’été dernier, si joyeuse, était heureux. Mais depuis un mois, le sourire avait disparu de la figure de Noëlia, elle n’aimait plus le jeu ; c’était la petite fleur qui commençait à pâlir. Marie vient de la prendre, en ce jour, dans les bras de sa tante. Sœur Noëlia, pour lui rendre son sourire, près de Jésus, en la fête de l’immaculée Conception. »
« Comme nos besoins sont grands, Dieu envoie deux beaux renards argentés dans les pièges de notre bon Frère Olivier. »
« 23 décembre 1914. — Touchant anniversaire d’une Mère, qui, un jour, voyant son hôpital qui lui avait coûté tant de fatigues et de privations, dévoré entièrement par le feu, entonna le Magnificat, ce même Magnificat que, ce matin, ses filles et ses orphelins chantaienl de tout leur cœur, pendant la messe d’actions de grâces, pour remercier Dieu de nous avoir épargné la même épreuve, hier, en montrant à une des religieuses le feu qui avait pris dans le toit du couvent, et que nous avons pu alors maîtriser facilement. A un autre moment, c’était un malheur irréparable. Merci, de toute notre âme, vénérable Mère d’Youville ! »
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« Dans l'après-midi, les Pères et les Frères se rendent au couvent pour juger un différend qui ne semble pas facile à régler, car tous les enfants sont en dispute. Voici : les petits garçons prétendent que leur dortoir est si bien peinturé maintenant qu’il est le plus bel appartement de la maison. Les petites fdles soutiennent, au contraire, que leur grande salle est devenue la plus belle. De leur côté, les grandes avancent que le réfectoire l’emporte sur tout le reste. Après avoir visité et admiré ces trois appartements, les juges concluent par les paroles d’un beau cantique : Votre partage à tous trois est bien doux... »
« Récit du Père Supérieur. — Depuis trois semaines, notre petite Anastasie a été tenue entre la vie et la mort, par une fièvre épidémique. Elle a été administrée et a reçu le saint viatique. On l’a veillée jour et nuit. Les soins maternels des bonnes Sœurs, les prières de tous, et surtout de sa grand’mère, qui, ne mangeant plus, ne dormant plus, tenait sans cesse son chapelet à la main, l’ont arrachée à la mort. Encore faible, mais semblant être hors de danger, je me suis rendu aujourd’hui à la triste nécessité d’avoir avec elle un entretien bien pénible, que vous allez comprendre, mes chers enfants :
— Eh bien, ma petite Anastasie, te voilà bien?
— Oh! oui, mon Père, me dit-elle avec un sourire si candide, et je veux rejoindre mes petites compagnes.
— Tu as été bien mal, mon enfant ; mais le bon Dieu a eu pitié de nous et t’a laissée à notre affection... Mais, tu n’étais pas seule malade, t’en souviens-tu ?
— Oh! oui, c’est vrai, nous étions plusieurs bien malades: ma sœur Thérèse, Marca, Jeanne, Zénaïde et Anna.
— Eh bien, quelques-unes de tes compagnes que tu aimais beaucoup sont allées rejoindre Jésus, et, avec lui, elles ne souffrent plus ; elles sont heureuses.
— Oui?... Mais, Thérèse, où est-elle?
— Thérèse ne souffre plus.
— Alors, qu’elle vienne me voir donc ! J’ai tant hâte de la voir !
— Mon enfant, Thérèse te voit, près de Jésus, où elle ne souffre plus.
— Jésus est venu chercher ma sœur?
— Ma chère petite, le huit de ce mois, où je t’ai administrée, ta chère sœur se rendait près de Jésus, pour le prier de te laisser la vie, afin de consoler tes bons patents de sa mort...
— Ma sœur est morte !
Et les larmes la suffoquent péniblement...
— Oh ! pleure, mon enfant, mais pense aussi combien Thérèse est heureuse, près de Jésus si bon, qui lui accordera tout ce qu’elle demandera. Elle prie pour toi, pour tes chers parents ; elle te protégera jusqu’au moment où tu iras l’embrasser, pour ne plus t’en séparer... »
La nouvelle suivante de la Voix Amie est encore du Père supérieur
« Le premier vendredi d’octobre 1915, nous avons inauguré la chapelle neuve du couvent, qui est assez grande pour servir d’église paroissiale, en attendant la future grande église. Chers amis, vous rappelez-vous la vieille chapelle de la mission? Cette église, dans laquelle vous alliez, chaque dimanche, est aujourd’hui abandonnée ; et, sans doute, elle disparaîtra bien vite. Nous le disons franchement : ce n’est pas sans éprouver un sentiment de tristesse et de regret que nous avons quitté la chapelle, où, depuis cinquante ans, avaient lieu tous les offices. Tous nos anciens évêques, Mgr Faraud, Mgr Clut, Mgr Grouard y avaient officié, et plusieurs ordinations à la prêtrise, chose rare en ce pays, y avaient été faites. En célébrant pour la dernière fois la sainte messe, à son autel, nous avons pensé à vous tous, anciens élèves du couvent, comme aussi à tous ceux qui ont fréquenté cette église, et pour tous, nous avons remercié Dieu des grâces reçues dans le temple, qui fut si longtemps sa demeure parmi nous. »
Le couvent Saint-Joseph du Grand Lac des Esclaves vient, lui aussi, de lancer son journal, Saint-Joseph’s Messenger, qui n’entend pas rester inférieur à son confrère de Notre-Dame de la Providence.
Enseignement des connaissances humaines, préparation soignée d’examens publics, bonne presse, tout a été employé par les efforts patients des Sœurs Grises pour former l’intelligence et le cœur de l’enfant sauvage.
Et quels beaux fruits déjà !
Incomparablement plus précieux, cependant, nous apparaissent les fruits de leur travail sur ces pauvres âmes pour
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les sanctifier. Ce fut la grâce d’état des sœurs missionnaires de réussir excellemment, dans la transformation surnaturelle de leurs orphelins.
Nous n’allons pas décrire leurs nombreuses industries pour atteindre cette fin. Disons seulement que toutes ont convergé à faire fructifier abondamment les grands moyens de salut fournis par la religion chrétienne, en les adaptant, par une sainte habileté, aux conditions particulières des personnes et des lieux.
La première fontaine de sa vie spirituelle fut montrée à l’Indien, dans la divine Eucharistie.
Avec quelle ferveur il a répondu au désir de Notre-Seïgneur et de l’Église, les démonstrations qui eurent lieu au couvent le plus lointain du Canada, à l’occasion du congrès eucharistique de Montréal, suffiraient à l’établir. La Voix Amie raconte les préparatifs de la procession de clôture :
« Nous avons voulu faire un triomphe à Jésus dans la sainte Eucharistie, pour nous unir à la fête de Montréal. Nous avons organisé une procession, comme on n’en avait jamais vue à La Providence. Que n’avez-vous été ici, pour contempler plus de trois cents « épinettes », décorant le chemin par lequel Notre-Seigneur devait passer , pour admirer le dais qu’on devait porter au-dessus du Saint- Sacrement, les trois magnifiques bannières, le splendide reposoir, gardé par six petits garçons habillés en anges, et enfin toutes les petites filles revêtues d’habits blancs et portant des couronnes!...»
Pie X venait d’ouvrir alors, grand et accessible à tous, le Tabernacle. Les sœurs l’expliquèrent aux enfants, en les convainquant qu’ils étaient libres de répondre, ou non, a l’invitation du Vicaire de Jésus-Christ. Tous allèrent à la communion fréquente, et souvent quotidienne. Leur attitude à la sainte table, au moment où ils reçoivent « le 1 ain
de Celui qui a fait la terre », est ravissante. Ils savent et comprennent ce qu’ils font ; mais leurs prêtres et leurs religieuses, qui assistent à la croissance des fruits, le savent encore mieux. Le Père Le Doussal, le vénérable chapelain du couvent des Saints-Anges, a écrit :
« Contrairement aux appréhensions, ce décret inattendu a provoqué l’élan le plus enthousiaste vers la sainte Eucharistie. Et rien de plus salutaire que sa mise en pratique dans les âmes les plus abâtardies par les vices naissants. On a vu même des enfants qui étaient déjà tellement embourbés dans les habitudes criminelles qu’on ne pouvait espérersans miracle les voirse déprendre des incroyables immondices dans lesquelles ils se plaisaient si tristement, et qui, à l’aide de la sainte communion, devinrent en peu de temps de petits êtres tout nouveaux, par leur innocence et leur amour pour Dieu. Ce qui prouve manifestement que la pensée du retour universel à la discipline primitive ne pouvait venir que de Dieu. »
Plusieurs de ces enfants sont devenus comme affamés de la sainte Eucharistie, et les priver d’une communion serait leur infliger une peine sans pareille.
A la dévotion à la Très Sainte Vierge revient aussi une grande part des fruits obtenus. Les sœurs missionnaires ont conduit leurs petits enfants à Jésus par Marie, et la bonne Mère s’est faite le refuge de leur pureté, la gardienne de leur foi. Les congrégations des enfants de Marie fonctionnent, avec leurs privilèges d’affiliation à Rome, leurs Règlements et leurs sanctions. Les jeunes filles portent toujours ostensiblement le ruban bleu, insigne de leur consécration.
Le 8 décembre 1915, la statue de l’Immaculée-Conception fut couronnée en grande solennité, par les Enfants de Marie d Athabaska. La présentation des couronnes à Marie, faite par les petites sauvagesses vêtues de blanc, à la fin de la
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retraite 1916 du couvent et des fidèles de La Providence, fut également d’une touchante beauté. Les assistants auraient voulu passer la nuit aux pieds de la Sainte Vierge.
En 1916, le couvent Saint-Joseph assistait à la mort édifiante d’une enfant de Marie, Baptistine, âgée de quatorze ans. Sa maladie, qui dura trois mois, demeura inexpliquée. Elle commença le lendemain d’une retraite où la jeune fille avait écrit cette résolution, trouvée aux pieds de la statue de Marie : « Vivre pure, pour plaire à la Sainte Vierge. » En même temps, elle demandait à cette bonne Mère « de la faire mourir, plutôt que de la laisser jamais retourner dans le bois », où elle savait que sa vertu serait en danger. Sa santé, toujours excellente jusqu’au temps de cette prière, se mit aussitôt à décliner, sans qu’aucun remède pût enrayer le mal mystérieux. Au mois de juillet, époque fixée par son père pour son retour au camp sauvage, elle expira, dans les bras de la Sœur Supérieure, en invoquant Marie, et en baisant la croix du missionnaire.
En l’honneur de la Très Sainte Vierge, nous demanderons au lecteur de laisser un moment les bons Dénés du Nord, pour revenir cinq cents lieues sur ses pas, jusqu’à ce théâtre de l’Ouest, dont l’esquisse à peine touchée fut l’objet de notre deuxième chapitre, et sur lequel les Sœurs Grises ont accompli un travail prodigieux, depuis quatre-vingtcinq ans. Si ces orphelinats, bien que trop pauvres aussi, ont coûté aux religieuses moins de sacrifices temporels, leur prospérité ne s’est acquise que moyennant de longues peines morales, que ne connurent jamais les isolées des régions polaires. Ces peines eurent pour causes l’indifférence du grand nombre et le paganisme obstiné de certaines races altières ou féroces de la prairie.
C’est sur ce champ de désolation païenne, dans la tribu des Sauteux, que Marie alla cueillir, par les mains des Sœurs Grises, la petite fleur dont nous voulons parler.
L’enfant fut mise au couvent par son père, pour apprendre à lire et écrire, mais avec la défense absolue de recevoir le baptême. Étant tombée malade, elle fut reprise et emmenée au milieu des païens. Le R. P. Magnan, O. M. I., provincial du Manitoba, poursuit le récit de l’histoire, dans une lettre de 1915, à l’œuvre de la Sainte-Enfance :
« L’enfant, qui avait pris part aux cours d’instructions et de prières, avait été frappée surtout de Y Ave Maria. Par bonheur, il se trouvait, sur la réserve indienne, une vieille parente sauvagesse, bonne chrétienne, connaissant bien notre sainte religion. Se sentant très faible, la petite fille la fit appeler et lui demanda de réciter pour elle cette belle prière qu’elle avait entendue à l’école, et dans laquelle on demande à la Mère de Dieu de prier pour nous, à l’heure de la mort. Non seulement cette excellente personne lui procura cette consolation ; mais, la voyant en danger immédiat de mort, elle la baptisa et l’assista jusqu’à ses derniers instants. Sentant que sa fin arrivait, l’enfant appela son père auprès de sa couche, et le supplia d’abandonner la superstition païenne et de se convertir à cette religion catholique à laquelle elle appartenait maintenant par le saint baptême, lui disant qu’elle était sûre que c’est la seule qui conduit au ciel. Puis, se tournant de nouveau vers sa vieille parente, elle lui dit de réciter encore une fois la belle prière qu’elle aimait tant. Celle-ci se rendit à son désir. Après la dernière invocation, la jeune mourante s’écria :
« — Oh! que cette prière est belle !... Mon père, faitesvous catholique : c’est la seule religion qui conduit au bon Dieu !
« Et elle expira dans ces saintes dispositions. Le père sanglotait, mais ne répondait rien. Apparemment aucun changement ne se manifesta dans sa conduite. Mais la semence de la grâce était déposée dans son cœur et devait, un peu plus tard, produire les plus heureux fruits de conversion. Environ un an après la mort de sa fdle, il tomba
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lui-même malade. Sentant que sa dernière heure était venue, il ferma sa porte au ministre protestant, qui demeurait tout près de lui, sur la réserve sauvage, et il envoya quérir le missionnaire catholique, qui évangélisait alors les sauvages d’une autre réserve située à une quinzaine de milles. Il lui raconta ce qui avait eu lieu à la mort de sa fille, et il le pria de vouloir bien l’instruire, lui aussi, le baptiser et lui ouvrir les portes du ciel. Il en fut fait ainsi. »
Retournons à nos petits Montagnais, que nous ne quitterons plus.
Les garçons forment le bataillon du Sacré-Cœur. Ils gardent son étendard et portent à leur boutonnière sa médaille enrubannée. Mais comme pour être admis dans cette élite il le faut mériter, l’ambition ne désempare pas ; tous veulent gagner le grade, et ils le gagnent.
Le couvent Saint-Joseph inaugura, en 1914, pour tous indistinctement, y compris les religieuses, le Trésor du Sacré-Cœur. Une boîte discrète, gardée par saint Joseph, au bout du corridor, reçoit, sur de petits billets anonymes, tous les actes de vertu faits en l’honneur du Sacré-Cœur. Le dépouillement a lieu le premier vendredi du mois. La Sœur supérieure compte les actes par catégories, afin d’en conserver le relevé dans un grand registres copie de celui du ciel. Les billets sont déposés aux pieds du Sacré-Cœur pendant la sainte messe, et la corbeille monte la garde d’honneur, toute la journée, devant le Très Saint Sacrement exposé. Après le salut, tout est brûlé, comme en holocauste. Trente-cinq mille sept cent dix-neuf sacrifices furent faits et déclarés, de décembre 1914 à mai 1915.
C’est parmi les anciens élèves de nos orphelinats du Nord que s’établit le plus admirablement la pratique de l’intronisation du Sacré-Cœur au foyer familial. Si mobile que soit ce foyer, si misérable que soit la tente nomade, la statuette du Sacré-Cœur y occupe la place d’honneur. Sous son regard le péché ne saurait habiter. A ses pieds, les prières du jour
se font en commun. Le Sacré-Cœur veille, de son côté, sur ses enfants, comme il l’a promis. Une relation de 1920, du lac Athabaska. nous en apporte un exemple :
« La famille de Rose et Maxime, qui avait été la première à faire introniser le Sacré-Cœur chez elle, alla, le printemps dernier, camper avec plusieurs autres familles près d’une rivière, pour y faire la chasse et la pêche.
« Un barrage accidentel s’étant élevé plus bas, l’eau se mit à monter rapidement. Chacun s’empresse de ramasser ses effets et de les porter sur la côte. Rose veut, en faire autant, mais son mari, qui l’aperçoit de loin, lui crie :
« — Reste donc tranquille. Tu n’as donc pas confiance dans le Sacré-Cœur ? X ’est-il pas capable de garder notre butin ?
« — Tu as bien raison-, répond l’épouse.
« Et elle retourne à la tente.
« Tous les autres Indiens sont bientôt rendus sur les hauteurs. L’eau monte ; elle submerge tout, excepté la tente gardée par le Sacré-Cœur, qui reste à sec. Les voisins s’étonnent et regardent sari3 comprendre.
« — C’est bien comme l’arche de Nôé, dit quelqu’un.
« — Oui, c’est comme cela, ajoute un autre. J’ai d’abord voulu, en l’absence de Maxime et de Rose, décrocher l’image du Sacré-Cœur et je n’en ai pas été capable : Ça me disait : « Laisse-moi, ici, je garde la maison de Maxime, r-
« Quelques-uns, qui n’avaient pas été de nos élèves, poursuit la chronique, avaient commencé à railler cette famille qui avait inauguré l’intronisation du Sacré-Cœur ; maintenant ils suivent l’exemple, et tous veulent le Sacré- Cœur pour chef de leur demeure. »
Les Petites Annales des Missionnaires O biais de Marie Immaculée 1 publièrent, en 1895, une lettre de l’un des
1. Revue mensuelle, abondamment fil outrée, relatant les travaux de*, missionnaire» O. M. I., dam les cinq parties du monde, 70, rwe de i’Assooiption, Paris (XVI*).
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missionnaires qui travaillèrent le plus assidûment pour les Sœurs Grises, dans l’Extrême-Nord. Elle est intitulée : Nuit de Noël au -pôle Nord.
Le Père Lecorre y dépeint les splendeurs de ce minuit, avivé d’étoiles, drapé d’aurores boréales et tant aimé des Indiens. Sa plume d’artiste poétise le cortège des sauvages accourant, avec leurs chiens aux grelots sonnants, des profondeurs de tous les bois, offrir leurs cœurs régénérés par la grâce au Dieu, tout petit, tout pauvre comme eux, et tout aimable, de la crèche : parvus Dominus et amabilis nimis.
La scène se passe à la Providence, où c’est la coutume des Sœurs Grises de présenter au divin Enfant, pour ses « étrennes », les orphelins admis pour la première fois au banquet eucharistique. Laissant à regret la plus grande partie de ce qu’écrivait le bon vieillard, nous reprendrons le passage, que nous voudrions appeler le résumé, ou plutôt la synthèse, de notre modeste ouvrage :
« ... Après nos sauvages et nos métis, permettez-moi de vous présenter la vraie fleur de cette touchante soirée, fleur épanouie à l’ombre du Sacré-Cœur, qui est le vocable de notre orphelinat de la Providence. Ce sont nos enfants, presque tous orphelins, recueillis des tribus Montagnaises, Couteaux- Jaunes, Esclaves, Plats-Côtés-de-Chiens, Peauxde-Lièvres, Sékanais et Loueheux. A les voir, cette nuit, dans leurs gais atours, avec leurs visages rayonnants de bonheur et d’innocence, et formant comme une garde d’honneur à leur Frère divin de la crèche, on ne se douterait guère de la misérable et abjecte condition qui les a conduits vers nos bonnes Sœurs de la Charité. Aussi quand on a vu, comme nous, dans nos nombreuses pérégrinations à travers les forêts, les steppes et les rivages de la mer Glaciale, ces pauvres petits des loges indiennes et esquimaudes, déguenillés, souffreteux, plongés dans toutes les misères physiques et morales, comment ne pas bénir, aimer, et soutenir, au prix de tous les sacrifices, une œuvre de cha-
tr
rité et de dévouement, qui opère en eux une si merveilleuse transformation? Au lieu de ces traits flétris, de ces yeux hagards, sinon hébétés, de ce mutisme sauvage, qu’on serait tenté de prendre parfois pour de l’idiotie, voyez ces visages frais et candides, ces regards pleins de vivacité et de joyeuse confiance, entendez ces beaux chants, exécutés en trois et quatre parties, et préparés de longue main, dans les intervalles des classes et des travaux manuels ; puis, dites si elle est douce et féconde, cette parole tombée un jour des lèvres divines, et qui a créé la Sœur de Charité, pour y répondre jusque dans ces déserts glacés : Laissez venir à moi les petits enfants ! »
11 serait agréable d’entendre les sœurs missionnaires raconter — et elles le font si volontiers! — les traits édifiants, toujours charmants de simplicité indienne, qui foisonnent sous leurs yeux, dans les six couvents qu’elles ont élevés, pour répondre à l’appel deNotre-Seigneur dans l’Extrême-Nord : Laissez venir à moi les petits enfants.
Ces traits, quelle reconnaissance n’aurions-nous pas envers la main qui les glanerait et les réunirait en une « gerbe de suave odeur » !
Plusieurs de ces « beaux épis », fruits palpables et savoureux de l’apostolat des Sœurs Grises, sont tombés çà et là, comme d’eux-mêmes, au cours de nos pages. Quelques-uns encore, choisis dans les derniers venus, aideront notre reconnaissance à louer, sinon autant qu’elles le méritent, du moins autant que nous l’aurons pu faire, celles qui ont travaillé avec nous dans rétablissement et la diffusion de V Évangile.
Nous avons connu, à l’orphelinat Saint-Joseph de Résolution, un petit sauvage de la tribu des Flancs-de-Chien;
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nommé Louis. Enfants, directeurs et directrices s’accordaient à reconnaître qu’il portait les marques d’une extraordinaire piété. Il arriva des bois assez vigoureux ; mais la tuberculose des os se déclara. Peu à peu, il devint difforme, bossu, couvert de plaies, et ne put marcher qu’à l’aide de béquilles. La paralysie des membres inférieurs était complète. Deux de ses petits compagnons le portaient sur sa chaise, d’une salle à l’autre. Quoique ce mal lui causât des souffrances très vives, jamais une plainte ne les trahissait. Pendant le pansement des plaies suppurantes qui couvraient le malade, la sueur et les larmes jaillissaient malgré lui, mais ses lèvres s’efforçaient de sourire. Le Père supérieur lui apprenait un jour qu’il venait de voir, dans une des loges du Fort, un petit garçon affligé de la même maladie :
« — Oh! alors, remarqua Louis, il doit bien souffrir! »
Ce fut le seul aveu de ses douleurs que l’on put surprendre. Le petit infirme unissait ses souffrances à celles de Notre-Seigneur, sans perdre jamais ce point de vue. Avide d’entendre raconter la vie et la passion de Jésus, il s’appliquait à faire la volonté de Dieu en tout, comme le divin Patient. La communion quotidienne était son bonheur. Sa figure paraissait alors s’illuminer comme d’un rayon céleste. Très intelligent, et possédant parfaitement le montagnais, le français et l’anglais, il faisait le catéchisme en ces langues, selon le besoin, aux nouveaux venus, et ses explications étaient d’une clarté qui venait assurément de plus haut que lui-même. Les sermons du Père Fallaize étaient pareillement répétés, développés, commentés. Ses condisciples le tenaient en une vénération dont il ne se doutait pas.
Que fût devenu cet enfant, loin des Sœurs de Charité, dans la forêt?
En 1913, un jeune Montagnais, Pierre, mourait au couvent des Saints-Anges. Tous ceux qui le connurent se
déclarent plus portés à l’invoquer qu’à prier pour lui. En 1909, étant encore dans sa famille, il fît une grave maladie. Ses parents, le croyant perdu, firent vœu de le donner aux Pères Oblats s’il revenait à la santé. Son état changea si promptement que le fait fut considéré comme miraculeux.
Admis au couvent, il s’y montra aussitôt un modèle de piété et d’obéissance... Il retomba malade.
« — Si je guéris encore, dit-il, je deviendrai Oblat de Marie Immaculée.
— Que préférerais-tu cependant, lui demanda un petit compagnon, ou mourir, ou devenir Oblat?
— Mourir, parce que, même Oblat, je pourrais encore offenser le bon Dieu. »
Un jour que la sœur infirmière l’engageait à prendre courageusement un remède très amer, il avala le tout, te dit :
« — Quand ce serait plus mauvais, Notre-Seigneur n’avait pas mieux sur la croix. »
Au cours d’une conversation avec le Père, il lui fit cette question :
« — Voit-on le bon Dieu, dans le purgatoire?
— Non, mon enfant, on l’entrevoit au jugement ; puis on ne le voit plus qu’au ciel.
— Alors, moi, je ne veux pas aller dans le purgatoire ; j’aime mieux souffrir plus longtemps sur la terre, et aller au ciel tout de suite. »
Son vœu dut être exaucé, car il souffrit beaucoup. Après avoir eu, dans son agonie, comme une vision terrible qu’il essayait de repousser, sa figure redevint sereine et il expira doucement.
La Sœur supérieure de la Providence, qui vient d’enselvelir une de ses orphelines, écrit cette note :
«Elle est belle, notre Julie. Elle semble sourire. Elle repose aux pieds de la Sainte Vierge, cette bonne Mère qu elle a tant aimée. Que de fois elle passait des heures
S. G. Mgr Augustin Dontenwili.,
Archevêque de Ptolémaïs.
Supérieur général des Missionnaires Oblals de Marie Immaculée.
S. G. Mgr Émile Grouard, O. M. I., Vicaire apostolique d' Athabaska.
S. G. Mgr GabrielBreynat, O. M. I., Vicaire apostolique du Mackenzie, et l’auteur.
LES "FRUITS
entières devant son autel, à la chapelle, même durant sa longue maladie ! Que d’exemples édifiants elle laisse à ses compagnes ! Jamais elle ne proféra une plainte ; aucun nuage ne semblait assombrir son espérance. Elle était très charitable. Tous les soirs, avant de s’endormir, elle demandait à son bon ange de la protéger et lui gardait une place sur son oreiller. A son chevet, elle avait écrit elle-même cette petite phrase : « La fréquente communion est le noviciat du ciel. »
En 1924, une jeune fille de seize ans, sortie du couvent des Saints-Anges et retournée à sa tribu du Fond-du-Lac Athabaska, Albertine, mourait avec tous les signes delà prédestination bienheureuse. Le Père Riou, missionnaire de Notre-Dame des Sept-Douleurs, qui l’assista, rapporte qu’elle fut favorisée de deux apparitions de la Très Sainte Vierge. Il prie aujourd’hui sa jeune défunte comme une protectrice de la chrétienté.
Cette estime de la vertu et cette horreur du péché, apprises à l’école des religieuses et que les traits précédents auront mis en quelque lumière, sont partagées quelquefois aussi par les parents et manifestées au moment où ils confient leurs enfants au pensionnat de charité. Et de tels sentiments édifient les mères adoptives. On entendit une pauvre sauvagesse de la tribu des Mangeurs de Caribous, Blanche de Castille des bois, dire aux religieuses, en leur remettant sa fille : «Je l’aime plus que moi-même ; mais si elle devait jamais commettre un péché mortel, je demande au bon Dieu qu’il vienne la chercher auparavant. » Peu de temps après la petite mourait. La mère, revenue avec les barques du printemps, apprit la nouvelle sans faiblir et mêla ses larmes à la plus touchante action de grâces.
Les deux derniers traits que nous allons rapporter n’ont pour but que de louer Notre-Seigneur, qui se plaît parmi
les lis de l’enfance, d’avoir choisi les Sœurs de la Charité pour cultiver ses fleurs privilégiées du Mackenzie. Personne, nous le savons, ne s’en autorisera à diriger ses petits enfants, si intelligents qu’ils paraissent, dans une voie que n’approuverait point le confesseur, seul juge du travail de la grâce dans les âmes.
11 fut donné au couvent du lac Athabaska d’admirer l’Esprit de Dieu portant vers la sainte Eucharistie une petite sauvagesse de la tribu des Cris. Christine n’a-t-elle pas devancé Nellie, la Violette du Saint-Sacrement ? Le premier mot qu’elle articula distinctement fut le nom de Jésus. Elle fit sa première communion le 8 décembre 1915, à l’âge de deux ans et onze mois. On aurait pu l’admettre six mois plus tôt, car non seulement elle distinguait déjà le pain eucharistique du pain ordinaire, ce qui est la condition requise, mais elle possédait si bien les vérités essentielles du catéchisme, qu’ayant eu l’occasion de la questionner alors, il nous fut impossible de surprendre dans ses réponses une seule contradiction.
Elle eut ses deux ans tout juste au deuxième Noël de sa vie. On lui expliqua ce qu’étaient la crèche, les bergers, les mages ; la raison des lumières, des décorations, autour du divin Enfant. Que faisait Christine ? Elle allait droit devant le tabernacle, s’agenouillait et récitait sa prière.
— Pourquoi, lui dit la sœur, ne te voit-on jamais à la crèche? Elle est si belle ! Et toutes les autres petites filles vont y voir le petit Jésus !... Toi, jamais.
— Mais, répondit-elle, là, le petit Jésus, il vit pas. Ici, dans sa petite maison, il vit, et moi lui parle.
Elle n’eut de repos que lorsqu’il lui fut permis de se lever pour assister à la messe.
Pendant les bénédictions du Très Saint-Sacrement, elle fixait la Sainte Hostie, et rien ne semblait la distraire. Un soir, cependant, au salut, elle babilla. La Sœur supérieure,
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saisissant cette occasion de l’humilier, vint chez les petites filles, durant la récréation :
Christine n’a pas été sage du tout. Elle n’ira plus à la messe, ni au salut. C’est fini ; elle restera au lit.
L’enfant ne répondit rien ; mais dans ses yeux, levés sur son accusatrice, on voyait monter de grosses larmes. Quelques moments après, les sœurs réunies à leur salle de communauté entendent de petits doigts frapper à la porte. C’est Christine :
Ma sœur, voulez-vous pardonner? Sera bonne petite fille. Va emmener encore moi à la messe?...
Une après-midi qu’on l’avait oubliée, elle se mit à pleurer. Une sœur s’en aperçut :
— Voyons, qu’as-tu donc?
— Moi, toute seule !
Mais non, mon enfant, Jésus est avec toi ; il est partout.
La douleur fut calmée.
L’un des jours suivants, Christine, traversant les salles , trouva la sœur, isolée à son tour :
— Toi, toute seule, ma Sœur ?
— Mais, oui.
— Mais non ! Le petit Jésus est avec toi. Il est partout.
Se hissant alors sur ses pieds, et atteignant de la main
la poitrine de la sœur :
Il est là, le petit Jésus. Il a venu dans ton cœur, à la messe ! Moi aussi, je l’aime, je l’aime, Jésus.
Enfin, le jour tant désiré arriva. Souvent elle avait échappé à la vigilance de ses gardiennes et s’était faufilée jusqu’à la table sainte parmi les autres. Mais le Père passait outre, et c’était chaque fois un chagrin !... Le 8 décembre, fête de l’Immaculée-Conception, il s’arrêta et déposa la blanche hostie sur les lèvres de cette innocence.
Avant ce 8 décembre, on l’avait maintes fois surprise à la chapelle, lorsqu’il n’y avait personne et qh’elle ne pouvait se croire observée. Elle se mettait à genoux à la
table sainte, et, trop petite pour faire passer la nappe audessus de la tablette, elle la tirait entre les balustres jusqu’à son menton, en disant :
— Mon Père, mon Père !... Donnez-moi Jésus !
Or, depuis sa première communion, elle ne répéta jamais ce geste.
La seule peine que l’on pût ensuite causer à Christine, c’était de la laisser dormir, le matin. Les sœurs, pour le bien de sa santé, s’y décidaient quelquefois. Elle ne manquait pas de le leur reprocher, en constatant qu’il faisait grand jour à son lever :
Ma Sœur, pourquoi ne m’avez pas éveillée ? Jésus viendra pas dans mon cœur aujourd’hui !
A l’encontre des inquiétudes qu’avait d’abord inspirées sa frêle santé, Christine a grandi. Elle est forte. Elle fait toujours, parmi ses compagnes, la joie de celles qui l’ont pieusement cultivée.
Une gracieuse légende parle d’un enfant aux boucles d’or qui montait sur l’autel et frappait : « toc ! toc ! » à la porte du tabernacle. Jésus lui • répondait. L’histoire inouïe, qu’il nous reste à citer, éclipsera cette légende. Lorsqu’on nous la conta, nous nous sommes souvenu d’une jeune fille du peuple, dont la cause de béatification est commencée à Rome, et qui écrivait à un prêtre ; « Notre- Seigneur ne m’en voudra pas des familiarités que je me suis permises. Il me semble qu’il nous en permettrait davantage par exception, si les saintes règles qu’il a dictées à son Église ne devaient pas être générales... Elles seraient incontestablement moins sévères (ces règles vénérables) et nous laisseraient plus d’accès auprès de Jésus dans l’Eucharistie, si tous les fidèles étaient dévorés de la plus pure flamme du saint amour h »
1. Une amante de Jésus-Hostie, Marie-Euslellc Ilarpain ( 1814-1842 ), par M. l’abbé Élie Maire, aumônier au collège Stanislas (p. 275), chsz I.ethielleux
LES FRUITS
C’est l’histoire de Georges, mort au couvent des Saints- Anges, le 14 juillet 1923, à l’âge de quatre ans, et que l’on appelle « le petit ravisseur du bon Dieu ».
Il était de la tribu des Montagnais. Sa mère mourut lorsqu’il avait dix mois. On l’apporta donc aux sœurs de l’orphelinat du lac Athabaska. Il apprit tout de suite à parler. Son intelligence paraissait extraordinairement précoce. Il suffisait de lui dire : « Jésus veut que tu sois bien sage », pour lui faire prendre l’attitude d’un petit ange. Les cérémonies de l’Église le captivaient. Ses questions pour les comprendre n’avaient plus de fin. Un jour, il interrogea :
— Ma Sœur, comment il fait, le Père, pour avoir Jésus?
— Eh bien, il prend la petite clef et il ouvre la porte de la petite maison dorée. Jésus est là dans le beau ciboire. Alors, il lève le couvercle, il prend Jésus et il le donne à tous ceux qui l’aiment bien.
Cette réponse laissa l’enfant — qui avait trois ans à peine — tout pensif. Il se demandait pourquoi on ne lui donnait pas ce Jésus si bon, comme à ses compagnons de l’orphelinat. Il s’efforçait de l’aimer encore plus, afin de mériter de l’avoir à son tour.
Mgr Joussard, coadjuteur de Mgr Grouard, résidait à la mission du lac Athabaska. Il visitait souvent l’orphelinat,. Presque chaque fois, il se sentait tirer par la ceinture, au milieu du petit monde pressé sur ses pas. C’était Georges :
— Dis, Monseigneur! Quand tu vas me donner Jésus?
— Bientôt, mon enfant, bientôt. Sois bien sage.
Mais Georges avait beau être sage, le « bientôt » n’arrivait pas. Un projet naquit dans son cerveau. Il le médita. Il l’accomplit.
Saisissant, un matin, l’heure propice de s’esquiver, il monte à la chapelle. Personne ne s’y trouve. Il traîne sur les marches l’escabeau de la sacristie et escalade l’autel. Par un oubli qu’elle ne put comprendre, la sacristine avait laissé la clef au tabernacle. Ce fut bientôt fait. Georges prit le ciboire, le découvrit et se donna Jésus.
A ce moment, Sœur Denise traverse le sanctuaire. Elle n’en croit pas ses yeux. L’enfant surpris veut descendre : il tombe. La supérieure avertie accourt ; mais, à voir le petit tout radieux de bonheur, elle s’abstient de le gronder, elle lui parle doucement :
— Georges, pourquoi as-tu fait cela?
— Parce que Monseigneur n’a pas encore donné Jésus à Georges, Georges il l’a pris.
La réponse avait le ton d’une victoire.
— Est-ce que tu as pris plusieurs hosties?
— Oh! non! Ai fait comme Monseigneur. J’ai pris une.
Et, ce disant, il fait le geste de saisir délicatement la sainte
hostie et de la déposer sur sa langue, en fermant les yeux.
Sans alarmer sa conscience, on lui expliqua que le prêtre seulement pouvait toucher de la sorte les saintes espèces. On lui recommanda enfin de ne dire à personne ce qu’il avait fait.
Georges garda toujours son secret. Peu de temps après ce naïf larcin d’amour, il fut admis à la communion fréquente. Il savait tout le catéchisme des enfants, et les fruits de son audacieuse première coïnmunion se manifestaient admirablement dans sa conduite.
Durant presque une année, Georges communia tous les jours. Le Père Jaslier, aumônier du couvent, ne se rassasiait pas de contempler la candeur et la piété de son petit élève, venant, avec Sœur Denise, à la sainte Table.
Puis, Sœur supérieure traça ces mots :
« 13 juillet. — C’est en veillant près de notre cher petit Georges que j’écris. La maladie a étc subite. Nous n’y comprenons rien. Je crois qu’avant l’aurore Jésus viendra, à son tour, prendre à la terre son petit ravisseur du tabernacle, pour l’emmener dans son beau Ciel...
« 14 juillet. — Georges est parti. Il n’a été malade que huit jours. Il a souffert beaucoup. Comme l’une de nous lui disait, hier :
« — Georges, demande donc à Jésus de prendre ton bobo.
LES FRUITS
« — Non, répondit-il. Déjà il a trop de bobo, Jésus. Il fait pitié. Non, non, pas capable donner mon bobo à Jésus.
« Et ses doigts parcouraient en même temps avec amour et compassion le crucifix que lui tendait la sœur.
« Ce furent sa dernière parole, son dernier mouvement. »
Bénies soient à jamais celles qui, par de telles voies, conduisent au divin Maître ses petits enfants des glaces polaires.