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CHAPITRE PREMIER

Madame d’Youville et son œuvre

La première Sœur Grise, missionnaire des pauvres, fut Mme d’Youville, née Marie-Marguerite Dufrost de la Jemmerais.

Son père, Christophe, quitta, en 1687, le château trois fois séculaire de la Jemmerais, sis à Médréac, diocèse de Saint-Malo, pour venir au Canada batailler contre les Iroquois. Il conquit par sa bravoure le grade de capitaine.

Sa mère, Marie-Renée de Varennes, était fdle de René de Yarennes, et petite-fille du sieur Boucher do Boucherville : tous deux, en leur temps, gouverneurs des Trois- Rivières. Deux des frères de Marie-Renée de Varennes étaient prêtres ; un autre, le célèbre de la Yérandrye, devait passer à la postérité avec la gloire de premier explorateur des régions de la Rivière-Rouge et de l’Assiniboine ; sa sœur, Marie-Louise, devait compter, parmi ses arrièrepetits-fils, Mgr Taché, O. M. I., premier archevêque de Saint-Boniface.

Marie-Marguerite, notre Vénérable, fut l’aînée de six enfants. Elle naquit, le 15 octobre 1701, au manoir de Varennes, sur les bords du Saint-Laurent. A sept ans, elle perdit son père, qui, en mourant, laissait à sa famille l'exemple de toutes les vertus qu’engendrent la noblesse chrétienne et la pauvreté.

Ici commence la longue carrière de dévouement de Marie- Marguerite. Jusqu’à son mariage, elle ne prendra pour elle-même que les deux années préparatoires à sa première communion, passées au pensionnat des Ursulines de Québec.

Le 12 août 1722, elle s’unit à François d’Youville, Fils de Pierre You et gentilhomme de Ville-Marie.

Du mariage, quoique le plus saintement préparé de son côté, elle ne connut que les épines. L’humeur jalouse d’une belle-mère et la conduite effrénée d’un dur mari eurent tôt fait de fermer aux attraits du monde ce cœur trop large pour lui et de l’ouvrir à un idéal incomparablement plus noble.

Dieu voulait à lui seul son élue. C’est pourquoi le noviciat des saints, celui de la souffrance, fut offert à la jeune épouse. Elle s’y engagea résolument, ou plutôt elle continua de marcher dans la même voie douloureuse, qui n’avait changé que d’aspect.

Au bout de six années de ce martyre, se présenta le bon samaritain des consolations et des lumières divines. C’était M. Dulescoat, prêtre sulpicien et curé de Ville-Marie.

A quelles cimes surnaturelles les directions de l’homme de Dieu portèrent-elles bientôt cette âme déjà si grande? L’Église, qui a commencé son procès de canonisation, nous l’a révélé, en se préparant à la donner comme modèle à tant de victimes appelées au même calvaire.

Le 4 juillet 1730, un mal rapide emporta M. d’Youville.

Mme d’Youville pleura sincèrement l’époux qu’elle avait sincèrement aimé. Elle plaça toute sa confiance en Dieu, le Père Éternel, appui de toute faiblesse et source de tout bien. Telle fut sa dévotion fondamentale. En même temps, elle se livra à ses obligations de veuve et de mère : l’acquittement des dettes laissées et l’éducation de deux enfants qui lui restaient. A ces devoirs, son ardeur trop longtemps contenue en ajouta aussitôt un autre : le dévouement pour

La Très Honorf.e Mère Dugas,

Supérieure générale des Soeurs Grises de Montréal depuis 1920.

« Puisse ce nouveau volume contribuer à développer de nombreuses vocations pour celle portion chérie de la Vigne du Seigneur. » (D une lettre de la T. H. Mère Dugas à l’auteur, 2 février 1927.)

En visite aux loges et tentes indiennes.

Dans i.es bois de i.’Atuabaska-Mackenzie.

les pauvres du dehors, pour les malades, pour les prisonniers, pour tous ceux dans lesquels sa foi découvrait une ressemblance particulière avec le divin Maître. Les biographies détaillées de M. Faillon et de Mme Jetté racontent les prières, les veilles, les extraordinaires industries de cette période.

M. Dulescoat demeura le guide toujours consulté, et toujours suivi, jusqu’à sa mort, en 1733.

Son successeur sera en perpétuelle mémoire de bénédiction, chez les Sœurs Grises. Elles le considèrent comme leur fondateur, autant que Mère d’Youville leur fondatrice.

Prêtre clairvoyant, sage, mortifié, spécialement zélé pour la gloire de Dieu dans ses pauvres, M. Normant de Faradon reprit l’œuvre de M. Dulescoat et conduisit Mme d’Youville vers la perfection de la piété et du sacrifice.

Entre temps, les dettes avaient été complètement payées ; les enfants avaient été si chrétiennement élevés que tous deux allaient devenir prêtres : François, curé de Saint-Ours, et Charles, curé de Boucherville.

Ses devoirs maternels accomplis, Mme d’Youville pouvait faire aux pauvres l’offrande totale de sa personne et de ses biens.

Eut-elle alors la vision d’un arbre nouveau, planté par ses mains à l’ombre de la croix, profondément imprégné de sa vie, abritant toutes les infortunes d’ici-bas et couvrant l’Amérique entière de ses branches multipliées?... Pareille révélation eût terrassé son humilité.

Elle eut la toute simple ambition d’assembler un petit groupe d’âmes pieuses, pures et actives. L’intérieur serait un cénacle d’édification mutuelle. Au dehors, les pauvres seraient plus efficacement servis.

Trois jeunes filles se trouvèrent qui comprirent et voulurent cet idéal : les demoiselles Thaumur-Lassource, Demers et Cusson.

L’humble noyau se forma, le 31 décembre 1737.

Quelques mois de secret devaient cacher aux yeux pro-

fanes le projet d’union définitive, et surtout en mûrir les moyens.

Le 31 octobre 1738, veille de la Toussaint, la communauté se produisit au jour et s’installa dans une maison louée. Dix pauvres y furent bientôt reçus.

Une prière, un article de règle, une allocution de M. Normant : telle fut la pierre angulaire sur laquelle fut posé l’édifice, si frêle ce soir-là, si vaste aujourd’hui, des Sœurs de la Charité.

La prière demandait à Marie Immaculée, représentée par une statuette, d’agréer « la consécration que ces pauvres filles lui faisaient d’elles-mêmes, pour servir toute leur vie les membres délaissés de son divin Fils ». La statuette, trouvée miraculeusement intacte dans l’incendie complet de l’ Hôpital-Général, en 1/65, reste aux Sœurs Grises, en témoignage que la prière a été exaucée et l’offrande acceptée.

L ’arlicle de règle, résumé de trois feuilles volantes écrites par le Père spirituel, se formulait ainsi : « Les associées vivront ensemble du produit de leurs travaux mis en commun, sans autre lien que la charité... » La charité fraternelle demeura la note distinctive des Sœurs Grises devenues religieuses.

L 'allocution de M. Normant montra la Croix, comme unique fondement des œuvres de Dieu. D’où « elles devaient s’attendre aux contradictions et aux persécutions, et s’armer de patience, de charité et de douceur». Tout était prédit en ces mots.

Rien ne manqua, en effet.

Ni le deuil : la douce Mlle Cusson les quittait pour le ciel, en 1741.

Ni la maladie . la vénérée Mère fut retenue sept années au lit, par un mai de genou contracté dans ses courses à travers les bancs de neige, pour assister à la messe matinale et visiter les pauvres éloignés.

Ni la dévastation : le feu anéantit la maison mater-

Madame d’youville et son œuvre

pelle, le 13 janvier 1745, jetant dans la nuit et le froid intense les pauvres femmes mi-vêtues.

Ni les insultes : elles furent sifflées, huées, vilipendées. Les plus basses calomnies leur furent prodiguées... N’allaient-elles pas jusqu’à « soûler les sauvages » et à « s’enivrer elles-mêmes » ! D’une affreuse plaisanterie, on les appela sœurs (irises... Leur costume était libre alors ; mais en mémoire de cette injure, heureuse de ressembler à Celui qui mourut sur la croix des esclaves parmi les moqueries de la foule, Mère d’Youville choisira plus tard, pour le vêtement de ses filles, la couleur grise, et leur nom sera celui que la dérision leur avait donné... Pour combien de nobles âmes cet acte d’humilité de la fondatrice n’a-t-il pas été l’appel vainqueur à la vie religieuse, dans sa communauté !

L’Institut portait donc vraiment le cachet de Dieu.

En 1/47, son heure arriva de s’étendre sur un nouveau champ d’action. Jadis, M. Dulescoat avait fait entendre à Mme d’à ouville cette parole, trouvée prophétique par l’histoire :

« Consolez-vous, ma fille, Dieu vous destine à une grande œuvre, et vous relèverez une maison sur son déclin. »

La « grande œuvre » existait. Sans dévier de son esprit ni de son but, elle avait franchi l’épreuve d’une décade, et voilà qu’elle comptait six membres solidement unis : les demoiselles Thaumur, Demers, Rainville, Laforme, Véronneau et la fondatrice.

Il restait à « relever la maison sur son déclin ».

Cette maison fut l’Hôpital-Général de Ville-Marie.

Fondé en 1692, par François Charon de la Barre, sur un vaste terrain donné par le séminaire de Saint-Sulpice, l’Hôpital de Ville-Marie avait été reconnu par lettres patentes de Louis XIV, le 15 avril 1694. Le 8 octobre 1723, Mgr de Saint-Vallier approuvait une communauté qui devait en avoir la garde sous le nom de « Frères Hospitaliers de Saint-Joseph de la Croix». Les orphelins et les

hommes pauvres ou infirmes y seraient reçus... En moins de cinquante ans, l’hôpital fut réduit à la ruine complète. Il ne s’y trouvait plus que deux frères et quatre pauvres, « végétant misérablement ». Un détail suffira pour donner une idée de l’état matériel de l’établissement : douze cents vingt-six carreaux manquaient aux fenêtres 1.

Grâce aux démarches de M. Normant, la maison défaillante fut confiée à Mme d’Youville.

La prise de possession s’effectua le samedi 7 octobre 1747. La fondatrice, malade, dut s’y faire transporter en charrette, sur un matelas. Suivaient les cinq compagnes et neuf pauvres.

L’épreuve, toujours l’épreuve, mais sous la forme la plus redoutable, venant de ceux qui eussent dû protéger le droit et la faiblesse, imprima à l’œuvre, une fois de plus, la marque d’en-haut.

D’abord, la cour de France n’entendait pas favoriser la formation de nouvelles congrégations de femmes au Canada. D’autre part, l’évêque de Québec, convaincu que la communauté de Mère d’Youville s’éteindrait avec elle, se laissa persuader que mieux valait remettre à l’Hôpital de Québec tous les biens de celui de Montréal. Le gouverneur acquiesça à cet avis... Quelle ne fut donc pas la surprise de Mme d’Youville, un jour qu’elle revenait d’acheter au marché la nourriture de ses pauvres, d’entendre proclamer, au son des tambours, de par l’ordonnance de l’évêque,

1. François Charon, fondateur de l’Hôpital et de la Communauté des Frères Hospitaliers, naquit à Québec, en 1654. A l’âge de trente-quatre ans, il abandonna un négoce lucratif, afin de consacrer sa vie aux malheureux! Il poursuivit ce but avec une activité et une confiance inaltérables. Il mourut en 1719, en France, au cours d’un voyage entrepris pour le recrutement de sa communauté. Les Sœurs Grises, héritières des biens-fonds des Hospitaliers, vénèrent, en dépit de l’insuccès de son œuvre, la mémoire du Frère Charon.

L’un des premiers assistants de François Charon, et le principal, fut Pierre le Ber, frère de Jeanne, « la pieuse recluse, qui embauma la colonie du parfum de ses vertus ».

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