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du gouverneur et de l’intendant, que sa juridiction sur l’Hôpital cessait et que l’institution passait à Québec !
Cependant Saint-Sulpice veillait. M. Cousturier plaida si bien à la cour royale que, le 3 juin 1753, Louis XV signait des lettres patentes, confirmant Mme d’Youville et ses compagnes dans l’administration de l’Hôpital de Ville-Marie.
Le jour de la sanction divine se leva enfin ; un acte de Mgr de Pontbriant, évêque de Québec, en date du 15 juin 1755, approuvait canoniquement la nouvelle société.
Deux mois après, le 25 août, fête de saint Louis, les Sœurs Grises parurent pour la première fois à l’église paroissiale, vêtues du saint habit qu’elles avaient reçu, le matin même, des mains de M. Louis Normant L Saisi d’un pieux respect, tout le peuple s’inclina au passage des religieuses.
L’approbation solennelle et définitive viendra, un siècle plus tard, de Léon XIII, le 30 juillet 1880.
La petite société était désormais plus forte ; elle devait donc s’attendre à souffrir davantage ; ce qui advint bientôt.
L’Angleterre, en s’attachant l’allégeance du Canada, n’assuma point les charges de bienfaisance de la vieille France. Les grandes familles féodales repassèrent l’océan. Une à une, les sources tarirent... Mme d’Youville, femme d’affaires autant que fondatrice, entreprit alors tous les métiers accessibles à sa condition, afin de gagner le pain de ses pauvres.
Ouvrages d’aiguille, cultures diverses, confection de
1. L’habit des religieuses est l’ample robe grise retenue par une étroite ceinture en drap noir. Une coiffe blanche enveloppe en ovale la figure. Une capeline noire, dont le pli frontal forme un léger triangle, protège la tête. Au chœur et dans leurs sorties, elles s’enveloppent d’un domino en laine noire, les défendant des regards du monde. Elles portent au doigt un anneau d’argent, gage de leur union mystique avec le divin Époux, et sur leur poitrine une croix d’argent, aux extrémités épanouies en fleurs de lis, souvenir de la France.
chaux, préparation du tabac, construction du premier bateau qui transporta les colons de l’île de Montréal à Longueil, suppliques aux grands et aux petits : seize années de ces travaux avaient conduit l’hôpital à une prospérité relative, lorsque, le 18 mai 1765, un incendie détruisit l’édifice de fond en comble.
Cent dix-huit personnes, miséreux et religieuses, étaient
sans toit.
Sur les cendres, tomba immédiatement l’acte de la résignation.
« Mes enfants, dit la supérieure, nous allons réciter le Te Deum à genoux, pour remercier Dieu de la croix qu’il vient de nous envoyer. »
En se relevant, elle prononça, comme inspirée du ciel :
<c Soyez tranquilles, mes enfants, la maison ne brûlera plus. » Cette promesse s’est merveilleusement vérifiée jusqu’à nos jours.
Plusieurs prodiges qui suivirent le désastre, tels que la multiplication d’un vin nécessaire, dans une barrique retrouvée sous les décombres, et la présence inexpliquée de « piastres », dans les poches de la fondatrice, furent la réponse consolante de la Providence à la soumission et à la confiance filiale. « Ah ! mon Dieu, s’écriait Mme d’Youville, toute confuse à ces découvertes, je suis une misérable ! »
Malgré tant d’obstacles, malgré toutes les épreuves, les malades recueillis par les Sœurs Grises ne furent pas délaissés un seul jour. Et même, si nombreux qu’ils aient été à l’hôpital, n’épuisèrent-ils jamais le courage de leurs infirmières. Toutes les calamités qui s’abattirent périodiquement sur le pays trouvèrent chaque fois ces intrépides gardes-malades au premier rang du sacrifice. En 1755. la fondatrice avait risqué sa vie et celle de ses compagnes au soin des sauvages atteints de la petite vérole. A son exemple, en 1832, ses religieuses seront au chevet des cholériques. En 1847, la Mère MacMullen fera appel au libre
dévouement de ses trente-sept sœurs, pour les onze cents émigrants d’Irlande, entassés pêle-mêle, dans les « sheds » de la Pointe-Saint-Charles, et mourant du typhus. Chacune répondra : « Me’ voici ». Professes et novices voleront vers les pestiférés. Toutes, sauf trois, y seront frappées, et sept y succomberont, « heureuses d’avoir souffert un peu pour les pauvres ».
Le Petit Catéchisme historique approuvé par S. G. Mgr Bruchési, en 1901, énumère ainsi la somme prodigieuse des œuvres entreprises du vivant de Mme d’Youville :
« Outre le soin des vieillards pauvres, des infirmes et des orphelins, auquel elle s’était engagée, en entrant à l’Hôpital-Général, elle se chargea du soin des femmes âgées ou infirmes et des orphelines... Elle recueillit les incurables, tels que les lépreux, les épileptiques, les gâteux, les insensés, les chancrcux. En 1750, elle offrit un refuge aux femmes de mauvaise vie, pour les faire rentrer dans les voies du devoir et de la pénitence, inaugurant ainsi l’œuvre du Bon-Pasteur au Canada. En 1754, elle commença à recueillir les enfants trouvés, étant la première en Amérique à qui Dieu inspira le dessein de se charger gratuitement de cette œuvre. En 1755, elle reçoit les femmes pauvres, atteintes de la picote, pour les soigner dans sa maison. En 1756, les prisonniers de guerre, malades et blessés, sont admis et soignés à l’Hôpital-Général, etc., etc... »
Plus saintement audacieuse encore que cette énumération inachevée fut la loi générale portée par la fondatrice, et qui devint le mot d’ordre sublime des Sœurs Grises : « Elles seront toujours prêtes à entreprendre toutes les bonnes œuvres que la Providence leur offrira, et dans lesquelles elles seront autorisées par leurs supérieurs. »
Or, en même temps que ses lèvres disaient ces mots, sa main déjà tremblante écrivait :
« Nous sommes dix-huit sœurs, toutes infirmes, qui conduisons une maison où il y a cent soixante-dix personnes à nourrir, presque autant à entretenir. Très peu de rentes ;
la plus considérable est celle de nos ouvrages qui sont tombés des deux tiers, depuis que nous sommes aux Anglais. Toujours à la veille de manquer de tout, nous ne manquons jamais de rien, du moins du nécessaire. J’admire chaque jour la divine Providence qui veut bien se servir de si pauvres sujets pour faire quelque petit bien. »
Ces lignes, reflet de la vie entière de Mère d’Youville, furent tracées un an avant sa mort.
Dans la salle des réunions intimes de tous les couvents des Sœurs Grises, à la place d’honneur, de grandes lettres encadrées redisent perpétuellement ses recommandations dernières, testament sacré d’une Mère vénérée :
« Mes chères sœurs, restez constamment fidèles
A l’ÉTAT QUE VOUS AVEZ EMBRASSÉ : MARCHEZ TOUJOURS
dans les voies de la régularité, de l’obéissance et
DE LA MORTIFICATION ; MAIS SURTOUT FAITES QUE L’UNION LA PLUS PARFAITE RÈGNE PARMI VOUS. »
Puis elle dit: «Ah! que je serais contente si je me voyais dans le ciel avec toutes mes sœurs ! «
Et sa' carrière fut achevée.
Mère d’Youville mourut, frappée d’apoplexie, le 23 décembre 1771, à l’âge de soixante-dix ans.
Aussitôt ses traits, défaits par de longues souffrances, se recomposèrent comme pleins de vie ; son visage parut s’animer et son front resplendir. Le témoignage de plusieurs personnes très honorables établit qu’au moment où son âme quitta la terre une vive lumière brilla, en forme de croix, au-dessus de l’hôpital. Ce que voyant, et ignorant le coup subit qui enlevait Mme d’Youville, le docte et distingué M. Delisle s’écria :
« — Ah ! quelle croix vont donc avoir les pauvres Sœurs Grises? Oue va-t-il leur arriver ? »
Il arriva que l’œuvre de la sainte fondatrice, profondément enracinée déjà par les travaux de sa vie, fertilisée
par ses mérites, reçut, par son intercession auprès de Dieu, l’abondance de la fécondité céleste.
Il arriva que de ces racines montèrent quatre troncs de vigueur pareillement divine : les Sœurs de la Charité de l'Hôpital- Général de Montréal , les Filles de la Charité de Saint-Hyacinthe (1840), les Sœurs Grises de la Croix d'Oltawa (1845) et V Hospice de la Charité de Québec (1849).
Il arriva que le pape Léon XIII signa, le 27 mars 1890, l’introduction de la cause « de cette femme forte, et surtout brûlant du zèle de la charité envers les pauvres ».
Il arriva enfin que les Sœurs Grises de Montréal grandirent, s’étendirent et croisèrent leurs rameaux, de l’Atlantique à l’Océan Glacial L
1. Des Sœurs Grises de Saint-Hyacinthe, une branche se détacha, en 1886, à la demande de Mgr l’évêque de Nicolet. et prit le nom de Sœurs de la Charité de l' Hôtel-Dieu de Nicolet.