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XXI V

DOSITHÉE

— Et dira ! que c’est là, lo meilleur numdro, lo gagnant, à la lotorio matrimonialo.

LES FLIftTEtJSBS.

Ni jeune fille, ni c'pouse, ni amante, ni mère; Dosithée naquit femme du monde.

Le Monde! cette collection de riches désœuvrements, voilà son rêve de vierge, sa chimère de femme.

En se mariant, c’est le Monde qu’elle a épousé, c’est à lui qu elle a juré obéissance et fidélité ; son cœur ne battra jamais que pour l’homme à la mode : Gapoul ou Caro.

Mère, elle a dissimulé sa grossesse au prix d’atroces douleurs, et la crise venue, encadré ses relevailles dans cette mise en scène, la loi de sa vie; consacrant au Monde 1 enfant qui vagit dans ses langes de points d Angleterre, avec plus d’enthousiasme fervent qu’une matrone romaine vouait son fils à la Patrie.

Etre purement décoratif, charmant et nul, artificiel et tout extérieur, Dosithee a appris de dix à vingt ans un

rôle qu’elle jouera toute sa vie, sans un manque de me'moire et toujours avec le même brio : une come'die d’Émile Augier, les passions ôtées.

Le rideau se lève sur un berceau rose, enguirlandé de rubans et dentelles.

Dès son entrée dans la vie, on l’enveloppe de ce qui sera sa grâce, sa force et sa science : le chiffon. Elle est à peine née que déjà on la pomponne, on l’atiffe, on procède à ce qui sera la grande affaire de sa vie : la toilette. Le premier bruit qu’elle entend c’est le gazouillis vide et joli des amies de sa mère; ce qui sera toute sa pensée : le bagout.

Dosithée n’a pas eu d’enfance ; à quatre ans on l’a appelé « mademoiselle », lui recommandant de se tenir droite et calme, et de n’avoir point les façons gamines; réprimandée pour s’être roulée sur les tapis, grondée pour des mains salies.

On l’a vue, aux Tuileries, en petits costumes exquis, déjà soucieuse de ne pas se commettre, ne jouer qu’avec les petites filles qui lui semblaient aussi bien mises qu’elle, c’est-à-dire de son monde.

Ces donzelles de sept ans se disent vous entre elles, ont des regards d’actrices, font bouffer leurs jupes et coquettent avec les garçonnets.

En pension, Dosithée a reçu une instruction dont tout le programme mérite VA quoi bon? du bel esprit, consulté sur la façon d’instruire le marquis de la Jannotière, dans le conte de 'Voltaire.

Il n’y a que deux éducations logiques pour la femme :

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celle de la matrone grecque et celle de l’hétaïre; le pensionnat, en les fusionnant, n’obtient rien que d’illusoire, on tend aujourd’hui à prendre le système angljiis ; estce pas ridicule qu’un être dont la fin est de plaire, sache qu’elle respire de l’oxygène, les cas d’e'galité des triangles et la théorie des sélections.

J’ai rencontré, au palais Pitti, une adorable enfant de la verte Erin, véritable vignette d’Ossian, qui savait par cœur les dates de naissance et de mort de tous les peintres; elle ne comprenait rien à l’art, comme Stendhal, préférait Guido Reni à Raphaël et Canova à Donatello.

Veut-on une femme utile ? Qu’on l’enferme étroitement dans l’économie domestique, d’après la formule du bonhomme Chrysalde ! Veut-on une femme de luxe ? Qu’elle comprenne Léonard, qu’elle entende Shakespeare comme elle joue Mozart, mais lui apprendre à broder des tabourets, des pantoufles et à faire du crochet, lui mettre dans son front d’oiseau les troiscent-trente rois de Ménès à Mœris et les clauses des traités de l’histoire de France, c’est ne rien faire ni pour l’utile, ni pour l’agréable.

Femme d’intérieur ou femme de parade, il faut opter. L’une doit savoir faire sa soupe, sa robe, son lit ; l’autre parler comme un livre, penser comme un paradoxe, comprendre l’art en critique et la toilette comme un artiste : ou plutôt elle doit être, elle-même, un objet d’art, et mettre des poèmes aux plis de sa robe, des idylles dans ceux de son fichu, des odes à ses regards, à scs sourires des épigrammes.

Le pensionnat, à part l’orthographe et un abrégé de Laharpe, enseigne à se bien tenir et à bien penser.

La maître à danser n’a plus son importance du xviiF siècle; ce n’est plus le sémillant personnage qui sautille, pochette en main, dans les gravures de Cochin et de Saint-Aubin; c’est une sorte de notaire sans lunettes, qui s’entend à la musique comme Helvétius s entendait à la philosophie, incapable de menuet.

On apprend à la jeune fille l’usage d’un temps qui en manque, le ton d’un milieu qui l’a mauvais et le goût du jour qui est faux. On baisse les paupières de ses yeux mutins, on lui colle aux lèvres une bande de sérieux qui ne tient pas. Toutes ces charmantes petites individualités, on les frotte les unes contre les autres, jusqu’à ce qu’elles soient démonétisées et frustes. Quand toutes se ressemblent, qu’on les a bien clichées on croit avoir fait œuvre de haute éducation : et cette orthopédie singulière ne souffre pas d’exception.

Une originalité pcrce-t-clle, vite l’on reboute cette luxation de caractère : il faut saluer différemment ses amies, scs parents, les vieillards et les évêques, telle est la règle des rencontres et l’opinion qu’il convient d’avoir sur les choses : ce sont commandements obéis ; il y a un prototype, un moule de la jeune fille comme il faut ; toutes y doivent rentrer. A leur étonnement, devant un absurde, on dit pour péremptoire, « c’est l’Usage; la Mode... le Monde. » A l’aide de quelques formules, il lui faudra raisonner sur tout. Cela rap-

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pelle la machine à penser que Raymond Tulle inventa pour qu’on put répondre aux sophismes captieux de l’Antéchrist. La maîtresse de pension ne vise pas si loin ; sa logique n’est qu’une brochette de préjugés et de conventions ; telle eut été une Renée Mauperin, qui sera une poupée.

A côté des leçons officielles, il y a les causeries dans les cours, les veillées du dortoir, les confidences des bonnes amies. S’imagine-t-on ce qu’une demi-douzaine de jeunes filles qui se prêtent mutuellement leur malice peuvent s’apprendre et deviner.

Du couvent, Dosithée passe au salon ; ignorante ce qui est une innocence, curieuse, ce qui est un danger. Les yeux baissés elle vit : l’air distrait, elle écouta. Menée au théâtre, liseuse des romans du jour oubliés sur les tables, le premier bal et le premier danseur la préoccupèrent d’abord, sans l’occuper longtemps. Déjà, elle ne s’appartenait plus assez pour songer à quelqu’un en particulier : fille du monde, elle était toute à tous.

Survint un monsieur, habillé chez Dusautoy, ganté cher Reynier, coiffé chez Gibus, la fortune entamée rue Vivicnne et la santé aussi rue Brcda. Les coffres-forts et les familles se convenant, ils s’épousèrent. Dosithée arriva au seuil de la chambre nuptiale avec une complète ignorance physique et une science immorale déjà grande. Ce qu’elle ignorait encore, elle le sut le lendcr main ; et le souvenir écœuré, ridicule ou médiocre de la première nuit, créa cette existence en partie double si Irequenté dans la haute société. On l’avait don-

née, elle se reprit vite, touvant tout de suite son aplomb. Le mariage a été pour elle l’émancipation ; une fortune à dépenser à sa guise, une voiture à ses ordres, les bijoux et les étoffes riches que la jeune fille ne porte pas. Plus de gouvernante à ses trousses, elle sortira seule. A l’instar de sa mère, elle a, comme fera sa propre fille, arrangé sa vie sans tenir autre compte de son mari que d’un associé. Le premier bonheur a été d’avoir un jour de réception; dès lors, dans son rôle, sa vie s’est trouvée pleine.

Elle se lève à midi, s’étant couchée à l’aube ; il faut calculer la toilette de demain, revêtir celle d’aujourd’hui, aller en visites, aux expositions, au bois, et revenir se décolleter pour le bal. La villégiature dans les châteaux de la Loire ou aux plages de Normandie ne change rien à cet affairement inoccupé ; ce sont tous les jours, les trois toilettes, les papotages et les parades, tourbillonnement vide et bruyant.

Dosithée n’a pas l’esprit d’une du Defîaut, d’une Cornuel, ellemcttout celui de Voltairedans des « ah ! » et des « oh ! « Ce qu’elle dit est insignifiant, la façon dont elle le dit, charmante. Elle a au lieu du sens artiste le sentiment du joli, du coquet. Ses toilettes, sa féerie, sont de sa couturière, mais elle les porte si bien et leur donne tant l’expression. Que ne fait elle pas dire à un ruban ; elle joue de toute sa personne comme une espagnole de son éventail.

Son journal, la Vie Parisienne ; ses maestros Offenbach et Lecocq; ses romans d’Ohnct ou de Malot;

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son peintre, Cabanel; sa couturière, Duluc. Elle pre'fère le vernissage aux tableaux, les re'ceptions d’Acadcmie, à la lecture; et le concours hippique à Molière.

Elle est bonne et se prostitue un peu, aux ventes de charité; au fort de l’hiver, elle va porter des secours dans les mansardes ; et au retour, le tapis e'pais qu’elle foule, le feu clair qui lui rit, lui sont plus doux ; elle jouit mieux de sa fortune après avoir usité la misère.

Au-dessus des vices, au-dessous des vertus, elle est honnête, malgré l’apparence. Le monde qui applaudit a toutes les excentricités ne pardonne pas une faute, et elle mourrait loin de lui, comme Bussy Rabutin exilé de la cour. Son art est de danser sur la corde roide de la galanterie en se penchant beaucoup, sans tomber. Si son cœur parle, elle ne l’entend pas, il y a trop de bruit dans sa vie.

Un moment viendra où ses bonnes amies ne la déchireront plus. Dosithée alors, abdiquera sans s’obstiner et on lui saura gré de s’ctfacer à temps. Comme Rossini a cessé de produire en plein génie, elle se retirera en complet triomphe de mondaine.

Au second plan, encore très entourée, les adorateurs devenus des amis, son salon sera toujours à la mode ; vieille et toujours jolie, clic promènera sur toute chose un sourire resté jeune ; les rides lui iront bien comme la craquelure à la fine porcelaine et le monde, pour qui elle aura vécu, entourera sa fin d’un respect reconnaissant. Femme fidèle à son mari qu’elle

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