‹ Femmes honnêtesChapitre 4 sur 6 · AH · texte numérisé non relu

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BLANDINE

« Voilà mon soleil d'AusIerlilz qui so lève, dit-eile, et co soleil ne s’est pas encore coiiclié. »

LUS FLIRTEUSES.

Les crapules de la Révolution ont senti le besoin de donner des sophismes pour rainures à leur couteau, et Blandine voudrait avoir le droit de tromper son mari ; car, les femmes aussi bien que les foules veulent s’estimer même en leurs méfaits, et faussent d’abord leur conscience, comme cllescorrompraiem le témoin nécessaire de leur crime; leurs notions morales, une fois perverties, n’accusent plus et deviennent complices.

Blandine ne se sent pas attirée bien vivement vers l’adultère; mais l’idée que s’il s’en présentait un satisfaisant, elle ne pourrait pas, devant son propre jugement, s’y livrer, la bourrèle. prétexte que la femme se ménageait toujours dans la vie conjugale du siècle dernier où il n’y avait que l’apparence à sauver, a été remplacé par la mauvaise raison qu’on se donne à soi-même, en ce siècle où l’on prend le chiffre pour le nombre et où

les mystères se pèsent officiellement comme les denrées, dans les mêmes balances d’épicier.

Qui veut tromper son mari l’accuse d’infidélité et Blandine guetta le sien; à sa grande déception, elle constata tout de suite qu’il était fidèle. Plaisant embarras, réel pourtant; l’éducation avait ancré chez elle une notion de justice relative. Susceptible de pratiquer la loi de Lynch du mariage, elle n’eut pas manqué au devoir la première. Combien d’amants qui ne se quittent point parce qu’aucun d’eux ne veut avouer qu’il n’aime plus; il y a une telle infériorité à se démentir d’un sentiment ou d’un devoir, qu’un peu de fierté resserre plus de liens que la vraie passion. La femme honnête homme n’est pas honnête, non plus que le serait l’homme, honnête femme : donner le billet à La Châtre et rendre un dépôt d’argent sont des traits beaux en mauvais lieux, de ces vertus de grande route, insuffisantes à des mœurs polies.

Un caballero del noche, vous prend votre portefeuille, mais vous donne une provision de cigares qui vous manquait, cela est fort piquant sur une route d’Andalousie ; on ne s’en accommoderait pas tous les jours à Paris. Or, la tendance des femmes à caractère accusé est de considérer la trahison de l’époux, comme une charte octroyant la réciprocité. Les erreurs de jugement ne sont guère que des pentes de tempéraments oit la raison glisse; et la femme qui plusieurs fois dans le mois a rencontré des galants dont l’étreinte lui serait plus voluptueuse que celle du mari, méprise tout de

BLANDINE

suite l’homme qui a moins de vertu qu’elle même. Si Gothon pouvait être trompée pour la reine de Saba, elle crierait encore qu’il faut avoir un goût dépravé et qu’elle valait mieux: les plus clairvoyantes laissent percer l’intime persuasion de résumer en elles le temple et le bouge, le vice et le sacrement; et je ne sais pas si jamais aucune a convenu de son infériorité, en face de la rivale.

Blandine veut absolument que son mari soit infidèle; elle a provoqué les tête à tête avec ses bonnes amies, combiné des parties de campagne, des rallj'e-papers ou l’adultère masculin était le programme inavoué ; le mari peu sentimental et peu voluptueux, s’amuse des avances qu’on lui fait, et recule, n’ayant aucune envie de voir si ce serait la même chose, en changeant! Blandine s’exaspère. N’est-ellc pas à plaindre d’avoir en partage un des rares époux de bonne foi ; car la femme ne comprend que la fidélité dans la passion, et il y a beau temps que l’amour a pris entre eux les paternes allures conjugales. Elle se méprise d’être unie à un si pauvre personnage, qu’il n’ait plus de tentation à quarante ans et finit par le déclarer bourgeois, ramolli et digne de tous les traitements. Celui-ci s’étonne aux bourrasques d’humeur qu’il essuye, mais en habile homme qui veut son repos, il se dérobe; Blandine enrage ; cette ironie des circonstances qui ne manque à aucune vie multiplie les occasions, une semaine ne passe qu’elle ne trouve une heure de sécurité peccami- •musc avec quelqu’un qui lui plait; et forcée à ses pro-

près yeux de refuser, elle va pestant; une italienne ferait peut-être une neuvaine , Blandine n’a pas assez de foi pour vouloir que le ciel pactise avec son cœur, et trouve, après de grands efforts d’imagination qu’en tout il faut s’adresser au spécialistes. D’une écriture déguisée, elle mande à mistress Rocking, la directrice deVErutic Office (ii qu’elle veut un rendez-vous avec M. de Scrnhac et ajoute trois mille francs. Quelques jours passés, elle se croit volée, quand elle reçoit un mot lui annonçant que son mari l’attendra à rif/'Ofic Office à trois heures. Elle se couvre de voiles épais, va au rendez-vous et trouve M. de Sernhac qui l’attend; la porte se referme sur eux.

— Madame, — ditde Sernhac, — je ne croyais plus être distingué et on est toujours reconnaissant à quarante ans de cela ; vos voiles ôtés , ma reconnaissance doublera; j’en jure.

D’un geste fatidique, Blandine se dévoile.

— Maintenant, Monsieur, — dit-elle, — j’ai la preuve que vous pouvez me tromper, j’ai donc le droit aussi de vous tromper. »

Et sur cette déclaration faite d’un grand air, elle sort. Sernhac assez inquiet s’attend à des scènes et s’étonne du calme de Blandine qui se comporte comme si la scène de VErotic Office eut été rêvée, non vécue.

Tout un mois elle se complut dans la répétition de cette certitude, « j’ai le droit. » Puis elle songea à en

(1) V. 'L'Erolic Office, p. 1G2, dans Cubieuse, Décadence latine. Tome II.

BLANDINE

user; mais les circonstances, ces terribles espiègles, auparavant si propices, dès lors ne se représentèrent plus; il manqua toujours quelque chose au péché. Malade une fois, l’autre, mal soignée; ou bien le galant eut un mot maladroit, le geste grossier; quand le moment fut favorable elle n’était point disposée, et quand elle fut en humeur de faillir, l’instant fut mauvais : un désir s’use et le sien est allé en perdant son acuité; plaisir permis déplait et plaisir retardé déprend.

Enfin, elle n’y a plus pensé du tout : et ce cas est celui de beaucoup des femmes honnêtes : le vice luimême a ses heures de vertu, la vertu ses heures de vice; Don Juan peut passer aux premières, vainement, le balourd aux autres sera vainqueur. Toutefois il est dans le caractère féminin de faire paver sa vertu, tut-elle forcée, comme sa supériorité, serait-elle contestable; et Blandine a reporté son expansion nerveuse sur l’intimité conjugale. Elle a sa mauvaise raison; et grinchue, pointilleuse, détestable, évoque au début de toute altercation le souvenir de VErotic Office^ M. de Sernhac subit les humeurs avec la résignation d’un coupable. Grâce à cette épée de Damoclès qui tombe dans les discussions et les coupe à son profit, Blandine porte les chausses, gourmande et contrecarre, impunément.

Plus on vieillit plus on a d’amour-propre en matière de fidélité, et savoir tirer parti d’une menace perpétuelle pour l’honneur du mari, appartient à la plus haute politique du jupon. En son Traité de la Prin-

cesse^ le Machiavel de la femme, M. d’Aurevilly, montrera aux contemporaines le parti à tirer d’une faute de l’époux; dans toute passion qui persiste après que le grand feu est passé, on peut voir duchesse et lingère s’ingénier jusqu’à ce qu’elles aient mis l’homme « dans son tort », comme dit le peuple.

Antithétiquement, en son Traité de T Amant, les décades du tribun d’amour, Armand Haycm dira l’art de n’avoir jamais tort.

Malgré ces deux lumières sur la conduite conjugale, les Blandine auront toujours « un soleil d’Austerlitz »; l’escrime du mariage, corps à corps perpétuel, verra toujours le plus lâche l’emporter, et l’homme n’aura jamais tout à fait le courage de faire souffrir, qui seul donne la victoire aux luttes intimes.

ASTÉRIE

Entre la luxure et la colère, mon Révérend ?. . . .

LES FLIRTEDSBS.

A mesure qu’on monte l’échelle sociale, les passions plus policées perdent leurs expressions tragiques ou grotesques : la femme de haute éducation ne vitriolera pas; Othello mondain chassera ou quittera sa femme, simplement. Toutefois, la différence passionnelle vient des mœurs, non des âmes. Deux marquises crépiteront d’épigrammes, là où deux lavandières se fesseraient; et cependant, quel niais ne serait persuadé qu il y a eu plus d’affront et de douleur au boudoir qu’au lavoir. Un gars qui fait sa cour pincera celle qu’il aime de toute sa force, celle-ci le talochera à lui enlever la joue, ce sont gens qui s’aiment bien et se le prouvent; de même le jeune lord fera sa cour en tenant l’écheveau de sa fiancée, et s’il va plus loin que le baise-main sera juge brutal et libertin.

Qu’un psychologue traverse la rue de la Goutte-d’Or ;

par les porches et les fenêtres, toute rintimite- de l’ouvrier vient au devant de son observation; mais avenue d’Eylau, par exemple, son œil fouillera les façades muettes sans trouver un indice sur les habitants; ils sont riches puisqu’ils ont un hôtel, mais sont-ils avares, prodigues, jaloux, et derrière ces murs, quelles passions s’e'meuvcnt, quels vices jouissent, quelles vertus se morfondent?

Excepte sous la tonsure, l’être passionnel demeure presque semblable de fond, en toute la hiérarchie sociale : l’histoire des peuples n’est que le roman de leurs chefs.

Le Peau-Rouge met du génie dans sa façon d’appliquer la torture physique; le civilisé est tout aussi terrible en torture morale, pour qui sait voir. Un mari dit à sa femme : « Princesse, vous déshonorez mon nom », il frappe plus fort que le roulicr en criant : «vache, gadoue». Sous les plafonds à caissons sculptés, derrière les lourdes tentures des palais armoriés, il y a des injures, des cris et des coups.

Parfois un vent de colère souffle à l'hôtel..., des éclats de voix vont jusqu’à l’office, on entend des étoffes se déchirer, et le lendemain il y a des potiches brisées dans la chambre de la marquise Astérie.

Les domestiques eux-mêmes croient que les oreilles leur ont tinté et qu’ils voient doubles les débris qu’ils ramassent, quand passe devant eux, d’une allure de nonne, la marquise sereine.

Née à Brujes, près de ce beguignage peint par Ca*

ASTÉRIE

mille Lemonnier, grande et belle avec l’éclat de ses vingt-deux ans, elle a gardé dans le mariage quelque chose de claustral. Sa voix est douce, elle se passionne peu; se plaint parfois de douleur au cervelet; rejette prise d’une terreur subite un livre passionné ou interrompt brusquement une conversation sur l’amour.

Ceux qui la fréquentent ont remarqué, qu’à certaines périodes, Astérie semble prise subitement d’un désir de libertinage à peine contenu ; Lors elle semble avoir peur d’elle-même; le moindre tête à tête avec un homme l’effraye; le schekand des amis de la maison la fait tressaillir; on lit dans ses yeux l’effarement d’un être qui ne se gouverne plus et tremble de tomber aux premiers bras ouverts.

— Madame a son tic, il va y avoir de la casse — disent alors les domestiques. En effet, des scènes violentes se produisent entre le marquis et sa femme; etle lendemain Astérie reparaît la plus placide des Flamandes.

La périodicité de ces colères et l’humeur égale et douce qui les suit ; ces troubles luxurieux et la vertu qui les contraint, constituent un problème singulier. Vieille méthode que d’éclairer le caractère de la femme par celui de l’époux ; excellente pourtant, car la cohabitation qui accole moralement deux êtres, les surbordonne toujours l’un à l’autre, en quelque manière. Il y a entre les gens mariés, une paix armée comme entre les puissances actuelles ; et la diplomatie de l’alcôve a moins de Tallcyrand que celle des cabinets ; telle contenance concessionne ; tel mutisme défie. Le marquis

un lymphatique, de complexion peu amoureuse, sans initiative dans la vie, a besoin d'étre poussé aux choses qu’il fait.

Interroger un confesseur serait l’insulter; un médecin et matérialiste comme Pouancé, je l’osai.

— C’est un cas curieux — me dit-il, — ■ et je vous l’expliquerais si vous ignoriez les noms propres.

— Docteur, je ne le dirai à personne, je l’écrirai.

— Eh bien ! — fit-il, — écrivez que chez la marquise Astérie le cervelet est opprimé, parce le mouvement centrifuge l’emporte sur le mouvement centripète.

— Ce qui signifie à peu près que l’influx nerveux, dans les périodes d’exubérance organique, tombe sur l’organisme sexuel et détermine un éréthisme local, mais cela n’explique pas les scènes qu’elle fait à son mari.

— Et vous êtes romancier — s’écria Pouancé, — et vous ne savez pas à quoi aboutit une dispute conjugale?

— ^ A un raccommodement :

— Et — reprit-il, — comme il y a qu’un mode pour se raccommoder qui est le... corinthien.

— J’entends. La marquise Astérie a des moments de besoin sexuel ; son mari lymphatique ne devient amoureux que sous l’effet d’un cataclysme d’humeur ; et elle le fait mettre en colère pour le rendre aimable.

— Oui — dit Pouancé redevenu sérieux — celle-là allume son mari par la colère; une autre par la gourmandise ; une autre par l’orgueil ; une autre par l’avarice; une autre par l’envie ; une autre par la paresse. J’en

ASTÉRIE

connais qui usent des petits plats epice's ; j’en connais qui mènent l’époux au bal et là le rendent fier d’une femme si vantée ; j’en connais qui sont réduites à faire comprendre cet étrange argument « je ne coûte rien » ; j’en connais qui s’entourent de galants pour ramener l’époux, et celles qui ont l’art de dire « je suis toute trouvée ».

« Cette misérable question organique, on l’élude dans le roman, dans la vie elle domine tout. Qu’on me dise l’histoire sexuelle d’un être, je devinerai le reste ; autour de cet acte, toute la société évolue les sentiments et les idées, rayons de la roue de fortune, c’est là le moyeu.

<c Messieurs les métaphysiciens cherchez les complémentaires du prisme humain, qui n’est que la grande tache rouge que met le sceau de la brute sur vos rêves et sur vos sacrements. Le mariage sanctifié, mais ce serait trop beau! L’honnête femme est à un seul; mais avec celui-là elle se comporte comme une légion de diables ; l’instinct de la conservation, c’est détruire le voisin, et le mariage est un champ clos ou deux instincts également égoïstes, s’assassinent! »

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HILDEGARDE

« Son vrai nom est Héliotrope, et son soleil d’amoiir, la célébrité. »

LES FLmXBUSES.

Scs yeux n’ont jamais vu un homme, qu’à travers un livre.

Son cerveau, un cabinet de lecture, la boutique de M™ Cardinal, où Antony, Patrick, Ryno, Rubempre, Albert de Ryons, Axel, coudoient Hamlet, Faust, Manfred, Olympio et Cœlio. Inutile de lui parler d’amour si l’on ne se grime en héros de roman.

Toujours hantée d’impossible, obsédée de romanesque, l’imagination lubréfiée par la lecture désordonnée de tout ce qui s’imprime sur la passion et les mœurs, Hildegarde apparaît la grande possédée sentimentale.

Elle ne vit pas sa vie : elle la souffre comme une damnée; tempérament de déclassée, prise dans l’engrenage d’un monde régulier et pointilleux, elle épuise son peu de raison à dissimuler la bohème qu’elle est.

Si le plus faux des esprits, Jean -Jacques, a pu dire: « 11 faut être heureux, cher Émile, c’est le soin de toute âme sensible, » du moins il ne savait pas un prétendu moyen de terrestriser le paradis.

Hildegarde conçoit fort clairement le mode de sa béatification : courir le monde, une guitare au dos, en compagnie de poètesdes Fêtes Galantes « par le chemin des vers luisants, » découverte de M. de Banville.

A son coucher, elle gémit, songeant à une paillière dont le toit laisse entrevoir les étoiles; son verre de cristal vénitien lui est odieux. Oh ! boire dans le creux de sa main, et l’essuyer amoureusement aux lèvres d’un tzigane ; elle voudrait le hàle sur ses blanches épaules, et les œufs de Mignon sous ses pieds quand elle danse! Las, le Destin la force au lit de Diane de Poitiers, au vieux bordeaux, à la peau la plus lylienne et aux bals d’ambassade.

Je déhe bien qu’en redingote, et dans un salon, on intéresse Hildegarde. Belle de nuit, son âme ne s’ouvre qu’au clair de lune. Chanter faux sous sa fenêtre vaut mieux que tous les ut de concert. Sa devise contient un programme: « Any n'tiere ont of the n’orld. »

Les femmes ne sont pas illogiques; seulement elles partent du pied de l’absurde. Hildegarde voulant une vie en rêve et la réalité des fictions, s’adresse aux rêveurs et aux artificiers du grand mirage passionnel. Au prime aspect, qui aimera mieux que celui-ci, merveilleux peintre des ivresses; qui décevra moins que celui-là, obstiné prêcheur de l’amour quand même etsuprême?

HILDEGARDE

Hildegarde belle, noble, riche, réputée, possède tous les modes qui facilitent l’interview amoureux; et je ne sais pas une célébrité à laquelle elle n’ait posé l’énigme de son désir idéal.

Soit qu’elle se fasse présenter ofliciellement un auteur, puis l’invite intimement à Saint-Graticn, soit que, d’une façon anonyme ou pseudonyme, elle relance l’artiste jusqu’en son sixième, jamais, jusqu’ici, on a vu durer un de ses enthousiasmes ; ni le génie, ni la jeunesse, ni la perversité ne l’ont pu fixer un moment.

Elle poursuit inquiètement sa recherche de Lohengrin parmi les contemporains notables; aucun ne lui est apparu, en armure de diamant.

L’observateur se surprend à la croire un peu fêlée et seulement éprise de quelque monstruosité ou sublimité au-dessus de notre nature , également intirme aux grandes élévations et aux extrêmes horreurs! Non!

Hildegarde se figure simplement l’écrivain ou le sculpteur exactement semblable à son œuvre.

Supposons que les effluves de la Terre lui aient monté au cerveau, et qu’elle approche M. Émile Zola; elle s’attend à un blasphémateur bruyamment scatalogique et trouve un misanthrope laborieux. Déception.

Des père et mère, ça, c'est ça que Von révère !

Sur la foi de ceci, elle conçut Jean Richepin sous les traits parricides et infanticides ; quand elle le vit ce fut en père joyeux, jouant avec son fils comme la tradition le raconte d’Henri lY. Déception!

Un jour elle reva de X..., Paul de Kock en vers qui certainement devait jeter sur le lit, sans aucune forme de cour, ses visiteuses. « Au moins celui-là, pensa-t-il, ne décevra pas. » Las, celui-là fut infiniment respectueux.

Bien au contraire, le général Brumaire qui déjà du ministre brisait le masque de fer, de loin semblait Bonaparte ; de près, ce fut Washington.

L’entêtée chercheuse descendit même aux gens de la politique ; le plus acerbe des éreinteurs ne lui parla que des van der Meer, des Terburg, en vrai critique d’art épris du calme Rotterdamien ; celui qu’une voix unanime proclama un moment le seul de poigne assez forte pour renier le pays, elle sut qu’il ne reniait point sa femme.

Elle donna des rendez-vous à des acteurs en costume: Hernani lui dit: « Vous n’êtes pas la première femme du monde que je... » et Perdican : « d’abord si nous soupions! »

Elle aurait certes poussé son audace jusqu’aux criminels, si quelqu’un avait voulu ouvrir le cachot d’un Pranzini, à sa curiosité. Un assassin tel, dont le portrait s’enlève à douze mille et s’accote en outre avec celui des monarques régnants, pour les nerfs d’une femme c’est presque irrésistible !

La monographie de cette fêlure serait longue, si on avait la patience d’en analyser les phases.

Un temps, Hildegarde suscita à certains auteurs, la réalité d’un désir exprimé au milieu des boutades d’une conversation d’hommes.

HILDEGARDE

— A quoi rcves-tu — disait une fois Saint-Meen à Talagrand.

— A une femme inconnue qui m’appellerait, et sans me laisser la saluer me sauterait au cou ; je parie de ne pas être ctonne'.

Hildegarde tint le pari ; mais Saint-Meen s’étonna si fort qu’il en parut bête et il n’en fut rien.

Elle ne demande, pour se donner, que l’homme de son œuvre, que l’on fasse les actes des paroles ; et par cette seule exigence elle se barre tout adultère.

L’extrême de son idée serait d’aimer finalement son sportman de mari; a celui-là du moins a de la continuité, pensât-elle amèrement, il est identiquement bête du matin ou soir, du dire ou faire. «

Victime du livre et du théâtre, trop idéale pour se contenter des partenaires courants du doux péché, trop profanement passionnée pour s’éprendre du devoir, elle provoque la faute, la poursuit, d’après un scénario de littérature ou de rêve que l’occasion dément.

Entre la création de l’écrivain que la vie ennuie et la vie elle-même, il y a un courant de banalité où tombe toujours Hildegarde.

Les superficiels la diraient hystérique ; mieux douée que la plupart des femmes, elle tend à saisir l’attirance entrevue. D’ordinaire, l’incomprise regarde du regard intérieur fuser le troupeau galopant des chimères et se résigne. Hildegarde se révolte etvoudrait suivre les sphinges. Aux valses deBramhs, elle n’imagine comme finales que la chevauchée dans la Püsta, en croupe avec un madgyar.

Cette formidable excitation de la vie élc'gante et lettre'e, sans presque de danger pour les chlorotiques, fouette le sang des nerveuses et les monte à un état d’éréthisme crispe.

A l’aube de notre ère, gloire inégale mais belle, Hypathie et Étienna la pythagoricienne et la martyre tiennent haut le prestige de la féminité. Au crépuscule du soleil latin, il n’y a plus de pythagoricienne ni de martyre.

L’esthétique devenu la dernière forme tolérée du dit in, la femme au-dessous du devoir fervent, n’a plus d autre élévation que son niveau passionnel de vibration. La décade transfigurée en langage de feu, au cœur de sainte Thérèse, n’est plus qu’une théâtrale récitation de Lélia; les Hildegarde, jadis, eussent été grandiosement piises de la folie de la croix, leur cœur est tombé à la folie du roman. Il n’y a plus de mystique : voici les romanesques, loué soit M. de Voltaire et les drôles, ses tenants !

TELMIE

Suvorlu.dola peur, commo ccrlain coiiraj'Q D’ost que la crainte du conseil da guerre.

LES FLIRTEUSES.

... Oh! ajoutez au total des pécheresses efl'ectives, celles qui ont pour patenostres, matutinales et vespérales « si j’osais. »

Telmie n’ose pas. A une amie très sûre (du moins le croyait-elle) elle fit un jour cette confidence générale.

■ — ■ « Chère, l’envie ne m’a jamais manquée, mais bien la sécurité; il ne suffit pas de deux bouches pour un baiser, il faut encore une circonstance favorable, et je suis l’amoureuse la plus enguignonéc...

« Meme, je fus très précoce, à dix-sept ans le classi-

que cousin, qui profite des intimités de la vie de château pour enjôler sa jeune parente, me chanta sa romance ; j’aurais timidement, sentimentalement répondu, si j’avais ignoré que bien moins riche que moi, sa famille le poussait pour le bon motif. Tu comprends qu’une jeune fille, quelle que soit sa bonne volonté, ne peut se prendre ù des fadeurs qui cachent des affaires, et se donner en sacs, non en corps.

« J’eus encore de belles occasions de ne pas porter jusqu’au sacrement mon estampe avant toute lettre; plusieurs jeunes hommes mariés m’auraient plu, auxquels je plaisais; seulement Perrette que Perrette, je ne voulais pas risquer mon pot au lait avec qui n’aurait pu me rendre chien, cochon, couvée.

«Aussi quelle hâte de mariage; j’aurais pris un singe coiffé; M. de Saint-Brieuc me demanda, mes parents acceptèrent; enfin, m’écriai-je intérieurement, pendant la cérémonie, « je vais donc pouvoir aimer. » Eh bien! pas du tout, ma chère! Décemment, on ne peut pas, en voyage de noce, s’évader du devoir, et quand nous revînmes, j’étais enceinte. Le docteur me conseilla de nourrir. Après le sevrage, je respirai; mon mari avait repris son train du cercle et de commerce discret avec les petites dames des petits théâtres.

« Ce que je déployai de bonne volonté suffirait à donner la paix à la terre et n’a pas suffi à me donner un amant. Le premier après un peu de marivaudage; me pria de venir chez lui ; j’y allai, à son seuil je croisai Une cocotte qui en sortait, je ne rentrai pas. A-t-on idée

TELMIE

d’un homme assez peu de'licat pour ne pas se réserver à la femme qui risque sa réputation pour lui.

« Le second, un jeune magistrat m’emmena dans un hôtel de la rue d’Athènes ; à peine étions-nous enfermés qu’une terrible dispute éclatait à l’étage supérieur, avec cris « au secours, à l’aide », et la maîtresse du garni hurlant à son garçon : « allez chercher la police. » Je n’eus que le temps de me précipiter toute chiffonnée dans un fiacre de la station d’Amsterdam.

« Un autre, sur mes refus de venir à l’hôtel ou chez lui, me proposa le fiacre. Oh! pauvre chère, quelle horrible manière de s’aimer que cette boîte cahotante aux stores baissés. On se froisse, on se malmène sans plaisir. Cependant j’allais connaître enfin l’adultère, quand le cocher se pencha soufflant avec un air à la fois drôle et effrayé ; « Bourgeois, il y a de la rousse qui file, vite rangez-vous pour lever le store de droite.» Je croyais que c’était là une détestable farce, mais mon compagnon m’affirma que les voitures de louage n’avaient pas le droit de se fermer ainsi, et que la police avait celui d’y entrer et de dresser procès-verbal comme attentat à la pudeur, en lieu public.

— Tu n’as pas songé aux plages — lui dit son amie — ce qui est impossible presque toute l’année, se réalise de juillet à septembre, entre le Havre et Biarritz.

— Oui, bien, j’y ai songé ! Mais je ne peux me résigner à l’acceptation des basses connivences. Le sourire d’un garçon d’hôtel, le regard narquois d’un batelier, la moindre blague d’un baigneur me coupent... l’amour.

Je me rc'signerai jamais aux clins d’yeux d’intelligence que nous font les auxiliaires oblige's de l’adultère, non plus qu’aux forfanteries d’un amant.

« Celui que j’aurais le plus aime, et qui se rencontrait en des circonstances plausibles, celui-là, devant qu’il m’eut possédée, s’en vantait déjà. Me donner à lui, c’eut été donner du rire à ses camarades auxquels il eut raconté comme je fais ceci et comment était fait cela. Non pas ! je vaux et je veux un peu plus de mystère.

— Enfin, — reprit la confidente, — ne peux-tu donc, Telmic, condamner un jour ton boudoir et recevoir l’homme aimé. Quand tu as dit, après son arrivée, « je n’y suis pour personne, » ton valet de chambre ne te sourira pas pour cela, du sourire d’un acolyte.

— J’ai essayé, te dis-je! C’est détestable. Les baisers coupés par des bruits alarmants, à la minute où cela devenait doux' , ma fille qui entrait brusque criant d'une bosse qu’elle venait de se faire en jouant. Non, vois-tu, les risques sont trop grands à courir : j’attribue aux pratiquantes de ce jeu qui serait charmant s’il était moins difficile, une insouciance de soldat qui va au feu.

— Poltronne, — dit l’amie.

■ — Sage, — fit Telmie, — • de la vraie sagesse. Ma considération, mon repos, valent-ils pas mieux qu’un douteux plaisir. Le jour où il me soupçonnera, M. de Saint-Brieuc ne deviendrait-il pas tout autre. 11 paie mes notes sans discuter, parce qu’il croit payer son honneur intact.

TELMIE

« Quand je ne pourrai plus me draper dans ma vertu, il trouvera l’addition de Redfern trop forte.

— Tu me fais de la peine, vraiment, — dit l’amie, et je te veux aider. Je suis veuve ; je t’offre mon boudoir et ma surveillance.

— Cette fois ou tu as une arrière-pense'e vilaine, ou tu ne tiens pas à mon amitié.

— Telmie !

— Confidente de choses non avenues, je ne suis pas si sotte de te faire ma complice.

— Tu m’offenses, Telmie. Quelle arrière pensée ; je suis aussi riche que toi, je ne convoite pas ton mari...

— On n’est pas si charitable pour le plaisir de l’ètre. Et, avoueras-tu, si je devine, le prix de ton silence, le prix de ton aide.

— Eh bien! soit! dis, j’avouerai si tu touches vrai.

— Tu m’offres ton boudoir pour... avoir l’œil au trou de la serrure... Tu vois, je suis timorée, mais pas si sotte. Non, ma mie, je ne veux ni témoin, ni complice : et resterai, oh! bien malgré moi, une prude femme.

— Espère, — dit l’amie, — l’amour te doit une revanche.

— Une revanche — soupira Telmie — ce serait douze heures sans crainte, sans irruption possible, dans un boudoir à mon goût, le soir, après un gentil souper, avec un homme discret, servi par des muets et pourvu d’une concierge aveugle... Et comme les rêves sont malsains, prenons du thé et que ma vertu me soit comptée là-haut.

TELMIE

puisque je n’ai pu ici-bas la de'mentir, force'e et mcu'itoirc cependant...

Figure-toi, que dernièrement au confessionnal, on me fit remarquer que je me trompais; oui, je me frappais la poitrine, répe'tant : ce n’est pas ma faute, oh ! pas du tout, ma faute...

CÉLARINE

— La pprversilé féminine révulse donc ainsi les commanileincnlsy

— Oh 1 nn seul : « l/aniunt ou le mari d’autrui lu prendras et retiendras ii ton escient. »

LES FLinTEUSES.

Celte froide personne, toujours en intrigue et redoutée des jeunes ménages comme le cri de la chouette, au lit des malades, apparaît-cllc dans un milieu, tout le monde cherche à découvrir la passion ou passionnette qu’elle vient traverser. Dire « là, Célarine fréquente «, se synonimise avec « il y a adultère sous jupe ».

Très jolie, originalement élégante, coquette expressive, Célarine passe pour irrésistible, quand il lui plaît — il ne lui plaît qu’à déranger les autres.

Les envieux-nés, dès l’école disent au camarade, — je veux ton gâteau ! — Tu as le même ! -— Je le veux parce qu’il est tien. ■ — Seulement le gamin prend et mange ; et Célarine prend pour prendre. Son mari le premier a vu les effets de son vice; il retourne bientôt après le mariage, à un ancien errement personnifié en divette

des Menus-Plaisirs. Célarine, qui se souciait peu de son epoux, le voulut tout à elle dès qu’elle le sut à une autre. Quand elle eut vaincu, et la divette licenciée, elle referma la porte de sa chambre à coucher.

Aux amis qui s’e'tonnent de le voir changer de maîtresse comme par ordre et malgré lui, ce mari au dam singulier : « Dès que Je m’attache, ma femme me veut reprendre, et comme je trouve humiliant d’être sitôt repris, sitôt lâché, force m’est d’aller de passade en passade. Ainsi, ma chère moitié ne saurait convoiter en moi le bien d’une autre. »

Cette conduite conjugale devant les mi-collages du viveur, annonce une forme d’envie intense et folle, en de la passion ingnée.

Vraiment, au racontar d’un amour vivant et sûr, il se fait chez Célarine comme une révulsion des humeurs. Sa lèvre se sèche, l’œil brille et se mouille, le sein bat, le geste s’enfièvre : on la croirait prise d’une émulation sentimentale qui va se manifester romanesquement. Point, c’est une envieuse, non une amoureuse qui s’éveille.

Lors, quelle chatterie aux agissements! Ni caresses, ni démarches ne lui coûtent pour s’immiscer dans le deux à deux ; et la bonne amie et complice! Elle favorise avec un courage où l’audace le dispute à l’habitude, lettres et rendez-vous : elle se charge des courriers et même prêterait son boudoir. Elle devient indispensable aux amants, confidente et comme acolyte; bientôt elle reçoit la double confidence de 1

a tra-

CÉLARINE

gcdie classique, et il leur semble à tous qu’il est bien et normal d’ctrc trois, car Célarine sait ne jamais gêner. Vient toujours une brouille, la bonne amie exaspère séparément chacune des deux vanités qui se sont blessées.

A l’amante : « C’est moi qui ne pardonnerais pas et qui tiendrais rigueur... » A l’amant: « C’est moi qui serais incapable, si j’étais aimé par vous, comme elle l’est, d’être si injuste. » A ce propos, le dépit amoureux conseille à la vanité qui veut se mettre un baume ; l’exaspération de l’homme tourne au désir de cette amie si apitoyée; on s’attendrit, et le dépité improvise une nouvelle flamme. Célarine se trouble, parle de trahison, dit en tout cas son exclusivité : elle exige avant de se rendre, quelque offense mortelle envers l’amie, et qui brise à jamais leur lien : puis elle ne se rend point, rit au nez de sa dupe : elle a joui.

Car la volupté est susceptible de plus d’individualisation qu’on ne croit, et je voudrais bien savoir, si le Bonaparte, prenant des territoires et ne les rendant point, qu’on ne l’appelât «cousin», n’est pas la médaille frappée par la bêtise française du même billon que monnoye sexuellement Célarine.

Le clergé s’occupe si exactement sur le sixième commandement, que l’Envie apparaît le plus prospère de tous les péchés capitaux, parmi les pieux. Les béguines de province dardent les suprêmes envies de l’univers, et une vue profonde sur l’âme dévote, découvrirait avec stupeur que la Haine remplace

l’Amour chez les paroissiennes, avec parallélisme complet depuis le désir jusques et y compris le spasme. Il convient d’avertir que ce dévoilement offre des dangers et que le pasteur routinier ne désire que des ouailles à la militaire, le prêtre luthéranisé ne conçoit qu’une sorte de domestication des âmes vers le salut.

Célarine est une des plus compromises de son monde, qui est cependant celui du Paris qui s’amuse. Malgré que son mobile envieux soit notoire, on suppose que soLiventes fois elle a dû se piper elle-même à son méchant jeu. Eh bien! qui aurait tenu toutes les chandelles, n’en aurait vu ni trente-six ni une seule : elle n’a jamais failli, ni du cœur, ni du corps; dès qu’un sentiment était retourné à son profit, elle ne s’y intéressait plus. Superficiellement,on indulgencieraitenellc, un désir d’aimer qui s’allume aux amours ambiants ; et quelque mirage qu’elle trouvera son bonheur, en prenant celui d’autrui. Non, son âme n’est pas expérimentale, ni son éréthisme chercheur : chasseresse qui ne relève même pas le gibier tombé, et dangereuse d’autant. Quand une passion devient perpétuelle, on la dit monomanic ; mais si elle déborde hors des rubriques de l’instinct, elle s’appelle monstrueuse.

Des gens qui n’ont jamais lu de Sade — on aime à le croire — jettent ce nom adjectivé aux peintres des noirceurs humaines; comme si il y avait un rapport entre le spectacle de la haine et de la vengeance et celui de libertins, appliquant aux filles les tortures médiévistes. Cependant, il faudrait une épithète exprimant la joie

CÉLARINE

du mal, mais c’est peut-être là de ces cas réservés en art comme en direction, auxe]uels seule convient la pénombre de ce ntot formidable en son abstrait ; « le Péché » .

Dire Célarine perverse, serait erroné; la perversité est très rare, masculine et spéculative, car elle est faite de conceptivité ; ignarie de la voir en des actes tout concrets et inobjectifs. Une des toutes premières pages de la psychologie humaine, nous fait voir Kaïn envieux de la ferveur d’une prière, de la symbolique montée d’une fumée : ce qui exaspéra le premier assassin ne fut pas son impuissance de sacrificateur, mais bien la comparaison avec la piété d’Abel. Ce sentiment kaïnite préside aux destinées démocratiques ; le fils d’Adam n’est qu’un égalitaire, c’est-à-dire un être bas, incapable de s’élever, et qui lors, veut abaisser tout le monde pour ne plus être inférieur. Chaque individu met son propre niveau sur sa conception de l’humanité, et ne la voit qu’à travers lui-même. Le sentiment kaïnite, si profond en province, doit être considéré comme l’instinct d’une race basse qui se défend contre la race solaire, née commanderesse. Comme aux fins de civilisation, la complexité de l’être le fait incomplet, Célarine peut se dénommer madame Kaïn: parfaitement inconsciente, elle souffle sur toutes les odorantes fumées du cœur qui s’élèvent autour d’elle, par une incitation atavique que nul ne perçoit. Ce qui apparaît perceptible aux pires observateurs et général à tous les milieux, c’est le phénomène des réfractions du désir sexuel.

Un soir d’ctc, deux dîneurs devisaient sybillinement aux Ambassadeurs, l’un inconnu alors, aujourd’hui notoire, demandait à l’autre, charge d’autant de myrtes que de lauriers ;

— Quel moyen avez-vous pris pour être tant et si souvent aimé ?

■ — ■ Oh! c’est bien simple, répondit le célèbre séducteur, j’ai commence par une maîtresse qui avait beaucoup d’amies; etl’uneavoulu me prendre à l’autre, successivement... Je n'ai eu qu’à me laisser couler d’un giron au suivant, le plus ouvert... Une femme résiste à sa tête, à ses sens, à son intérêt, à tout, excepté à l’envie.

«A vous de suivre ce simple système, il est infaillible. » Célarinese nomme donc légion, et n’a plus en propre, que le non profit de son vice.

Sur ce point, Lafontaine disait connaître bon nombre d’hommes qui sont femmes. N’est-ce pas la règle inévitable que l’ami coeufie et non pas l’étranger? Et cependant, pour les êtres vraiment pensifs et hauts, quelle chose respectable en sa puérile illusion que les petits bonheurs humains?

La plus haute formule d’aristocratie serait de se réserver la douleur, brûlant joyau seul vraiment décoratif au passage terrestre; un Prospero ne souffle pas sur les châteaux de cartes qui embellissent un moment la vie toujours pitoyable du voisin.

Mises en présence, la rêveuse d’une indépendance de morale masculine, et Cclarine, la femme honnête et

CÉLARINE

envieuse, qui déciderait le degré et la gravité du dam.

Le spectateur de l’âme, à certaines momentanéités, se demande si ce qu’on nomme vertu, seraitautre chose qu’un état de vice qui défie l’analyse; comme le fluide échappe aux imparfaits instruments de notre laboratoire. L’étude a été nrenée par des ingénus psychique saints ou de niais professeurs, nos notions latines sur le péché ressemblent à une chimie embryonnaire à corps simples, avec deux modalités de la substance.

Comme la physique pressent tous les corps à l’état composé, la psychique doit étudier tous les cas de vertu comme composés de vices, avec cette formule.

A line modalité supérieure, c’est-à-dire à une certaine subtilité, le mal originel de l'homme se vaporise ou se Jluidise presque insensiblement pour autrui; or, pour ne pas émaner sur autrui, il faut érecter au-dessus de soi, et le mystique comme l’idéaliste, comme le chimériste est bon, en ce sens hyperphysique, qu’il s’exhale vers le monde supérieur, et partant décharge d’autant celui-ci.

Le catholicisme seul peut produire une expansion d’ambiance non délétère, et triste constatation par la faute de l’enseignement casuistique, l’armée des Célarine lorme le plus gros contingent des troupeaux du Seigneur.

BASILINE

BASILINE

Cello qui n'a pas la langue colombino a la langue vipérine .

LES VLIflTEUSKS.

Scs aïeuXj des soldü.ts, ont incendie le Palatinat avec Turenne; scs aïeules, des drôlesses, sont entre'es au lit du roi, par la main de Lchel ; on s’est trémoussé dans le sang et dans la lange sous ce nom que Siméonne porte en diadème.

Quand on 1 annonce, elle s’étonne de ne pas produire grand ellet et pense t « Ces espèces-là ne savent pas

1 histoire. » Ils la savent trop bien peut-être et ne voient de cette duchesse que la réalité : une sotte impertinente.

A son petit fils, qui a dix ans, elle recommande : « Ne te laisse embrasser que par des gens qui soientau moins comte. » Et l’enfant, qui n’ose esquiver la caresse du bâton et du roturier, du moins, après ces baisers non titres, va s essuyer la joue aux rideaux armoriés.

Un jour, que le malheur des temps et le heurt des

voyages la mettait à une table d’hôte, à l’admiration naïvement exprime'e d’une bourgeoise sur l’art extraordinaire de peler sa poire ; « Les Basiline trouvent cet art-là dans leur berceau, » de'clara l’insipide duchesse. Prononce-t-elle le nom d’un e'crivain mal ne', les syllabes manantes semblent lui écorcher la lèvre ; elle considère les poètes comme les gentilhommes verriers delà littérature; quant aux prosateurs, ils sont des industriels.

La poésie reste noble parce qu’elle passe pour ne rien rapporter; mais, vivre de sa pensée, paraît infamant à la noble dame.

Ces premiers traits d’une comtesse de Pimbêche d’Orbèche ne seraient pas notoires, si Basiline n’avait imaginé un moyen de polémique réactionnaire tout à fait singulier.

Herminie, du noble faubourg, a-t-elle été compromise ; une femme paraît dans trente salons le même jour, plaidant, démentant, lavant à grands bavardages le blason éclaboussé d’adultère : c’est Basiline.

Fœdora, du monde seulement, élégante, et dont les aïeux sont inconnus, a-t-elle fait un scandale; une femme semble posséder l’ubiquité de la médisance et traverse tous les milieux, accusant, aggravant, déshonorant à grands frais d’imagination l’infortune de cette bourgeoise ; c’est Basiline.

On pourrait la caricaturer : du pied éclaboussant une porte sans blason, de la main badigeonnant, à la plus brûlante chaux, un porche écussonné.

BASILINE

Voilà sa façon de battre la démocratie : produire un effet d’opinion qui fasse voir les nobles en blanc et les autres en boue.

Son esprit, méchant et petit, évolue sur un fond bizarre de dévotion et d’héraldique; les péchés titrés et les péchés du commun ne sont pas les mêmes. Ce qui s’appelle galanterie pour la grande dame, devient saloperie pour la simple dame.

« Ne croyez pas que cette noble enfant ait eu une faiblesse pour ce charmant vaurien de vicomte. »

« Croyez-vous pas que cette gaupe a résisté à ce bouc ; à d’autres. » Ce sont les deux versions de son perpétuel papotage.

Il arrive, chose ironique, qu’en certaines périodes, Baziline n’a pas un honneur de bourgeoise à se mettre sous la dent. Alors, le besoin de calomnier l’emporte même sur l’esprit de caste ; elle va semant des potins sur les jeunes femmes : « Ne trouvez-vous pas que la petite comtesse devient rêveuse ; il y a quelque galant sous cette rêverie. » Ou bien : « N’avez-vous pas remarqué les étranges allures de de Guébriant ; on dirait qu’elle ne marche plus très droit. » Basiline, inoccupée, fait trembler le Paris qui s’amuse. Elle est à la fois dame Bazile etcamerera Mayor; et les pauvres Marie, qui ne sont pas de Neubourg, savent qu’un seul coup de ces vilaines dents peut détruire le bonheur légitime aussi bien qu’illégitime.

Quand Basiline ne publie pas un cocuage, elle va persuader un mari que sa femme le trompe; et s’amuse

beaucoup des transes de ce George Dandin, comme elle l’appelle.

Elle oublie ses quinze quartiers pour interroger les femmes de chambre : « Votre dame met-elle des pantalons? » estime de ses premières questions: n Votre dame est- elle très soigneuse dans sa toilette intime ? » est la seconde ; la troisième : « Votre dame parfume-telle ses dessous? » Si elle obtient trois ; « Oui, » clic conclut à l’adultère permanent.

On la surprend pre'occupe'e, on l’interroge : « J’ai vu tout à l’heure *** avec une toilette bien facile à défaire et à refaire. »

Un jeune mari bellement assuré de l’amour ou de la vertu de l’épouse, la provoque : « Et bien ! duchesse Basiline, j’ai l’honneur et le bonheur d’une petite femme qui n’a rien à craindre de votre œil de lynx. »

Peu après, Baziline rencontre le fat conjugal, et le faisant approcher d’un signe de tête, tout bas : « Mon cher, votre femme sort bien souvent enrobe de foulard, en bottines à élastiques. » Et, sitôt, le malheureux s’enrage de soupçons, se torture l’esprit en surveillance, en perd le manger.

Au Jockey, on a discuté sérieusement si un moyen frisant la loi, sans la violer, n’existait pas de débarrasser le train de cette terrible empêcheuse de danser en rond. Eliacin a dépêché un révérend jésuite à la venimeuse commère.

Le Père, se sentant soutenu de l’assentiment général, a été vif et précis, démontrant avec des textes de théo-

BASILINE

logîe morale l’cnormité du pèche', résidant à augmenter le scandale; et comnte ses arguments s’émoussaient sur le dur entêtement de la duchesse :

— Vous n’avez donc jamais aimé, dit-il?

Elle fit un haut le corps stupéfait.

— Si j’avais aimé, aurais-je le droit de vitupérer les amoureuses; il y a deux occupations dans la vie : le devoir et la faute. Le devoir, mon Père, même bien accompli, n’apporte pas toujours une satisfaction appréciable, et on se sentirait un peu volée s’il ne donnait le droit de mépriser et de médire. Comment? j’aurai renoncé aux pompes de l’amour et à ses œuvres ; j’aurai vieilli sevrée de ses joies, et vous venez me refuser la compensation qui me reste de blâmer les pécheresses. Elles auraient donc double part : honneur et plaisir. Je n’entends pas la justice ainsi. Celle qui renonce à l’amour a droit de prendre l'honneur des amoureuses et de s’en faire litière.

Et comme le jésuite restait confondu.

— Trouvez-moi donc une femme indulgente sans faute, et quand vous m’aurez montré ce phénix, je soutiendrai encore que les lèvres ont besoin de s’occuper, qu’on ne se refuse la joie probable du baiser qu’en gardant par devers soi la compensation de mordre. Sans quoi, la pruderie serait une vraie pipée, mon Révérend !

PUSINNE

— Rien quo des mois... dos mots do haulto graisse. »

LES FLIOTEUSES.

Le jour où M. Emile Zola apporta l’autorité de son talent à l’emploi du terme bas, mettant suçon, là où Balzac eut écrit morsure, décrivant un accouchement avec les mots même de la rue, et substituant dans la littérature française étonnée, tache chencre à pubis et boyau a ombilical, célébrant avec lyrisme la lunaison sexuelle; ce jour-là, Pusinne cria d’enthousiasme, elle allait donc lire fraîchement imprimées les expressions chaudes qu’elle a toujours aux lèvres.

Vieille fille, toujours environnée de vieux garçons, Pusinne n’a point de tare que son goût dépravé pour la scatologie; si familière avec le langage des gaudrioles moyen âge, que des bribes lui jaillissent des lèvres à tout propos, et malgré son nom et sa fortune, on n’ose l’inviter qu’en des compagnies où se culottent les pipes et se déculottent les mots. Insatiable d’éréthisme

graveleux, à un gros mot crie' dans la rue, elle sourit et se retourne, maigre soi. Un homme d’esprit a tort à faire de ne pas tourner au goujat sur le terrain des grasses histoires, une femme ne saurait jouer la rabelaisienne sans dégoûter; jeune, elle paraîtrait tille; âgée, elle ne ressemble à rien de nommahle.

L’expression des nécessités organiques reste toujours basse et vile; et les choses de l’amour, en dépit de cette dénomination bête de gauloise, sont celles du monde qui s’accommodent le moins du rire.

Le siècle du Régent et de la Pompadour n’a pas produit un seul vers érotique qu’avouerait un poète contemporain; mais Piron n’a pas mérité, le sort qu’il v a le colportage et la notoriété parmi les calicots.

Pusinne, du reste, se plait médiocrement aux mœurs érotiques fleurant la bergamote et la maréchale du chevalier Parny, de Dorât et Gentil Bernard, elle ne s’élève pas jusqu’à la lugubre luxure de Baudelaire et de Verlaine; c’est une éprise du gros mot, de la cocasserie ordurière.

A l’affût des croustillantes histoires, abonnée à tous les journaux à scandales; elle pousse l’amour de la gaudriole aussi loin que le divin Aretin, qui mourut diton, d’un éclat de rire, en entendant conter le scandale d’une de ses sœurs.

Cette détraquée n’a pas le cœur fermé, ni mauvais; une jeune femme vint un jour lui emprunter mille francs ; « Ne me les rendez pas, mais vous me devez dix histoires sales; » et le mari qui avait été soldat dut

PUSINNE

apprendre à sa femme dix ordures de chambrée que celle ci, malgré son écœurement, redit à Pusinne, qui l’interrompait de ce reproche : « Vous n’y mettez pas du tout le ton qu’il faut. »

1 usinne a un neveu studieux, de froid tempérament et d imagination sentimentale; à une époque, amoureux très platoniquement, il vint demander à sa tante Par- ^cnt nc‘ccss3.ii0 pour suivre son idole 3. iSuce.

« Oui bien, — ■ dit-elle, — il faut que toute fantaisie, point méchante, aie son cours; mais si tu veux que je t entretienne la-bas, et sur un bon pied, ce ne peut-être que comme chargé d'affaires à mon goût : Tu m’enverras quelque chose comme un conte de Grécourt pas semaine. « N’était-ce pas curieux, ce céladon forcé de composer des ignominies pour filer, le plus pur des parfaits amours; et finalement traitant avec un ancien souteneur, plein de souvenirs mais non d’orthographe, et qui lui dictait hebdomadairement six pages d’horreurs.

Elle donne à dîner, cette M"”* Geoffrin de la bagatelle récitée, et s’est fait une cour de vieux beaux égrillards. Au dessert, les coudes sur la nappe, chacun dégoise d’invraisemblances écœurances !

Son grand désespoir, c’est d’ignorer le latin ; elle se figui e que la langue de Pétrone renferme les terres promises de son désir. Elle l’apprendrait, si elle en avait la patience. Paul de Kock et ses femmes endimanchées qui tombent les jambes en Pair sur l’herbe des banlieues, lui semble le dernier mot de la saine

gaieté. Elle possède une très belle photographie Braun de la. Kermesse, de Rubens; les dyspepsies, les diarrhées sont les thèmes chers à sa bêtise malpropre, elle rêve parfois d’un hôpital en goguette comme du plus joli spectacle à souhaiter. Le cocuage, naturellement, lui désopile la rate, pourvu qu’il ne soit que grotesque; au tragique, elle ne comprend plus, et son esprit court et vide tourne bride. Sa tête, un Palais-Royal crapuleux où l’on parlerait le Jean Hiroux. Elle plaisante agréablement sur les bottes de gendarme, la coiffure des bonnetiers ; et son goût s’élève jusqu’à chérir la peinture de M. Ortégo.

Libre-penseuse, du reste, comme il convient, et ingénuement brochant le blasphème bénin sur le fond populaire et grouillant des gaillardises.

L’observateur, devant ce phénomène absurde, se demande quelle antécédence peut rimer avec une sénilité aussi idiotement déshonorante.

Une naissance bourguignonne: puis la mort des parents, faisant sortir la jeune fille de pension à seize ans ; un tuteur ivrogne et insouciant laisse l’entant gérer ses biens. Plus tard, une occasion fort belle de vendre tout en bloc ; puis, un train de plaisir, à l’occasion d’une fête plus ou moins nationale, et la rencontre de joyeuses commères, l’installation rue Mazarine; voilà toute la documentation.

Aucune préoccupation de l’homme ou du sentiment: rien que le goût de parler gras, d’entendre et de raconter des énormités, avec des rires esclaffants.

PUSINNE

Demandez à Pusinne ce qu’elle pense de l’Amour ; si elle vous honore d’autre chose que d’une nasarde, ou que vous la poussiez jusqu’à la rendre se'rieuse et réfléchie :

— L’amour, c’est amusant d’en parler; c’est là-dessus qu’on dit les plus grosses...

Ajoutez ;

— L’amour, pourtant, n’est pas qu’une parole grosse ou non ; c’est aussi un acte.

Alors, vraiment soulevée d’une nausée qui n’est pas feinte, elle s’écrie :

— ■ L’amour, un acte?... Oh! de grâce... Pouah! taisez-vous! vous me dégoûtez.

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