‹ FemmesChapitre 20 sur 27 · LA DATE · texte numérisé non relu

LA DATE

point émue et je constatai que j'étais fort calme. Elle m'annonça que, regagnant New- York, elle désirait rentrer en possession de tous les papiers lui appartenant, que je gardais encore dans mes dossiers. Comme elle prenait congé, je lui dis :

— Il faut que vous m'excusiez pour cette soirée du 21 décembre que je n'ai pu passer auprès de vous.

— Oh! fit-elle, c'était bien naturel. De cela je ne vous en ai pas voulu.

— Et de quoi donc, questionnai-je assez surpris, m'en avez-vous voulu?

<i: Elle hésita; puis, juste avant de disparaître derrière la porte dont elle tenait le bouton, elle ajouta, avec une pointe d'embarras :

— Je croyais que vous étiez un plus sûr homme d'affaires...

€ Elle partit là-dessus... Et je compris que cette petite personne d'esprit rassis et pratique me méprisait un peu, parce que le désir que j'avais eu d'elle m'avait fait perdre un instant mon € self control ». Je n'étais plus à ses yeux

qu'un « léger Français jp... La leçon, je l'avoue, me fut dure ; et c'est peut-être à ce petit mépris de femme, plus qu'aux remontrances de mon oncle, plus qu'aux anxiétés de ma terrible nuit, que j'ai dû de renoncer pour toujours à trinquer avec le maçon.

« J'ai passé aujourd'hui l'âge du péril, mais, tant qu'il a duré, si parfois je sentais rôder autour de moi la fantaisie d'une cliente, je commençais par regarder le fameux coupon de baignoire, soigneusement conservé dans mon coffre-fort... Puis, j'évoquais les yeux gris de M"® Smith, son dernier regard dédaigneux...

a: Et je me retrouvais d'aplomb, sûr que je ne donnerais plus à aucun client, fut-il en jupons, le droit de me regarder de cett« façonlà I »

Mon petit Voisin

10 décembre X9.«,

ALGRÉ toute ma philosophie de vieille fille résignée, — bientôt trente ans de philosophie, — je suis obligée de convenir avec moi-même que les choses ne sont pas pour le mieux dans ce monde, ou du moins que le meilleur des mondes possibles ne me gâte pas.

D'abord il fait froid : huit dessous, comme dit mon voisin de palier, gamin de vingt-six ans qui finit sa troisième année d'École des Mines et

martèle d'un terrible accent gascon son argot scolaire. J'ouvre mon journal et je lis : € Les patineurs sont dans la joie; on assure que cette basse température va se maintenir... » Le journal néglige de renseigner ses lecteurs sur l'état d'âme des pauvres institutrices telles que moi à l'annonce de cette bonne nouvelle. J'ai envie de lui écrire, au journal, que huit degrés au-dessous, pendant quinze jours, c'est quinze jours de mon poêle à la grande vitesse, soit cinquante centimes de surcharge quotidienne à mon budget, soit sept francs cinquante au total : le prix d'un chapeau neuf. Mon Dieul oui... Un chapeau d'hiver, que je fais moi-même, bien entendu, me revient à peu près à ce prix-là.

Il y a le froid et il y a le chômage. C'est curieux comme les Ânglo-Saxons tiennent peu à apprendre la langue de Voltaire cette année. Quant aux Français d'aujourd'hui, à partir de l'âge de cinq ans ils savent tous l'anglais, paraîtil; ils l'ont appris avec une bonne suisse. Or, moi, si l'on me sort de l'anglais, du français et d'un pianotage inoffensif, je suis au bout de ma

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