MARCEL PRÉVOST
PRÈS quelques mois de ces foncdons diplomatiques qui servent surtout à recommander, dans les capitales étrangères, les jeunes gens de bonne famille, le comte Jean de Guercelles, riche à vîngt-cînq ans par la mort de son père, se satisfit d'être désormais, sans plus, un Parisien de club et de
sport. La troisième République, d'abord acceptable à son gré, commençait à tourner mal:
Guercelles ne se souciait pas de servir un gouvernement qui, de plus en plus rudement, heurtait les traditions, les affections des siens. Il rentra dans le rang, — comme il disait non sans ironie, — jugeant en somme qu'après s'être un peu déclassé il remontait à son vrai rang.
Cette nouvelle vie dura dix-huit années, si foncièrement pareilles les unes aux autres que Jean de Guercelles eût été bien empêché de dire laquelle lui avait paru la pire, laquelle la meilleure. Chacune avait noué sa gerbe de journées qui se ressemblaient l'une à l'autre comme un épi à un autre épi. Aucune journée inoccupée : au contraire, M. de Guercelles était de ces Parisiens qui peuvent affirmer qu'ils n'ont « pas une heure à eux ]^. Parmi la société contemporaine, si individualiste, les hommes à qui le jugement de leurs pairs concède une place importante dans le vrai monde sont peut-être les seuls à discipliner fortement leur existence. Chaque saison leur impose des déplacements
et des plaisirs aussi impérieux que les nécessités d'une profession. M. de Guercelles comptait au comité d'une des grandes sociétés hippiques; il finit par la présider. Son fusil était célèbre : on se le disputait à l'époque des chasses. Au cours de sa jeunesse diplomatique, il s'était lié avec un membre de la famille régnante d'une puissance germanique. L'archiduc fréquemment séjournait à Paris : durant ces séjours, M. de Guercelles ne s'appartenait pas. Curieux, d'ailleurs, des choses de l'art, — curieux comme il convient à un homme du monde, c'est-à-dire avec une nuance de dédain pour les artistes, — il avait la prétention justifiée de n'ignorer ni une pièce à succès ni une exposition digne de remarque. La passion du jeu ne l'avait en aucun temps ravagé; mais il estimait qu'un homme d'un certain rang, à ne jamais tenir la partie, se fait une fâcheuse réputation de sagesse économe. Cette même volonté de large dépense, il la portait dans la charité aussi bien que dans le service de ses préférences politiques, bien que ni sa charité ni sa politique ne fussent ostentatoires... Toutes
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ces choses ensemble suffisent à remplir la vie de beaucoup d'hommes bien nés, forcément exclus des affaires publiques. Au cours des dix-huit années qu'il passa à Paris, — habitant fidèlement, rue de l'Elysée, le même petit hôtel auquel son porche à colonnes donnait un aspect de demeure anglaise, — le comte de Guercelles exerça d'autres occupations plus secrètes que le jeu, la politique, le sport, l'art ou le monde, point tout à fait mystérieuses cependant. Il fiit reconnu et classé pour un séducteur, pour un homme que les femmes désignent comme l'un de leurs maîtres acceptés, à la différence du commun des hommes, dont elles subissent la domination par contrainte. Ce type se fait rare dans une société pressée de jouir, bruyante, remuante, indiscrète, où de plus en plus, faute de loisir, l'occasion, dans l'amour, remplace le choix. Ajoutez que cette société moderne est surtout éprise de réalités, et que don Juan, Lovelace, Valmont, sont au fond, sinon des idéalistes, au moins des cérébraux... Aussi, par le cours naturel des mœurs, le type de l'homme à bonnes fortunes, encore
UN VOLUfTUEUX
nombreux sous le second Empire, s'est peu à peu aboli sous la troisième République. Le théâtre, miroir de ces mœurs nouvelles, nous représente bien quelques personnages masculins accueillant successivement dans leur vie diverses € passagères », — rarement un homme qui souffre et s'exalte à quêter passionnément le bonheur dans la possession successive des femmes.
M. de Guercelles lui-même ne fut pas ce personnage un peu romantique; mais il fut cependant plus qu'un ordinaire coureur d'aventures. Un peu de la fatalité qui menait, comme malgré eux, la vie des grands séducteurs d'autrefois lui imposa le souci, l'angoisse quasi maladive, de faire céder telle volonté féminine après telle autre, la curiosité de cet être nouveau, toujours divers, qu'apparaît une femme touchée par l'amour, soit qu'il la rehausse, soit qu'il la ravale... Si secrètement qu'un homme obsédé par de tels rêves mène sa vie, quelque signe en apparaît toujours à ses contemporains, et l'opinion moyenne, la masculine comme la féminine, le
favorise peu. Il fallut à M. de Guercelles, outre la netteté de sa vie, ce don si précieux d'imposer à la masse par une inflexible fermeté de manières, pour que jamais ne se manifestât à son endroit Tanâpathie des foules contre les séducteurs. Muet sur ses aventures, il n'y tolérait aucune allusion : ceux qui en risquèrent, même d'inofFensives, furent rappelés à l'ordre de façon à décourager les imitateurs... Ainsi, le comte atteignit sa quarante-troisième année sans que sa haute situation mondaine eût été jamais menacée ni même discutée. Même au bout de ce long temps, il passait encore pour un séducteur : son nom était l'un des deux ou trois qui viennent aux lèvres des Parisiens modernes quand ils veulent personnifier la domination que leur sexe peut, en des exemplaires privilégiés, exercer sur l'autre.
Il le savait ; il en ressentait une certaine fierté dont, bien entendu, il ne faisait part à personne, mais qu'un observateur perspicace eût peut-être devinée à ce qu'il disait trop volontiers son âge. C'était pour lui, en effet, un secret de joie in-
time que la victoire remportée sur le temps par son robuste organisme. Non pas qu'il eût ce qu'on appelle a: un air de jeunesse > : il n'aimait pas les jeunes gens et ne souhaitait guère leur ressembler. Mais, depuis sa trentième année, on eût dit que les jours avaient glissé sur lui sans lui infliger leur usure. L'habitude des sports et cette hygiène sévère que seuls consentent à s'imposer les amants passionnés de la femme l'avaient gardé de l'embonpoint; sa sveltesse grandissait en apparence une taille à peine plus que médiocre. Les cheveux garnissaient toujours abondamment la tête peu volumineuse, mais fortement bombée par derrière, plantée sur un cou resté mince; il fallait y regarder de près pour distinguer quelques fils gris dans ce poil châtain, d'une belle substance vigoureuse, brillante, moirée. Le visage, comme celui de presque tous les séducteurs, n'avait aucune beauté classée : il n'était même pas régulier, a: Front bas, yeux bruns, nez busqué, > disait avec une exacte franchise le permis de chasse du comte. Il ajoutait: c Bouche moyenne i>, ce qui exprimait in-
suffisamment la grâce réelle de ces fortes lèvres au ferme dessin, bien visibles sous une moustache plus blonde que les cheveux, et qui découvraient à l'occasion des dents nettes, lumineuses, ces dents qui font un trait de blancheur quand la bouche s'entr'ouvre. Le teint, sans éclat, mais parfaitement uni, inspirait aux envieux ce propos : qu'il était a: stérilisé ]>. Nulle ride au front ni à la bouche : les yeux seuls se soulignaient de ces fines meurtrissures légères qui sont, à en croire les physiologistes, la marque des voluptueux. Les mains étaient petites et parfaites. Toute la personne signifiait la force dominée par une grâce sans excès, une grâce mesurée, comme consentie. De tels hommes plaisent à toutes les femmes, sans exception; mais celles qui leur tiennent rancune de ne les avoir point distinguées ont beau jeu de prouver qu'ils ne sont ni jolis hommes ni aimables. Peu soucieux d'être jugé beau, le comte de Guercelles avait en horreur qu'on le trouvât c aimable ]>. Ses façons étaient tout ensemble courtoises et distantes. Froidement poli avec les hommes, les femmes
qui l'avaient aimé et qui osaient le raconter le dépeignaient comme un amant impérieux et tendre, — peu complimenteur, mais pourvu des deux vertus qu'une maîtresse estime le plus : un tempérament à lasser la plus ardente, et cette prodigalité qui décore l'amour d'un prestige de féerie... Cependant, quand un de ces curieux professionnels, comme on en rencontre dans chaque salon de Paris, cherchait à faire expliquer à l'une d'elles pourquoi l'éternel amour, l'amour aux rites millénaires, lui avait paru rajeuni et renouvelé quand l'amant avait été le comte de GuerceUes, il n'obtenait aucune réponse précise. Les nerveuses étaient secouées d'un frisson. Les lymphariques souriaient. Une méditative avait trouvé cette explication : a: M. de GuerceUes est un voluptueux sentimental. ]> Et elle avait ajouté, en femme d'expérience :
— Qualités rares 1
lO FEMMES
Depuis dix-huit ans le comte de Guercelles menait cette vie de grand mondain, qui ressemble à de la flamme pendant qu'on la vit et à de la cendre sitôt vécue, quand un matin, tandis que son valet de chambre Victor le coiffait, il lut cette lettre trouvée dans son courrier, bordée de noir et datée de la Fourchetterie, vaste domaine de chasse qu'il possédait en Sologne.
La Fonrchetterie, par Millancey (Loir-et-Cher), 25 mais.
a Monsieur le comte,
€ J'ai la douleur de vous annoncer que mon cher père Augustin Deraisme est décédé au jour-
d'huî à deux heures après midi. Nous l'avons perdu subitement : il revenait de visiter les travaux de maçonnerie commencés à la ferme de Villemaure. La chaleur, qui était étouffante, a sans doute provoqué une congestion. Â peine était-il rentré dans la salle à manger, où se trouvait ma mère, qu'il est tombé sur le plancher... Ma mère m'a appelée; j'étais dans ma chambre, en train précisément de vérifier les décomptes de l'entrepreneur pour Villemaure. J'ai vite descendu l'escalier, j'ai couru à la salle à manger. Hélas I mon père ne m'a même plus reconnue.
< La sépulture aura lieu demain à Millancey.
Nous aurions été fort honorées, monsieur le comte, si vous aviez pu y assister; mais nous comprenons très bien, ma mère comme moi, que vous en soyez empêché par vos occupations.
a: Maintenant, monsieur le comte, j'ai une requête à vous présenter, et il faut que l'objet en soit bien pressant pour que je trouve la force de vous l'écrire en ce triste moment. Mais
c'est urgent, et il importe que j'arrive la première.
c Mon père nous laisse, ma mère et moi, sans aucune ressource; il avait été entraîné par un ami dans des spéculations à la Bourse du commerce, et tout notre avoir, avec tout ce qu'il gagnait, s'y est englouri. Ma mère, dont la vue a encore baissé depuis deux ans, ne peut plus faire le travail minutieux auquel elle excellait : la réparation des vieilles dentelles. Je dois gagner sa vie en même temps que ma vie.
a Je pourrais entrer, je crois, dans une administration, ou même dans l'enseignement, puisque j'ai fait toutes mes études secondaires. C'était mon projet du vivant de mon père.
Mais les administrations, l'enseignement, c'est presque la misère au début, et le besoin va nous harceler. Alors, voici l'idée qui m'est venue et que je me permets de vous soumettre, monsieur le comte. Depuis longtemps je collaborais avec mon père pour la régie de votre domaine. J'ai été élevée à la Fourchetterie : il me semble que je connais mieux que qui que ce soit et les
choses et le personnel. Mon pauvre père m'avait chargée de tenir les comptes ; il ne se réservait que les règlements définitifs et la correspondance avec vous... Permettez-moi d'essayer de le remplacer. Ma rétribution sera naturellement moindre que la sienne; mais ma mère et moi n'avons pas de grands besoins. Si vous estimez qu'une jeune fille de vingt-deux ans ne puisse être officiellement désignée pour régir une terre de l'importance de la Fourchetterie, donnez à ma mère la succession nominale de mon père.
Quant à la régie effective, je vous assure, monsieur le comte, que nul dans la propriété ne s'étonnera de me la voir continuer, puisque (je peux bien l'avouer à présent) cela ne changera guère. Mon pauvre père était si tourmenté par ces malheureuses spéculations commerciales que, depuis quatre ans, il n'avait plus la tête à rien.
c Monsieur le comte, avant de prendre une décision quelconque pour le remplacement de mon père, je vous supplie au moins d'essayer la solution que je propose. Vous serez vite con-
vaincu que c'est celle qui sauvegarde le mieux vos intérêts. C'est celle aussi qui me permet de faire le travail auquel je suis le plus apte et le mieux entraînée. C'est, enfin, celle qui m'évite le souci de déplacer, à son âge et avec ses infirmités, ma pauvre maman. Âccordez-moi la faveur d'un essai, en considération de mon père, mort à votre service.
« Dans l'espoir d'une réponse favorable, je vous prie de me croire, monsieur le comte, « Votre dévouée servante,
€ Henriette Deraisme. »
— Victor, savez-vous que le père Deraisme est mort hier? questionna le comte en posant la lettre.
Victor tint en suspens, proche de sa joue rasée, le fer qu'il venait de chauffer pour dresser la moustache de son maître :
— Deraisme est mort? Ma foi, monsieur le comte, c'est la première nouvelle. Et de quoi est-il mort?
— De congestion cérébrale, je suppose... Il
UN VOLUPTUEUX If
est tombé comme une masse dans sa salle à manger en rentrant de Villemaure.
Victor fit un geste d'épaules qui voulait sans doute signifier : la vie est fragile! Puis, tandis que son fer relevait les pointes blondes, il murmura, de cette voix détimbrée qu'il savait prendre pour émettre des aflfîrmations susceptibles d'être contredites par son maître :
— C'était un brave homme, au fond, ce père Deraisme.
— Un brave homme qui me volait, grommela Guercelles sans presque remuer les lèvres, car le fer était toujours dans sa moustache.
Victor ricana :
— Ah! monsieur le comte savait!
— Il n'y mettait vraiment pas de discrétion... surtout depuis quelques années...
Victor, qui rangeait son fer et atteignait le vaporisateur, dit :
— Et monsieur le comte le gardait par bonté.
— Non. Par paresse. C'est si assommant de changer... Assez, assez, Victor... Essuyez maintenant.
l6 FEMMES
Et, achevant lui-même d'essuyer sur son visage les gouttes odorantes, Guercelles ajouta :
— En somme, il faisait bien marcher son monde; la propriété était très en ordre. Il barbotait, voilà tout; sans cela il eût été parfait.
— Monsieur le comte sait que c'est la petite qui dirigeait tout? Elle est fine mouche, celle-là, et si le vieux lui avait laissé régler les comptes, personne ne se serait jamais aperçu du barbotage.
Sans que M. de Guercelles s'expliquât pourquoi, cette dernière remarque du valet lui fut désagréable. Victor, qui lisait la figure de son maître comme un livre familier, s'en aperçut. Il ajouta d'un ton paterne :
— Du reste, sur la petite, il n'y a rien à reprendre. Elle est intelligente et vaillante, voilà tout. Par exemple, on ne comprend pas qu'elle ne soit pas déjà mariée. On disait que le jeune M. Bourgain, le maître du petit domaine de Theilley, la voulait. Et puis cela ne s'est pas fait...
Comme il sentait ses phrases tomber dans le
vide, il se tut. La toilette fut achevée en silence. Jean de Guercelles devait, ce matin-là, déjeuner à l'Union, puis aller quérir, pour les mener à une exposition de portraits anglais du xviii* siècle, deux jeunes femmes de la grande bourgeoisie industrielle, pour qui c'était une promotion sociale que d'être rencontrées avec lui, et qui étaient disposées à payer cet avantage de ce qu'elles avaient de mieux à offrir : elles-mêmes. Avant de sortir il passa dans son cabinet de travail et fît rapidement sa correspondance.
Puis il reprit la lettre d'Henriette Deraisme la relut et médita.
Toute lettre féminine, comme toute personnalité féminine, — à condition que la femme n'eût pas dépassé l'âge de l'amour, — remuait en lui une sympathie mystérieuse, provoquait un attrait de tendresse, un désir confus de plaire, de donner du bonheur, de devenir pour cette parcelle de l'étemel féminin un homme à part des autres hommes... Inquiétude tout ensemble angoissante et savoureuse, qu'il goûtait lentement, en connaisseur, et de plus en plus.
l8 FEMMES
à mesure qu'il avançait dans les années. Il regarda la signature de la lettre. Henriette Deraisme, — ces deux mots n'avaient représenté pour lui, jusqu'à présent, qu'une silhouette effacée. Mince et gardant sous la robe un peu l'aspect d'un jeune garçon, la < petite du régisseur :» avait passé pour laide jusqu'aux environs de ses vingt ans. Le visage, assez régulier, était gâté par le terne du teint, la pâleur des lèvres, que soulignaient la vivacité des yeux bleu sombre et l'éclat des cheveux foncés, brillants comme du palissandre. Les gens de Millancey opposaient volontiers cette étrange gamine à sa mère, laquelle avait été très belle et laissait voir encore des traces de beauté. Sans rendre Henriette jolie, la vingtième année atténua du moins les disgrâces de son extérieur, développa ce qu'il offrait d'attrayant. Son teint s'éclaircit, devint uni; la chlorose ne pâlit plus ses lèvres; son corsage se gonfla légèrement, mais nettement, fermement : et ce dessin ferme et net du buste contrastait assez pour ne pouvoir passer inaperçu avec le reste de la stature, demeurée
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celle d'un adolescent... M. de Guercelles avait remarqué cette transformation lors de ses dernières chasses à la Fourchetterie; parfois il avait suivi quelques instants du regard la démarche délibérée d'Henriette; mais il ne se souvenait pas de lui avoir adressé la parole. Les malversations de Deraisme, découvertes par lui plusieurs années auparavant et continuées, aggravées d'année en année, lui rendaient antipathique toute cette famille, qu'il devinait complice. Henriette, en particulier, semblait avouer tacitement sa complicité par son évident souci de renconcontrer M. de Guercelles le moins possible.
Positivement, elle le fuyait, — tandis que le régisseur et sa femme rivalisaient d'obséquiosité auprès du maître.
« Elle n'est pas mal tournée, la lettre de cette petite, murmura le comte, lisant quelques passages au hasard. Surtout, ce qu'elle a de bien, c'est qu'elle ne pleurniche pas et ne cherche pas la littérature. Et puis, vraiment, elle a su éviter la platitude. »
Il se prit à relire d*un bout à l'autre, et il ne pouvait s'empêcher de sourire, Augustin Deraisme lui avait toujours écrit à la troisième personne : « M. le comte veut-il... Je présente mes hommages à M. le comte. » Sa fille abolissait du premier coup cet usage, disait « vous > à son maître. Jusqu'à sa façon de saluer :
« Votre dévouée servante y> avait un air d'indépendance sous l'afFectarion de docilité : c'était un salut de comédie... M. de Guercelles s'amusait à deviner la personnalité que révélaient de tels indices. Et, pour lui, l'indécise silhouette de la fille du régisseur défunt devenait de plus en plus quelqu'un,
« Elle vous a une certaine façon impérieuse de présenter sa requête; on sent bien qu'elle n'admettrait pas un refus. M"® Deraisme est sans doute une jeune personne nouveau modèle, genre féministe, égalité des sexes et réforme du Code civil... >
Par une habitude d'investigation curieuse de tout ce qui concernait les femmes, il porta le papier bordé de noir à ses narines. Un subtil
UN VOLUPTUBUX 21
parfum de violette s'en dégageait. Rien, pour les voluptueux, n'évoque une femme comme un parfum. Guercelles se rappela, un matin de battue du récent hiver, qu'en entrant pour se chauffer à la ferme de Villemaure il s'était trouvé face à face, sur le seuil, avec Henriette Deraisme. La vivacité de ses yeux bleus et le contraste de son teint pâle avec ses cheveux foncés l'avaient frappé, et aussi la taille, devinée élégante sous le manteau. Henriette avait paru décontenancée et avait fait instinctivement le geste de rebrousser chemin... Puis elle s'était ravisée et avait passé, répondant au salut du comte par une inclinaison de tête. Cette attitude avait déplu à Guercelles qui se dit alors :
« Celle-ci, du moins, ne dissimule guère... » Mais il sentit sur le sillage de la jeune fille l'odeur de violette qu'exhalait aujourd'hui cette feuille de papier encadrée de noir...
« Quand je pense, murmura le comte, que, dans mon enfance, la femme du régisseur de la Fourchetterie était une sorte de servante en bonnet, qui ne savait pas lire, et qui appelait
mon père c M. le comte, notre bon maître».
J'ai assez vécu pour voir cela, — et pour voir aussi M"® Henriette Deraisme, qui est habillée comme une dame, écrit correctement, sur du papier de choix qu'elle parfume à la violette, des lettres à peine aussi courtoises que m'en écrirait, pour m'adresser une requête, une fille de mon monde. Bahl... qu'y faire? Il ne sert à rien de vouloir arrêter les locomorives. Elle est de son temps, cette perite. L'ennui, c'est qu'elle va me voler trois fois plus que son père; car Victor a raison, elle est maligne. »
Il réfléchit encore quelques minutes avant de répondre à la lettre d'Henriette. En somme, il était décidé à accepter. Par paresse, par crainte de changement et d'imprévu, comme il l'avait dit à son valet de chambre. Mais aussi, surtout, par curiosité : une curiosité qu'un moraliste n'eût pas jugée parfaitement saine. D'avoir vu en posture de défaite un grand nombre de femmes ôte au vainqueur de tant de volontés le respect de ce qui est ordinairement admis comme la morale de l'amour. Le séducteur se
fait une morale conforme à son instinct, comme la société s'en est fait une conforme à ses intérêts. M. de Guercelles ne croyait pas qu'il y eût dans l'amour un bien ou un mal. Il croyait que l'amour est un acte indifférent en soi, mais dont les conséquences sociales peuvent effectivement, selon les cas, créer du bien ou du maL Tout en se livrant à son instinct, il s'était toujours efforcé de ne pas créer de mal autour de lui. En pensant à Henriette Deraisme, il n'eût pas été € lui :i> s'il n'eût pas attardé sa pensée sur l'image physique de la jeune fille : mais il n'en concevait nul désir, et surtout nul projet de séduction. Malgré sa tenue de ^ dame i> et le style de sa lettre, M^^^ Deraisme lui apparaissait toujours comme la fille de deux de ses gens : le père Augustin qui marchait en sabots dans la terre, qui avait les ongles sales et qui volait ; la mère Deraisme qui surveillait les déjeuners de chasseurs, un tablier de cuisine autour du ventre et la face embrasée par le rayonnement du four. Or, Guercelles, ce moderne don Juan, goûtait peu les servantes. Ce qui excitait sa curiosité
sur Henriette Deraîsme, c'était le mystère de sa personnalité féminine, qui lui apparaissait, de loin, comme un échantillon nouveau du type de la femme : une petite moderne de la bourgeoisie montante.
Il saurait bien la faire parler, démonter son esprit et son cœur comme il savait démonter les organes mécaniques d'une automobile. Elle avait un amant, sans doute, et c'est pour cela qu'elle ne voulait pas se marier. Tout cela serait amusant à pénétrer, si jamais il en avait le loisir.
« Et puis, j'aime mieux la corvée des comptes à examiner en tête à tête avec une fille de vingttrois ans, bien tenue, qu'avec cette brute d'Augustin, qui sentait la sueur et la pipe. >
Et — comme il s'observait lui-même très exactement — il s'avoua qu'il aurait plus longtemps discuté le parti à prendre si Henriette Deraisme avait été une vieille fille laide, ou si la lettre eût été écrite par la mère.
Midi sonnait à la pendule anglaise, au timbre profond, installée dans un des angles du cabi-
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net. Victor entra, annonça que l'automobile était avancée. Quand il fut de nouveau seul, le comte écrivit la lettre suivante, s'amusant à en exagérer la politesse :
€ Mademoiselle,
€ Je vous supplie d'accueillir mes sympathies très douloureuses pour le deuil qui vous frappe, en me privant moi-même d'une collaboradon que j'appréciais à sa valeur. Si j'avais été prévenu hier soir, je me serais certainement arrangé pour assister à la triste cérémonie : que madame votre mère demeure bien assurée, et m'excuse.
« Votre lettre me démontre d'une façon péremptoire à quel point mon intérêt se confond avec votre désir. Je n'ai donc qu'à vous remercier de vouloir bien garder la charge des intérêts dont vous vous occupez déjà depuis quatre ans avec tant d'habileté. Et naturellement, je ne vois aucune raison pour diminuer la rémunération dé cette régie parce qu'elle change de titulaire.
€ Je trouverai le moyen d'aller passer quelques
jours à la Fourchetterie vers le milieu de la semaine prochaine. S'il vous est possible de mettre les comptes en ordre pour cette date, je profiterai de mon séjour pour opérer officiellement entre vos mains la transmission des fonctions. « Daignez, mademoiselle, offrir à M"* Deraisme et agréer pour vous l'expression attristée de mes sentiments respectueux.
€ GUERCELLES. »
€ Voilà qui va bien, murmura le comte en relisant son billet. Volé pour volé, j'aime autant l'être par une femme agréable à voir. Mais il me serait déplaisant qu'elle me crût dupe. y>
Il s'en alla déjeuner au club et passa le reste de l'après-midi avec les deux jeunes fenmies qu'il s'était chargé de mener voir les portraits anglais du xviii* siècle. Elles le divertirent par la naïveté de leur snobisme. <( Ces fausses bourgeoises, pensait-il, sont pires que les plus vaines de notre monde. Elles jouent mal une comédie d'aristocratie, et leur jeu maladroit souligne à nos yeux nos propres ridicules. Elles sont nos
ilotes. :^ L'une d'elles, pourtant, M"* Foucher- Desgardes, — levantine d'origine, et dont le mari, négociant riche, était connu surtout comme collecdonneur de saxes, — avait de la jeunesse, du piquant, une certaine drôlerie dans l'esprit qui lui faisait, de temps en temps, railler son propre snobisme. Elle lui parut aussi intéressante par l'absence complète d'idées morales que sa conversation révélait. Ni religion ni philosophie, rien : l'anarchie. Le cas est assez fréquent parmi les étrangères dépaysées, que Paris intoxique. Guercelles arrangea avec celle-ci un rendez-vous pour le surlendemain. Mais le soir, en se couchant, tandis qu'il se livrait à sa méditation quotidienne, il constata en lui ce désir de fuir Paris quelques jours qui, de temps à autre, devenait irrésistible. Dans ses conversations avec lui-même, il appelait cette crise de dégoût : le krach des femmes. Cela aboutissait à des voyages brusques — une quinzaine en Italie, une semaine en Hollande, ou simplement, dans la saison des chasses, à quelques jours de vie franchement rurale à la Fourchet-
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terie, de vie de chasseur et de propriétaire foncier, qui ne voit que des paysans et des terriens abrutis. Il examina le calendrier :
« Aujourd'hui mercredi... Dimanche, Auteuil.
Mardi prochain, la fête Lasserrade, je ne peux pas y manquer, puisque j'y ai fait inviter cette petite M"® Foucher-Desgardes, qui n'y connaîtrait personne... Dans huit jours, je peux coucher à la Fourchetterie. :i>
Il se livra voluptueusement à la nostalgie des bois de Sologne, des pâtureaux que le printemps fait odorants, des beaux étangs qui sommeillent dans les roseaux. Il tirerait quelques coups de fusil dans le parc, qui était clos, tuerait force lapins... Il ferait des randonnées à cheval sur les routes de la forêt de Bruadan, toutes feutrées d'aiguilles desséchées. Et il se divertirait à examiner, de son œil infaillible, la petite âme trouble et rebelle qu'il devinait à M"® Henriette Deraisme, son nouveau régisseur.
Huit jours plus tard, Jean de Guercelles, botté, guêtre; vêtu d'un solide complet de chasse et coiffé d'un chapeau de feutre, conversait avec Denis, son garde, assis l'un et l'autre au bord de l'étang de Theilley. C'était le déclin d'une belle après-midi de mars, vraiment printanière : le comte avait fait un tel massacre de lapins qu'il était las de voir la culbute des petits derrières blancs parmi les fougères et les pommes de pins, et d'entendre Denis s'écrier uniformément : c Celui-là, monsieur le comte peut dire qu'il ne l'a pas manqué. i> Maintenant, une cigarette aux lèvres, il regardait l'étang couleur de perle
morte, gonflé par les pluies hivernales au point que les roseaux des rives étaient noyés presque jusqu'à la pointe. Des pins et des chênes, médiocrement robustes, enchâssaient l'étang comme un sombre écrin. Deux pointes de tourelles, ornées d'un motif en zinc, surgissaient au-dessus des arbres, vers l'autre bord. Le comte roula une cigarette. Denis demanda et reçut l'autorisation d'allumer sa pipe. C'était un homme à la fois maigre et trapu, au visage recuit par le soleil et creusé de rides si profondes qu'elles semblaient des entailles noires dans la chair. De longues moustaches grises tombaient à droite et à gauche de sa bouche où peu de dents restaient debout. Il avait des yeux bruns de chien subtil. Son parler se marquait d'un fort accent paysan.
Guercelles eût volontiers goûté en silence le charme triste de cette descente du crépuscule sur les bois mornes, sur l'étang figé. Mais Denis était bavard : il eût d'ailleurs tenu pour un manque de déférence de ne point faire la conversadon à son maître.
— Monsieur le comte voit comme les tou-
ON VOLUPTUEUX ^l
relies de M. Bourgain luisent par-dessus les chênes? Le couchant tape sur le zinc. On dirait deux lanternes.
Guercelles fit un signe d'assentiment.
— Il s'ennuie, là dedans, il paraît, le jeune M. Bourgain, depuis qu'il a perdu sa vieille maman, qui était pourtant bien insupportable, et qu'il a marié sa sœur à Orléans. C'est un garçon très gentil, qui a été, on peut le dire, trop bien élevé... de façon qu'il est sorti de sa classe et qu'il aimerait à fréquejiter les messieurs des environs. Bien sûr, le fils d'un épicier de Neung ne peut pas entrer en relations avec des personnes de la société. Ici, Pouf!... Et tais-toi!
Pout, grand chien blanc taché de jaune, qui s'était subitement dressé sur ses pattes et aboyait à l'étang, gronda encore un instant, puis s'étendit sur l'herbe fanée, le nez sur les pattes, fermant un œil.
— Tu ne vas pas chasser le brochet, maintenant, empaillé ! lui cria Denis.
Guercelles songeait ;
« Comme les gens du peuple, dès qu'ils se
considèrent comme participants d'une grande maison, deviennent hargneux au peuple, et plus soucieux que nous de nos privilèges! L'ordre social d'autrefois était fondé sur ce pacte étroit entre petits et grands. Maintenant, le pacte est dénoncé. Au lieu de groupes multiples, faits de petits et de grands unis, il y a un vaste syndicat des petits unis contre le syndicat des grands. Denis est une exception, parce qu'il vit un peu de ma vie et que la chasse en commun nous fait une sorte d'égalité, comme jadis entre les seigneurs et leurs gens d'armes... i
— Quelle fortune a-t-il, ce Bourgain?
— Oh ! une petite aisance. La terre et la maison valent une pièce de cent mille francs. On die que sa mère lui a laissé des titres pour autant, à peu près.
Le comte sourit. Toujours l'identification du serf et du maître ! Denis, qui n'avait pas cinq mille francs à lui, jugeait dédaigneusement les deux cent mille francs du jeune Bourgain, parce qu'en en parlant il se haussait sur les deux millions du comte, son patron.
Denis continua ses commentaires sur le jeune M. Bourgaîn.
— C'est gentil, du reste, ce domaine de Theilley, avec l'étang, les bois, la maison. On est là dedans comme un petit seigneur. Et, si le maître était de bonne famille, il pourrait recevoir tout le monde des environs et chasser aussi dans les domaines voisins. Seulement tout seul, ou avec quelques parents qui lui viennent de Neung, des gens du commerce comme son père, on conçoit qu'il ne se divertisse pas beaucoup. On dit qu'il songe à vendre... Monsieur le comte devrait bien acheter ça : l'étang donne du poisson... Et puis, quand on rabat sur Villemaure, le gibier se sauve sur Theilley... et alors monsieur le comte rabat pour M. Bourgain.
Plusieurs fois déjà, Denis était revenu sur cette possibilité d'acheter le domaine de Theilley. M. de Guercelles se remit sur pied, reprit son fusil. Pouf gambada en jappant joyeusement autour de son maître.
— Allons I fît le comte... A la soupe, Denis I D'un bon pas, tous deux suivirent le sentier
Sans répondre à cette formule de courtoisie, Henriette Deraisme répondit :
— Je voulais simplement, monsieur le comte, vous demander de la part de l'entrepreneur s'il faut refaire la charpente de l'étable à la ferme de Villemaure, en ménageant au-dessus un grenier, comme il en avait été question, ou la réparer telle qu'elle était.
— Qu'en pensez-vous, mademoiselle?
— Je pense que le grenier serait utile. Bertaux ne sait où mettre son foin et sa luzerne quand la récolte dépasse la moyenne. Mais c'est une dépense de treize cents francs en plus.
— Eh bien, qu'on fasse le grenier !
— Vous n'avez pas d'ordres à donner pour demain, monsieur le comte?
— Non, mademoiselle. Je m'en remets à vous... Comment va madame votre mère?
— Elle est toujours assez fatiguée...
— Et vous ?
— Oh! moi!...
Elle fît un geste d'indifférence pour signifier sans doute qu'elle était résolue à ne tenir nul
compte de sa propre fatigue. Elle saluait, prête à se retirer. Le comte la considérait avec curiosité. Sur le pas de la porte, elle se retourna :
— Quand voudrez-vous, monsieur, que je vous présente l'ensemble des comptes de la propriété ?
Et, en disant cela, on la sentait tendue, d'un effort de toute sa volonté, pour ne pas défaillir.
— Mais demain, après-demain... dès qu'il vous plaira. Je ne repars qu'à la fin de la semaine.
— Après-demain, alors. Je serai prête. A quelle heure ?
— Voulez-vous àneuflieures,aprèsle dîner?...
Personne ne nous dérangera plus.
— C'est convenu, monsieur le comte.
Elle dit ces derniers mots d'une voix à peine saisissable, puis sortit en refermant la porte sur elle. Mais Guercelles perçut qu'elle ne s'éloignait pas aussitôt. Ce ne fut qu'au bout d'une demiminute environ que ses pas firent leur bruit léger et décroissant sur le carrelage du corridor.
€ La singulière fille, i> songeait le comte, seul
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dans sa chambre du premier étage, après avoir dîné seul, car il traversait une crise de misanthropie où il ne pouvait supporter que la compagnie des ruraux et des chiens; et personne, parmi les habitants des châteaux voisins, n'avait été averti de son séjour. <c La singulière £lle... Elle m'évite, elle me parle du bout des dents : on dirait que je lui fais peur ou qu'elle me déteste. Pourtant, voyons ! je n'ai pas été dur avec elle. Ce qu'elle m'a demandé, je le lui ai accordé tout de suite. La voilà, à vingt-deux ans, pourvue de trois mille francs d'appointements... Si elle suit l'exemple de son respectable père, elle s'en fera bien le triple à mes frais. Cela vaudrait, il me semble, un peu de gentillesse pour le patron...
« Mais voilà... c'est une petite nouvelle couche, dans toute la force du terme. Elle considère sans douteque ce que je lui accorde est fort au-dessous de ce que je lui dois. Les voleries du papa, elle doit les appeler des revendications. Et elle est probablement résolue à revendiquer pour son propre compte avec la dernière énergie.
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« Bah! que m'importe, pourvu qu'elle mène bien les affaires du domaine ! Elle paraît douée pour cela, la mâtine. Elle a une certaine façon de donner des ordres : tout le monde marche au pas, et, ma foi ! je n'ai entendu personne grogner contre elle. Quel dommage qu'elle juge indispensable à ses principes d'être désagréable avec moi! D'autant plus qu'elle est devenue char mante à voir. >
Laissant ouvert sur la cheminée le roman qu'il essayait de lire depuis un quart d'heure sans parvenir à y attacher sa pensée, Guercelles se renversa dans le vieux fauteuil de velours rouge où il était assis. Il croisa ses pieds devant les flammes légères qui voletaient autour de deux bûches assoupies, et suscita devant sa pensée la silhouette et le visage d'Henriette Deraisme. Le regard d'un peintre capte dans sa mémoire les couleurs ou les formes significatives des êtres, celles qui, figées sur la toile ou modelées dans la terre, expriment, pour ainsi dire, la synthèse plastique des êtres. Ainsi les spécialistes du culte féminin, les voluptueux
intelligents comme un Guercelles retiennent par le souvenir, de la femme qu'ils ont observée, ce qui fait d'elle un être d'amour particulièrement désirable, différent de la masse de son sexe. Guercelles évoquait les cheveux noirs, non pas d'un noir mat et sans reflet, mais d'un noir bleui, semblable à l'acier réduit par le feu ou encore au plumage des hirondelles : beaux cheveux sombres, souples et ondes, dont il avait respiré au passage l'odeur saine, l'odeur de sève, ce parfum essentiel des cheveux si vite atténué, puis dissipé par l'âge. Le front bas d'Henriette se marquerait de bonne heure de longues rides méditatives, mais la jeunesse les y effaçait encore, aussitôt formées... Les sourcils un peu lourds, d'un dessin pur, donnaient par contraste une clarté singulière aux yeux bleu foncé vraiment admirables dans la pâleur du visage... Le petit nez classique offrait ce parfait dessin des narines, si rare chez les Françaises, qui se contentent, à l'ordinaire, d'une charmante ébauche de nez. Enfin Guercelles savait, aussi bien qu'un physiologiste professionnel, ce que promettait
cette bouche, m grande nî petite, maïs dont les larges lèvres, souvent pâles, rosissaient soudain comme si tout le sang du visage s'y fut réfugié. Au-dessus de la lèvre supérieure, une ombre de duvet... Et les dents, d'un blanc plus proche de la craie que de l'ivoire, d'un blanc presque excessif, attiraient insolemment le regard sur cette bouche provocante, dès qu'elle s'entr'ouvraît.
(j: Il n'a pas mal choisi, le jeune Bourgain, pensa Guercelles, se rappelant la conversation que Denis lui avait tenue au bord de l'étang de Theilley... Mais quelle petite rétive il a failli épouser là ! Heureusement, d'ailleurs, il n'a que failli. Jamais il n'aurait deviné la merveilleuse maîtresse que le mariage lui donnait, ce fils d'épicier enrichi ! Est-elle fine, est-elle racée I Pas possible que ce soit issu de cet affreux Deraisme, encore plus laid et plus lourdaud que voleur. M"* Deraisme, elle, était jolie, légère. La petite, peut, sans doute, s'élire des ascendants en plusieurs châteaux des environs... >
Ainsi persiflait, en tête à tête avec lui-même, le comte Jean de Guercelles. Et soudain il cessa
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de sourire. Infaillible observateur de ses propres sentiments et de ses propres instincts, il venait de surprendre en lui-même ce brusque éclair de désir, jadis suscité par tant de femmes, de plus en plus rare à mesure que s'accumulaient les années. Oui, par son corps et par son esprit^ Henriette Deraisme l'attirait, avec cette violence impérieuse dont il avait été toujours l'esclave : il reconnaissait cet attrait qu'il n'appelait pas lui-même « de l'amour ]p, mais qu'il savait cependant d'essence plus pure qu'un brutal appétit de chair. Cet attrait, c'était, en quelque sorte, le désir du désir de Vautre, le souhait passionné d'éveiller la passion dans l'autre âme, supposée capable de beaux tressaillements. Les gens de tempérament calme, qui jugent de tels voluptueux, les condamnent en bloc et les flagellent d'un mépris absolu : ce n'est pas équitable. A vrai dire, ils ne les comprennent pas. Un Jean de Guercelles n'est pas un simple erotique, un maniaque de l'amour : il n'est surtout rien moins qu'un grossier gourmand de plaisir. Un Guercelles est capable de
garder, des semaines durant, la chasteté d'un moine. Ce qu'il cherche dans la possession, c'est la révélation intégrale d'un être féminin. Désarmée dans sa défaite, la femme est aussi démasquée. C'est la revanche d'Adam sur l'éternelle Eve, à condition que le vainqueur sache profiter de sa victoire, et ôter à la vaincue, pour ne plus les lui rendre, le masque avec les armes.
Avec cette complaisance de pensée que les casuistes appelaient la délectation morose, Guercelles s'attarda quelque temps à rêver d'Henriette Deraisme. Très « différente », assurément, elle l'était, différente de la plupart des femmes qui avaient occupé la vie du comte durant les dernières années. La misère morale et sentimentale de toutes ces liaisons l'écœura, tandis que, de bout en bout, il arpentait la vaste chambre à trois fenêtres, la chambre aux vieux meubles d'acajou et de velours, à rideaux de reps rouge, à baldaquin de reps rouge, jadis chambre de M"' de la Fourchetterie, sa tante maternelle. Le fade mot de liaison seyait bien à
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ces amours sans chaleur, que l'occasion fait naître, non le choix, et que la plus veule paresse maintient. « On les garde, pensait-il, comme un appartement inconfortable, pour ne pas déménager... > Leur indigence sentimentale s'aggrave presque toujours d'une déception sensuelle : la poupée moderne est-elle Jamais plus attrayante que parée de ses coûteuses fanfreluches?... L'en dévêtir, quelle imprudence! Et la pauvre proie qui demeure aux mains du triomphateur! Une petite chose d'une misère physiologique presque touchante, telle que l'a faite l'hérédité de citadins épuisés, telle que l'ont détraquée le serrage exagéré des corsets, les régimes imprudents pour engraisser ou pour maigrir, les grossesses dissimulées jusqu'au dernier mois afin de ne pas sacrifier le divertissement mondain... Si bien que la conquête, commencée parfois dans l'illusion et dans la fièvre, s'achève, le plus souvent, pour le vainqueur, dans un simple acte de courtoisie. « Évidemment, cette petite Deraisme serait autre, pensa Guercelles. Un corps d'amazone, une figure tellement expressive qu'elle en est
presque inquiétante... Sensible et sensuelle, certainement. Rien, dans l'esprit, de la culture superficielle, de la fringante élégance, du détrâquage amusant, du précieux snobisme d'une M"' Fourcher-Desgardes. Mais, en revanche, de la violence passionnée, de fortes préférences et des haines vigoureuses. Belle expérience à faire ! Seulement, je ne la ferai pas... Je ne veux pas la faire... >
Guercelles s'imposait ainsi, de temps en temps, des façons d'exercice volontaire, afin de se prouver à lui-même qu'il n'était à aucun degré l'esclave de ses instincts. Il pouvait se rendre ce témoignage, après vingt-cinq années d'une vie assez tumultueuse, qu'il n'avait jamais abusé de l'ignorance, de la faiblesse, de la détresse d'une femme. Henriette Deraisme n'était certes pas une ignorante ni une faible : mais elle vivait désormais et faisait vivre sa mère par la libéralité du maître. Compensation après, c'eût été tolérable; avant, cela prenait un aîr de pîège, de contrainte, qui répugnait au comte. Jamais, à son sens, les femmes, les filles
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de ses gens, quel que fut le grade de ces gens dans la hiérarchie de sa maison, n'avaient existé pour Tamour. Donc, quand, à propos d'Henriette Deraisme, il se disait à lui-même : « Je ne ferai pas l'expérience, — je ne veux pas la faire :d, non seulement il était parfaitement sincère, mais il arrêtait, dans le même instant, la résolution d'exclure la jeune fille de son propre désir et même de cette complaisance passagère avec laquelle il s'était diverti à accueillir son image.
Sous le globe qui la protégeait des poussières depuis plus d'un demi-siècle, la pendule en marqueterie de bois de violette et de citronnier, la pendule à colonnes tinta la demie de dix heures. Guercelles appela son valet de chambre, se fit déshabiller, se coucha en recommandant qu'on le réveillât à six heures le lendemain matin. Couché, il lut quelques pages, non plus du roman décidément trop ennuyeux, mais d'un volume pris dans la bibliothèque voisine de sa chambre. C'était la monographie d'un aïeul, le marquis de Braux, né en 1797, mort en 1868,
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qui avait fait dans la diplomatie une carrière honorable sous la Restaurarion, puis sous le second Empire. Ambassadeur, membre de l'Institut, chargé de croix et de titres, auteur de plusieurs ouvrages c estimés >, tout cela n'empêchait pas que le noir oubli enveloppât cet illustre passant de la vie, dont le nom même était mort. La monographie, écrite par une fille respectueuse, respirait elle-même l'ennui, la fadeur.
... Guercelles se réveilla en sursaut, tenant entre ses mains le pieux volume qui l'avait endormi. Il posa le livre sur la table de nuit, éteignit sa lampe et chercha le sommeil.
Il pensait à Henriette Deraisme assise, les mains entre les genoux, blanche figure dans les crêpes noirs. Et, comme on essaye en la faisant ployer, la pointe à terre, une lame d'épée, il exerçait sa volonté à penser à elle sans désir.
Il ne l'aperçut point le lendemain. A l'heure où, rentrant de la chasse, Henriette l'attendait quotidiennement dans le c petit bureau > pour le renseigner sur les incidents de la journée et prendre ses instructions, ce fut la mère Deraisme, accompagnée d'un gamin de la ferme, qu'il trouva. La mère Deraisme, blonde grisonnante, bouffie, épaissie et fanée, parlait si abondamment que le soufHe lui manquait souvent au milieu de ses propos. Elle multipliait les formules de respect.
— Ahl monsieur le comte!... Je prie mon-
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sieur le comte de bien nous excuser. Ma pauvre Henriette est couchée arec des maux de tête affreux... où plutôt elle n'est pas couchée; je ne peux pas la décider à se mettre au lit. Elle est étendue sur une chaise longue : une chaise longue que m'avait donnée, après mes couches, cette excellente M"* la baronne de la Fourchetterie. Voilà une femme de bien, monsieur le comte, une sainte! Elle aimait tant ma petite Henriette! Elle doit être heureuse, de là-haut, en la voyant mener tout son domaine, auquel elle s'intéressait... Quand ma pauvre Henriette a ses migraines, elle ne peut ni bouger, ni manger, ni parler : rien. Il faudrait même qu'elle n'entende aucun bruit. Et elle souffre le martyre. Alors, c'est moi qui suis venue pour les ordres de monsieur le comte. Tout a bien marché aujourd'hui sur le domaine; malheureusement, je ne peux pas me transporter aussi facilement que ma fille. Henriette court comme une chèvre quand elle n'a pas ses migraines; moi, mes jambes enflent tout de suite dès que je me déplace, et, avec ça, ma vue baisse d'une
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façon effrayante, surtout depuis le coup que j'ai eu de la mort de mon mari : le soir je n'oserais pas sortir sans ce gamin pour me guider. Enfin, j'espère que ma fille sera bien portante demain, et, si monsieur le comte veut bien me donner ses instructions, je les lui transmettrai.
— Ne pourrait-on envoyer chercher un médecin à Neung? demanda le comte.
— Ohl Henriette n'en veut pas... Et puis ce n'est pas la peine. D'habitude le mal lui dure une douzaine d'heures; après une bonne nuit, il n'y paraît plus. Seulement, elle s'est tellement fatiguée depuis quelques jours avec ces comptes de la propriété qu'elle est plus sensible en ce moment. Tous les instants qu'elle passe à la maison, c'est des calculs qu'elle fait, des factures qu'elle classe, des registres qu'elle vérifie... Elle a bouleversé des papiers que mon pauvre mari n'avait pas touchés depuis dix ans... Des nuits, elle travaille jusqu'à deux heures. Je me relève en chemise, monsieur le comte, pour aller lui dire : « Henriette, je t'en supplie, laisse tes calculs et va dormir... > C'est que... c'est
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que... monsieur le comte... je ne voudrais pas (et elle s'attendrissait), je ne voudrais pas que le service du domaine me prît ma fille... comme il m'a pris mon cher mari...
— Il est certain, fit firoidement le comte que ce flux de verbiage et cette fausse sensibilité agaçaient, il est certain que si la santé de M"* Henriette est trop délicate pour les fatigues de sa régie, mieux vaudrait qu'elle y renonçât.
Les larmes se volatilisèrent instantanément sur les yeux de M"* Deraisme :
— Oh! non... monsieur le comte, non! Il ne s'agit pas de laisser sa régie... Pauvre petite I Elle est si heureuse de gagner sa vie et de remplacer son père... Seulement... les difficultés du début, et puis le désir de faire tout trop bien... Mon mari n'était guère bien portant, ces dernières années ; il avait laissé des affaires traîner. Henriette veut que tout soit en ordre pour demain... quand elle présentera son bilan. Alors... un léger excès de fatigue. Mais il n'y paraîtra plus demain matin, j'en réponds. Elle est solide, la petite, plus solide qu'un homme. Et, malgré
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sa figure toute pâle, elle a du sang, monsieur le comte peut me croire, du sang comme une petite pouliche de sang.
M"* Deraisme se rapprocha de son interlocuteur comme pour lui faire un aveu d'importance, un aveu que le gamin de la ferme, immobile dans un coin, ne devait pas entendre :
— C'est même, entre nous, le sang qui la travaille. Une fille de vingt-deux ans, bâtie comme celle-là, devrait se marier. Monsieur le comte sait sans doute qu'elle a été demandée par le châtelain de Theilley, un charmant jeune homme, qui en est fou. Elle a refusé. Elle ne veut pas en entendre parler. Expliquez celai Pour moi, cette enfant a un amour au cœur.
M"* Deraisme regardait le comte en prononçant ces derniers mots, c Que diable veutelle dire? pensa Guercelles. Est-ce qu'elle me propose sa fille? > Il la congédia, pressé de se soustraire à son bavardage et à la bassesse de ses propos. Toute la soirée, — tandis qu'il dînait, puis que, dans la chambre aux reps rouges, il continuait de lire, pour gagner le som-
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meil, l'honorifique et morne histoire du marquis de Braux, — M"* Deraisme, lourde, soufflante, vulgaire, lui masqua la fine image d'Henriette ; il n'eut même pas besoin de brider un élan de désir. Il évoquait aussi le père Deraisme, qui volait sur les redevances et qui sentait la sueur et la pipe.
« Preuve nouvelle, pensait-il, de cette forte vérité: que choisir une maîtresse hors de son monde est une fausse manœuvre. Henriette Deraisme, malgré son corps d'amazone et son curieux esprit, ne serait possible qu'à cent lieues d'ici. Et encore! Il faudrait jamais n'avoir connu son fricoteur de père et cette mère au passé douteux, aux façons d'entremetteuse. »
Les passions, les passionnettes qu'il avait eues, lui, Guercelles, dans son monde, quelles belles, précieuses, élégantes ou illustres résonances familiales et sociales elles évoquaient!... Nobles hôtels de la rive gauche, somptueuses habitations modernes aux environs de l'Étoile, châteaux sur la Loire, gentilhommières des bords de la Dordogne ou du Lot, chasses des pays
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giboyeux, croisières en yacht sur la Méditerranée, vastes palais-caravansérails des stations célèbres!... La substance physique, la chair des mondaines n'avait sans doute pas la robustesse d'une Henriette Deraisme; mais le sang, même appauvri, qui l'animait lui gardait une élégance, une saveur, singulières, comme s'il eût encore charrié dans ses globules la ferveur, le courage, l'honneur des cœurs anciens oh il prenait sa source. La politesse de leurs mœurs avait des nuances si discrètes que même les jolies bourgeoises riches, peu à peu admises dans le monde, ne les comprenaient, ne les copiaient jamais qu'imparfaitement... Du moins compensaientelles cela par le décor de beauté que paye l'argent, par une liberté de bon aloi, par une charmante allure de soumission admirative quand un homme du vrai monde voulait bien les accueillir.
« Par exemple, méditait Guercelles, cette petite levantine... Le beau-père était agent de change; le mari vend des peaux, c'est entendu. Elle n'en est pas moins adorable d'élégance. Sa
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belle-mère, la veuve de l'agent de change, est une personne de façons parfaites, pieuse, bienfaisante. L'hôtel, rue Christophe-Colomb, est une merveille de goût. Je ne sais pas où, je ne sais pas quand Foucher-Desgardes vend ses peaux, mais il trouve le loisir de collectionner les plus beaux saxes, les plus beaux émaux, les plus belles boiseries Louis XV que je connaisse à Paris. Et la pedte est charmante, d'une si amusante curiosité, d'une si ingénieuse bonne volonté en amour I Elle s'est donnée gentiment, sans mise en scène de fausse pudeur et avec un air de plaisir très flatteur, en somme. Voilà trois jours que j'ai reçu d'elle une lettre à laquelle je n'ai pas répondu. C'est fort discourtois. :d
Il s'installa au bureau d'acajou qui faisait face à la cheminée et écrivit la lettre suivante :
Li Foarchetterîe, ce a avriL
« Chère amie,
« Ne me querellez pas trop pour mon retard à vous écrire. Dès mon arrivée à la Fourchetterie,
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mon instinct de terrien me ressaisit si impérieusement que, durant quelques jours, je ne puis mener qu'une vie purement animale, levé dès l'aube, en chasse ou en randonnée tout le long de la journée, et couché avec le soleil, comme les paysans. Ahl délicate Lude, exemplaire si parfait, si raffiné, de la moderne Parisienne, comme je devine que vous renieriez cet homme des champs et des bois, mal vêtu, souillé de terre et de vase, qui regagne, le soir, sa maison vide, accompagné d'un garde auquel il ressemble comme un frère, c Jamais, crieriez-vous, € jamais je ne pourrai appartenir à cet homme € primitif... Et il n'est pas vrai que je lui ai ap- € partenul... > Eh bien! si, pourtant, petite personne civilisée et blonde, vous avez daigné offrir à ce rural inculte votre jeune divinité et lui permettre de l'adorer. Le souvenir de cette heure d'adoration l'assiège à l'heure présente, dans sa solitude. Repensez-vous à notre rencontre, vous aussi? Y repensez-vous avec un peu de trouble, comme j'y repense moi-même, dans cette chambre campagnarde qui n'a jamais, c'est cer-
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tain, abrité un hôte assailli de pensées si libertines? Lucie, mon amie exquise, donnez, vous aussi, l'essor à votre imagination qui, j'en ai la preuve, est naturellement perverse. Rappelezvous... Je veux que les démons de la nuit vous tourmentent dans ce lit somptueux qui a appartenu à M^^ de Polignac, comme ils m'assaillent dans le lit d'acajou de ma pauvre tante. Que n'êtes-vous près de moil Je voudrais briser de fadgues vos membres adorables; je contraindrais à la révolte votre exquise immodestie.
Aimez-moi. Je ne tarderai pas à regagner Paris. Voulez-vous me donner votre après-midi du 8 avril? C'est dans six jours; délai fort long, mais indispensable pour terminer les ennuyeuses affaires qui m'ont appelé id. Écrivez-moi d'ici là, ma charmante amie : écrivez-moi une lettre très folle, comme vos conversations quand vous avez bu deux doigts de porto... Vous souvenezvous? Votre théorie sur la pudeur et la laideur? Je baise vos mains ingénieuses, et puis vos yeux violets, et puis vos lèvres. Et je vous serre contre moi, ô petit saxe infiniment plus rare
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et plus joli que toute la collection de votre man... >
Ayant écrit cela, Guercelles, relut sa lettre. Il la jugea pauvrement inspirée et d'une ardeur si factice que cela se voyait trop. Peut-être pour la première fois de sa vie il ressentit aussi un peu de dégoût pour ce procédé dont usent tous les séducteurs de profession : attaquer une temme d'abord, directement, dans sa modestie féminine, la € dépudorer >, pour ainsi dire. Il savait, par expérience, combien ce procédé est sûr, infaillible : mais il y démêla cette fois une certaine vilenie, la lâcheté qui désarmerait un plus faible avant de le j&apper.
c Quel mystère, pensa-t-il, cette moralité ou cette immoralité de l'amour I Y a-t-il au fond de tout cela du bien ou du mal? La raison dit non... Ce qui proteste contre l'arrêt de la raison n'est sans doute qu'une habitude héréditaire, une tradition religieuse et sociale... Car qu'est-ce que cela peut faire à l'ordre éternel des choses que la perite M*"^ Foucher-Desgardes, dont le mari
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passe la moitié de son existence à bibeloter et l'autre moitié à se divertir avec des demoiselles, joue à l'amour avec tel ou tel de ses amis?... j>
Il se replongea dans la monographie du marquis de Braux, lut le récit de son ambassade à Vienne, remarquable par l'absence de tout événement. Il se coucha tard, fort apaisé par cette lecture. Avant de se coucher il parcourut de nouveau la lettre qu'il avait écrite tout à l'heure à M™* Foucher-Desgardes.
Plus encore que la première fois elle lui parut sotte et vilaine.
Il la jeta dans le feu et la regarda avec plaisir noircir, se tordre en coquille fumeuse, puis soudain s'enflammer et s'anéantir dans une lueur éclatante, qui fit un instant danser les ombres dans la chambre aux reps rouges.
Le grand jour brillait quand Victor ouvrit les trois fenêtres, le matin. Guercellesne devait pas chasser ce matin-là : il l'avait réservé pour divers entretiens que sollicitaient les fermiers et l'entrepreneur.
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— Pourquoi ne m'avez-vous pas réveillé plus tôt? demanda-t-il à Victor.
— Monsieur le comte ne m'avait pas donné d'ordres. Alors je suis entré dans la chambre à la même heure qu'à Paris.
— Y a-t-il du monde en bas qui m'attende?
— Le fils du fermier de Rigny est venu à sept heures. Comme on lui a dit que monsieur dormait, il est allé faire un tour jusqu'à la fromagerie, en attendant... Il n'y a en bas que le jeune M. Bourgain, de Theilley, qui vient d'arriver dans sa charrette anglaise. Il a un domestique en livrée, comme un monsieur.
— Qu'est-ce qu'il me veut, celui-là? grommela Guercelles.
Sans motif avoué, peut-être simplement parce que les parvenus, en général, lui déplaisaient, il ne se sentait nul désir de connaître le jeune Bourgain. Néanmoins, il se hâta de déjeuner et de descendre au bureau.
De petite taille, un peu corpulent pour ses vingt-six ans, le jeune Bourgain avait la figure
classique du Français de la classe moyenne, cette figure dont La Bruyère dit qu' « on la voit sur les almanachs y>^ — un visage ovale avec une barbe brune taillée en pointe, des traits réguliers sans finesse, des yeux gris assez beaux, un air de santé et de douceur. Il était vêtu d'un complet de serge bleu bien taillé, — un camée piqué dans sa cravate à plastron tout fait. L'arrivée du comte parut l'intimider à l'extrême.
— Monsieur, balbutia-t-il... je vous dérange?
— Nullement, monsieur Bourgain, fit Guercelles à qui l'allure et l'abord modestes de son jeune voisin ne déplurent pas. Asseyez-vous, je vous en prie, et dites-moi ce qui vous amène. Je suis à vos ordres.
Michel Bourgain obéit, et, passant doucement la main droite sur le feutre de son chapeau melon pour se donner une contenance, il commença :
— Mon Dieu, monsieur... Je vais vous parler à cœur ouvert. Bien que je n'aie jamais eu l'honneur de m'entretenir avec vous, je vous connais depuis mon enfance. Ma famille est du même pays que la vôtre : des grands-parents à
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moi ont été au service des vôtres. Alors, je viens vous demander un conseil et peut-être une assistance, comme mon aïeul, Désiré Bourgain, fermier de Villemaure, eût pu venir les demander à votre grand-oncle, le marquis de la Fourchetterie.
Le comte tendit la main au jeune homme.
— Monsieur, vous pouvez compter sur moi.
L'exorde adroit du châtelain de Theilley le
touchait au point sensible. Ce qui lui était le plus odieux dans le régime moderne, c'était la manie égalitaire. En présence d'un inférieur conscient de sa distance, il se sentait au contraire incliné à la complaisance, au rapprochement.
Michel Bourgain continua son discours, après une méditation, et cette fois en regardant Guercelles bien en face. Il cherchait un peu ses mots, mais on devinait sous les paroles lentes, parfois hésitantes, une idée bien arrêtée, une volonté têtue de paysan.
— Voilà... Vous savez peut-être, monsieur le comte, que mon père et ma mère, qui étaient établis dans le commerce à Neung-sur-Beuvron,
m'ont laissé une certaine aisance. Ils rêvaient de faire de moi un châtelain : c'était leur idée, pauvres vieux, et c'est ce qui les soutenait dans leur travail. <c Tu auras un domaine et un château, et tu chasseras avec tous ces messieurs... > Ils m'ont fait élever au petit séminaire de la Chapelle-Sain t-Mesmin, où j'ai connu, en effet, tous les jeunes châtelains du voisinage : nous nous tutoyions. Seulement, après le baccalauréat, quand nous sommes rentrés chacun dans sa famille, je me suis bien aperçu qu'il ne suffisait pas à des hommes d'avoir été élevés ensemble pour être du même monde. J'ai essayé de continuer les relations avec ceux de mes camarades que je préférais : les uns m'ont tenu à distance; chez ceux même qui m'ont accueilli, je me suis senti dépaysé. Plusieurs étaient moins riches que moi, et cependant leur maison était autrement agencée que la mienne, avec un air d'aisance et d'ancienneté qu'il n'y a pas chez moi... Tous les gens dont ils parlaient étaient leurs parents ou les amis de leurs parents; et moi, c'était tout au plus si je connaissais les noms de quelques-uns...
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Bref, je n'ai pas insisté; j'ai cessé de les voir; ils m'ont oublié et j'ai tout simplement continué à fréquenter les amis de mes parents...
— En tout cas, monsieur, interrompit Guercelles, vous serez toujours le bienvenu ici, et je vous prie de chasser chez moi, en voisin, tant qu'il vous plaira.
Bourgain fit un geste vague de remerciement, un geste qui signifiait — et Guercelles le comprit : — « Voilà une parole dont je vous sais gré; mais au fond vous êtes comme les autres, et je vous gênerais bien en vous prenant au mot... >
Il continua :
— J'habite donc seul dans ce que mes pauvres vieux appelaient : « mon château lo, ayant pour relations quelques modestes propriétaires solognots et quelques bourgeois des environs. Je ne me plains pas. Je ne suis pas malheureux. L'agriculture m'intéresse. J'aime la chasse, moins passionnément que vous et que la plupart de vos amis, monsieur le comte; mais, enfin, c'est pour moi un plaisir. Je lis beaucoup. Je joue un
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peu de violon. Enfin, je sais occuper mon temps. Et je vous assure que les rêves de mes parents, les relations avec les châtelains, le grand mariage, ne me tourmentent guère I Je voudrais tout de même me marier, avoir une famille à mon tour. Oh! je trouverais facilement des partis avantageux ou de jolies filles pauvres, trop contentes d'habiter Theîlley... Seulement, il n'y en a qu'une qui me plaise... Vous savez qui? (Le comte avait souri.) Oui... On en a causé dans la contrée. Croirez-vous, monsieur (il s'anima), que je pensais déjà à elle quand je n'étais qu'un collégien et que je venais en vacances à Theîlley? Combien de fois je l'ai guettée autour de la Fourchetteriel... Elle avait quinze ans, seize ans. Tout le monde la trouvait laide. Moi, je ne trouvais qu'elle de jolie. Maintenant, tout le monde est de mon avis. Elle ne ressemble à personne, n'estce pas?
Il se tut, confus de cette question directe qui avait, pour ainsi dire, échappé à ses lèvres et à laquelle le comte ne répondit pas. Un silence assez pénible s^établit entre les deux hommes.
Guercelles éprouvait un sentiment complexe où se mêlaient une sympathie réelle pour la sensibilité sincère, la ronde franchise de ce Bourgain, et aussi une secrète hostilité de mâle à mâle, une irritation que Bourgain lui parlât d'Henriette Deraisme avec cette aisance et cette chaleur. Évidemment, il ne venait pas à l'esprit de Bourgain que le comte de Guercelles pût jeter un regard de désir sur Henriette Deraisme; mais, en revanche, Bourgain eût éclaté de rire à l'idée qu'Henriette Deraisme pût aimer le comte de Guercelles. Guercelles devinait ce sentiment et s'en irritait.
— J'ai demandé deux fois M"' Deraisme en mariage, reprit doucement, lentement, Michel Bourgain. La mère était mon alliée, le père se laissait faire ; c'est la jeune fille qui n'a pas voulu : on m'a répondu qu'elle était trop jeune. Elle avait dix-huit ans ; il y a de cela quatre ans. Je n'ai pas insisté. Elle était, en effet, un peu jeune pour choisir son mari. Le mois dernier, sachant que le père Deraisme faisait de fâcheuses spéculations et prévoyant pour lui certains ennuis, j'ai
renouvelé ma demande. Ohl cette fois, le père et la mère se sont coalisés pour décider Henriette : ils auraient été trop contents de l'établir. Henriette a répondu : a: Remerciez M. Bourgain; je ne veux pas me marier... ]o Est-ce possible, monsieur, qu'une jeune fille de vingtdeux ans, saine et solide, et qui n'a pas beaucoup d'agrément chez elle, refuse obstinément de se marier? C'est au moins surprenant, n'est-ce pas? D'autant plus que je représentais pour elle un beau parri, et, sans être bien séduisant, certes I je suis un homme dont une jeune fille peut dire sans honte : a Voilà mon futur I... :» Je vous avoue que ces deux refus m'ont paru suspects. J'ai fait une supposition horrible : que M"® Deraîsme ne se mariait pas parce qu'elle avait... (Il hésita devant le mot, puis dit :) parce qu'elle avait... quelqu'un. Vous savez qu'elle secondait son père dans les dernières années. Elle était obligée, pour les affaires de la propriété, de s'absenter, d'aller seule à Neung, à la Motte-Beuvron, parfois à Orléans ou même à Paris. Monsieur, je n'ai pas pu rester dans le doute : j'ai épié M"* De-
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raîsme, je Tai fait épier. C'était vilain, répugnant, tout ce qu'on voudra; cela m'était égal, je voulais savoir. Eh bien, je n'ai rien surpris; je n'ai rien découvert... M"' Deraisme est la plus honnête, la plus pure des jeunes filles. Pas la moindre intrigue dans sa viel
Il fit une pause. Guercelles pensait : « Pourquoi les confidences de ce nigaud me font-elles plaisir? Que m'importe l'intégrité physique ou morale de M"* Deraisme? > Mais le pressentiment infaillible que donne l'extrême habitude de vivre auprès des femmes, et pour les femmes, mettait tout de même son cœur en fête. Paxce qu'Henriette Deraisme étdt sage? Non. Cette joie étrange, annonce d'un grand bonheur, il ne l'avait jamais ressentie sans qu'elle lui annonçât infailliblement la soumission prochaine d'un être désiré. Il ne voulut pas s'avouer qu'il interprétât ainsi les paroles de Michel Bourgain; c'était absurde devant la raison : quel rapport logique entre lui, Guercelles, et la vertu d'Henriette Deraisme? Il garda un visage indifférent tandis que le jeune homme poursuivait :
— Les choses en étaient là quand le père Deraisme mourut. Il ne valait pas cher, le père Deraisme, on peut bien vous le dire, monsieur, maintenant qu'il est mort... Personne ne l'a beaucoup regretté. Moi, je le confesse, j'ai tout de suite pensé : e: Voilà la mère et la fille sans ressources; mes chances augmentent... » Et, le bonhomme mis en terre, je me préparais déjà à renouveler ma demande... quand... patatras I j 'apprends que la petite succède à son père dans la régie de votre domaine et que, par conséquent, elle n'a plus besoin de moi. Ah! monsieur le comte... Certes, en la circonstance, vous avez bien agi... Mais, tout de même, je ne vous ai pas porté dans mon cœur en apprenant celai
<L Comme ce petit plébéien se familiarise I > songeait Guercelles. Et déjà il se raidissait, se garait contre la familiarité. Le jeune homme perçut sans doute ce changement, sans que le comte eût prononcé une parole, — comme parfois, tout d'un coup, on sent l'air se refroidir. Et, n'étant point sot, il reprit aussitôt un ton d'humilité.
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— J'arrive, monsieur le comte, à l'objet même de ma démarche... et je m'excuse de m'être laissé entraîner à un si long préambule. M"* Deraisme est votre régisseur; cela m'a d'abord désespéré. Puis, à la réflexion, je me suis dit que tout n'était pas perdu; que, malgré son courage, c'était une lourde charge pour une jeune fille que d'administrer la Fourchetterie ; qu'on a, dans une régie pareille, affaire parfois à des gens qui ne respectent guère les femmes, qui sont moins arrogants face à face avec un homme... Vraiment, dans l'intérêt même du domaine, je crois qu'un mari comme moi ne serait pas inutile à Henriette. Je m'entends à l'agriculture, je vous l'ai dit... Si vous avez l'occasion de passer sur mes terres dans un mois, vous verrez des seigles et des avoines qui n'ont certes pas leur égal à la Fourchetterie, pas plus que mes porcs et mes dindons, primés à tous les comices. Bien entendu, monsieur le comte, pour l'aide que je fournirais, je ne demanderais absolument rien; ce n'est pas un avantage d'argent que je cherche : M^^* Deraisme me convient;
j'aimerais mieux qu'elle n'eût pas de métier. Mais, puisqu'elle en a un, je m'y associerai franchement, je vous le promets... Et, si vous voulez bien m'y aider, je crois, monsieur le comte, que vous n'aurez pas à vous en repentir. Ce n'était certes pas le rêve de mes parents que je finisse régisseur de la propriété voisine... Moi, cela m'est égal. Je n'ai pas d'ambition. Ou, plutôt, j'ai pour unique ambition d'être tranquillement heureux avec la femme qui me plaît et dont je ne pourrais pas me passer. Ne me refusez pas votre consentement ni votre appui, monsieur, c'est une bonne action que vous ferez. Protégezmoi comme vos grands-parents protégeaient les miens.
— Ma foi, monsieur, objecta Guercelles, vous concevez bien qu'en prenant M"* Deraisme comme régisseur je n'ai pas entendu lui imposer le célibat. Mais je ne saurais non plus lui imposer un mari. Que puis-je pour vous?
— C'est déjà énorme si vous ne me faites pas d'opposition I Alors, vous m'accepteriez? Ohl comme je vous suis reconnaissant! Eh bien,
si je ne vous déplais pas... mettez le comble à vos bontés... recommandez-moi à M*** Delaisme... Décidez-la... A vous, j'en ai le pressentiment, elle n'osera pas résisterl... Et je vous assure, monsieur le comte, que pas une femme ne sera plus heureuse qu'elle, si elle m'agrée. Et puis vous aurez un serviteur de plus, tellement dévoué I Vous verrez I
Guercelles réfléchit un moment. Dans cet arrière-fond de soi-même oîi nos appétits fermentent avec les éléments de ce que nous appelons notre volonté, et préparent nos actes, il démêla le désir confus de faire la démarche qu'on lui demandait, et de la faire, non par sympathie pour Bourgain, mais par curiosité égoïste. Une jeune fille ne dévoile point son âme en conversant sur des comptes de fermiers et d'entrepreneurs; autrement incisif est de lui parler mariage... Pour essayer d'ouvrir la petite âme rebelle, voilà qu'on lui offrait une clef. D'ailleurs, sincèrement, loyalement, Guercelles se promit de tâcher que cette besogne de dilettante aboudt à marier Henriette à Bourgain. Il
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percevait là un devoir moral supérieur, un de ses devoirs de charge sociale qu'il n'avait jamais transgressés ni laissé prescrire,
— Entendu, monsieur, fit-il. Je tâcherai de vous servir. Vous concevez vous-même que je ne puis agir qu'avec beaucoup de mesure, — justement parce que M"' Deraisme est employée par moi. C'est d'ailleurs une jeune personne distante, et qui se livre peu. Enfin, je lui dirai le bien que je pense de vous, et aussi, ce qui est mon sentiment, qu'elle ferait très sagement de vous accueillir,
Bourgain commençait des remerciements éperdus : il voyait déjà le succès assuré. M. de Guercelles abrégea ses effusions en se levant, et lui serra la main sans chaleur, mais en lui redisant d'un ton qui ne permettait pas le doute :
— Comptez sur moi. Je ferai de mon mieux.
Il consacra le reste de sa matinée à recevoir ses fermiers, l'entrepreneur de Villemaure et divers fournisseurs. L'après-midi, il n'emmena pas Denis en chasse. Un fusil à l'épaule, Pouf flairant les
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fourrés et les sentiers tantôt devant son maître, tantôt derrière, il se contenta d'une longue promenade dans le parc, qui couvrait trente hectares. Il culbuta quelques lapins, tua quelques petits oiseaux. Mais, aujourd'hui, il n'était pas en train de chasse. C'était, comme il les appelait lui-même, une de ses o: journées de détresse », — et, malgré ce nom qu'il leur donnait, il ne laissait pas d'en goûter la saveur amère. En de telles journées, tout lui était un objet de mélancolie : la saison qui lui rappelait d'autres saisons, tant d'autres saisons, déjà!... les lieux qu'il traversait et où son regard, ingénieux à découvrir des causes de tristesse, s'attardait à contempler un chêne à demi-mort, un banc ruiné, un outil oublié et rongé par la moisissure et la rouille, tous les signes de destruction qui marquent les étapes de la vie universelle... Et aussi la rencontre d'un valet de ferme, connu naguère petit gamin craintif accroché aux jupes de la mère, aujourd'hui grand gaillard revenu à la terre après les années de caserne. Et aussi telle femelle sans âge, visage ridé, tempes grises, —
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que Jean de Guercelles se rappelait avoir vue au château, vingt ans plus tôt, reçue avec les autres premières communiantes par M°** de la Fourchetterîe... La journée était sombre et humide comme une après-midi d'automne, une de ces après-midi où l'on voit pousser, en bordure des sentiers, des bottelées de petits champignons blancs... Le ciel était tendu d'un voile impénétrable. Il ne soufflait pas de vent. Les bois étaient pleins d'un émouvant silence. Guercelles, le fusil à l'épaule, marchait à pas lents ; Pouf, résigné, cheminait juste dans ses pas : Pouf connaissait les coutumes de son maître et savait qu'en de pareils moments il était bien superflu d'inquiéter les lapins.
Guercelles songeait :
€ J'ai quarante-trois ans. Et, certes, je ne me sens pas moins vigoureux ni moins jeune, dans le sens profond du mot, que quand j'en avais vingt-cinq : seulement, les dix-huit ans écoulés depuis ma vingt-cinquième année ne sont tout de même plus interposés entre ma vigueur présente et le moment oîi je serai vieux. Et quoique
tout moi proteste contre cette idée de vieillir, un moment viendra où la cassure se révélera : un peu de moi commencera de mourir, comme cette branche d'érable que voilà, comme ce bout pourri de banc... »
C'est qu'il ressentait lui-même, si irrésistiblement, l'horreur de la vieillesse I II lui fallait se contraindre pour converser avec les êtres séniles, comme pour demeurer auprès de quelqu'un dont l'odeur l'eût incommodé. Eh bien, un jour il serait vieux lui-même, il rayonnerait autour de lui cet aspect de mort et répandrait cette écœurante odeur de vétusté I
Une phrase d'Henri Heine, dans le Tambour Legrand, lui revint à la mémoire : celle où le poète, après avoir imaginé sa propre mort, s'exclame : c Dieu merci I je vis I Dans mes veines fermente la rouge liqueur de vie, sous mes pieds tressaille la terre 1 :» Comme le poète, il pensa : c Je ne suis pas encore la proie de la vieillesse affreuse... Puisque c'est une si navrante chose que d'être vieux, il faut, il faut jouir ardemment de ne pas l'être encore... » Ainsi
finissaient presque toujours les c crises de détresse i> de cet organisme robuste, — par une réaction d'énergie, par un désir éperdu de la vie; et c'est pour cela, en somme, qu'il ne fuyait pas de telles crises. Il rentra au château d'un pas plus alerte, goûtant sa propre vigueur, le cœur en éveil, comme s'il eût eu le pressentiment de quelque chose d'heureux.
€ Qu'est-ce que j'attends donc?... Ahl oui... la petite Deraisme, qui doit venir à neuf heures me rendre ses comptes... 1^
De nouveau, il établit énergiquement son vouloir de n'être pas tenté, de ne pas considérer même qu'Henriette était femme et désirable.
c C'est mon régisseur, simplement. Mais je tâcherai de voir le fond de cette âme-là... ^
Et, pour être sûr de n'être pas dérangé ni entendu tandis qu'il converserait avec elle, il donna l'ordre, aussitôt rentré, d'allumer un bon feu dans la bibliothèque, voisine de la chambre aux reps rouges, d'y préparer la table avec du papier, de l'encre et des plumes, et de quoi se rafraîchir au besoin.
Lui-même, dès qu'il eut dîné, monta dans la bibliothèque afin de vérifier si Ton avait bien exécuté ses ordres. La vaste pièce oblongue oflfrait au regard ses murs striés par les rangs de volumes qu'habillaient des reliures sombres, — grave littérature collectionnée naguère par le marquis de Braux. Sur la table centrale, deux fortes lampes à huile, à abat-jour vert doublé de blanc, éclairaient un tapis de drap olive, datant lui-même, comme les lampes et les livres, du studieux marquis. Par un goût d'harmonie ingénue, les fauteuils qui décoraient la bibliothèque, ainsi que les rideaux, étaient en reps vert. Un divan en cuir vert, très fatiijué, faisait face à la table.
Sur cette table, à la lueur de ces lampes, le diplomate avait composé, écrit, les a: ouvrages estimables :» dont Guercelles, la veille et l'avantveille, lisait les titres et l'analyse. Le feu, dansant dans la cheminée, le feu subtil, éternel, qui ne s'éteint jamais réellement, qui seulement s'endort dans les âtres abandonnés jusqu'au jour où un humain le réveille, — le feu de ce
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même foyer avait fait jouer ses ombres et ses reflets sur cette grave silhouette de parlementaire aristocrate, qui ressemblait, disait sa biographe, à Lamartine. Guercelles Tévoqua, assis à la table verte, sous la jaune lueur des lampes, couvrant les feuillets d'une écriture lente et minutieuse. Son cœur se crispa, comme quand il avait contemplé, tantôt, le banc à demi pourri, l'outil rouillé, l'érable paralytique... c Le feu qui brûle dans la cheminée est le mime feu que dans ce temps-là; mais il ne le sait pas. Ma vie est la même vie que celle de mon grand-oncle ; mais cette continuité logique à laquelle croit ma raison, je ne la sens pas. Ahl pourquoi s'éteindre, pourquoi mourir?... Pourquoi pas la vie continue, circulant entre les êtres successifs et conscients, comme une coulée de feu inextinguible?... »
Victor entra :
— Monsieur le comte, c'est M"' Deraisme qui est en bas.
— Bien. Faites-la monter.
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Elle entra, son blanc visage plus pâle encore par le contraste du manteau noir et du voile de crêpe noir. Le gamin de la ferme la suivait, portant des registres et des liasses de papiers. Guercelles, qui la salua respectueusement, eut une impression désagréable à la pensée que ce gamin assisterait à leur conversation. Mais Henriette le congédia aussitôt :
— Tu viendras demain matin reprendre tout cela au château. Va-t'en au lit, maintenant. Je te remercie.
Elle semblait fort à l'aise. Pourtant, Guercelle, dont il était difficile de tromper la perspicacité en matière féminine, observa qu'elle était trop à l'aise, qu'elle voulait être à l'aise. Il en eut un autre indice dans l'excessive fixité du regard qu'elle dirigea sur lui, bien dans les yeux, quand le gamin fut parti. Elle lui dit :
— Monsieur, les comptes sont en ordre : je m'excuse de ne vous les apporter qu'aujourd'hui. Maman a dû vous dire que j'ai été un peu souffrante.
Guercelles exprima l'espoir qu'elle était tout à fait rétablie. Elle assura qu'en effet elle se sentait remise d'aplomb. Délibérément, elle détacha le voile de crêpe qui lui retombait sur les épaules, dégrafa le manteau noir, déposa l'un et l'autre sur un fauteuil, revint vers Guercelles en disant :
— Voilà... je suis prête.
Mince et haute, la taille presque exagérément étroite, le buste dessiné avec une netteté provocante par le corsage de taffetas noir, ses cheveux noirs gonflés sous une simple toque de loutre, un col de lingerie autour du cou, le regard fixe dans son visage pâle où tout le sang semblait réfugié sur les lèvres, elle attendait, debout devant Guercelles. Le comte voulut approcher un fauteuil.
— Merci, dit-elle. Je préfère une chaise.
Elle la prit elle-même, s'assit au bout de la
table oblongue, défit les liens des dossiers, choisit parmi les registres un petit cahier couvert en toile cirée, et l'ouvrit. Guercelles s'assit dans le fauteuil du marquis de Braux.
— J'ai divisé les comptes en deux parties^
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fit-elle. Dans la première, qui est naturellement très courte, j'ai compris ce qui a été fait sous ma régie directe, depuis la mort de mon père... Ensuite, je vous établirai la situation, telle que je l'ai trouvée dans les comptes de mon père... le bilan de sa gestion, en un mot.
Elle parlait sans lever les yeux, d'une voix volontairement dépourvue de tout accent. Guercelles l'écoutait, écoutait les chiffres sans les entendre... Que lui importait cette comptabilité? Ne savait-il pas que tout propriétaire contemporain perd de l'argent sur sa terre, et que tout intendant s'engraisse aux dépens du seigneur?... Mais il observait avec une curiosité. tendre cette charmante jeune fille penchée sous la lampe, il goûtait le pur dessin des traits, la courbe lourde de la chevelure; il regardait la prunelle bleu foncé se mouvoir au fil des lignes qu'elle lisait, les cils battre, la bouche ardculer les syllabes, et le jeune sein, d'un dessin si insolent sous le corsage, suivre le rythme du souffle. La senteur acre, forte, des sombres cheveux lui montait aux narines, par moments, et tout ce parfum de
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jeune corps féminin, parfum insensible pour la plupart, mais qu'un Guercelles flairait dans l'air et recueillait en dilettante.
— Payé compte Lixandre, à Romorantin, lisait Henriette, soixante-huit francs. Encaissé vente de cinq sacs d'avoine vendus à Parent, quatre-vingt-dix francs. Réparation d'une fenêtre à la maison du garde, vingt-neuf francs soixantequinze...
Lui pensait :
€ La charmante fille... Dire qu'un Bourgain enlacera ce buste d'amazone, baisera ces yeux, ces cheveux, ces lèvres-là I »
Il eût voulu être cause pour elle d'un bonheur, d'une suite de joies dans la vie, — et, sans même la posséder, que du moins un autre n'en eût pas les prémices I II ressentait pour elle l'envié d'une protection paternelle, une tendresse vaguement trouble, le besoin de la tenir dans ses bras, de la sentir réfugiée, abritée tout contre lui.
Henriette récapitula ses comptes :
— Recettes : quatre mille sept cent quatre-
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vingt-dix-neuf iBrancs quatre-vingt-dix; Dépenses : sept mille six cent soixante-dix-sept francs trente-cinq; le compte reste débiteur de deux mille neuf cent soixante-dix-sept francs quarante-cinq... Maintenant, je vais vous donner les factures, monsieur, pour que vous puissiez coUationner les chiffres avec ceux de mon relevé.
— Ohl fit Guercelles, c'est inutile; je m'en rapporte.
— Je vous en prie, dit Henriette.
Leurs regards se heurtèrent: Guercelles fut frappé de l'altération subite des traits de la jeune fille. Malgré l'ennui de cette vérification, il consentit, pour ne pas la contrarier, à feuilleter les factures, tout en jetant un coup d'œil sur le cahier.
— Parfaitement exact, conclut-il.
M"* Deraisme avait posé son coude gauche sur la table et tenait son front appuyé sur sa main. Elle ne changea pas de posture, mais elle tourna son regard vers le comte. Toute son agitation intérieure apparaissait maintenant, malgré l'effort qu'elle dépensait pour la contenir.
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Le comte ne put s'empêcher de demander :
— Vous n'êtes pas fatiguée, mademoiselle ?
Si vous le désirez, nous pouvons interrompre ce travail, ou le remettre à demain.
Elle fit (( non :» de la tête, ouvrit un autre registre, atteignit une autre liasse de factures, qu'elle dénoua.
— Voilai reprît-elle, les yeux fixés sur les lignes de chiffres... Je dois vous dire, monsieur, que, du vivant de mon père, je le secondais dans sa régie, il m'arrivait même de régler pour lui certaines factures; mais jamais, à aucun moment, je n'ai eu entre les mains l'ensemble de sa comptabilité. Quand il... est mort, subitement, vous le savez, j'ai dû aller d'abord au plus pressé, compulser ses papiers personnels... Je savais qu'il spéculait, qu'il avait subi des pertes. J'eus la surprise de constater qu'il ne devait rien. Mon père n'inscrivait pas régulièrement ses dépenses, mais il conservait les lettres et les reçus. J'acquis la preuve qu'il avait payé des sommes assez grosses à divers agents commerciaux de Paris...
A mesure qu'Henriette Deraisme parlait, sâ voix, d'abord faible et hésitante, s'affermissait : mais Guercelles la sentait changer de timbre, pour ainsi dire, devenir une autre voix, la voix qu'on a quand on parle en rêve, la voix des fiévreux qui délirent. Posée sur un cahier de buvard rouge, juste devant les yeux du comte, la petite main pâle, bien soignée, aux doigts minces, tremblait.
— Quand j'eus constaté que mon père n'avait aucune dette, reprit la jeune fille, mes inquiétudes ne se calmèrent pas, au contraire! Il ne nous parlait jamais de ses spéculations, ni à ma mère ni à moi; mais de mauvais bruits m'étaient revenus... j'avais deviné ses soucis... enfin, depuis plus de deux ans, je vivais dans l'anxiété d'une catastrophe. Il mourait... et nul créancier ne se présentait! et je ne trouvais pas de déficit! D'où était donc venu l'argent qui avait payé les différences ?
Elle se tut. Quelques secondes, d'une angoisse rendue plus tragique par le calme du lieu, la simplicité du décor, l'allure commerciale des
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paroles prononcées, — quelques secondes de silence coulèrent. Guercelles chercha, ne trouva pas le moyen d'arrêter ce qui allait être dit. Déjà Henriette le disait, en termes sûrs, qu'on sentait médités :
— J'ai tout de suite pensé que l'explication se trouverait dans les comptes du domaine... Ils n'étaient guère en ordre... S'ils avaient été en ordre, peut-être n'eussé-je rien pu découvrir : ainsi, jusqu'au mois de mai d'il y a deux ans... je ne relève aucune irrégularité. J'en soupçonne, mais je ne peux pas les prouver. C'est si facile, avec un peu d'expérience, de faire mentir les chiffres I... Seulement, depuis deux ans mon père commettait l'imprudence de conserver, en même temps que ses comptes officiels plus ou moins exacts, ses carnets personnels et la plupart des lettres échangées avec les fournisseurs et les clients du domaine. Il attendait au dernier moment, à la veille de votre arrivée, pour étabUr les bilans qui vous étaient présentés, et les bâclait d'après ses carnets, d'après les factures... Puis il enfermait ensuite carnets et factures dans
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son coiTre-fort. Et comme vous n'exigiez jamais de vérification...
Elle n'acheva pas. Guercelles leva légèrement les épaules, et fit cette moue des lèvres qui signifie: € A quoi bon? J>
— Vous n'exigiez pas de vérification, reprit M"* Deraisme, et, permettez-moi de vous dire, monsieur le comte, c'a été un grand malheur... Vous êtes trop pénétrant, et mon père avait trop d'ennemis pour que vous ne fiissiez pas averti... Eh bieni il y avait une sorte... d'encouragement malsain à laisser cet homme vous apporter des bilans bâclés, qui ne tenaient pas debout, dont le premier coup d'oeil révélait les fissures...
Elle s'animait... La contrainte d'être assise entre la chaise et la table lui devint insupportable. Elle se leva, et une main crispée sur le dossier de la chaise, regardant à terre, elle poursuivit, martelant ses mots :
— Mon père vous volait... et vous saviez qu'il vous volait... et vous le laissiez vous voler... par une sorte d'inertie, ou plutôt de dédain de grand seigneur pour qui la volerie des petites gens ne
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compte pas. Ah! monsieur le comtel... Certes, ce malheureux était coupable... mais vous êtes responsable, vous, pour une large part, de l'excès de ses malversations. Si vous l'aviez arrêté à la première tricherie, même en le graciant pour une fois, ce qui était votre droit et probablement votre devoir, aurait-il jamais recommencé?... Trente-trois mille francs I... Voilà la somme énorme que mon père vous a volée, en deux ans et demi, grâce surtout aux travaux de reconstruction que vous avez fait exécuter dans vos fermes, et qui ont porté sur plus de trois cent mille francs... Trente-trois mille francs I... Où les prendre pour vous les restituer? Oui, j'entends bien, fit-elle en répondant à un geste du comte, — vous ne me les demandez pas... vous m'en faites cadeau... Je n'en veux pas! Je ne veux pas de cet argent volé. Ah! non, par exemple I Ah I non I
Elle fut forcée de s'arrêter de parler. La salive manquait dans sa bouche. Ses lèvres et sa langue arides claquèrent nerveusement à plusieurs reprises. M. de Guercelles ressentait lui-même un
vif malaise et quelque irritation contre l'adversaire inattendu qui le lui imposait. Il dit, d'un ton très calme :
— Il me paraît, mademoiselle, que vous vous alarmez un peu imprudemment, et, passez-moi le mot, que vous manquez de sang-froid.
Et comme elle hochait la tête pour protester :
— Si. Vous manquez de sang-froid. Que vous me présentiez, outre les comptes de votre courte gestion, ceux de la gestion de votre père jusqu'au dernier règlement qu'il fit avec moi, — rien de mieux. Mais pourquoi vous avisez-vous de remonter plus haut, de revenir sur des comptes auxquels j'ai donné mon approbation?
Vous comparez des carnets et des registres, vous trouvez les uns en désaccord avec les autres, et vous en concluez que votre père me trompait.
Qu'en savez-vous ? Avez-vous assisté à nos règlements? Êtes-vous sûre que, verbalement, des accords ne sont pas intervenus entre nous ? De toute façon, n'ai-je pas le droit de vous demander de laisser en repos les choses passées et de
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ne vous occuper que du présent? J'ai mis mon nom au bas des bilans dressés par votre père. Je ne permets à personne de protester ma signature.
Le visage d'Henriette Deraisme se convulsa, comme d'un rire silencieux.
— Voilà bien ce que j'attendais, fit-elle. La susceptibilité du comte de Guercelles s'émeut parce qu'on lui dit : c Vous vous êtes laissé voler, ) parce qu'on lui parle de restitution. Et moi, parce que je suis pauvre et que je ne porte pas de titre, je dois vivre gaiement, près de vous, à votre service, quand je sais et quand vous savez que mon père vous a dérobé trentetrois mille francs 1 Pourriez-vous la subir, vous, à ma place, cette pensée-là? Non, n'est-ce pas? Donc, si vous estimez que je dois la subir, c'est que vous me croyez d'une essence inférieure, plus vile, moins pure que la vôtre. Ne protestez pas, c'est l'évidence même... Et vous êtes tous pareils... Les événements, les révolutions ne vous ont rien appris, et vous nous froissez toujours, même quand vous vous croyez généreux.
£tonnez-vous donc, après cela, de former parmi le peuple un petit groupe détesté 1
Elle se rassît, et, fiévreuse, essuya de son mouchoir ses yeux qui devenaient humides.
c Mais elle est insupportable! pensait le comte. Quelle petite jacobine exaspérée ont couvée le père et la mère Deraismel... Heureusement pour elle, elle est bien jolie... >
Elle l'était plus que jamais c dans son désordre >, comme on disait autrefois. Ses cheveux foncés se dénouaient, trop lourds, sous la toque ; son buste s'agitait de sanglots réprimés ; tout son corps se révélait aux brusques mouvements involontaires qu'elle faisait. Et Guercelles jouissait trop de ce désordre pour lui tenir la moindre rancune de ses propos.
Elle eut un geste résolu, comme pour se gourmander elle-même.
— Je me laisse aller, reprit-elle avec un effort de calme... je me laisse aller à vous dire des choses bien inutiles... et qui peuvent vous paraître désobligeantes. Ce n'était pas mon intentention. Je sais, je vous l'assure, démêler de
la bonté dans votre attitude vis-à-vis de mon père et de moi... de la charité, si vous voulez. Je vous en sais gré. Mais je préfère la justice à la charité, qui humilie toujours son objet. La charité, c'est la preuve, aux dépens de l'inférieur, d'une supériorité. Le jour où vous vous êtes aperçu d'une première malversation de mon père, si vous lui aviez parlé comme à un homme de votre monde qui a triché au jeu — car il y en a qui trichent, n'est-ce pas? — peut-être l'auriez-vous arrêté sur la pente...
— Je ne crois pas, mademoiselle, ne put s'empêcher de répliquer Guercelles, agacé par l'insistance de la jeune fille.
— Pourquoi?
— Parce que... vous me contraignez vraiment à vous le dire... votre père n'avait pas un sentiment aussi net que vous de la responsabilité, du devoir... Et cela ne s'inculque pas avec des mots.
Il regretta aussitôt d'avoir parlé : Henriette fondit en larmes, immobile sur sa chaise, cachant son visage dans son mouchoir. Il s'approcha.
UN VOLUPTUEUX Çf
— Mademoiselle... je vous en prie... ne trouvez dans mes paroles qu'un hommage rendu à vos scrupules, et rien de blessant pour la mémoire de votre père I
Elle découvrit son visage en pleurs :
— Vous avez dit la vérité... et la vérité ne me froisse jamais. Seulement... je vous supplie d'être vrai et juste jusqu'au bout. J'ai connu, je vous l'assure, mieux que personne, les faiblesses de caractère de mon père. Mais n'oubliez pas que son père et sa mère étaient déjà au service de vos parents; que, du côté paternel comme du côté maternel, on retrouve jusqu'au dix-seprième siècle, dans ma famille, des serviteurs des La Fourchetterie, des Guercelles et des Braux... Eh bien, je le demande à votre équité... croyezvous que ces maîtres, vos aïeux, aient été de bons éducateurs pour la conscience des miens, vos serviteurs? Vous me répondrez que vous n'en savez rien, que cela ne vous regarde pas? Moi, je vous dis que vos aïeux ont entretenu, plus ou moins consciemment, les miens dans une infériorité morale pire que leur
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misère d'argent. Ils leur ont persuadé qu'ils étaient d'une race basse, faîte pour vivre des grands, comme des parasites tolérés, comme des animaux domestiques, si vous voulez... Le petit chien familier de la comtesse Hortense, votre tante, volait de temps en temps les galettes du thé... On le grondait, pour la forme, mais, au fond, on trouvait ça comique et l'on s'en amusait. Ainsi faites-vous, dans votre monde, pour les vices des inférieurs. Que de fois j'ai entendu, le cœur serré, vos parents, vos invités, vous-même, dire de quelqu'un que vous méprisez : c II a une âme de domestique. j> Les domestiques, monsieur le comte, ont l'âme que leur ont faite les maîtres. C'est vrai qu'il règne parmi eux une morale spéciale, amputée, où le vol des maîtres n'est pas jugé criminel. N'oubliez pas que c'est dans un tel milieu qu'a été élevé mon père : dans un milieu oîi tout l'espoir de bien-être est fondé sur la rapine exercée au détriment du domaine... Une fois régisseur, la tentation s'est accrue : de tous côtés on vient tenter un régisseur. Depuis que j'ai succédé à
mon père, j'ai eu à repousser dix offres de concussion...
Elle s'arrêta pour tamponner ses yeux humides, puis :
— Enfin, n'est-ce pas, nous ne sommes pas ici pour disserter sur les responsabilités sociales : nous n'avons certainement pas les mêmes idées et nous ne nous convaincrions pas. Le fait qui importe est celui-ci : par la faute de son caractère et par l'insouciance des maîtres, mon père vous a soustrait trente-trois mille francs. Je ne les possède pas, vous le savez. Je ne peux donc pas vous les rendre. Ma première idée, quand j'ai découvert cela, fut de vous redemander ma liberté et de m'en aller végéter ailleurs, avec ma mère. A la réflexion, j'ai pensé que c'est encore ici, en demeurant à votre service, que je pourrai m'acquitter. D'abord, sur les trois mille francs que vous me donnez, je m'arrangerai pour vous en rendre quinze cents à deux mille chaque année. Et puis je suis certaine de vous faire réaliser, en économies survies frais du domaine et en accroissement de bénéfices, de quoi
compenser assez vite ce que mon père vous a fait perdre. Je vous demande donc, monsieur le comte, de me garder à votre service, malgré les malversations de mon père.
Henriette Deraisme avait dit ces derniers mots debout avec un effort de calme. Ses yeux étaient secs, mais la fièvre les brûlait, et Guercelles, accoutumé par une longue expérience à observer, à connaître les émois féminins, la devinait à bout de ner&, prête à défaillir au moindre choc. Il se garda de la contredire. Il répliqua :
— C'est entendu, mademoiselle. Tout se passera comme vous le désirez. Asseyez-vous maintenant, je vous prie, et prenez un peu de repos... Tenez... dans ce fauteuil... vous serez plus à l'aise.
Il approcha d'elle un des fauteuils de reps vert. Henriette, prise de court par cet acquiescement qu'elle n'attendait pas si prompt, obéit, s'assit. Le procédé indulgent et courtois du comte la décontenançait; mais elle était bien trop intelligente et perspicace pour ne pas y
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démêler de la condescendance envers la femme, envers la salariée. Et cette double condescendance, tout en la désarmant, l'irritait dans sa faiblesse de femme et d'employée rebelle. Guercelles observa que son visage se tendait, que ses traits devenaient durs, que les prunelles bleu sombre remuaient dans un angle étroit, sans rien regarder, comme celles des pouliches ombrageuses.
<t La voilà qui chauffe pour un nouveau départ, pensa-t-il. Diable ! elle n'est pas commode, ma régisseuse. Et si l'on n'avait pas tant de plaisir à la regarder I... y>
Les larmes féminines jettent un sortilège aux voluptueux. Elles leur suggèrent l'envie de prendre dans leurs bras, comme une enfant qui souffre, ce corps de femme secoué par les sanglots, et de tarir la source amère à force de baisers. Tout à l'heure, quand Henriette pleurait, Guercelles avait dû se contraindre pour ne pas aller à elle, l'attirer contre lui, la bercer de paroles tendres et de caresses. Maintenant, troublé lui-même plus qu'il ne voulait
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se l'avouer, il ressentait l'impérieux désir de forcer la jeune fille à dévoiler tout son cœur, de la voir secouée par d'autres passions que par la honte, l'orgueil ou la rancune. Il croyait, comme la plupart des hommes à qui beaucoup de femmes se sont confiées, que nulle passion, sinon l'amour, ne révulse violemment l'être féminin, et que, lorsqu'une femme semble bouleversée par l'orgueil, c'est encore de l'amour qui fermente sous ses bouillonnements orgueilleux.
Quel amour, celle-ci? Il voulut le savoir. Henriette Deraisme était venue le trouver ce soir, manifestement avec un désir de le quereller, de lui crier en face des vérités qui pesaient à son impatience. Elle lui en avait crié quelques-unes ; mais, par un jeu de politesse, il s'était amusé à faire avorter la scène. Maintenant, ramassée sur elle-même, la jeune fille rongeait son firein; Guercelles sentait que, s'il la congédiait, elle se réfugierait sans mot dire chez elle, oîi éclaterait la crise nerveuse imminente. Il voulut le spectacle de cette crise, sous ses yeux, tout de suite. Après avoir signé l'approbation du der-
UN VOLUPTUEUX lOI
nier règlement, îl ferma les registres, mit les papiers en ordre, pour marquer que la question financière était close, qu'il n'admettait pas qu'on la rouvrît. Reprenant sa place sur le fauteuil du marquis de Braux, il s'adressa à Henriette du ton le plus naturel, comme si nulle discussion n'avait jamais surgi entre eux.
— Maintenant que nous avons terminé les affaires d'argent, mademoiselle, j'ai à vous entretenir d'autre chose... Peut-être eussé-je hésité si vous ne m'aviez pas rappelé, tout à l'heure, ce devoir de direction qu'il convient d'assumer, selon vous, sur ceux dont on utilise l'efFort.
Henriette sentit l'ironie sous la courtoisie des termes. Elle se redressa, prête à la riposte.
— Est-il vrai, mademoiselle, que vous ayez renoncé à tout projet de mariage?
— Mais, monsieur...
— Ne m'objectez pas, de grâce, que ma question est indiscrète. Vous seriez en contradiction avec vous-même. Ou bien maîtres et serviteurs sont des indifférents, reliés par les seuls rapports d'intérêts, ou bien ils constituent
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une sorte de famille, où les maîtres ont un rôle quasi paternel. Vous êtes pour le second système; moi aussi. D'ailleurs, — poursuivit Guercelles sans paraître apercevoir l'agacement d'Henriette, — l'initiative de ma démarche ne m'appartient pas. On m'a prié de m'entremettre auprès de vous... Vous devinez qui...
mon jeune voisin de Theilley, M. Michel Bourgain...
Henriette haussa les épaules.
— Je sais bien que vous avez, par deux fois, repoussé ses avances : la première fois, m'a-t-il dit, sous le prétexte que vous étiez trop jeune; la seconde fois, simplement parce que c vous ne vouliez pas vous marier >. J'ai promis d'insister en sa faveur. Si je le fais, c'est que j'ai compris que ce garçon est un brave cœur, qui vous aime vraiment, et un bon esprit, jugeant sainement les choses. Elevé par ses parents dans des idées naïves de mégalomanie bourgeoise, il s'en est corrigé lui-même. Toute son ambition actuelle est de devenir votre mari, sans vous empêcher de régir la Fourchetterie ; il vous y aiderait même,
dît-îl, de son autorité d'homme et de son expérience d'agriculteur. Avec vos idées modernes, mademoiselle, vous devez juger que c'est là une associadon idéale. Je vous avoue qu'elle aurait mon enrière approbation. Et, bien que M. Bourgain ait déclaré qu'il ne demanderait pas d'appointements, je serais tout disposé à doubler les vôtres si ces projets aboutissaient.
M"® Deraisme, dérobant cette fois son regard, répliqua :
— Je ne veux pas épouser M. Bourgain. Et la démarche qu'il vous a demandée m'en éloignerait davantage. J'ai refusé deux fois. Qu'il me laisse en repos I
Une colère contenue pâlissait encore le visage de la jeune fille. Guercelles, qui goûtait un plaisir trouble au spectacle de cette colère, donna le dernier coup d'aiguillon :
— Permettez-moi d'insister, mademoiselle, à cause du désir sincère que j'ai de vous voir heureuse...
Elle se redressa, tout debout devant son fauteuil, ne se contenant plus :
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— Assez, je vous en prie, monsieur le comte.
Que je sois heureuse ou non, cela vous est parfaitement égal... et comme c'est naturel I Ohl je ne suis pas bête, vous savez I J'y vois clair... Vous voulez me donner une leçon, parce que tout à l'heure je vous ai parlé sur un ton qui vous a déplu. J'ai commis l'impertinence de critiquer votre façon d'agir pour atténuer les fautes de mon père. Vous vous vengez en m'humiliant, en me traitant, avec des formes doucereuses, comme une domesdque...
— Mademoiselle...
— Je ne suis pas votre domesdque. Je renonce dès maintenant à être gagée par vous; mais, quand je vous demandais de l'être, vous pensez bien que je ne voulais rien aliéner de ma liberté. Ce que je vous donnais valait plus que les trois mille francs que je recevais de vous : vous vous en apercevrez quand je serai parrie. Mon successeur vous coûtera plus que ne vous a coûté mon père... Car, à côté de mon père qui volait, il y avait moi qui défendais vos intérêts plus âprement que je n'aurais défendu les miens... Com-
UN VOLUPTUEUX lOf
prenez donc, maintenant, que si j'ai voulu demeurer à votre service, c'était avant tout pour réparer les torts de ce malheureux, que je soupr connais sans en avoir encore la preuve... C'était aussi pour que nul étranger ne pût connaître les malversations que je devinais... Autrement 1 ahl... j'aurais fui dès le lendemain de sa mort ce pays et cette maison... surtout cette maison où, depuis des centaines d'années, vos parents ont exploité, opprimé, offensé les miens. Je l'exècre, votre maison, entendez-vous? je l'exècre... Je me sauverai d'elle comme d'une maison qui brûle.
Ailleurs, ce sera peut-être plus difficile et plus long, pour moi, de gagner l'argent qui vous est dû et que je veux vous rendre; mais vous n'y perdrez rien, rassurez-vous I
Elle s'arrêta, à bout de souffle et de force. Elle était tout près du comte, dont le calme un peu ironique l'exaspérait. Guercelles comprit qu'elle cherchait quelque chose d'insultant à lui dire, de cette bouche convulsée qui, maintenant, parvenait à peine à articuler les mots. Elle reprit :
— Vous aurez votre argent, monsieur le
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comte, sans avoir besoin pour cela de me marier à un homme assez riche pour répondre de la créance. Vous l'aurez, vous l'aurez, dussé-je pour cela ne pas manger à ma faim. Et, si le travail de ma tête et de mes mains ne me le donne pas, cet argent que je vous dois, je le gagnerai avec mon corps, vous entendez ? Je trouverai des gens de votre sorte, de votre monde, qui me payeront cher, j'en suis sûre... Au moins, je les choisirai, et ce n'est pas vous qui m'aurez livrée... pour de l'argent... pour de l'argent... vous... vous...
Elle balbutiait, ses yeux chaviraient dans l'orbite ; elle porta à deux reprises ses mains sur son cœur, puis elle en battit l'air, et, comme ivre, fit quelques pas, chancela, perdit l'équilibre. Les bras de Guercelles la reçurent au moment où elle allait heurter, à la renverse, contre un angle de la bibliothèque. Il la saisit; elle se débattit un instant, puis se laissa porter, inerte, vers le divan de cuir... Comme il se penchait doucement, avec son fardeau vivant, pour le déposer, elle redressa la tête et ouvrit les yeux. Son regard pénétra dans les yeux de Guercelles : Guercelles
n'y vit plus de haine. Mystérieuse éloquence des prunelles humaines I Comment disent-elles, à de certaines heures, et si clairement, ce que les mots ne savent plus exprimer? Guercelles comprit le secret de ce cœur qui battait à coups re* doublés contre le sien, et la jeune fille comprit qu'elle était devinée. Un aux de sang rosit ses joues et son front, Guercelles la serra contre lui ; mais ce fut elle qui, de ses lèvres haletantes, chercha cet ennemi qu'elle venait d'insulter. Ce fut elle qui donna le baiser, un baiser d'innocente, concentrant sur sa bouche toute la palpitarion de l'être, un baiser qui parlait, où les lèvres semblaient demander fiévreusement pardon des mots que tout à l'heure elles avaient dits — un baiser fougueux et malhabile — mais d'une volupté si intense que le professionnel de l'amour en fut incendié. Sans même le rendre, il s'abattit sur le canapé de cuir avec l'enfant palpitante enlacée dans ses bras. Alors l'insrinct virginal de celle-ci protesta. Elle murmura : a: Non... je vous en supplie... pas encore I... y> Et cette faible défense suffit. Guercelles dénoua son étreinte et
s'agenouilla près d'elle. Il pensait : « Puisque je lui obéis, je l'aime donc? ]^ Et il s'en épouvantait, comme d'un mal inattendu qu'il se découvrait.
— Asseyez-vous là, près de moi, dit-elle.
Il obéit encore. Il lui semblait qu'il venait de recevoir la révélation de l'amour, non pas seulement dans le trouble éperdu qu'il ressentait, mais dans le spectacle d'une femme vraiment amoureuse que lui offrait cette petite rebelle, désarmée en pleine rébellion. Il retint dans ses mains une des mains pâles, comme vides de sang. Il contempla ce visage étrange, que maintenant l'intensité du sentiment parait d'une réelle beauté. Il pensa : c C'est sans doute parce que je devine que c'est là ma dernière fortune que je suis si troublé!... Pourtant, quoi d'étonnant en ceci? En quoi cela difFère-t-il de tant d'autres aventures ? Toutes les femmes sont pareilles, au fond I ]^ Mais cette réaction de scepticisme ne prévalut pas contre le trouble sincère, involontaire, impérieux, qui lui donnait la joie d'un rajeunissement.
UN VOLUPTUIUX 109
Henriette dit, d'un accent profond :
— Quel être misérable et faible je suis!
Il baisa sans répondre la petite main pâle.
Henriette s'accouda sur le bras du canapé. Sa toque de loutre avait roulé à terre ; elle avait les cheveux à demi défaits : la pénombre enveloppait chastement son corps étendu; les minces chevilles, les petits pieds solidement chaussés, mais tout de même sans inélégance, dépassaient la jupe courte. Tout ce coin demi-obscur du canapé semblait ne recevoir d'éclat que de ce blanc visage aux yeux ardents.
— Je suis votre ami, dit Guercelles, ayez confiance. Mais, je vous en prie, ne me parlez plus comme tout à l'heure.
— Je vous ai blessé ?
— Non. Mais à présent, si vous me redisiez les choses que vous m'avez dites, vous me feriez du mal.
Il s'étonnait de sa propre sincérité, lui qui ne cessait de parler aux femmes cette langue de mensonge, langue habituelle de l'amour. Comme pour demander pardon, elle tendit de nouveau
IIO FEMMES
sa bouche. Défiant de luî-même| il l'effleura seulement.
— Il ne taut pas m'en vouloir, reprit Henriette Deraisme. Pensez à l'afTreux temps que j'ai passé, depuis que j'ai découvert la vérité sur la gestion de mon père ! J'avais besoin de crier à quelqu'un mon désespoir, ma rancune contre la vie... Et puis, peut-être aussi... avais-je besoin de briser entre nous les convendons de maître à serviteur, pour pouvoir vous parler comme je vous parle maintenant. Ahl reprit-elle avec une étrange irritadon, je suis tout de même une pauvre chose bien lâche I
Elle reprit sa main; et, comme si elle apercevait alors seulement l'abandon de sa posture, elle se remit sur son séant, renoua vivement ses cheveux, rajusta le col de son corsage qui s'était entr'ouvert. Les mains jointes, allongées entre ses genoux, elle regarda Guercelles bien en face ; il y avait encore un peu de défi dans ce regard, mais tempéré de sourire et de cette curiosité tendre avec lequelle une femme, lorsqu'elle s'avoue enfin qu'elle aime, regarde l'homme
aimé, comme pour le posséder d'abord avec ses yeux,
— Quand je vous ai dit, tout à l'heure, poursuivit-elle, que je vous avais proposé de rester à votre service pour mieux m'acquitter envers vous, je n'ai pas dit toute la vérité. C'est une raison que je me suis donnée à moi-même, pour prendre courage à vous écrire. Je ne voulais pas m'avouer que l'idée de m'éloigner d'ici me désespérait.
— Pourtant, objecta Guercelles en souriant, vous m'avez dit que vous exécriez cette maison.
— C'est vrai I c'est vrai I J'ai bien des fois maudit la Fourchetterie, où s'est façonnée l'âme subalterne de mes parents et de mes grandsparents ; par moments, cette rancune exaspérée, je la ressens avec violence, avec douleur... Mais que voulez-vous? Par d'autres coins de mon cœur, j'aime le pays de bois et d'étangs où je suis née, où depuis des centaines d'années a respiré ma famille : quelque chose de moi se déchirerait si j'étais contrainte à le quitter. Estce que cette contradiction vous étonne ? Est-ce
que votre cœur, à vous, n'en contient pas de pareilles ? Hélas I mon cœur à moi en contient bien d'autres I et il y a des moments où je ne me comprends plus moi-même... Pour vous, par exemple... je ne sais pas ce que je ressens. Vous êtes le genre d'homme dont j'ai logiquement horreur, — oui, horreur I — l'homme riche, titré, oisif, qui ne sert socialement à rien, qui n'utilise pour rien de bon sa fortune, son esprit, son rang. Et, de plus, vous êtes l'homme à femmes (ohl cela se sait, même dans notre Sologne, vous comprenez bien I), l'homme qui se diverrit à posséder successivement beaucoup de femmes, qui, par conséquent, traite la femme comme un jouet de son plaisir, de sa volupté... Cette sorte d'homme-là, vous devinez qu'une femme comme moi doit le trouver exécrable.
Et il y a eu des moments — bien avant aujourd'hui! — où, quand je vous rencontrais, j'aurais voulu vous crier toute la rancune que je ressentais contre vous. Ohl je vois que je vous fais de la peine I Quel bonheur I Quel bonheur I
UN VOLUFTOBUX IM
D'un geste charmant de jeune pétulance, elle se leva, prit la tête de Guercelles dans ses mains et s'appuya, du front, contre son front. Guercelles, aux derniers mots qu'elle avait prononcés, avait, comme en un miroir, regardé réfléchie l'inutilité, la nocivité de sa vie. C'était une image qu'il connaissait, mais qui lui déplaisait : il l'écartait de sa pensée tant qu'il pouvait. Elle avait pris une intensité extraordinaire aux paroles d'Henriette; il avait senri ce choc au cœur que donne soudain, à certaines minutes de la vie, la main de la destinée : après qu'on a subi ce choc, on n'est plus tout à fait le même... Maintenant, la voix d'Henriette Deraisme coulait comme un baume sur le mal de sa conscience :
— Si je vous fais de la peine en vous parlant comme cela, c'est que je ne vous suis pas tout à fait indifférente... Et, alors, je veux que vous sachiez aussi que, tout en m'irritant contre vous, je ne cessais pas de penser à vous. Et c'est cela, je crois, qui me rendait hostile et m'exaspérait. Toute petite fille, alors que j'étais
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si laide qu'on se moquait de moi, je me cachais dans les taillis du parc pour vous voir passer ; je me faisais charger de commissions par ma mère pour entrer au château et risquer la chance de vous rencontrer... Plus tard, jeune fille, j'ai compris comment s'appelle le besoin que j'avais de vous regarder, de passer près de vous : et je me suis méprisée et haïe pour cela. Peut-être estce même le désir d'échapper à cette faiblesse jndigne qui m'a façonnée telle que je suis, — si différente de mon père et de ma mère. Ma £dblesse féminine, ma situation d'inférieure vis-àvis de vous, m'irritaient. Et j'ai voulu, à cause de vous, contre vous, ne m'avouer jamais ni faible ni inférieure.
— Et maintenant, demanda Guercelles, enlaçant la jeune fille et lui parlant tout contre l'oreille, dans l'arôme de ses cheveux en désordre, — maintenant, me détestez-vous, me méprisez-vous ?
Elle se serra contre lui avec une impudeur d'innocente dont il frémit ; joue contre joue, elle murmura :
UN VOLUPTUEUX I I f
— Maintenant?... Ouï, je pense toujours la même chose de la vie inutile que vous menez et je déteste toujours votre réputation de séducteur. Mais je suis soulagée de vous avoir dit ce que je vous ai dit, et que nous ne soyons plus deux êtres étrangers l'un à l'autre... ni plus tout à fait un maître et un serf, ou un patron et un salarié, comme on dit aujourd'hui. Cela me vaut une étrange sensation de repos. Je ne veux pas penser à ce qui arrivera demain : je vous jure qu'à l'heure actuelle je ne sais pas du tout ce que je déciderai... Mais je suis heureuse d'être là, dans vos bras. Pardonnez-moi d'avoir été hostile et injurieuse. Au moment où je vous disais ces méchantes choses, j'aurais donné ma vie pour vous. Je la donnerais encore : toujours je serai prête à la donner, quoi qu'il arrive. Je sais bien que vous ne méritez pas qu'on vous aime, mais cela m'est égal. Et ne me croyez pas assez niaise pour penser que vous m'aimerez : je ne vous le demande pas; ohl je vous en prie, ne me dites pas des mots de protestation qui me feraient mal. J'ai horreur de la pitié...
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Ils étaient debout tous deux, maintenant; Guercelles tenait le buste d'amazone dans ses bras et sentait sur sa poitrine la tendre résistance des jeunes seins. Un peu moins grande que lui, elle levait les yeux vers lui, lui offrant son visage exalté, ses yeux, ses cheveux noirs, Thaleine de sa bouche, tout ce bouquet de choses grisantes qu'est un corps virginal d'amoureuse. Guercelles pensa profondément : c Jusqu'à cette minute, je n'ai connu que la parodie de l'amour, et même de la volupté... » Leurs bouches se reprirent, mais cette fois ce fut lui qui imposa le baiser, et la jeune fille le laissa faire, non point passive, car tout son être neuf retentissait de chaque impulsion voluptueuse, mais soumise et comme extasiée. L'excès même de son émoi réveilla sa honte. Elle se désenlaça doucement, avec les mêmes paroles que tout à l'heure :
comme Guercelles suppliait, elle se remit dans ses bras, d'elle-même, chastement pelotonnée et tendant son front :
— Je vous en prie... pas encore.
— Vous ne m'aimez donc pas?
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— Ahl 8Î... je vous aime, je suis heureuse... mais aujourd'hui... j'ai peur... je vous demande de m'épargner... Voulez-vous?
Pendant quelques secondes, le comte la tint ainsi contre lui. Le vieil homme, le séducteur professionnel pensait : m Voici la minute décisive. Si je la laisse fuir, jamais peut-être je ne la retrouverai... » Pourtant il ne violenta pas la douce résistance qui lui était opposée, toute prête à céder, il le savait I Ce ne fut pas absolument un acte de vertu. Une sensation de volupté supérieure émanait de cette étreinte volontairement chaste, de cet enlacement d'un être intact qui s'avouait conquis, demandait qu'on l'épargnât tout en se livrant.
Les yeux d'Henriette rencontrèrent le cadran de la pendule enchâssée dans les boiseries de la bibliothèque.
— Minuit moins vingt, murmura-t-elle. Ma mère va s'inquiéter. Il faut que je m'en retourne.
Il la laissa s'échapper, s'arranger devant la glace de la cheminée, rajuster ses cheveux et sa
Il8 FCIIMES
toque. Redevenue correcte, elle vînt à lui et lui tendit la main en souriant.
— Alors, à demain ?...
Il serra la main, et demanda, non sans une anxiété sincère :
— Serez-vous la même, demain ?
Elle baissa la tête :
— Je ne sais pas.
— Ah! dit-il... nous sommes tous d'attendre, de remettre à demain... Croyez-moi, Henriette, ne me quittez pas...
Elle sourit franchement de le voir humble et impatient :
— Est-ce que vous m'aimez ?
Il eut horreur du mensonge accoutumé, et répondit :
— Si vous le voulez, je vous aimerai comme je n'ai jamais aimé. Ahl dites-moi que vous ne vous refuserez pas toujours I
Ils avaient gagné la porte de la bibliothèque. Henriette, sérieuse, dit :
— Puisque vous m'aimez, je vous promets que je serai à vous, si vous le voulez toujours.
UN YOLUFTUeUX II9
n lui sembla qu'elle disait cela avec tristesse. Il répéta :
— Si je le veux toujours?
— Oui... Je m'en remettrai à vous. Mais ne pensons pas à cela, ajouta-t-elle vivement. Ce soir, je veux être heureuse.
Ils s'étreignirent encore, burent leurs bouches jusqu'à épuiser leur souffle... Dans cette sorte de somnambulisme qui succède à de pareilles caresses, Guercelles ouvrit la porte de la bibliothèque. Victor dormait sur un fauteuil du vesri bule. Il sursauta quand la porte s'ouvrit.
— Reconduisez chez elle M"* Deraisme, dit le comte... Je n'ai pas besoin de vous ce soir.
Il rentra, referma la porte à clef, et alla se jeter sur le canapé de cuir, la tête dans ses mains, comme pour retenir dans son cerveau les images et les sensations.
I20 rtMMCS
Les passions de l'amour sont tellement absorbantes et exclusives que les plus ordinaires événements, lorsqu'ils font obstacle à l'impatience de nos désirs, nous paraissent des malveillances spéciales, iniques, de la destinée. Rien de surprenant à ce que l'illustre ami de Guercelles, s'ennuyant dans sa capitale, prît fantaisie d'un séjour à Paris et prévint le comte à la dernière minute, à la minute où il montait en wagon :
c'était même sa coutume. Il était normal, d'autre part, que la dépêdbe, adressée à Paris, ne pût être reçue à Millancey le même jour, avant la
UN VOLUPTUEUX Ul
clôture du bureau. L'exprès eut beau partir à Taube, — à Taube qui suivit l'entrevue nocturne du comte et d'Henriette Deraisme, — il n'atteignit que vers neuf heures le château de la Fourchetterie. Guercelles eut tout juste le temps de se vêtir, de monter en automobile et de partir à toute allure, emmenant le seul Victor, pour rejoindre, à Mur-de-Sologne, l'express de Paris. Dans la gare même, où il arriva quelques minutes avant le train, il crayonna sur une cartelettre ces mots pour Henriette Deraisme :
« Je suis forcé, à l'improviste, de me rendre à Paris où m'appelle l'archiduc Pierre. Faut-il ajouter que mon séjour sera aussi bref que possible et que je suis désespéré de ce départ forcé?... Tâchez de m'écrire, ne fut-ce qu'un mot, aujourd'hui, à Paris. Vous me ferez plaisir. »
Il jeta lui-même le billet timbré dans la boîte de la gare. Presque aussitôt il eût souhaité le reprendre. Il avait donné à Henriette la vraie raison de son départ par une sorte de besoin de sincérité que la jeune fille lui inspirait. Mainte-
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nant il devinait confusément que cette raison la choquerait, rirriterait plus que toute autre... Mais il était trop tard. L'express grondait, fonçait sur la gare, stoppait... Il fallut partir.
c Décidément, méditait le comte, tandis que le train l'emportait à travers les bosquets de Sologne, à travers les plaines de Beauce, — décidément, le mensonge est un devoir pieux, en matière amoureuse. »
Il s'irritait contre l'incident et envoyait sincèrement à tous les diables son archiduc; et pourtant, à mesure que les kilomètres et les kilomètres s'additionnaient entre Henriette et lui, il lui déplaisait de moins en moins d'avoir de la solitude et du temps pour réfléchir. Car, la nuit précédente, par un de ces tours ironiques que la nature joue au sentiment, après le départ de la jeune fille il avait dormi d'un sommeil opaque, d'un sommeil de détente nerveuse.
Maintenant il revivait les incidents de cette étrange soirée. Le Guercelles voluptueux et saturé de féminité, qu'une bouffée soudaine de
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sensibilité avait comme grisé et transformé un instant, — se recomposait tout naturellement et discernait les choses avec plus de sang-froid. Lui-même assistait à cette recomposition spontanée de sa vraie personne, content de « se retrouver >, — car n'être plus soi, c'est mourir, — et tout de même un peu anxieux, incertain s'il revivrait jamais l'heure de sincérité, de jeunesse récupérée que le contact d'Henriette lui avait value.
« David et Abisaïgl pensa-t-il en souriant.
Elle m'a refait jeune pour une heure. Ah! vraiment, elle est délicieuse. Ce que j'ai pris hier soir pour un émoi de sensibilité n'est sans doute qu'un désir intense, inspiré par un être neuf, vibrant, différent des autres. Je ne lui en sais pas moins un gré infini. Il me semble que toute autre femme me paraîtrait fade, désormais... Et posidvement, je ne souhaite plus que cette petite bourgeoise, fille de demi-paysans... >
n se remémora les propos qu'elle lui avait tenus, comment elle avait jugé ses mœurs et sa vie. € Ça, c'est la sotdse démocratique et pri-
maire. Seul défaut de cette charmante fille, mais défaut grave : car elle y tient et s'imagine qu'il est une qualité; elle en est fîère... > A distance, D ressentait des paroles prononcées plus d'irritation qu'au moment où il les avait entendues : et, par là, rentrait en lui contre Henriette ce besoin de victoire, de revanche, dont les séducteurs professionnels châtient si étrangement les femmes, tout en leur vouant leur existence.
« Mais qu'arrivera-t-il de tout cela? A quel aboutissement tend cette ébauche d'aventure? >
L'idée de faire sa maîtresse d'une femme qu'il employait répugnait au comte de Guercelles.
€ Elle y consentirait, elle, certainement, avec ses idées c nouvelle couche >. L'union libre doit lui paraître l'idéal de la moralité. Mais quelle vilaine chose... chez moil... la mère tout près!... Je sais bien que beaucoup de mes voisins de Sologne en font autant. Moi, cela me répugne. >
Et tout à coup :
« S'imaginerait-elle que je vais l'épouser?...
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Non, elle est trop intelligente et d'esprit trop pratique. >
Ainsi philosophait-il avec lui-même, quand une vague de tendresse, un impérieux reflux de l'émotion sincère éprouvée la veille, soudain submergea toutes les arguties de son scepticisme. Ahl l'être neuf, ardent et pur, l'étreignant, lui donnant ce baiser, si évidemment le premier baiser de sa bouche à la fois inhabile et altérée de volupté 1 Cet aveu d'amour tellement indiscutable, puisqu'il échappait à un adversaire désarmé I...
€ Rien, rien ne vaut cela... quand on a mon ige et que le chemin de l'amour, devant soi, devient étroit et court. J'aurais dû, ce matin, télégraphier à l'archiduc que j'étais malade, ou ne rien télégraphier du tout, et rester, vivre l'aventure... >
n se disait cela, et le train était à Brétigny, à Juvisy, à Paris. Et déjà, ligoté comme nous tous par les vaines habitudes de la vie accoutumée, il se hâtait de courir chez lui, de s'habiller, d'aller à l'hôtel Ritz se mettre à la disposition de son ami.
Il ne s'appartînt plus jusqu'à une heure avancée de la nuit : l'arcliicluc était noctambule; son grand plaisir parisien consistait à faire jouer pour lui et ses convives, dans les cabarets, les tziganes jusqu'à trois heures du matin. Quand Guercelles, enfin libéré, rentra chez lui, il trouva sur sa table de nuit un petit bleu pneumatique. M°* Foucher-Desgardes lui télégraphiait qu'elle le supposait de retour à Paris, puisque l'archiduc y était, et qu'elle viendrait à tout hasard le lendemain dans la matinée, lui dire bonjour.
a Ce n'est pas une imprudence, ajoutait-elle. Je raconterai à mon mari que j'ai touché chez vous pour vous demander de venir dîner demain. Et puis, zuti je veux vous voir. >
— Linotte! murmura Guercelles en jetant au feu le billet. Je ferai répondre que je suis sorti.
Mais il dit seulement à Victor :
— Une dame viendra, demain matin. Vous direz que vous ne savez pas si je suis à la maison, et vous me préviendrez.
Il se méfiait, à l'avance, de cette affreuse
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sensation de solitude, de détresse, qui guette les hommes accoutumés à vivre pour la femme, aux moments critiques d'une liaison nouvelle. Il savait que, seule, la femme guérissait de la femme. Et, en effet, quand, au réveil du lendemain, il eut constaté que son courrier ne contenait pas de lettre d'Henriette Deraisme, une crise nerveuse lui crispa le cœur et le fit bâiller de dépit et d'ennui. Victor entra, annonçant < la dame que monsieur le comte avait dit... i>. Guercelles éprouva un véritable soulagement et fit à la visiteuse un accueil que, certes, elle n'espérait pas. Lui-même goûta plus qu'il ne l'avait prévu sa bonne fortune matinale, charmé de se retrouver lucide pour s'observer et pour observer cette amoureuse compagne d'un instant. M"' Foucher-Desgardes ne se douta pas qu'elle était l'occasion, et aussi la comparaison. Chaque geste qu'elle fit, chaque mot qu'elle dit, évoquèrent pour Guercelles l'absente dont le contact, l'avant-veille, l'avait incendié. Il arrive ainsi que de tels professionnels de l'amour transforment ce qui s'appelle couramment une
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infidélité, en un hymne à la femme trahie. Tandis» que M"' Foucher-Desgardes, fort en désordre, grignotait en bavardant les biscottes du déjeuner de Guercelles, le comte parlait à l'image d'Henriette et lui disait :
m Toi, tu ne connais pas, et, probablement, tu ne saurais pas utiliser l'élégance des toilettes, mais ton jeune corps est l'élégance même. Tu as un insupportable esprit de révolte... mais tu as de la fierté et de la sincérité... Tu ne sais rien de l'amour, mais ton ignorance est un aiguillon plus subtil, pour la volupté, que toutes les savantes perversités. »
Il avait rendez-vous au club avec l'archiduc, vers une heure, pour déjeuner. Comme midi sonnait, il interrompit le caquetage de sa compagne :
— Petite madame, permettez-moi de passer dans mon cabinet de toilette et de commencer à m'habiller.
— Je puis rester? demanda-t-elle d'un ton si gamin qu'elle le fit rire.
On eût dit qu'elle posait le < repos du mo-
dèle >, assise sur un tabouret turc, en chemise transparente et en jupon de mousseline de soie. Elle se regardait complaisamment, blonde d'un blond artificiel et naturellement potelée, dans la triple glace fixée au mur.
— Certainement, vous pouvez rester... Mais vous savez qu'il est midi. Vous ne déjeunez donc pas, aujourd'hui?
— Ohl j'ai bien le temps. Chez moi, il n'y a pas d'heure de déjeuner. On déjeune quand je rentre. Et puis je n'ai pas faim, j'ai mangé trop de biscottes.
— A votre aise; Tenez, voilà un petit livre du dix-huitième pour vous occuper.
— Comme vous êtes gentil!...
Ils échangèrent, lui debout et penché, elle toujours assise, tendant en l'air son bec rose, un de ces baisers légers et vides, politesses de l'amour. Guercelles passa dans son cabinet de toilette, oîi Victor l'attendait. Tandis que celuici l'habillait, il lui dit :
— M. Bourgain est venu tout à l'heure.
Et il ajouta pudiquement :
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— Pendant que monsieur le comte était occupé.
Tout d'abord, Guercelles ne comprit pas. Le châtelain de Theilley était si loin de sa pensée I Puis, tout à coup, il comprit et ressentit un vague malaise.
— Bourgain, de Theilley?
— Oui.
— Qu'est-ce qu'il me voulait?
— Il voulait voir monsieur. Il disait qu'il avait absolument besoin de voir monsieur.
— Et vous l'avez renvoyé?
— Je lui ai dit de repasser vers midi et demi...
— Ah! c'est bien... Vous avez bien fait...
Vous l'introduirez dans mon cabinet de travail quand il reviendra.
Quelques minutes plus tard, l'oreille exercée de Victor perçut le bruit de la sonnette.
— Voilà M. Bourgain, fit-il. Alors, dans le cabinet de travail?
Guercelles nouait sa cravate.
— Bah! qu'il entre ici, j'en serai plus tôt débarrassé 1
Il était, en réalité, impatient de voir ce visiteur inattendu : tout en s'avouant l'improbabilité de l'hypothèse, il ne pouvait renoncer à la pensée que Bourgain lui était envoyé par Henriette Deraisme. Au trouble qu'il ressentit quand il entendit les pas, il connut combien Henriette absente occupait les régions profondes de son cœur. Et la petite amoureuse cosmopolite, séparée de lui par l'épaisseur d'une porte, qui s'absorbait en ce moment dans le libertinage littéraire de Crébillon fils, fut totalement abolie de son souvenir.
— Bonjour, mon cher monsieur Bourgain...
Vous m'excusez de vous recevoir ici, n'est-ce pas? Mais je n'ai qu'un instant. Asseyez-vous I Qu'est-ce qui me vaut votre visite?
Bourgain, embarrassé de sa canne et de son chapeau haut de forme, s'assit sur un petit canapé. Il était fort rouge et semblait intimidé. L'accueil amical du comte lui rendit un peu d'assurance.
— Monsieur, fit-il, pardonnez-moi d'abord l'inconvenance de ma visite. Mais, voyez-vous.
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je ne vivais plus... il fallait que je vous parle. Si votre domestique ne m'avait pas reçu, je vous aurais attendu dehors, je vous aurais supplié de me donner quelques instants.
— Que vous arrive-t-il donc?
— Hélas! monsieur, il ne m'arrîve rien du tout, et voilà mon malheur. Le jour de votre départ de la Fourchetterie, je suis venu au château vers onze heures du matin. J'étais anxieux de connaître le résultat de la démarche que vous aviez bien voulu me promettre auprès de M"' Deraisme. Boni on m'annonce que vous venez de filer en auto sur Mur-de-Sologne, pour rejoindre l'express de Paris... Vous jugez si j'étais désappointé... Je réfléchis un moment... « M. le comte a parlé à la petite... il lui a dit ce qu'il fallait lui dire... Ce qu'il m'aurait appris de leur entrevue, la petite ou sa maman me l'apprendront aussi bien... En tout cas, j'ai une bonne raison pour me présenter de nouveau chez ces dames. >
— Et alors ?
— Alors... j'ai pris mon courage à deux
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mains, j*aî frappé chez les Deraîsme. Justement Henriette était là. C'est elle qui m'a reçu. Elle a rougi en me voyant, autant qu'elle peut rougir, et elle n'a guère de timidité, vous le savez! Il m'a semblé que ma vue l'embarrassait, la troublait. Je lui ait dit : « Mademoiselle, vous devinez sans doute l'objet de ma visite. Si M. le comte de Guercelles n'était pas parri ce matin à Timproviste, c'est à lui que je me serais adressé... Mais il avait bien voulu me promettre son entremise... et vous me pardonnerez d'être anxieux... ]^ Elle était si démontée qu'elle n'a pu me répondre, d'abord. Positivement, ses lèvres remuaient sans articuler aucun son. Moi, qu'elle avait toujours reçu si froidement!... pensez si j'étais plein d'espoir! « Eh bien? mademoiselle... ai-je insisté... — M. de Guercelles m'a parlé comme il vous l'avait promis, a-t-elle répondu. Mais il ne dépendait pas de lui de modifier mes résolutions. — Oh! mademoiselle, ce n'est pas possible, vous me désespérez! — J'en suis désolée, monsieur Bourgain... je vous en prie, n'insistez pas... > Là-dessus elle m'a
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congédié, aussi bouleversée, me semblait-il, que je l'étais moi-même... Vous me direz, monsieur, qu'après cela je n'avais qu'à m'en retourner chez moi et à me tenir tranquille. C'est vrai... Mais que voulez-vous?... Quand on sent que tout le bonheur de la vie dépend d'un oui ou d'un non, on ne se résigne pas facilement à croire que c'est non pour tout à fait, pour toujours. En m'en retournant à Theilley, je pensais : « Sûrement, il s'est passé quelque chose entre elle et M. de Guercelles quand M. de Guercelles a parlé pour moi. Elle a donné des raisons qu'elle ne me donne pas, des raisons qui la gênent, sans doute, puisqu'elle est toute chavirée rien que d'y repenser. » Ahl monsieur le comte! faut-il avouer que j'ai imaginé qu'elle a fait une faute, qu'elle a un enfant, qu'elle vous l'a avoué à vous, qu'elle craint de me l'avouer à moi, et que c'est pour cela qu'elle n'ose pas m'épouser?... Non? Ce n'est pas cela? Que j'aurais voulu!,.. J'aurais passé outre bien joyeusement, je vous l'assure. Mais alors, qu'est-ce que c'est? Des dettes? Non plus? Alors, quoi, mon Dieu? Quoi donc?
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— Rien, mon cher monsieur Bourgaîn, répondît le comte. Rien qui vous soit personnel. M"* Deraisme est une âme très moderne, un esprit très hardi, très exclusif. Elle n'a pas le goût du mariage; elle me l'a dit en termes positifs. Et, franchement, je crois que vous serez sage de ne plus y penser.
En disant cela, il regardait le pauvre garçon affalé sur le canapé, comique et douloureux avec son chapeau haut de forme et sa canne dans les mains, et, sur son visage de rural, congestionné par la marche et l'émotion, de grosses larmes silencieuses qui coulaient. Guercelles l'observait sans apitoiement, mais sans antipathie. Son récit naïf de tout à l'heure avait fait si nettement revivre la scène de la bibliothèque! Ainsi Henriette, le lendemain, vibrait toute, encore, et ne pouvait dissimuler son trouble, même en présence de l'indifférent!
— Mon cher monsieur, dit Guercelles, excusez-moi, mais...
Sans même essuyer ses yeux, Bourgain se leva.
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— Ouï, je m'en vais, je m'en vais.
Il hésita, puis brusquement, posant son chapeau et sa canne pour gesticuler plus à l'aise :
— Une dernière complaisance, monsieur le comte... Donnez-moi une commission pour elle... Un mot à lui remettre... Un renseignement à porter à sa mère... Quelque chose qui me permette de me représenter chez elle, de la revoir, de plaider de nouveau ma cause. La dernière fois, je n'ai rien su objecter... et depuis il m'est venu tant d'arguments!...
— Je vous répète, répondit Guercelles, que vous avez tort de ne pas prendre résolument votre parti. A quoi bon recommencer une épreuve dont le sort n'est pas douteux?...
— Monsieur de Guercelles, je vous en prie!
— Soit, fit le comte. Attendez un instant.
Une idée lui était venue, une de ces idées gamines comme la fréquentation habituelle des femmes en suggère aux hommes d'amour, quand ils sont en pleine crise sentimentale. Guercelles passa dans son cabinet de travail, griffonna sur une carte-lettre ces lignes :
€. Je ne pense qu'à vous et je ne vis que du désir de vous rejoindre. Aimez-moi! et, je vous en prie, écrivez-moi. j>
Il était à ce point sincère en traçant ces mots que, de souvenir et de désir, sa main tremblait. Il remit à Bourgain le billet qui portait cette suscription : ^Mademoiselle Henriette Veraisme, château de la Fourchetterie. Le pauvre garçon manifesta une joie quasi démente.
— Que vous êtes bon! monsieur, s'écriait-il en fourrant le billet dans la poche de sa redingote... Avec cela, voyez-vous, je tiens mon talisman... Elle me recevra... et, cette fois, je saurai lui parler! Vous verrez! vous verrez... Ah! c'est que je ne puis pas me passer d'elle. Plutôt que de renoncer à elle, j'aimerais mieux me jeter dans mon étang de TheiUey.
Guercelles regardait avec curiosité cet être humain agité, affolé par l'amour au point de ne plus être maître de ses mots, au point de ne plus retrouver son chapeau et sa canne, et de vérifier dix fois de suite, dans sa poche, la présence du a talisman >.
c Dire que de tels hommes, pensait-il, malgré leur force de tendresse, sont voués au dédain où à la trahison des femmes. Les femmes n'appartiennent qu'à ceux qui les attaquent de sangfroid. »
A ce moment, le châtelain de Theilley, ayant récupéré sa canne tombée derrière le canapé et son haut de forme oublié sur une console, se précipitait, sans cesser de prodiguer les actions de grâce, vers la porte de la chambre à coucher. Guercelles n'eut pas le temps de le retenir : déjà la porte était ouverte et Bourgain demeurait un instant stupéfait devant le spectacle de M"® Foucher-Desgardes en corset et en jupon, qui, tranquillement, se recoiffait devant la glace... Tellement stupéfait que Guercelles dut lui-même courir à la porte et la reiermer.
— Voyons! monsieur... qu'est-ce que vous faites? Ce n'est pas par là...
— Oh! pardon... Monsieur le comte... Comment m'excuser! J'ai fait erreur...
— C'est bon, dit sèchement le comte. Par ici! Allez!
Il mena un peu rudement, jusqu'au cabinet de travail, le pauvre garçon tout confus
— Victor!... Reconduisez monsieur!
— Monsieur le comte, encore toutes mes excuses! Et tous mes remerciements!
— Entendu... Au revoir, monsieur!
Dans la chambre où Guercelles la rejoignit aussitôt, M"* Foucher-Desgardes achevait tranquillement de se coiffer.
— Pardonnez-moi, lui dit-il. Cet imbécile — un de mes voisins de campagne — que je recevais dans mon cabinet de toilette, s'est trompé de porte en sortant.
— Cher ami, répliqua la jeune femme en ajustant une dernière épingle, cela n'a aucune importance.
Il l'aida adroitement à passer sa jupe.
— Vous n'avez donc aucune pudeur? lui dit-il en riant.
Elle médita un instant, la main sous le men^ ton, divertissante comme un dessin d'Albert Guillaume.