‹ FemmesChapitre 7 sur 27 · F£MMES · texte numérisé non relu

F£MMES

— Cela dépend, fit-elle. Je crois réellement que je n'ai pas de pudeur du tout devant les gens qui ne comptent pas, — devant les domestiques, les fournisseurs.

— Mais ce monsieur n'est ni un fournisseur ni un domestique... C'est un châtelain de mon voisinage.

Elle hocha la tête :

— Eh bien, je constate que je n'ai pas de pudeur devant ce genre de châtelains.

L'heure pressait. Guercelles s'excusa d'être forcé de partir pour ne pas manquer l'archiduc. Il donna un baiser à l'aimable petite courtisane mondaine et la laissa finir à loisir sa toilette qu'elle aimait à prolonger.

Le$ trois journées qui suivirent parurent à Jean de Guercelles d'une insupportable lenteur. Il dut, comme de coutume, accompagner son auguste ami dans les expositions, dans les réceptions, au théâtre et au club. Jamais cette ser* vitude, que tant d'autres lui enviaient, ne lui avait paru lourde à ce point. Et pourtant les pires heures furent celles des matinées, libres pour lui, grâce à la paresse de l'archiduc. Il se réveillait tôt, aiguillonné par l'impatience de tenir enfin une lettre d'Henriette Deraisme : mais le courrier matinal arrivait sans la lettre

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attendue. Alors, jusqu'au moment du déjeuner, le temps dispensait les minutes avec une hostile parcimonie. Il n'eût tenu qu'à Guercelles de recourir aux distractions qui avaient occupé si aisément le premier matin. Mais il n'en ressentait plus aucun désir : il les eût même appréhendées. Non pas qu'il senrît vis-à-vis d'Henriette Deraisme un devoir de fidélité : nul voluptueux n'a de ces scrupules. Mais nul voluptueux, non plus, n'est insensible à la superstition amoureuse. Inquiet maintenant sur les sentiments de l'absente, il lui semblait qu'il se porterait malchance en donnant la moindre caresse à une autre femme. Il attendait ainsi dans la continence l'aveu écrit qu'il avait sollicité : s'il l'avait reçu, sans doute il eût, l'heure d'après, appelé près de lui, le cœur allégé, la jolie M"' Foucher- Desgardes.

Le quatrième jour, son impatience devint telle qu'il donna l'ordre à Victor de ne pas quitter la maison, et, s'il arrivait une lettre de Sologne, de l'en aviser par téléphone d'abord au club, puis au musée Carnavalet, où l'archiduc avait fan-

tâisie d'être conduit après déjeuner. Au club, les convives achevaient leurs cigares quand un valet de pied vint prévenir Guercelles qu'on le demandait au téléphone. Il y courut : Victor avisait monsieur le comte qu'il y avait eu une lettre de Sologne au courrier d'une heure, — une forte lettre, recommandée. Il ajoutait qu'il avait signé le reçu, pensant, très perspicace, que Monsieur l'excuserait.

Guercelles regagna la table au moment où l'altesse se levait. Il demanda la permission de passer chez lui pour affaire urgente, promettant de joindre le groupe à Carnavalet même. Dix xninutes après, seul dans son cabinet de travail, dont il avait lui-même clos les portes en recommandant qu'on ne le dérangeât sous nul prétexte, — il faisait sauter le cachet de la volumineuse enveloppe et en tirait un cahier de papier bleuté, couvert de cette ferme écriture qu'il connaissait, parfumé d'un léger parfum de violette... Et cet homme d'amour, qui avait mené cent aventures dans le monde avec une insouciante maîtrise, était si ému au contact, à

la vue de ce papier, que, pendant quelques instants, il ne put déchiffrer les premières lignes, claires pourtant comme un texte imprimé.

Il lut enfin ceci :

La Fourcbetterie, 6 avril,

!7^e m'accuse^ point de négligence^ ni d'oubli. Ce que vous alle^ lire — si vous ave^ la patience de lire jusqu'au bout — vous convaincra, je pense, de cette vérité que vous soupçonne\ déjà, n'est-ce pas ? que vous n'ave\ pas été un seul instant absent de ma pensée. Vous comprendre-^ pourquoi je ne vous ai pas écrit le jour de votre départ, ni le lendemain, et pourquoi, quand j'allais enfin m'y décider, des choses imprévues ont arrêté ma main... Je copie pour vous, sans y changer un mot, sans surtout arranger les phrases et chercher à les rendre éloquentes ou lit' téraires, les feuillets de mes notes quotidiennes depuis notre dernière entrevue... Car je note ma vie, si monotone qu'elle soit: ne juge\pas cela ridicule; il me semble que cela a contribué à diriger cette humble vie.

o4insi mon cœur et ma pensée vous seront ouverts:

UN VOLU?TUEUX I4f

et je vous jure que vous en saure\ sur moi, après cette lecture, autant que moi-même.

Nuit du 2 avril, minuit 30.

4C Recueillons-nous. Il vient de se passer dans ma vie quelque chose de délicieux et d'effrayant. Jean sait que, depuis tant d'années, il est toute ma pensée. Je le lui ai avoué lâchement, et lâchement c'est moi qui lui ai tendu mes lèvres... J'en suis à présent honteuse à ce point que je n'oserais plus, il me semble, affronter sa rencontre en plein jour. Mais je suis heureuse, inexprimablement heureuse. Tout ce qu'il y a de fier et d'énergique en moi est abattu, humilié, et je suis heureuse. J'ai découvert que je suis une femme pareille à toutes, qui a des nerfs et des sens, et je suis heureuse... parce que j'ai mis sous ses pieds plus de fierté, plus d'intelligence, plus de pureté que la plupart des autres femmes.

3 trril. Sept heures du matin.

< Je croyais passer une nuit d'insomnie, et je

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souhaitais Tinsomnie. J'ai, au contraire, dormi lourdement, sans rêves, sans pensée. Encore une fois, mon corps a fait de moi ce qu'il a voulu. Ah! vouloir s'affranchir de lui, le dominer, vivre par l'esprit, quel leurre! Il nous rappelle rudement, quand il lui plaît, qu'il est souverain.

a: Me voilà, au réveil, plus calme, mais toujours heureuse. Un étrange bonheur, comme une santé excessive, ou plutôt comme une convalescence ardente. C'est tellement impérieux que cela m'empêche de penser. Si je m'écoutais, je m'assoirais là, dans le vieux voltaire de papa, je fermerais les yeux et je laisserais couler les heures. Pour la première fois, oui, vraiment pour la première fois, je connais qu'il peut y avoir une jouissance à vivre, sans plus, à exister par un matin de soleil, comme les pinsons et les merles qui chantent sous ma fenêtre.

« Mais je ne veux pas de ce bonheur inerte, passif. Surtout je ne veux pas qu'il m'empêche de méditer, d'être moi. De force, pour ainsi dire, je m'installe à ma table. Écrire, c'est encore la meilleure façon de se contraindre à penser. Je

veux penser. Je ne veux pas n'être qu'un organisme béat.

c Donc, voici mon cas. Le comte de Guercelles, qui paye mes services, se dit maintenant : c Cette petite est amoureuse de moi. i^ Cela lui agrée; il était aussi troublé que moi hier soir; mais qu'est-ce que cela prouve, sinon que ma jeunesse, ma nouveauté, l'attirent? Songeait-il même à moi une heure avant, autrement qu'à une employée intelligente? Tout le sentiment, toute la passion, c'est moi qui les ai fournis. Lui s'est mis à l'unisson. Ah! je n'ai pas lieu d'être fière!

« Eh bien, non! je m'humilie trop. Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai! Entraîné par moi, c'est possible, lui aussi a, pour quelques instants, oublié auprès de moi, contre moi, tout ce qui n'était pas moi. Comme il m'a dit d'un ton brisé : « Je vous en prie, ne me parlez plus dure- € ment... :i^ A cet instant-là, je souhaitais lui appartenir, lui donner toute la joie possible.

<t Et je sais bien que je lui donnerai de la joie, plus, sans doute, que les femmes qui furent en

si grand nombre éprises de lui. Comme soudain je me connais mieux, je me comprends mieux I Hier matin, encore, j'avais le dégoût et la haine du désir; il me répugnait et m'irritait quand je le surprenais, pour moi, dans les yeux des hommes; et, quand une femme m'avouait qu'elle l'éprouvait pour un homme, je m'écartais d'elle comme d'une bête affolée. Hier soir, j'ai connu le désir, et j'ai tressailli de bonheur parce que je me sentais désirée.

c Oui, mais où vais-je?

m De moi à moi, il ne s'agit pas de farder les réalités, de faire de la fausse poésie. Hier, entre M. de Guercelles et moi, il y a eu, plus ou moins expressément, promesse d'amour... Or, M. de Guercelles ne m'épousera pas... Et j'ai horreur, même pour être lu par mes seuls yeux, d'écrire ici l'autre dénouement, le seul autre possible. Ah! je n'ai pas de préjugés, certes, et je m'efforce de briser toutes les conventions hypocrites. Mais, salariée du châtelain de la Fourchetterie et, en même temps, sa maîtresse, — c'est trop bas, c'est trop humiliant.

UN TOLOFrUIUX I49

€ J'ai eu tort, décidément, de penser, d'écrire ce matin. Tout à l'heure, j'étais heureuse. Maintenant, je vois devant moi la vie tout obscure et hostile. Conmie elles sont privilégiées, celles qui se laissent tout simplement entraîner par leur instinct, sans réflexion, sans résistance I

Le wir.

« De l'imprévu.

€ M. de Guercelles est parti inopinément pour Paris ce matin. J'étais à Villemaure quand la dépêche qui l'appelait est arrivée; je ne suis rentrée que vers dix heures. Il avait quitté le château depuis quarante minutes environ.

€ En apprenant cela, j'ai constaté quelque chose qui m'a irritée contre moi : que j'étais jalouse. Tout de suite j'ai pensé : € Une femme c le rappelle à Paris. ]d Et mon cœur s'est gonflé douloureusement. Après, j'ai réfléchi. Le comte a bien trop le dédain des femmes pour se laisser gouverner si impérieusement! Et puis, tout de même, à l'heure présente, je suis la femme qui occupe le plus sa pensée. Cela, j'en suis sûre.

IfO FEMMES

Pour inexpérimentée que je sois, je n'ai pas pu m'y tromper, hier!

« J'étais à peine rentrée chez moi qu'on m'a annoncé la visite de Michel Bourgain. Il demandait à voir ma mère ou moi. J'ai préféré le recevoir : ma mère aurait inutilement bavardé, promis son appui, donné de l'espoir. Il fallait en finir : cinq minutes y ont suffi. Pourtant, je n'ai pas été satisfaite de moi. Le rappel de M. de Guercelles, mêlé à cette entrevue, m'ôtait mon sang-froid. Je ne trouvais pas mes mots, et surtout je manquais de calme. Peut-être cela m'at-il rendue plus dure qu'il n'était nécessaire. Mais, voilai... je n'ai pour Bourgain qu^une pitié logique: mon cœur n'est pas ému parce qu'il m'aime. Ou plutôt, je ne pense pas à ce garçon. Sa vie, son bonheur, lui-même, me sont indifférents.

4 ayril, le matin.

« Un mot de M. de Guercelles. Un certain archiduc Pierre, me dit-il, le mandait à Paris. Je suis triste, je me sens une toute petite chose :

UN VOLUPTUEUX Ifl

Henriette Deraîsme, fille du rëgîsseur de la Fourchetterie qui a volé une trentaine de mille francs à son maître. Il faut que je me répète cela sans cesse, et qu'avec cela je me meurtrisse bien le cœur, tandis que mon maître, mon maître qui me paye, rient société à l'archiduc Pierre.

« Pourtant, c'est une gentille attention, ce billet expédié à la hâte, de la gare même. Je devrais répondre. Puisqu'il me demande si instamment de lui écrire, je devrais écrire. J'ai essayé. Je sens que je ne pourrai pas. Dès la première ligne je suis arrêtée. Comment l'appeler? Toute la fausseté de ma situation vis-à-vis de lui m'apparaît à cela : que je ne puis plus lui donner aucun nom.

€ Vaines, vaines, les déclamations que j'ai tant de fois entendues, dans le petit monde inférieur où je vis, sur l'abolition des distances entre les classes, sur l'égalité moderne I Jamais plus qu'aujourd'hui les classes sociales ne furent distinctes, tranchées : justement parce qu'elles sont ennemies.

€ Tout ce que mes parents, jadis, ont enlevé

ip FEMMES

aux parents de M. de Guercelles, n'a fait que donner plus d'importance à la seule chose qui lui reste : sa race. N'en suis- je pas impressionnée moi-même, qui me juge libérée et intelligente? J'en suis impressionnée pour la détester ou pour l'envier. Il me plaît de penser : <i Je suis de la même essence qu'un Guercelles. ]» Mais cette prétention me semblerait comique de la part d'un Bourgain.

€ En ce moment-ci, je me sens mauvaise et

révoltée. Je voudrais qu'tZ ne revînt plus jamais

Cinq henres.

c Mon ami, mon maître, je te demande pardon de ce que j'ai pensé ce matin contre toi. Il est vrai que je ne peux pas t'écrire, parce que je suis à la fois orgueilleuse et timide vis-à-vis de toi. J'ai peur de te déplaire et je ne veux pas m'humilier. Mais ce que je n'ose pas, ce que je ne sais pas te dire, je me le dis ici, à moimême, en secret : je suis à toi, humblement, aveuglément. Depuis mon enfance, je t'admire.

UN VOLUPTUEUX If]

je te cherche. Si c'est la marque persistante du servage auquel tes ancêtres ont soumis les miens, — peu m'importe I Mon servage, du moins, sera consenti. Reviens. Ma bouche ne saura jamais t'avouer que je suis ta servante. Mais reviens : j'ai hâte de t'obéir.

5 avril. Dix heures dn soir.

c J'ai passé toute cette journée étendue sur mon lit, assommée par la migraine... Depuis quelques minutes, il me semble que mon cerveau est un peu moins inerte et que je peux tâcher d'ajuster des idées.

a Je commence à me rappeler ce qui s'est passé.

(T Eh bieni voilà...

€ Bourgain s'est présenté encore une fois à la maison ce matin, un peu avant midi. Je venais de rentrer après une tournée d'inspection dans le domaine : j'avais été surprise par une giboulée; je changeais de costume. Maman a reçu Bourgain. De ma chambre j'entendais leur ba-

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vardage, qui m'impatientait. J'ai fait diligence pour les rejoindre. Quand Bourgain m'a vue entrer dans la salle à manger, il s'est tu et a perdu contenance. Maman est venue à son secours.

« — Voici M. Michel, a-t-elle dit, qui t'apporte un billet de M. le comte; il l'a vu hier à Paris.

a: J'ai pris l'enveloppe que me tendait Bourgain; il me semble que j'ai fait assez bonne figure en lisant les quelques lignes qu'elle contenait : mais j'ai aussitôt éprouvé le désir enfantin d'être seule avec cette lettre. J'ai congédié Bourgain : mon égoïsme heureux n'a pas eu un instant pitié pour sa mine déçue. Je ne revois qu'à présent, par le souvenir, le regard qu'il m'a jeté en s'en allant : un regard de désespéré. J'ai regagné ma chambre et, pendant des minutes, j'ai vécu en compagnie de la lettre, la lisant, la respirant, posant mes lèvres sur les mots, sur la signature.

a: A la fin, maman m'a appelée. Elle s'impatientait, disait que le déjeuner était prêt.

« La lettre cachée contre mon cœur, j'ai obéi.

UN VOLUPTUEUX Iff

Je me suis mise à table. Je ne savais ni ce que je mangeais ni ce que disait maman. Elle me reprochait pour la centième fois ma froideur avec le châtelain de Theilley, et me répétait les propos cent fois entendus sur les bénéfices de ce beau mariage :

c — Au moins tu aurais pu être polie avec lui... Tu Tas renveyé comme un chemineau... Il s'était pourtant donné la peine de t'apporter lui-même la lettre de M. le comte...

« — A propos, ai-je demandé, comment se fait-il que M. de Guercelles m'ait envoyé cette lettre par Bourgain?

€ — Bourgain avait affaire avec M. le comte, a répondu maman. J'ai idée qu'il s'agit d'une vente de Theilley... M. le comte a envie de l'étang et l'on assure que, si Bourgain ne se marie pas avec toi, il vendra le domaine et quittera le pays.

€ Je n'ai pas répliqué. Maman a poursuivi :

c — D'ailleurs, Bourgain ne m'a rien dit làdessus et je ne l'ai pas questionné. Cela ne me regarde pas. Mais il m'a bien fait rire en me ra-

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contant que M. le comte l'a reçu dans son cabinet de toilette, et que lui, Bourgain, en se retirant, s'est trompé de porte, est entré dans la chambre de M. le comte et y a trouvé une belle dame blonde en train de se recoiffer. Ce que M. le comte était furieux!...

c Je suis sûre que je ne change pas un mot des paroles de ma mère : elles sont imprimées dans mon cerveau. Après qu'elle a eu dit cela, par exemple, je ne sais plus du tout ce qui s'est passé. Maman, qui m'a soignée toute la journée, assure que je suis restée une minute au moins sans parler, sans remuer... puis que je me suis levée, que je suis remontée dans ma chambre, que je me suis jetée sur mon petit lit € comme quand j'ai mes migraines ]>, ajoute-t-elle. Je me sentais, en effet, la tête si douloureuse que je n'avais plus la faculté de penser... Et toute la journée je n'ai vraiment souffert que de ma tête malade : la douleur physique a masqué le mal moral.

c Maintenant, la douleur physique se calme.

Je la regrette I

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€ Comme je me sens lucide, tout d'un coup!

Comme je vois clair dans mon casi Avant le récit de ma mère, je savais bien que M. de Guercelles était ce qu'on appelle un homme à femmes que l'amour était la détestable profession de cet oisif. Je le devinais capable de commencer une intrigue sans interrompre la précédente, ou d'en mener plusieurs de front. Cela m'indignait, m'irritait contre lui : mais cela n'avait pas empêché qu'il devînt l'être qui occupait le plus ma pensée, et de qui la présence m'était le plus précieuse. Car ce n'était pas moi qu'il trahissait. Résignée à n'être jamais pour lui qu'une étrangère indifférente, j'aimais mieux, au fond, — oui, bassement, vilainement, — j'aimais mieux qu'il n'appartînt enrièrement à personne. Il y avait en moi ce sot espoir informulé : c II me serait fidèle, à moi, parce que je vaux c mieux que ses maîtresses, et qu'il est trop € intelligent, trop sensible, pour ne pas s'en € rendre compte. ]»

c Eh bien, l'épreuve est faite. Pour M. de

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Guercelles, je pèse le même poids qu'une fille d'auberge ou une lorette de province. Ah!

que je me redise bien cela, que je me châtie d'avoir été si chimérique!

« Voilà l'homme à qui j'ai promis d'appartenir. S'il revient, il a le droit de me dire : € Vous saviez bien que j'étais ainsi... et vous vous êtes promise. ]> C'est vrai; je le savais; mais, comme on dit en anglais, je ne l'avais pas réalisé. Parce que cela me touche personnellement, cela prend soudain de la substance; cela me modifie, par contre-coup. Je ne peux plus penser à M. de Guercelles de la même façon qu'avant les confidences de Bourgain. Avant, j'avais horreur des mœurs de M. de Guercelles, mais l'homme lui-même m'apparaissait comme séparé de ses mœurs, digne d'amour. Aujourd'hui, ses habitudes de vie se confondent pour moi avec sa personne. Mon dégoût du désir m'a ressaisie, non plus vague et indéterminé, mais précisé, concentré sur un être entre autres, — sur lui, par qui j'ai un instant connu le désir...

« Je suis brisée. Je me sens le cœur vide, et tout

UN VOLUPTUEUX IfÇ

mon corps est rompu de fatigue. Mais je commence à moins souffrir. J'ai la sensation d'avoir échappé à un péril. Si j'avais su cette chose après, je crois que je me serais tuée de honte. Je l'ai sue avant: je ne me sens pas physiquement mêlée à ces vilaines choses.

« J'éprouve plus de stupeur que de douleur... j^

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Tous les hommes d'énergie s'accordent sur ce point : méditation et décision sont deux ennemies. Lorsqu'on sent le flux et le reflux des réflexions submerger la volonté, le mieux est de s'empêcher de réfléchir, par un procédé quelconque de ce que Pascal appelle : divertissement. Pendant qu'on ne pense pas, la volonté se décide.

Une demi-heure après avoir lu la carte d'Henriette Deraisme, le comte de Guercelles, tenant en main le volant de sa puissante voiture automobile, roulait à une allure de vertige entre Ver-

UN VOLUfTUBUX l6l

saîUes et Rambouillet, vers Orléans. Tout TefFort de sa pensée se bornait à maintenir la direction, à filer entre les obstacles, à surveiller les indications du graissage, à guetter ces bruits significatifs des divers organes qui, pour une oreille exercée, sont le pouls et la respiration de la machine. Au moment où il était monté sur le siège devant sa porte, il n'avait pas encore décidé où il allait : mais, à toute chance, il s'était dirigé vers l'issue de Paris qui regarde la Sologne. A Versailles, il n'eût pas pu dire s'il dépasserait Rambouillet. A Rambouillet, il fonça d'instinct sur la route d'Orléans. Alors seulement il commença de savoir où le conduisait cette force obscure, irrésistible, qu'il laissait agir en luimême aux heures troubles, certain qu'elle le dirigerait où il fallait. Il allait à la Fourchetterie, et maintenant il était sûr qu'il ne rebrousserait pas chemin en route, qu'à moins d'accident il atteindrait le château vers six heures du soir, et verrait Henriette Deraisme. Que lui dirait-il ? Il se gardait bien d'essayer de le prévoir. Il la verrait; les paroles et les gestes nécessaires pour la res-

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saisir, il les trouverait ; la jeune fille se rendrait. Jamais il n'avait poursuivi une femme à qui il sentait ne pas plaire : mais jamais il n'avait souffert qu'une femme se dérobât s'il se savait aimé. Henriette l'aimait : donc elle était vaincue d'avance. Il suffisait de la rejoindre, de la sur* prendre. Et maintenant, exaspéré par la résistance imprévue, irrité par le sot événement qui brusquement l'avait entravé, il ne désirait plus qu'elle, et il la désirait passionnément. Son exaspération, son désir, il les dépensait à créer cette vitesse qui emportait derrière lui, comme en un ouragan, arbres, maisons, villages et villes, cette vitesse effrénée grâce à laquelle l'homme s'imagine bientôt faire un tout avec la machine, une sorte de monstrueux centaure de fer et de chair, de sang et de feu.

Un peu avant d'atteindre le chemin qui, greffé sur la route de la Fourchetterie, menait à Theilley, il dépassa une voiturette rouge qu'il reconnut pour celle du médecin de Neung, le docteur Moutiers.

— Monsieur a remarqué que le docteur, sur

vîllon Louis XIII — un rez-de-chaussée et un étage — habité depuis trente ans par les Deraisme. Quatre marches de perron menaient à un vestibule carré : Guercelles, gris de poussière, monta les degrés deux par deux, et, dans le vestibule, ouvrit sans même frapper la porte de la salle à manger. Habituellement, la mère d'Henriette y travaillait. Mais, cette fois, la pièce était vide, avec le métier à dentelles, la corbeille à ouvrage, k chaise près de la fenêtre : simple salle à manger de campagne tendue de papier clair, meublée en noyer verni, un tapis de tresse sur le sol, et, sur la table, un gros bouquet de branches fleuries d'aubépine. Guercelles appela:

— Madame Deraisme I

Ce fut Henriette qui entra.

Elle était vêtue comme pour sortir, coiffée de sa toque à crêpes noirs. Ses traits étaient défaits, meurtris par les larmes, — mais elle était calme; elle n'eut qu'un bref tressaillement en apercevant le comte. Tout de suite elle se maîtrisa, tandis que lui-même se sentit changer de vî-

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maître, ni régisseur. Nous sommes seuls. J'ai tout quitté au reçu de votre lettre et parcouru deux cents kilomètres à une allure folle pour avoir cet entretien. Ne me le refusez pas, Henriette réfléchit :

— Il est certain que je ne servirai à rien là-bas... et vous avez raison : nous devons nous expliquer. Je vous écoute. Asseyons-nous, voulez-vous ?

Elle était tout à fait calme en offrant un siège à Guercelles et en s'asseyant elle-même en face de lui, du même côté de la table ronde chargée d'aubépine. Cette fois encore, elle inspira au comte Jean le besoin d'être sincère, de dire toute la vérité, tandis qu'avec les autres adversaires féminins il se divertissait à lutter de ruse. Peut-être aussi son sens si aigu de la femme devina-t-il que la sincérité était ici la meilleure diplomatie : les yeux bleu foncé d'Henriette le scrutaient avec une mélancolique clairvoyance.

— Je suis venu vous demander pardon, dit-il.

Vous n'avez pas plus de mépris que moi-même pour ce que j'ai fait. Mais j'ai eu toujours une vie

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mauvaise et, croyez-le, il n*est pas facile de s'en évader. Vous seule pouvez m'y aider : ne m'abandonnez pas. Si vous me refusez votre appui, c'en est fait de moi, et jusqu'au bout je dépenserai mon temps et ma force pour ce qui n'est même pas l'ombre de l'amour.

Ce qu'il disait là, il le pensait. Et ce n'était pas la première fois qu'il le pensait : que de fois il avait fui Paris, la bouche empoisonnée par le goût de cendre que les fruits de la volupté, comme ceux de la mer Morte, laissent au palais I Seulement, cette fois, le dégoût était plus amer, le désir d'assainissement plus impérieux. Henriette ne répondait pas ; elle le regardait attentivement.

— Ah! s'écria-t-il, vous ne me croyez pas !

— Mais si, fit-elle, je vous crois. Seulement... puis-j e être franche ?

— Oui, parlez.

— Eh bien, cette horreur que vous avez de votre vie présente, je sais que c'est une forme de votre désir pour moi. Ne dites pas non! j'en suis sûre. Oh! vous êtes très sincère... Il n'y a

qu'à vous voir, vous, si fort, si maître de vous... vous êtes troublé, vous tremblez d'émotion.

Toutes vos distractions habituelles, vous me les sacrifieriez aujourd'hui avec soulagement... Mais je ne serais qu'une distraction comme les autres, un peu plus neuve peut-être, un peu plus rare. Vous éprouveriez bien vite le besoin de vous distraire de moi : la preuve, c'est que vous l'avez déjà éprouvé. Répondez I Est-ce que je me trompe?

Tandis qu'elle pariait, Guercelles regardait se mouvoir ses lèvres, et, de nouveau, il souhaitait éperdument la serrer contre lui, la sentir amoureuse et tendre par lui, être pour elle tout le désir et toute la joie. A la quesrion qu'elle lui posait, il répondit :

— Ce que vous dites là est raisonnable : il est probable qu'un homme qui n'a jamais été fidèle ne sera pas fidèle : cependant le contraire est possible; cela s'est vu; des liberrins ont été, un certain jour, par une certaine femme, asservis domptés. Ce dont je suis sûr, c'est que jamais aucune femme, autant que vous, ne m'a fait

souhaiter la fidélité et la stabilité. Henriette, je vous en conjure, ayez un peu de foi, un peu de hardiesse. Vous m'avez dit que vous m'aimiez, que depuis votre enfance vous pensiez à moi.

Moi, quand, il y a quatre jours, je suis para pour Paris, je pensais à vous passionnément, mais enfin ce n'était peut-être que la griserie de votre jeunesse et de votre charme... J'ai pu continuer ma mauvaise vie, accueillir une femme qui ne pèse pas un fétu sur mon cœur, qui est une passante, moins que rien. Mais que vous l'ayez su, et que cela vous ait écartée de moi, cela m'a ravagé, et j'ai compris par là combien vous m'êtes nécessaire I Voyons, Henriette, vous sentez bien que je pense ce que je dis. Croyez-moi. Ne me rebutez pas. Nous aurons tant de blnheur 1 Plus de bonheur que si ce différend n'était pas survenu entre nous. Puisque vous m'aimez, laissezvous aimer. Gela seul vaut la peine de vivre... Vous si droite, si juste, si brave, refliserez-vous d'aimer par vanité blessée, ou par je ne sais quelle peur de souffrance, de sacrifice?

Il allait se lever, chercher à l'étreindre. Elle

se recula instinctivement, avec un léger geste de défense,

— Comme vous savez parler aux femmes!

murmura-t-elle. Cela me touche et m'attriste. Oui, vous pensez ce que vous dites. Mais que de fois vous avez dû penser des choses pareilles et les dire aussi savamment... Je vous fais de la peine?...

— Beaucoup de peine.

— Pardonnez-moi. (Elle lui prit la main.) Moi aussi, je suis bien triste. Cent fois mieux il aurait valu que rien ne fut changé entre nous... Demeurer votre employée, sans plus. Vous allez me dire que ce n'est pas votre faute si les rôles ont changé, et que j'ai fait les premiers pas. C'est vrai. Je m'en accuse assez! Si je n'avais pas commis cette folie de vous dévoiler mon pauvre amour, nous n'en serions pas où nous en sommes. Vous ne m'auriez jamais provoquée, n'est-ce pas ?

— Je vous admirais, j'étais attiré vers vous... Mais, en effet, jamais je ne vous l'aurais laissé voir.

172 riMMES

— C'est donc bien moi la coupable. Comment ai- je osé? A présent, cela me paraît incroyable. Il a fallu le désordre d'esprit où m'avait mise cette discussion sur mon père... et puis... que vous m'ayez proposé de me marier... Enfin, c'est irréparable : je n'esquive pas la responsabilité. Quand je me suis retrouvée seule après ces minutes de folie, — j'ai résolu de vous appartenir, sans condidon. Vous ne supposez pas que j'aie un seul instant songé à être épousée? La vie m'a trop avertie des nécessités sociales. J'avais décidé de me confier à votre loyauté : vous auriez arrangé ma vie à votre gré.

— Henriette ! fit Guercelles, baisant la main qu'elle lui laissa.

— Seulement, reprit-elle, tout avertie que je me supposais des réalités de la vie et de l'amour, croirez-vous qu'il ne me vint même pas à l'idée que je ne serais pas pour vous tout l'amour, toute la femme? Vous me comprenez? Je redoutais le monde, votre snobisme nobiliaire, les archiducs, que sais-je? Pas les autres femmes I

C'était absurde. On ne change pas de mœurs' et de tempérament à votre âge, quand on n'a jamais eu d'autre règle que ses caprices. Lepedt incident d'hier m'a rappelée à la raison.

N'essayez pas de me convaincre : vous pouvez vous abuser vous-même, vous ne m'abuserez pas. Voyons, soyez digne de vous, soyez sincère! Aucune femme au monde ne peut vous fixer... Il est trop tard. Ce qui vous attire dans une femme, c'est l'inconnu de sa possession. Et l'attrait que je vous offre aujourd'hui, une autre vous l'offrira demain, justement parce que je vous aurai appartenu.

Leurs mains étaient unies, leurs yeux ne se quittaient plus. Dans ceux de la jeune fille, Guercelles lisait une tendresse étrange, que ne lui avaient jamais offerte les yeux d'aucune femme, une tendresse affranchie de désir. Ce qu'elle lui disait lui donnait de la tristesse, et pourtant cela ne le révoltait pas, ne l'irritait pas comme, à l'ordinaire, les résistances féminines. Quelque chose en lui pensait : c Avoir un cœur exclusif et fidèle, comme cette enfant, et

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