AUX MUSES DE LA PATRIE
Éveillez-vous, Muses de la Patrie !
Le canon tonne en nos murs ébranlés;
Eveillez-vous ! la liberté vous crie :
c Mes défenseurs sont déjà rassemblés. »
Quoi ! ces enfants ? En un jour de bataille^ Tous ces enfants deviennent des héros.
Sans sodrciller ils bravent la mitraille, Et de leurs rangs sortent des généraux.
Éveillez-vous, Muses de la Patrie !. • •
Vous les voyez accourir, ces fantômes, Que la misère accueillit au berceau ; De leurs sueurs s'engraissent les royaumes :
Leur sang bientôt va couler en ruisseau.
Éveillez- vous, Muses de la Patrie !...
Oui, les voilà ! mais les voilà sans armes.
Ils en auront ! Ils en auront demain !
Dès aujourd'hui s'apaisent les alarmes; De la Victoire ils savent le chemin.
Éveillez-vous, Muses de la Patrie !.••
Elle dira, l'impartiale Histoire, De ces trois jours les soins laborieux ; Elle dira les combats, la victoire.
Tant de hauts faits et d'efforts glorieux.
L'Histoire encor, dans sa plus belle page, Pourra tracer ce mot : Humanité,
MADEMOISELLE SOPHIE ULLIAC-TRÉMADEURE g3
Elle dira des soldats le courage Cédant aux droits de la fraternité.
Muses, à vous il appartient de dire Des citoyens le noble dévouement.
Montrez les pleurs se mêlant au sourire, Et des adieux le terrible moment.
Muses, montrez ces femmes intrépides Donnant la mort, ou donnant du secours.
Hier encor, tremblantes et timides, Elles fuyaient au seul bruit des tambours.
Que nos guerriers dorment sur cette arène, Qui s'abreuva de leur sang généreux !
De verts lauriers et de branches de chêne, Tous, nous irons couvrir ce sol poudreux !
Éveillez-vous, Muses de la Patrie !
Le canon tonne en nos murs^ébranlés ; Eveillez-vous! la Liberté vous crie :
« Mes défenseurs sont déjà rassemblés 1 »
NÉE à Nantes, le 24 juin 1809, décédée à Paris, le 7 janvier i835.
En lisant les détails que sa mère nous donne sur son enfance, j'ai été touchée de voir cette enfant conserver précieusement les feuilles mortes en souvenir des arbres qui les. avaient portées. Cela ne fait-il pas songer à cette boucle de cheveux que la pauvre jeune fille a léguée à la Bibliothèque de Nantes, boucle que nos jeunes poètes vont baiser pieusement?
A douze ans, Elisa donnait des leçons de littérature et de français aux jeunes filles. A seize ans, elle fit une pièce de vers pour Mme Ponchard, de passage à Nantes ; ces vers
gS LES FEMMES POÈTES BRETONNES
produisirent une grande sensation, tous les yeux se fixèrent sur cette jeune fille, qui vivait seule avec sa mère, dans un état voisin de la gêne. On sut qu'Elisa avait un volume de poésies en portefeuille; on le fit imprimer chez M. Mellinet-Malassis, par souscription; Fauteur le dédia à Chateaubriand.
Tends une main propice à celui qui chancelle ; J'ai besoin, faible oiseau^ qu'on veille à mon berceau, Et Taigle peut du moins à Tombre de son aile Protéger le timide oiseau.
Chateaubriand lui répondit une lettre très flatteuse. « La gloire que vous avez si noblement chantée, lui disait-il, ne sera point ingrate envers vous, » etc.
Lamartine, après avoir lu son volume, s'écria : a Cette petite fille nous effacera tous. »
Les éloges étaient peut-être exagérés, mais qui peut savoir quelle eût été la puissance d'un chant dont nous n'avons connu que les préludes?
M"« Mercœur connaissait un ancien professeur qui donnait gratuitement à sa fille des
leçons de littérature, d'anglais et même de latin. Elisa lui avait voué une tendresse toute filiale; mais, lorsque l'enfant, devenue jeune fille, réunit à la beauté les charmes du savoir et de l'intelligence, son professeur, en admirant cette nouvelle Galathée formée par lui, en devint amoureux. En vain, Elisa essaya de retrouver un père dans ce vieillard : il était atteint d'une de ces passions séniles dont on meurt ; la jeune fille, effrayée, décida sa mère à partir avec elle pour Paris.
Son début fut heureux; enivrée de promesses, elle adressa des vers au ministre de l'intérieur, M. de Martignac, qui lui obtint une pension de douze cents francs. Elisa crut alors son existence assurée et se mit avec ardeur au travail. Elle avait déjà commencé une tragédie et un roman, lorsque, quinze jours après, les journées de juillet lui enlevèrent son protecteur, la pension fut supprimée. M°»« Récamier, Victor Hugo, la duchesse d'Abrantès s'intéressèrent à elle; on n'obtint rien ; cependant M. Guizot lui
lOO LES FEMMES POETES BRETONNES
donna deux cents francs de ses propres deniers; M. Thiers en fît autant; mais bientôt la misère revint.
Elisa avait présenté à la Comédie Française une pièce en cinq actes et en vers, BoabdiU Le baron Taylor la fit refuser. La pauvre enfant, ayant mis là toutes ses espérances, fut frappée en plein cœur.
Une maladie de langueur s'empara d'elle.
Le docteur Broussais la soigna avec dévouement; retirée à la campagne, elle s'éteignit le treizième mois de sa maladie, le 7 janvier i835, un vendredi, jour redouté par •elle. « Sauvez-moi pour ma mère! » fut son dernier cri.
Mme Mélanie Waldor fit une collecte pour lui élever un tombeau ; M»»* Desbordes-Valmore ouvrit une souscription pour faire imprimer ses œuvres. Hélas ! pourquoi ne pas l'avoir fait vivre ?
On grava sur son tombeau plusieurs vers composés par elle ; entre autres, celui-ci :
Qui laisse un nom peut-il mourir ?
ÉLÎSA MERCŒUR 10 1
Quelques jours avant sa mort, elle écrivait :
C'est quand on a vécu qu'on sait ce qu'est la vie, Que, Ton voit le néant des biens que l'on envie, Que, fatigué du jour, on n'attend que le soir. Désenchanté de tout, lorsque la nuit arrive, A quel banquet encore et près de quel convive Pourrait-on désirer s'asseoir?
L'Académie de Nantes l'avait admise dans son sein.