LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS
BUR gauanciÎîrk, 10
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AVAJNT-PROPOS
Il est peu de noms plus illustres que celui de Fénelon. Tout semble avoir concouru à lui donner une place à part dans l'histoire de cette grande époque qui s'appelle le dix-septième siècle. A la gloire littéraire qui le met au premier rang parmi les plus grands écrivains de la France, vient s'ajouter pour l'auteur du Télémaque le souvenir d'une vie toute de vertus qui s'acheva dans la disgrâce. Le charme que cette nature à la fois si fine et si fière exerça autour d'elle ne s'est pas dissipé tout entier avec la mort.
Après avoir été l'objet de l'admiration de ses contemporains, Fénelon attire encore l'attention , non-seulement des amis des lettres, mais aussi de ceux qui aiment à s'occuper de l'histoire de l'esprit humain. Malgré la distance des temps et le changement des mœurs, malgré la gloire elle-même qui, en imposant certaines figures à notre admiration, leur enlève parfois une partie de leur originalité propre, il exerce un singulier attrait sur les esprits élevés où vivent encore le goût du beau et le culte de la vérité.
Et cependant, malgré cette gloire posthume, sur laquelle
AVANi -Piioros.
Fënelon n'avait j)eut-êtrc pas compté, les opinions sur sor caractère moral ont subi les plus étranges vicissitudes, el aucun jugement précis, définitif, ne s'est formé sur sor compte. Les hommes qui ont brillé pendant leur époqut prennent, en général, rang dans l'histoire avec une appréciation toute faite, revêtus, si on nous passe l'expression, d'une sorte de masque où les traits principaux de leur caractère sont grossis et défigurés. La postérité, légère et inattentive, donne aux grandes figures du passé des attributs qu'elle se contente de saluer de loin, et ces êtres si vivants, dont l'activité a été si féconde, deviennent comme de froides statues, décoration pompeuse et triste des temps qui ne sont plus.
Fénelon a été, sous ce rapport, plus ou moins heureux que les autres illustres personnages de son siècle. Sa renommée, quelque grande qu'elle soit, est restée incertaine, comme nébuleuse, et cette incertitude a rendu les jugements portés sur ce grand caractère singulièrement superficiels. Pour les uns, ce fut un saint méconnu; pour les autres, un ambitieux ne rêvant que crédit et domination. Les jansénistes en firent un défenseur fanatique des doctrines qu'on a appelées ultramontaines, ne cherchant qu'à faire oublier ses propres erreurs par un zèle affecté. Puis vint l'école philosophique du siècle dernier, qui, fidèle à sa tactique ordinaire, voulut s emparer d'une renommée dont l'éclat lui portait ombrage, et transforma Fénelon en une sorte de philosophe inavoué, dont la douceur tolérante ("achait mal le scepticisme réel. Lorsque enfin la première édition complète des Mémoires de Saint-Sinion vit le jour,
AVANI-PKOI'OS.
radmirahlo portrait de l'archevêque de Carnl)rai, où Vô.- (•ri\ain de {fénie s'est surpassé liii-mrme, attira aussitôt l'atleution, et détruisit la légende philosophique pour la reuiplacer par uue nouvelle critique, sinjjulier mélaii(je de vérités et d'erreurs, d'involontaire admiration et de partialité jalouse, où, à son insu, l'auteur nous montre à la lois, et toutes les ressources de son talent, et toutes les passions confuses de son âme.
De toutes ces diverses appréciations, tour à tour présentées au public, il s'est formé sur Fénelon une sorte de vague impression que chacun tourne du côté où le porte le penchant naturel de son esprit. Ceux qui ont le goût du bon sens pratique, tout en admirant l'écrivain, se sont méfiés de l'homme comme d'un rêveur à moitié sincère. Ceux au contraire qui sont naturellement portés vers les élans de l'imagination se prennent de passion pour le défenseur du pur amour et l'auteur des Lettres spirituelles. Et ainsi pour le grand nombre Fénelon est devenu un personnage à double face, moitié mystique, moitié ambitieux, aussi chimérique en politique qu'exalté en religion. De plus, les deux grands événements de sa vie furent la fameuse dispute suscitée par son livre des Maximes des Saitits, et l'éducation du duc de Bourgogne. Dans un cas, l'archevêque de Cambrai se trouve avoir été emporté par l'ardeur de son âme dans de dangereuses régions où il faillit s'égarer; dans l'autre, la mort vint anéantir le fruit de ses efforts. Ainsi sa vie fut en apparence stérile, et les admirables qualités littéraires de son style restent ses plus grands titres à la renommée.
IV AVAN'I -PIIOPOS
Amené à lire dans son entier la volumineuse correspondance de Fénelon, imprimée au commencement du siècle, à laquelle les historiens font de si curieux emprunts, j'ai été frappé de la différence profonde qui sépare le Fénelon vrai et tel qu'il se montre dans ses lettres, de ces personnages divers, tantôt mvstiques et rêveurs, tantôt ambitieux et avides de pouvoir, que l'on nous représente tour à tour. De cette longue suite de lettres, où il faut du temps pour se reconnaître, se détache une figure toute différente de celle que ce nom évoque en général dans les esprits. A côté de l'écrivain dont la langue claire, abondante, aussi souple que forte, sait exprimer avec netteté les idées les plus délicates, se montre à découvert une de ces âmes d'élite que dévore l'ardeur intérieure, qui se consument à la poursuite de la perfection morale, sans cependant perdre le goût ni le besoin de l'activité pratique. A côté du chrétien, qui semble vouloir se perdre dans la contemplation passive des choses divines, on trouve un esprit ouvert, généreux, passionnément épris du bien de l'État et du bonheur des peuples, qui dans son dévouement et son patriotisme sait s'élever au-dessus des idées de son temps, et juger les hommes et les institutions avec une largeur de vues surprenante. Partout dans ces pages, qui semblent encore tout imprégnées de l'émotion qui les a dictées, circulent une chaleur de cœur, une indépendance d'esprit, une vigueur dans les pensées, qui surprennent chez celui qu'on se plaît à appeler le doux auteur de Télémaque. L'humble soumission du fidèle qui est et veut à quelque prix que ce soit demeurer l'enfant
AVANI-l'liOlMtS. V
docile (le TÉfflise, n'a donne! à la noble indépendance de l'cvêque et dn gentilhomme qu'une nuance de délicatesse (l(^ plus.
La disgrâce, cette terrible épreuve des temps passés, sous laquelle fléchissaient si souvent les plus grands courages, n'a rien pu sur cet homme naturellement fier, qui a conscience de sa valeur et sait rester debout devant un pouvoir dont l'éclat éblouissait les meilleurs esprits. Peutêtre même l'intérêt constant pour les affaires publiques, le goût aussi vif qu'inconscient de s'en occuper, joints à une certaine roideur qui eût pu devenir de l'obstination si elle n'eût pas été contenue par l'intelligence la plus pénétrante, étonnent-ils au premier abord chez le défenseur du pur amour. Mais ces inconséquences, ces contrastes qui se rencontrent dans les natures les plus élevées, sont aussi curieux qu'attachants. Il est intéressant de voir les combats que l'ambition la plus noble et la plus désintéressée, mais enfin l'ambition, livrait, dans le cœur de cethomme si supérieur, au détachement chrétien, et comment les coups de la Providence firent peu à peu mourir en lui cet intérêt propre qu'il avait voulu proscrire du cœur de tous, alors que le sien en était peut-être encore trop rempli. Là aussi Fénelon n'est pas bien connu : ce n'était ni un ambitieux dans le sens le plus ordinaire du mot, ni une de ces âmes saintes qui ont tout quitté et que Dieu remplit seul. Luimême le savait bien : « Le monde me flatte encore, » répète-t-il souvent dans ses lettres. Les efforts constants qu'il fait pour atteindre l'idéal chrétien auquel il aspire, si fort en opposition avec la vivacité naturelle de son esprit