‹ Fénelon à Cambrai d'après sa correspondance, 1699-1715Chapitre 20 sur 25 · FKNKLON A CA M II II AI · texte numérisé non relu

FKNKLON A CA M II II AI

S ospi'ces (ic conseils {féiicraLix composes des principaux rsonnajfes du pays, auraient rendu un peu de vie et une rlainc importance à la noblesse de province, et l'eussent ipèchee de vivre de plus en plus à l'écart, de s'isoler des [)ulations. l^assantensuite au {jouvernement de la province, Jnelon voudrait (ju'on étaMit dans toutes les provinces de ancedes « états particuliers comme en Languedoc : on n'y t pas moins soumis qu'ailleurs, on y est moins épuisé » . ;s états, composés des députés des trois états de chaque océse, auraient le pouvoir « de policer, corriger, destiner > fonds, etc. Écouter les représentations des députés des siettes ; mesurer les impôts sur la richesse naturelle du pays

du commerce qui y fleurit. » De tous les projets ébauchés ir Fénelon, celui-là est, suivant nous, le plus original, et lui qui eût eu dans la pratique les conséquences les plus iportantes. Si, à cette époque, la France entière eût pu uir du bienfait des assemblées provinciales (l'état infiniment us prospère des provinces dites à états justifie pleinement

mot bienfait), la condition du pays eût été profondément odifiée; la centralisation excessive de la monarchie eût 1 un contre-poids sans que l'unité nationale, devenue forte

indestructible grâce à cette même monarchie, en eût été I rien diminuée. Plus vivantes, mieux administrées, les l'ovinces n'eussent pas pris l'habitude de regarder toujours 3rs Versailles ou Paris pour y prendre le mot d'ordre; les lœurs publiques se seraient habituées graduellement à exercice d'une plus grande liberté par ses franchises loiles; il eût été plus aisé de parvenir et de se faire un nom ans sa province, et le pouvoir royal eût gagné en solidité e qu'il eût perdu en autorité apparente. C'était de la part e Fénelon une vue profonde dont il ne soupçonnait peuttre pas la hardiesse, et que lui inspirait surtout le désir de julager les peuples.

Quant aux impôts, Fénelon n'est point moins hardi ni

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moins radical : il demande la suppression de la gabelle, des grosses fermes, de la capitation et de la dîme royale. Les états des provinces eussent été chargés de voter, de lever les impôts, et d'en établir l'assiette. C'était supprimer les fermiers des impôts et les agents du fisc, dont les attributions si diverses étaient aussi compliquées que coûteuses. Aux états serait revenu le droit d*imposer la gabelle du sel, s'il était nécessaire. En résumé, c'était charger les états de faire les finances de la France, afin d'en ôter la lourde et toujours odieuse tâche au pouvoir central. Il est douteux que la pratique ait permis même d'essayer l'exécution de telles réformes.

Enfin Fénelon demande aussi que l'on augmente le nombre des gouvernements, afin que leurs gouverneurs puissent veiller de plus près à leur administration : la résidence dans leur gouvernement eût été obligatoire. Les intendants eussent été supprimés et remplacés par des inspecteurs royaux, missi dominici, qui étaient une imitation de ceux de Charlemagne.

Après les diocèses et les provinces, Fénelon arrive au gouvernement central, et avec une hardiesse qui est presque de la témérité pour l'époque, il demande l'établissement ou plutôt le rétablissement des états généraux, peu nombreux il est vrai, puisqu'il réclame seulement trois députés par diocèse, l'évêque, un membre élu par la noblesse et un membre élu du tiers état. C'était, suivant sa pensée bien souvent exprimée ailleurs, le retour à l'ancien ordi'e de choses; mais comme en fait il n'y avait pas eu de convocation des états généraux depuis près d'un siècle, c'était presque une révolution. Voici le rôle que Fénelon assigne à cette Assemblée :

« Supériorité des états généraux sur ceux des provinces. — Correction des choses faites par les états des provinces sur les plaintes et preuves.

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" lu-vision {générale des comptes des états particuliers pour )nds et chai'jfcs ordinaires.

« Délibération pour les fonds à lever par rapport aux liaryes extraordinaires.

« Entreprise de guerre contre les voisins, de navigation our le commerce, de correction des abus naissants.

« Autorité des états généraux. — Pour s'assembler tous les ois ans en telle ville fixe, à moins que le Roi n'en propose uelque autre.

« Pour continuer les délibérations aussi longtemps qu'ils î jugeront nécessaire.

« Par voie de reprcsoitation. — Pour étendre leurs déliérations sur toutes les matières de justice, de !police, de nance, de guerre, d'alliances et négociations de paix, d'ariculture, de commerce.

« Pour examiner le dénombrement du peuple fait en liaque assiette, revu par les états particuliers et rapporté ux états généraux avec la description de chaque famille ui se ruine par sa faute, qui augmente par son travail, qui a int et doit tant.

« Pour punir les seigneurs violents.

« Pour ne laisser aucune terre inculte, réprimer l'abus

es grands parcs nouveaux, fixer le nombre d'arpents s'il n'y

labour, l'abus des capitaineries dans les grands pays de

basses à cause de l'abondance des bêtes fauves, lièvres, qui

âtent les grains, vignes et prés.

« Pour abolir tous privilèges, toutes lettres d'Etat abusives, )ut commerce d'argent sans marchandise, excepté les banuiers nécessaires. »

En lisant ces lignes, on ne peut s'empêcher d'être étonné e la hardiesse d'esprit de celui qui les écrivait en 1711 pour îrvir d'instructions au petit-fils de Louis XIV. Ce qu'il proose n'est autre chose qu'un changement complet dans le )nd comme dans la forme de la monarchie; bien qu'il n'ac-

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corde en principe qu'un droit de représentation aux états, ur)e fois établie et reconnue, cette assemblée fut promptement devenue une véritable assemblée délibérante. Il est à peu près certain que le Dauphin, s'il eût régné, eût suivi le conseil d'associer ses peuples à son gouvernement, et qu'il eût tenté 1 aventure que son arrière-petit-fils se vit forcé d'essayer, quatrevingts ans plus tard, et où périt l'ancien ordre de choses. En 1711, la France n'était pas encore révolutionnaire, la foi religieuse était vivante, le Roi revêtu encore de tout son prestige. Il n'y avait eu ni Louis XV ni les philosophes, tout était debout. L'entreprise qui échoua si tragiquement à la fin du siècle eût-elle pu réussir à ses débuts? C'est ce que Ton ne peut dire exactement. Ce qui est certain, c'est que Fénelon et ses amis avaient vu juste quand ils étaient si persuadés du besoin d'une réforme pour remettre le pouvoir sur une base plus solide : les poutres du vieil édifice construit par tant de générations de grands hommes commençaient à fléchir sous le poids trop lourd qu'on leur faisait porter. C'est un honneur pour Fénelon d'avoir su voir sitôt le mal, et d'avoir proposé avec tant de liberté les remèdes qu'il croyait efficaces, et qui l'eussent peut-être été à cette époque. L'effet le plus heureux, suivant nous, eût été d'empêcher la monarchie de s'immobiliser comme elle acheva de le faire durant le dix-huitième siècle. Jusqu'à Louis XIV, les rois avaient vécu de la vie commune, se mêlant à tout, voyageant sans cesse d'un bout du pa^'s à l'autre, recevant les impressions de leur temps ; depuis ce monarque, la cour resta immobile à Versailles, et le Roi, enfermé dans sa grandeur, devint étranger à la vie de son peuple. Mais les peuples ne s'arrêtent pas, et la France continua à marcher sans que le pouvoir s'en aperçût. Ce fut le grand malheur social de notre pays au siècle dernier: unjour vint où l'ancien édifice parut à tous, au Roi comme aux autres, vieux et hors de mode. Chacun se mit à l'abattre à cœur-joie pour en

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L'hàlir un iioiivcau. Mallieureuscmciil, c(îs {fcnrcs (h; hàtilenls sont l'œuvre du temps, et quund tout fut par terre, on e put rien rebâtir de solide. Si, au lieu d'être isole dans 3n pouvoir, le Roi eût du, à des époques fixes, s'entendre vec ses états et recevoir })ar eux les impressions du dehors, Il eût pu faire en commun les changements et les réparaons nécessaires à l'antique édifice social, avec lenteur et ar degrés, économiquement, en propriétaires conscieneux qui se servent des hons matériaux du passé pour lever les nouveaux bâtiments qui conviennent mieux aux lœurs et aux idées nouvelles.

Le Mémoire qui vient ensuite et qui a pour titre : " De la ^blesse » , causera peut-être un autre genre d'étonnement

sera vivement critiqué par quelques esprits. Au premier )ord, il semble empreint d'un esprit de caste exclusif, et )n y retrouve le gentilhomme fier de sa race et qui ne veut is ouvrir l'entrée de sa classe aux parvenus. En y regardant ; plus près, on y voit cependant assez nettement se dégager

pensée de Fénelon, qui , pour n'être pas étranger aux 'éjugés nobiliaires, savait voir plus haut, et dans les disîctions sociales autre chose que de puériles satisfactions ; vanité. Ce qu'il voudrait faire, c'est une véritable aristoatie vivante, ayant rang dans l'État, sorte de corps interédiaire avec des traditions fixes, qui appuie le trône tout i restant indépendante du Roi. Ce rêve, car jamais rien de ireil n'avait existé en France, porte Fénelon à faire une ite de demandes dont l'exécution eût été aussi irréalisable le blessante pour l'amour-propre des classes élevées. Il îmande qu'une recherche exacte des véritables nobles soit ite dans les provinces, et qu'on examine avec soin les euves apportées par tous ceux qui se prétendaient nobles, uvent afin d'échapper à ceux des impôts qui n'atteilaient pas les privilégiés. Ensuite, et dans le but évint que nous venons d'indiquer, il demande qu on substi-

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tue à jamais un bien territorial dans chaque famille noble, que toute mésalliance soit défendue aux deux sexes, que tout anoblissement soit défendu, sauf dans le cas de services sigfnalés rendus à l'Etat. Enfin il voudrait que cent enfants de haute noblesse fussent choisis pour former les pages du Roi. Tous ces vœux et d'autres encore qui ne tendent qu'à donner une existence réelle à la noblesse, eussent été sans doute vains , inapplicables , et n'eussent servi qu'à vexer ceux qu'ils auraient humiliés dans leurs prétentions nobiliaires, sans faire autre chose qu'une caste fermée ne se renouvelant par aucune des forces vives du pays, et condamnée par cela seul à périr dans une stérile médiocrité. Mais pour les juger avec équité, il faut se reporter au temps de Fénelon et aux idées dans lesquelles on élevait alors les membres de la noblesse. A côté de ces désirs d'une application impossible, que la seule obligation de les mettre en pratique eût démontrée avec évidence, on trouve plusieurs autres projets qui étonnent par la liberté d'esprit dont ils témoignent, ainsi : « liberté pour les nobles de commez'cer en gros sans déroger, liberté d'entrer dans la magistrature, et les privilèges purement honorifiques » ; et si pour les fonctions publiques ou les dignités ecclésiastiques il préfère les nobles aux roturiers, ce n'est jamais qu'à « mérite égal » , et non par le seul avantage de la naissance. Il faut aussi indiquer un article trés-sévère sur la bâtardise, qui souvent n'entraînait pas la perte de la noblesse : « La bâtardise, la déshonorer pour réprimer vice et scandale. — Oter aux enfants bâtards des rois le rang de prince, ils ne l'avaient point. — Oter à tous les autres le rang de gentilhomme, le nom et les armes. » On sent dans cette sévérité, qui n'était malheureusement pas assez dans les mœurs, l'indignation contenue que causait aux cœurs honnêtes l'élévation inouïe des enfants légitimés du Roi. En résumé, cette table sur la noblesse, pour n'être pas exempte des pré-

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U(}és (Tiiii lioiniiK! <l(' cour, n'en est jnis moins curieuse et ■OMiar(|nal)le j)ar ces deux ulrv.A qui ont {;ui(lé sou auteur. 1 veut laire un corps aristocratique réel, et en même tem[)s >ter par une rèjjlc inflexiMe et e(jale pour tous aux distincions de ran{j ce qu'elles avaient de blessant pour la vanité. *Ai les rendant tout à fait indépendantes de la personne, et Ml les attachant uniquement au titre ou à la fonction, on ;ût pu espérer diminuer beaucoup ce qu'elles pouvaient Lvoir de blessant pour Famour-propre des autres; tandis [u'en abolissant tous les privilégiés et en rendant les priviéges purement honorifiques, il faisait rentrer les nobles [ans le droit commun et les fondait pour ainsi dire dans le orps de la nation. Malgré sa perspicacité, Fénelon jugeait nal cependant sur ce point le caractère français, qui develait de plus en plus égalitaire, et qui n'eût supporté [u'avec une sourde impatience tout retour, même apparent, lun ordre de choses qui n'était plus dans les mœurs.

La table suivante, sur " l'Église » , est la plus longue et la )lus développée. C'était évidemment une de celles auxquelles 1 tenait le plus, et les idées qu'il y exprime eussent excité à ;ette époque les plus vives controverses. Et cependant, si lous ne nous trompons, c'est celle qui nous paraît la moins emarquable , peut-être parce que la plupart des opinons que Fénelon défend dans ces notes sur les deux puisances spirituelle et temporelle, sont maintenant admises i peu près généralement, et ont perdu leur originalité. Les >rincipes posés par Fénelon sont ceux qu'enseigne la théoogie : ils sont nettement et simplement indiqués. Il se )rononce pour l'indépendance des deux pouvoirs dans leur iomaine respectif, et pour la nécessité non moins absolue ['un mutuel concours du prince pour la défense de la foi, ;t de l'Eglise pour affermir l'Etat. Tout en réclamant pour 'Lglise une indépendance à l'égard du pouvoir civil qui eût ait jeter des cris d'indignation aux parlements du royaume,

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il n'est pas moins net sur la nécessité d'obéir au pouvoir royal dans tout ce qui regarde le gouvernement civil. Aveccette fermeté qu'on lui connaît, Fénelon demande qu'on poursuive la réforme ou la suppression des monastères peu édifiants, et qu'on réduise autant que possible les exemptions de chapitres ou de couvents indépendants de l'évêque. Nous ne nous étendrons pas sur cette partie du travail de Fénelon qui traite de ces matières toujours singulièrement délicates ; elle nous paraît, en résumé, témoigner d'une grande sûreté dans les vues. Certes les défenseurs des principes gallicans l'eussent condamnée comme ultramontaine ; mais à la considérer avec un esprit dégagé de préjugés, on y retrouve toute la liberté d'esprit et toute la mesure dans l'application des principes absolus qui s'unissent si singulièrement chez l'archevêque de Cambrai.

Passant ensuite à la « Justice » , le réformateur de Chaulnes s'y élève avec force contre la vénalité des charges, et voudrait que les maîtres des requêtes fussent non « des gens sans mérite introduits pour de l'argent, mais choisis gratis dans tous les tribunaux de France » . De même dans les parlements, « les enfants dignes des juges intègres succéderaient gratis, et des gages honnêtes leur seraient attribués sur les fonds publics " . Puis il demande que le nombre de charges soit diminué, que toutes les justices particulières, seigneuriales ou autres, soient supprimées et réunies à la justice des bailliages ; que l'autorité du chancelier devienne réelle au lieu d'être nominale, qu'on nomme un conseil de piocédure pour corriger et revoir les coutumes, abréger les procédures, et que l'on fasse un bon code. Sa pensée se résume dans cette courte note : « Peu de juges, peu de lois. » La table se termine par ces mots qui ont trait à une des plaies de l'ancienne administration : « Nulle survivance de charges, de gouvernements. » On voit que là encore les idées de Fénelon sont en avance sur son temps.

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La (nI>lo sur le « (commerce » , (|iii est est la Hcrniére, préntr le même m('Iaiif][e sin(;iili('r de penst-cs iieiivf;s, à côté uitics ehipreinlcs de chimères ou des prejii{fés du temps. y a dans ces courtes indications une profondeur de vues r l«' commerce et la liberté nécessaire à sa prospéritc) qu'on t loin de s'attendre à trouver sous la plume d'un lettré qui î s'est jamais occupé de ces matières qu'en théorie, et qui alte toujours l'ajjriculture dans ses écrits. Nous citerons icore ce passage en entier, parce qu'il nous paraît Irèsirieux par les idées pratiques et presque divinatoires qui ,' trouvent sur la liberté du commerce, à côté de vœux irfaitement chimériques sur la suppression du luxe et de sure.

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