‹ Fénelon à Cambrai d'après sa correspondance, 1699-1715Chapitre 22 sur 25 · FKNKLON A CAMBRAI · texte numérisé non relu

FKNKLON A CAMBRAI

« Laisser aux Hollandais profit de leur austère frug^alité et travail, du péril d'avoir peu de matelots dans leurs bâtiments, de leur bonne police pour s'unir dans le commerce, de l'abondance de leurs bâtiments pour le fret.

« Bureaux de commerçants que les états généraux et particuliers, aussi bien que le conseil du Roi, consulteront sur toutes les dispositions {générales.

« Espèce de mont-de-piété pour ceux qui voudront commercer, et qui n'ont de quoi avancer.

« Manufactures à établir pour faire mieux que les étrangers, sous exclusion de leurs ouvrages.

" Arts à faire fleurir pour débiter, non au Roi jusqu'à ce qu'il ait payé ses dettes, mais aux étrangers et riches Français.

« Lois somptuaires pour chaque condition. On ruine les nobles pour enrichir les marchands parle luxe ; on corrompt par ce luxe toute la nation dans ses mœurs. Le luxe est plus pernicieux que le profit des modes n'est utile. »

N'est-il pas curieux de voir Fénelon demander, il y a près de deux siècles, les traités de commerce, en disant que les états généraux délibéreront s'il faut abandonner les droits d'entrée et de sortie du royaume? N'est-il pas plus curieux encore de le voir se ranger d'avance parmi les partisans du libre échange, qui n'était pas encore inventé, en disant, avant tous les économistes, « que la France est assez riche si elle vend bien ses blés, huiles, vins, toiles " ; ce qui est presque le principe fondamental que posent les partisans de la liberté absolue, lorsqu'ils disent que chaque nation a sa richesse particulière qu'elle doit développer exclusivement? Si les lois somptuaires et le conseil d'usure eussent été aussi vexatoires qu'inapplicables, quelle sûreté de vues dans cette exhortation à ne jamais vexer les étrangers, pour attirer leur argent en France ! Et cette espèce de mont-de-piété pour ceux qui voudraient commercer, et qui n'auraient pas les

i'i;ni:l()N a camijiiai. h33

iiids nécessaires, qu'est-ce autre chose sinon les banques de l'êt à rindustrie, au commerce, à ra{j;riculture, qui se sont mdées en si {j;rand nombre dans ce siècle, et qui ont donné ' si grands résultats?... On est vraiment étonné de voira énelon, dans un travail purement spéculatif, tant d'idées 'i{]inales qui témoignent, et de la merveilleuse souplesse de >n es})rit, et de la persévérance avec laquelle, dans la soliide de sa disgrâce, il s'occupait des intérêts publics.

Les deux dernières tables sont des additions dont l'une )ncerne la marine et l'autre le séjour des étranjjers en rance. Aveuglé par son désir de paix, Fénelon ne s'est pas indu compte de l'importance de la puissance maritime de 3tre pays, et il demande que la marine demeure dans des )nditions médiocres, la France ne pouvant plus lutter contre s puissances exclusivement maritimes. Ici, le clairvoyant ;prit est en défaut; mais il reprend sa revanche lorsqu'à addition de la table de la justice, il demande que l'on facile l'établissement des étrangers en France afin de repeupler : pays, et surtout d'y attirer le commerce des autres naons.

Telles sont, en résumé, ces tables de Chaulnes que le duc B Ghevreuse rapporta au nouveau Dauphin en novembre 711, pour les livrera ses méditations. On pourra les critiuer de mille manières, les taxer de chimère ou d'utopie, lais nul ne saurait contester l'esprit ardent, généreux, réel- !ment épris du bien public, qui s'y découvre à chaque ligne, n sent que la main qui traça ces lignes a souvent tremblé une émotion toute patriotique en esquissant ainsi à grands aits ces plans de réforme destinés à améliorer le sort de la rance. De cette foule d'indications souvent confuses, se égagent cependant quelques idées générales qui ont éviemment servi de guide à Fénelon dans tout son travail, l'idée qui domine tous ses plans nous semble être, pour nous îrvir d'un mot extrêmement moderne, une idée de déceu-

tralisatiou : rendre aux provinces la vie qu'elles perdaient peu à peu, en les laissant s'administrer elles-mêmes, et diminuer d'autant la tâche déjà surhumaine du pouvoir central; puis, donner d'une part à la monarchie, non un contrôle dans les états généraux, mais une sorte de conseil permanent et indépendant, propre à faire savoir la vérité au Roi ; de l'autre, refaire une noblesse réelle et vivante comme soutien efficace du trône, et non comme un vain ornement, et étayer ainsi le vieil édifice monarchique ; rendre à l'Église son indépendance spirituelle, sans affranchir ses membres de l'obéissance qu'ils doivent à l'Etat; simplifier les formalités de la justice et la rendre plus expéditive, faire tomber graduellement les -mille barrières qui entravaient le commerce et l'agriculture ; tels sont les rêves de Fénelon dans sa solitude de Cambrai. Si l'on peut v relever bien des idées fausses, si l'on peut dire, comme un spirituel écrivain, que la monarchie idéale de Fénelon repose sur la « vertu » , base, hélas ! singulièrement fragile parmi les hommes, il serait injuste de ne pas rendre hommage à un patriotisme si sincère et à des vues si élevées.

Les grands projets de réforme , conçus dans le silence, par ceux que les esprits médiocres se plaisent à appeler des rêveurs , ne restent point stériles ; ce sont de mystérieuses semences que le vent de Dieu disperse sur la terre ; elles y dorment longtemps, puis vient un jour où elles germent et deviennent de grands arbres qui remplacent ceux que le temps a déracinés. Les plans de réforme de Fénelon entoureront toujours son nom d'une auréole pai-ticu liere ; on le joindra à celui de Vauban et des autres soi-disant utopistes qui, au milieu d'une société en apparence si brillante et si solidement assise, avaient deviné les plaies profondes que cachaient ces dehors trompeurs, et cherché à les guérir, qui, comme le disait le duc de Bourgogne, ont beaucoup « pensé aux maux du pauvre peuple » , et rêvé aux moyens de les

FIINELON A CAMUIIAI. ;535

(liiniiiiier. C'est un titre de (jloire pour Fénelon d'avoir été de cette famille de {jrauds esprits, et la postérité, qui n(! se trompe pas toujours, l'a bien ju{jé, lorsqu'elle l'a placé d'instiuct parmi ceux qui ont aimé les hommes d'un amour ardent et sincère.

Le prince à qui était destiné ces mystérieux projets de réforme était digne d'entendre un pareil langa(je. Son cœur était à la hauteur de celui de l'archevêque, et se consumait dans le secret de l'amour du bien public. Nul doute que durant les jours si courts où il se croyait appelé à régner, il n'ait étudié et médité les Tables de Chaulnes. Il en causait souvent avec ses amis particuliers, dans leurs entretiens intimes. Le duc de Saint-Simon, qui, lui aussi, aimait à sa manière sincèrement l'État, eut avec le prince plusieurs longues conversations où il lui exposa ses vues particulières, et où le nouveau Dauphin lui découvrit à son tour les siennes avec une confiance pleine d'abandon. Il nous a laissé le récit animé de ces conférences mystérieuses dont les « projets du duc de Bourgogne'» sont évidemment le résumé. Ces (i projets ", qui ont été publiés il y a quelques années, avec une introduction si intéressante et si pleine de remarques nouvelles, sont, en effet, tout porte à le croire, l'œuvre personnelle de Saint-Simon, qui rédigea, sans doute sous le nom du duc de Bourgogne, peut-être pour lui être montré, le résumé de ses entretiens avec le prince, où il lui prête beaucoup de ses propres idées. Il ne rentre pas dans notre sujet de faire une analyse complète de ce curieux document et de le comparer aux « Tables de (jhaulnes » . Nous ne faisons pas l'histoire politique du temps ni celle du duc de Bourgogne, nous renvoyons ceux que le sujet intéresserait aux remarquables pages tracées

' Projeta de gouvernement du duc de 5ou/vjro^/ie, publié par P. G. Mes- XARD, Ilaclictte, 1860.

336 FKNELON A CAMBRAI.

par l'éditeur des projets où tout est dit avec une mesure parfaite, dans ce style d'une simplicité et d'un charme tout français, dont si peu d'écrivains ont su garder le secret. Il nous faut dire seulement, en quelques mots, qu'ils différent en bien des points des Tables, et qu'on y reconnaît partout les idées particulières de celui qui les rédigea. Le gallicanisme très-marqué de l'écrivain, et l'idée de faire une sorte de gouvernement purement aristocratique, avec une noblesse ayant des privilèges et des attributions définis, et non plus seulement, comme Fénelon le demande, des privilèges purement honorifiques, sont bien évidemment le propre du fougueux duc et pair. Les fameux conseils essayés par le Régent pour amuser le public sont proposés là comme principal mode de gouvernement. On les trouve bien déjà indiqués dans les Tables de Chaulnes, mais seulement en passant, sans y attacher d'importance et probablement comme des espèces de commissions consultatives. Le vrai conseil pour Fénelon, c'est l'assemblée des états, tandis que Saint-Simon, qui les propose bien aussi parce qu'il savait les idées arrêtées du duc de Bourgogne sur ce point, réduit leur rôle à un simple droit de plainte ou de remontrance. Les plans de Fénelon, bien que plus simples en apparence, étaient plus hardis et menaient plus loin.

La comparaison pourrait être continuée, et, suivant nous, elle serait tout à l'honneur de Fénelon, qui prend les choses de plus haut et voit mieux la complexité de l'état social. Mais pourquoi s'arrêter plus longtemps sur des plans qui sont restés à l'état de lettre morte? Une réflexion se présente cependant à notre esprit en terminant ces pages où nous avons remis sous les yeux du lecteur ces rêves patriotiques sortis du cœur de Fénelon : qu'ils sont loin de la vérité, ceux qui répètent, peut-être avec sincérité, ces vieilles accusations contre la foi chrétienne, comme éteignant chez les croyants les vifs sentiments d'amour du bien public et de la

Fr.NKI,()N A CAMBRAI. ;î37

patrie ! Nul peut-être parmi ceux qui s'occupèrent dans le passt- (lu soula{;oniont des classes inférieures et des réformes je jjouvernemciit, ne le fît avec un cœur plus désintéressé que l'archevéque-duc de Cambrai, qui eût semblé, par sa naissance et sa position même, le plus étranger à cet ordre i'idées, et avoir un plus(;raMd intérêt que personne au maintien rigoureux de tout ce qui existait. Au contraire, la profondeur du sentiment clirétien ne fit que rendre en lui plus vifs et plus purs les sentiments du citoyen, la lumière de l'Évangile l'éclaira sur les vices de cette société qui se vantait d'être encore toute chrétienne, plus que n'eussent pu faire ni la philosophie ni l'amour de l'égalité ; elle lui apprit à ne mépriser personne, ni grand ni petit, et à chercher le bonheur de tous. C'est l'ardeur de sa foi qui le fait sortir du cercle des idées de son temps et de sa classe ; si dans ses rêves de réforme il a su porter si loin ses vues et comprendre les réformes sociales avec tant de largeur, si ce qu'il a désiré eût été, non pas une restauration de ce qui était déjà le passé, mais une sorte de renouvellement social, c'est à la sincérité de ses convictions religieuses et à la sainteté de son àme qu'il le dut. Non, il faut le redire sans cesse à notre époque de doute et d'incertitude, la religion n'éteint en l'homme aucun de ses sentiments élevés et généreux; elle est, au contraire, le seul flambeau à la lumière duquel les sociétés puissent s'avancer vers le progrès : ailleurs, il n'y a que confusion et ténèbres.

Ce fut au mois de novembre 1711 que Fénelon et le duc de Chevreuse, qu'il ne faut pas oublier, car lui aussi est un rare exemple de dévouement et d'intelligence, rédigèrent ensemble les Tables de Ghaulnes. Mais l'archevêque ne se crut pas quitte envers le Dauphin et ses amis de Versailles ; après leur avoir ainsi fourni ample matière aux réflexions solitaires et aux conversations intimes, la correspondance reprit aussi active, aussi intéressante que jamais. Les négo-

338 FKNELON A CAMBRAI.

dations avec TAngleterre avaient continué pendant toute la durée de la campagne de Flandre, et elles allaient bientôt aboutir à une paix particulière qui fut tenue d'abord secrète. Fénelon ne cesse de désirer avec ardeur cet heureux moment' : « Il ne faut point vouloir une paix impossible, écrivait-il, mais presque toute paix possible est désirable. » La campagne de 1711 n'amena aucune affaire décisive; le maréchal de Villars sut gagner du temps avec beaucoup de prudence, mais ne put sauver la place de Bouchain, dont Marlborough s'empara. C'était la route de Paris tout à fait ouverte aux ennemis. Aussi l'habile temporisation de Villars, qui sauva pourtant l'armée, grâce à laquelle fut remportée la victoire de Denain l'année suivante, fut-elle l'objet des plus vives critiques. Fénelon, qui n'aimait pas Villars, et qui a tracé de lui un portrait d'une sévérité excessive, dont nous allons parler tout à l'heure, écrit cependant pour le justifier à la cour une lettre que nous citerons presque en entier, tant elle peint vivement l'état de la France à ce moment critique * :

■< A Gamlirai, 19 septembre 1711.

« Voici une occasion de dire tout, mon bon duc : j'en profite avec beaucoup de joie.

<i Je sais que M. Voysin écrit à M. le maréchal de Villars des lettres trop fortes pour le piquer, et pour l'engager à des actions hasardeuses : c'est faire un grand mal, si je ne me trompe, que d'écrire ainsi.

« Ces lettres troublent le maréchal, et ne sont propres qu'à le rendre inaccessible aux bons conseils des gens du métier qui voient les choses sur les lieux.

« S'il donnoit une bataille, il la donneroit mal ; il cour-

* Corr. gén., I, 467.

- Corr. (jén., I, 505.

F i: MCI. ON A C.AMIlItAl. 33!)

I ris(|ii(' (le choisir mal son Iciiaiii, cf de ne lairc pas tme n\c disposition.

i< 11 voudra, sur do Lcls reproches, chercher les ennemis, se donner une vaine apparence de hardiesse pour entreîndre sur eux : c'est ainsi (ju'on fit à Malj)laqu('t. Le papili se hrùleà la chandelle. On ne veut que paroîtrc chercher comhat, et on le trouve avec désavantage. (i II n'y a aucun officier général qui se confie au niaré- -il : ils ne comptent ni sur son savoir pour donner des 1res précis, ni sur ses ressources dans les cas imprévus, sur sa sincérité pour rendre justice à chacun d'eux : ils )ient tous qu'il rejette tous les mauvais événements et ites ses propres fautes, pour se disculper aux dépens de Lix qu'il a chargés de quelque commission. Ainsi personne )seroit prendre rien sur soi avec lui pour faire réussir ffaire générale, de peur de se perdre. Rien ne rend une taille si difficile à gagner, qu'une telle disposition des prits, surtout dans une armée immense, où le général ne ut pas voir tout, et on tout dépend des officiers généraux.

« La plupart des places qui nous restent sont dépoures. Après la perte d'une hataille et une déroute, tout tomroit comme un château de cartes. Il ne s'agit point de ces rtes de petites batailles du temps passé : c'étoit une armée I vingt mille hommes qui en perdoit cinq ou six ; le royaume oit alors plein de noblesse guerrière et affectionnée, de îuples riches, nombreux et zélés. Au contraire, vous n'au- 3z plus d'armée, ni de ressource pour en rétablir, si une iroute vous arrivoit. L'ennemi entreroit en France avec !nt mille hommes qui en feroient la conquête et le pilge : ce seroit une invasion de Barbares. Paris est à ente-cinq lieues de l'armée ennemie : cette ville est deveje elle seule tout le royaume ; en la prenant, les ennemis rendroient toutes les richesses de toutes les provinces. Ils

340 FENELON A CAMBUAl.

tireroient par violence tout l'argent des financiers, que le Roi ne peut en tirer par crédit. Tout le dedans du royaume est épuisé, au désespoir, et plein de religionnaires qui léveroient alors la tête.

« On dira que c'est déshonorer les armes du Roi avec toute notre nation, que c'est décourager les troupes, et donner aux ennemis l'audace de tout entreprendre, avec sûreté de le faire impunément, que de laisser voir à toute l'Europe qu'on aime mieux se laisser prendre pied à pied toutes ses places, que de se défendre courageusement. On ajoutera qu'après ces places prises il viendra enfin bientôt un dernier jour où il faudra donner, au delà de la Somme, cette même bataille qu'on n'ose maintenant donner avec plus d'honneur et d'avantage sur les bords de l'Escaut ; faute de quoi les ennemis iront droit à Paris. J'avoue que cette objection est forte ; mais je crois qu'on peut, en disputant le terrain, éviter cette bataille décisive, couvrir les places qui nous restent, et lasser les ennemis. Mais cette manière de faire le cunctateiir, qui vaut absolument mieux qu'une bataille très-hasardeuse pour l'Etat, demande de bonnes têtes et des mesures difficiles. »

Les traits ne sont pas exagérés ; on parlait tout bas à la cour du départ du Roi pour Ghambord. Une nouvelle défaite des Français, et le parti de la paix en Angleterre eût été réduit à l'impuissance, les négociations rompues, et la France se serait vue livrée à la merci des puissances coalisées. Dans un pareil état des affaires, les désirs ardents de Fénelon pour la paix sont faciles à comprendre, persuadé avec raison, l'événement l'a bien montré, qu'une fois remise de ses blessures, la France n'aurait pas de peine à reprendre son rang en Europe ; il craignait, peut-être avec exagération, de voir se prolonger une lutte où l'on pouvait tout perdre. L'avenir vint heureusement donner tort à ces craintes, mais c'était, un avenir sur lequel personne n'avait le droit de compter

l'KNFLON A CAMllItAI. 3tl

sur l('»ni('l vn rcaliti'; personne alors im' comptait. Les juments de Fcnclou sur Yillars, (|ui lenail, pour ainsi diic, sort de la France entrtî ses mains, sont curieux. J^e carace arro{j[ant du maréchal ne pouvait ùivc du (joût de Tarevèque, qui aimait en tout la mesure et l'affectait même rfois un peu. Aussi le traite-t-il sévèrement, tout en reconissant que c'est le seul homme à qui le Roi puisse (confier commandement ' : « M. le maréchal de Villars, écrit-il en )(embre 1711, est plein de honne volonté et de coura{jc, il end beaucoup de peine. Je crois qu'il fait tout ce qu'il ut faire, mais le fardeau est prodi(}icux. » A la fin de la inpa{;ne, il envoie au duc de Chevreuse un Mémoire sur situation des affaires, où se trouve un portrait du même néral tracé de main de maître. Quelque réserve que l'on isse faire sur cette appréciation, il est curieux de voir uteur du Telémaque tracer un portrait aussi vivant du :ur vainqueur de Denain". « M. le maréchal de Villars a l'ouverture d'esprit, de la facilité pour comprendre cernes choses, avec une soite de talent pour parler nobleînt, quand sa vivacité ne le mène pas trop loin ; il a de la leur et de la bonne volonté, il n'est point méchant, il est lis façon et commode dans la société ; mais il est léger, in, sans application suivie, et sa tète n'est pas assez forte ur conduire une si grande guerre. Il fait des fautes, et and il se trouve pressé, il rejette, dit-on, sur les gens qui t exécuté ses ordres, le tort qu'il a lui seul. « M. le maréchal de Villars fait beaucoup plus de fautes i paroles qu'en actions ; il est vain, il paraît mépriser les ;utenants généraux, il ne les écoute pas ; il fait entendre l'ils ont toujours peur et qu'ils ne savent rien, il se croit vincible quand il a le moindre avantage, et il devient doux imme un mouton dès qu'il se trouve embarrassé.

* Corr. (jén., I, 503.

^ OEnvres coiiipl., XXII.

342 FENELON A CAMBP.AI,

« Il ne sait pas même discerner et conduire les hommes, il est trop léger, inégal et sans conseil ; il ne connaît ni la cour, ni l'armée, il n'a que des lueurs d'esprit, il fait presque toujours trop ou trop peu, il ne se possède pas assez. Une guerre difficile où la France est en péril demanderait une plus forte tète; mais où est-elle? Si le maréchal de Villars demeure à la tète de l'armée, il est capital de le modérer en secret et de l'autoriser en public ; il faut lui donner un conseil et lui faire honneur de tout au de/tors. »

Le Mémoire d'où est tiré ce portrait du maréchal de Villars se termine par une nouvelle exhortation à la paix, pleine d'éloquence et de mouvement. Les vœux de Fénelon semblèrent bien près de se réaliser, quand les Hollandais, pressés par les Anglais, qui déclai-aient au grand jour leurs négociations avec la cour de Versailles, consentirent enfin à leur tour à entrer en pourparlers et donnèrent des passe-ports aux plénipotentiaires français. Le congrès d'Utrecht ne tarda pas à s ouvrir. Mais les conférences pouvaient durer longtemps, entravées comme elles l'étaient par les efforts contraires du prince Eugène de Savoie et du duc de Marlborougb, furieux, l'un de voir la France échapper à une ruine complète, 1 autre de voir sa disgrâce consommée par une paix qui le rendrait inutile. Aussi Fénelon, qui ne cesse pas un moment de prendre un intérêt toujours plus vif aux affaires, et de transmettre à Versailles tous les renseignements qu'il peut recueillir, a-t-il compris qu'à tout prix il faut que la campagne prochaine soit décisive. Rien ne doit être négligé pour que l'armée soit en bon état. Dès le mois de janvier de cette année 1712, qui lui réservait le plus grand chagrin de sa vie, il écrit à son ami ' :

" A Cambrai, 11 janvier 1712.

« Je vous importunerai peut-être, mon bon duc, par mes

» Coir. gén., I, 538.

l'KNKI.ON A CAMIIHAI. 3.3

OM{j;ues et fréqiiciili's Icdrcs : mais iriinporU; ; il iaiil hicii [ue vous me siippoitie/ un \)vm.

«1 1' Je continue à vous dire que, si on no prend pas (I«îs nosurcs plus eilicaces que Ton n'a fait jusqu'à présent, cette routière ne sera point approvisionnée au mois d'avril. La enteur par charrois est incroyable : presque toutes les voiures du pays sont ruinées. Si on achève de les ruiner, il n'y lura plus de quoi continuer la (juerre sur cette frontière. Si )n ne les ruine pas, on manquera de tout. Les ennemis onl es rivières et les chaussées derrière eux. Le désordre qu'on eur a causé sera bientôt réparé du côté de la Scarpe. L'autnr ;ôté sera plus difficile et plus tardif; .mais ils travailleront lès le mois de mars. Il ne faudroit point se flatter dans des ihoses où l'on risque tout. On demande l'impossible aux )aysans ; et comme on n'en tirera qu'une partie, on se trouera en mécompte.

« 2' Il est capital de confier l'armée à un général de bonne été, qui ait l'estime et la confiance de tous les bons officiers. )n court risque d'ouvrir la France aux ennemis en un seul our, faute de bien peser ceci. J'ai plus de liaison avec M. le naréchal de Villars qu'avec les autres, par toutes les avances [u'il a faites vers moi ; mais je songe au besoin de l'Etat, k^ous savez tout.

« 3" J'ai vu nos plénipotentiaires, et j'ai compris, sur leurs Uscours, que la paix est encore bien en l'air. Je ne puis n'empêcher de vous dire qu'on ne sauroit jamais l'acheter rop cher, si on ne peut pas l'obtenir, comme on l'espère. Lie dedans la demande encore plus que le dehors. »

On voit que l'archevêque de Cambrai ne se laissait pas înivrer par les fumées d'une faveur renaissante, puisqu'il continuait à augurer si tristement du sort de la campagne m milieu de cette cour de visiteurs dont parle Saint-Simon. L'hiver de 1711 à 1712 fut, en effet, bien différent à Cambrai de ceux qui l'avaient précédé, et les scènes du prin-

344 FENELON A CAMBIlAl.

temps précédent se renouvelèrent avec encore plus d'éclat. Le palais, déjà tout rempli de blessés, ne désemplit pas de courtisans empressés, qui se souvenaient tout à coup d'avoir connu Fénelon à Versailles, et cherchaient à se rappeler au souvenirde celui qui pouvait, d'un jour à l'autre, devenir l'arhitre du pouvoir. Tacitement, les anciennes défenses étaient levées, et bien que nul n'eût encore osé prononcer son nom devant le Roi, on allait à Cambrai ouvertement et sans se cacher. Mais le maître de ce palais épiscopal, dont les portes étaient si grandes ouvertes, savait trop son monde pour se laisser prendre à ce singulier retour de fortune. Il avait appris à ses dépens, quinze ans auparavant, ce que valent ces belles amitiés de cour, et rien ne fut changé dans sa vie ni dans son attitude.

Ce devait être un spectacle aussi curieux qu'instructif pour 1 observateur que la vue de ce palais dont on connaît l'austère splendeur, rempli d'officiers blessés, de gentilshommes, d'ecclésiastiques de tout rang, et au milieu de cette foule si bizarrement assemblée, la grande figure si frappante de Fénelon avec cette grâce parfaite, qui savait si bien se proportionnera chacun. Attiré par la curiosité de voir cet homme dont la célébrité allait toujours grandissant, un Italien dont le nom devait à son tour avoir son illustration au dix-huitième siècle, le Père Quirini, depuis cardinal, se rendit à Cambrai au commencement de 1712. 11 nous a laissé dans son Journal, écrit en latin, un court récit de son séjour dans cette ville. Voici comment il raconte l'accueil qu'il y reçut, et la vie qu'il y mena. Disons d'abord que le Père Quirini était un jeune Bénédictin qui voyageait en France pour s'instruiie. Après avoir visité Paris, vu la cour, il fit une tournée dans les Flandres, et arriva à Cambrai par ce chemin indirect : « La ville de Cambrai fut le terme de mon voyage en Flandre. Et certes, je ne dirai que Ja vérité en avouant que c'était vers ce lieu que me portaient tous mes désirs.

FKNELOiN A CA M II II AI. 315

US cotte coiilr(''(' (|ii(' j'avais (Ityà visitée, l^laiit (Icscciidii IIS Mil monastère licncdictin, aj)pelé l'ahhaye du Saintpiilcic, j(; pus voir lVe(|u<'miiu'iit raieliev('(|ii(' l''('iic'loii, i m'attira chez lui avec une extrême l)ienveillance, quoique ;ette époque son palais fût rempli des généraux des troupes mçaises, que les soins de Joui .«jcnre qu'il s'occupait avec leur de faire donner à tous, ne lui laissassent {juère de sir. Ma mémoire est encore toute pleine des conversans et des discussions que j'eus avec ce grand prélat, que coûtais parler avec une ardente curiosité; la nature et la rtée de nos entretiens est encore, à l'heure qu'il est, attée à mes yeux par un grand nombre de ses lettres, qui it le trésor le plus précieux que je puisse conserver, car aque mot y témoigne de l'ardeur que ce grand esprit ployait à défendre la cause de la vraie doctrine catholique ntre les erreurs des jansénistes. II m'écrivit quelques-unes ces lettres pendant mon séjour à Paris, d'autres lorsque traversai la France en m'en retournant en Italie, et notre rrespondance continua lorsque j'y fus enfin revenu '. » F^énelon exerça sur son hôte cette sorte de charme toutissant auquel on ne savait pas résister, et s'en fit un ami voué. Le Père Quirini quitta Gamljrai profondément toué, comme il l'écrivait à Fénelon, « des honnêtetés dont il a 1 à votre générosité de me combler et des confidentes converions qui m'ont fait connaître en vous le plus beau et le plus md talent de la France » . Et de ce moment il s'établit entre prélat et lui une correspondance suivie qui dura tant que rchevêque vécut. Le Père Quirini s'acquit plus tard une inde réputation comme savant, et une estime universelle r la pureté de sa vie et la douceur de son commerce. Pasnné pour la science, il parcourut l'Europe entière, visiit tout, s'informant de tout, liant partout où il passait des

Commentaire historique du cardinal Quirini, I, v, 83.

;}',(} FENEI.ON A CAMBr.Al.

relations avec les gens distingués et les littérateurs de profession. Il s'établit ensuite à Rome, où il mourut cardinal. C'est à lui à qui Voltaire adressa une de ses fameuses épîtres. Mais il n'oublia jamais sa visite à Cambrai, tant avait été vive l'impression qu'avait produite sur lui cette entrevue avec Fénelon.

C'est ainsi que dans une foule d'occupations diverses, menées de front avec un calme et une sérénité parfaite, soutenu par un rayon d'espérance qui semblait providentiel, saisissant déjà peut-être par la pensée un avenir qui n'est jamais à nous, Fénelon passa cet hiver de 1711 à 1712, dernière période de bonheur et d'illusions, dans cette existence si traversée. Déjà le printemps approchait, la campagne allait s'ouvrir en même temps que le congrès d'Utrecht. Tout dépendait du sort qu'auraient les aimes de la France : une victoire eût été un argument décisif, et fait conclure la paix. La petite société qui entourait le nouveau Dauphin se demandait avec anxiété si le prince allait être envoyé pour commander les troupes et quel serait le général chargé de le conseiller. Ils ne savaient que désirer : rester inactif à Versailles, c'était bien terne, bien peu fait pour gagner les esprits ; aller à l'armée, c'était risquer de revoir les tristes scènes de 1708. Leur trouble était réel, et ils ne savaient trop au juste que désirer. De loin, Fénelon n'était pas moins anxieux, lorsque dans les premiers jours de février, il reçoit tout àcoup la nouvelle que la jeune Dauphine vient d'être frappée d'un mal subit et étrange qui la met à toute extrémité, et que son mari est plongé dans un désespoir tel, qu'il a l'air comme frappé de la foudre. Le 12, la princesse mourait dans toute la force de la jeunesse, emportée par une maladie que l'on croit avoir été une fièvre pernicieuse. Toute la joie, toute l'énergie vitale du duc de Bourgogne s'en alla avec cette jeune femme dont l'histoire a conservé le souvenir, comme une des plus gracieuses apparitions du passé.

Kr. m:i,()n a camiîhai. 347

llle lUait tout pour son ('poiix, su nioil le IVappail au ca'iii-. l tomba aussitôt malade, e( se sentit perdu. Fénelon, en ecevanl à la l'ois la nouvelle de la nioil de la Daupliine et e la maladie de son mari, comprit (pie tout était à redoujr, et (|ue clic/ un être aussi passionné et aussi contenu, la ouleur ne serait pas lonjfue à l'aire son œuvre. Le 15 février, [ écrit à son vieil ami, M. Dupny ' :

» 15 l'rvricr 1712.

« Ce qui m'afflige plus, c'est la maladie deM. le Dauphin. I y a déjà quelque temps que je crains pour lui un sort uneste. Si Dieu n'est plus en fureur contre la France, il eviendra ; mais si la fureur de Dieu n'est point apaisée, l y a tout à craindre pour sa vie. Mandez-moi la suite de sa aaladie; vous savez combien je m'y intéresse. Hélas! hélas ! leigneur, regardez-nous en pitié. On devrait prier pour lui »arlout. »

" IG février.

« Je commence à espérer que M. le Dauphin ne mourra )oint, et que son affliction lui servira comme d'un éperon ; ;'estun obstacle qui lui a été arraché. Il y a un peu à craindre [u'il n'en trouve d'autres dans son chemin. Il faut espérer [ue Dieu remédiera à tout, puisque tout coopère au bien de ;eu.\ qui l'aiment. J'ai eu facilité de prier pour lui, ce que e n'avois pas eu au commencement. Il me reste au fond du ;œur un reste d'appréhension, que Dieu ne soit pas apaisé ;ontre la France. Il y a longtemps qu'il frappe, comme dit e Prophète, et sa fureur n'est point apaisée. »

Mais Fénelon était une nature trop ardente et trop énergique pour se laisser abattre ; il ne pouvait comprendre qu'on e laissât vaincre par le chagrin, et il se reprenait toujours à espérer. Le 18 février, jour où le prince rendait le dernier

' Corr. g en., III, V87

348 FÉNELON A CAMBIîAl.

soupir, il écrivait au duc de Ghevreuse ' : « On ne peut être plus touché que je ne le suis de la perte que le P. P. vient de faire, et de la vraie douleur qu'on dit qu'il en ressent. Je suis fort alarmé pour sa santé, elle est faible et délicate, rien n'est plus précieux pour l'Eglise et pour l'Etat, et pour tous les gens de bien... Vous connaissez son tempérament, il est trés-vif et un peu mélancolique. Je crains qu'il ne soit saisi d'une douleur profonde qui tourne sa piété en dégoût, en noirceur et en scrupule. Il faut profiter de ce qui est arrivé de triste pour le tourner vers une piété simple, courageuse, et d'usage pour sa place. Dieu a ses desseins, il faut les suivre... J'espère qu'au bout de quelques jours, sa santé se rétablira et que Dieu lui donnera, malgré sa juste douleur, la force de rentrer dans les besoins pressants de l'État. » Et Fénelon finissait sa lettre par une longue exhortation de piété au Dauphin, pour le consoler et le fortifier. Or, ce même jour, peut-être à l'heure où son fidèle précepteur traçait ces lignes, le duc de Bourgogne mourait, à vingt-neuf ans, six jours après sa femme. Il faut lire dans Saint-Simon le récit de cette mort si imprévue, qui vint frapper d'un douloureux étonnementla cour et la France entière. La mort, l'implacable mort, enlevait ainsi dans sa fleur le jeune homme devenu le dernier appui de ce grand Roi qui penchait aussi vers la tombe. Avec lui disparaissaient sans retour toutes les belles espérances que faisait naître le prochain avènement d'un prince aussi vertueux, et tout occupé du bien. C'était là un de ces coups terribles que la Providence se plaît parfois à frapper pour rappeler aux hommes, même les meilleurs, qu'à elle seule appartient l'avenir, et que l'heure présente même n'est pas à nous. La désolation fut générale dans toutes les classes de la société. La main de Dieu semblait s'appesantir sur le

' Corr. g en., I, 545.

l'KNEI.ON A CAMiniAl. 3 4'J

'ieu\ Roi, qui voyait en moins (Tiin an disparaître son fils !t son petit-fils, alors que dans l'i-tat (•riti(pie des affaires nu' re(|enc'e devenait pres<pie nn péril publie.

Il est inutile d'essuyer de dépeindre la douleur du petit ;rouj)e qui entourait le Dauphin. Ce fut un effondrement su- )it de toutes leurs espérances et un déchirement sans pareil, ^ar, il faut le dire à leur honneur, une sincère affection, !t non pas seulement la raison politique, les attachait à ;elui qui venait de leur être eidevé. A plus de cent cin- [uante ans de distance, les pages où Saint-Simon peint sa iropre consternation et le désespoir des ducs de Chevreuse t de Beauvilliers sont encore émouvantes, tant leur élo- [uence est sincère. Les deux ducs furent brisés, et du jour ù ils virent mourir leur cher Prince , eux aussi furent rappés à mort.

Que dire maintenant de ce qu'éprouva celui dont nous vous entrepris de raconter les dernières années ? Quand on ui apprit la fatale nouvelle, il laissa échapper ces seuls mots :

c Tous mes liens sont rompus rien ne m'attache plus à la

erre. » Et pendant plusieurs jours il demeura dans un état ie dégoût et d'anéantissement tel, qu'on craignit de le voir uccomber à sa douleur. Perdre ainsi, au moment où il s'v ttendait le moins, celui à qui il avait, depuis près de vingtinq ans, de loin aussi bien que de près, consacré tous ses oins, celui en qui il avait déposé les trésors de son àme et ie son cœur, c'était perdre la meilleure partie de lui-même, 'était mourir par avance. Et ceci à l'heure même où ses êves d'activité et de travail pour le bien semblaient à la eille de se réaliser. Tous les soins, toutes les peines develues inutiles et vaines ! Une fois de plus tout disparaissait >our Fénelon : la terre lui manquait sous les pieds, tout s'éroulait. son œuvre s'évanouissait avant d'avoir vu le jour ! ie fut, comme il le dit, le coup qui acheva de le faire mouir à lui-même, qui mit le sceau à cette œuvre du détache-

350 FKNELON A CAMBRAI-

ment chrétien à laquelle il travaillait si sincèrement depuis tant d'années, mais que la main de Dieu seule peut porter à sa perfection. Seize années auparavant, en apprenant la condamnation du livre des Maximes des Saints, rarclievéque avait cru sans doute boire jusqu'à la lie la coupe de l'épreuve et de l'humiliation; mais aujourd'hui Dieu lui demandait un sacrifice bien autrement douloureux et lui enlevait comme la meilleure partie de lui-même. Dans cette dernière épreuve, Fénelon est le même qu'il y a seize ans, aussi maître de ses sentiments, au,ssi tranquille dans la soumission. Il y a même, sij'ose le dire, un progrès visible : on voit que ces années de travail et d'efforts ont élevé encore cette nature déjà si haute. Il est plus simple, plus naturel; il a moins de retour sur lui-même dans sa douleur, sans que cette sensibilité si vive, qui est comme le trait distinctif de sa nature, se soit émoussée en rien. L'âme est peu à peu montée plus haut, dans une ré^jion sereine où la douleur atteint encore, mais ne triomphe plus de celui qu'elle touche.

Après quelques jours de silence et d'anéantissement , Fénelon reprend la plume et écrit à son ami, le duc de Chevreuse, cette belle lettre où se retrouve déjà toute l'indomptable énergie de son àme. Nous en citons la plus grande partie, bien qu'elle soit en grande partie politique ; rien ne fait, à notre sens, plus d'honneur à Fénelon que cet oubli de sa propre douleur pour ne penser qu'au malheur de l'Etat. Il avait personnellement tout perdu, mais la France, elle aussi, avait fait une perte irréparable, et c'est à elle seule qu'il pense ' :

u A Cainhraî, 27 fc-vrier 1712.

« Hélas! mon bon duc. Dieu nous a ôté toute notre espérance pour l'Église et pour l'État. Il a formé ce jeune

' Corr. (/eu., I, 550.

l'KNF.LON A CAMIMIAI. 3:il

incc; il Tu orné ; il Ta j)rt'|uiri' pour les plus {|raii(ls hicns : l'a nioiiti'i' au monde, et aussilùt il l'a détruit. Je suis saisi lorreur, et malade de saisissement sans maladie. Vai j)leuiit le prince moi1 qui mv. déchire le cœur, je suis alarmé ur les vivants. Ma tendresse m'alarme pour vous et pour l)on [duc de Beauvillicvs). De jilus, je crains pour le Roi; conservation est intiniment im])ortante.

« De plus, le Roi est malheureusement trop âgé pourj)ouir compter «lu'il verra son successeur en âge de gouverner d>ord après lui. (Juand même on seroit assez heureux pour iter une minorité selon la loi, c'est-à-dire au-dessous de atorze ans, il serait impossible d'éviter une minorité îlle, où un enfant ne fait que prêter son nom au plus t. Il n'y a aucun remède entièrement sûr contre les danrs de cet état des affaires. Mais si la prudence humaine ut faire quelque chose d'utile, c'est de profiter dès delin à la hâte de tous les moments pour établir un gouverment et une éducation du jeune prince, qui se trouve jà affermi, si par malheur le Roi vient à nous manquer, n honneur, sa gloire, son amour pour la maison royale et ur ses peuples, enfin sa conscience exigent rigoureuseînt de lui qu'il prenne toutes les sûretés que la sagesse huline peut prendre à cet égard. Ce seroit exposer au plus rrible péril l'État et l'Eglise même, que de n'être pas cupé de cette affaire capitale par préférence à toutes les très. C'est là-dessus qu'il faut tâcher de persuader, par ; instruments convenables, madame de Maintenon et tous

ministres, pour les réunir, afin qu'ils fassent les derniers brts auprès du Roi. »

Mais si le courage de Fénelon était grand, et son amour

pays toujours aussi vivace, l'épreuve était terrible, et rfois il succombait sous le fardeau. Quelques jours après tte lettre d'une si forte énergie morale, il écrit au duc de laulnes ces lignes où vibre encore comme l'accent de cette

voix qui remuait les cœurs ' : « Je ne puis, mon bon el cher duc, résister à la volonté de Dieu qui nous écrase. Il sait ce que je souffre ; mais enfin, c'est sa main qui frappe, et nous le méritons. 11 n'y a qu'à se détacher du monde et de soimême, il n'y a qu'à s'abandonner sans réserve aux desseins de Dieu. Nous en nourrissons notre amour-propre quand ils flattent nos désirs : mais quand ils n'ont rien que de dur et de détruisant, notre amour-propre hypocrite, et dé{}uisé en dévotion, se révolte contre la. croix, et il dit comme saint Pierre le disait de la passion de Jésus-Christ : « Gela ne vous « arrivera point. » 0 mon bon et cher duc, mourons de bonne foi ! »

Au chevalier Destouches, à cet ami nouveau des derniers jours qui avait su gagner une si grande place dans son cœur, il écrit encore ces courtes lignes, si contenues, mais qui en disent tant sur l'état de son àme* : « Je souffre, Dieu le sait, mais je ne suis point tombé malade, et c'est beaucoup pour moi. Votre cœur qui se fait sentir au mien, le soulage. J'aurais été vivement peiné de vous voir ici ; songez à votre mauvaise santé; il me semble que tout ce que j'aime va mourir. L'abbé de Beaumont n'est point parti; il n'a pas voulu me quitter dans cette triste occasion. De plus, nous supposons qu'il ne s'agit plus de l'affaire pour laquelle je vous avais promis qu'il partirait tout au plus tôt. Songez sérieusement aux remèdes et au régime nécessaire pour vous guérir à fond. Vous m'êtes plus cher, Monsieur, que je ne saurais l'exprimer. »

Si une chose put adoucir la douleur de Fénelon, ce fut le récit des derniers moments du jeune prince. Les contemporains gardèrent, en effet, le souvenir de l'admirable spectacle qu'offrit à la cour de Louis XIV cette agonie d'un

' Corr. <jcit., I, 552.

^ Lettres et opuscules inédits, p. 51.

FKNELON A CAMIJRAI. 353

nmc frappé au milieu de la jeunesse et de toute la force la vie, mourant sans un r<'(;rct, joyeux même de la joie chrétien. L'impression produite par cette mort si douce i coura{jcu.sc fut assez profonde pour qu'elle restât consi(}née dans tous les Mémoires du temps. Ce dut être une le à la fois déchirante et pleine de grandeur que celle l'on vit, au milieu des splendeurs de Versailles, cette mort héritier du trône, à vingt-neuf ans, devenant par la foi L'tienne, l'espérance du honheur céleste, le dédain de la la reconnaissance sincère envers Dieu pour la délivrance le charge aussi écrasante que celle de régner, devenant, je, comme un jour de triomphe pour celui qui échappait r ainsi dire à la vie. Ce coup, qui réduisait tant d'espérances ant, montra comme dans un lumineux éclair, et la fragilité choses humaines, et la force invincible de ces croyances ant lesquelles la mort elle-même est forcée de s'avouer icue. Cette heure suprême dut être aussi la grande répense de Fénelon, malgré toute son amertume : il avait aillé à faire du duc de Bourgogne un prince accompli, reux du bien, et capable de l'accomplir ; la mort montra œuvre au grand jour, en l'enlevant à la terre ' : « Dieu ie tout autrement que les hommes. Il détruit ce qu'il blait avoir formé tout exprès pour sa gloire. 11 nous it, nous le méritons. » Ces paroles, d'une simplicité que, que l'archevêque écrit à madame de Lambert, termi- ; dignement cette phase de la vie de Fénelon ; il en sortit )ut encore, mais frappé à mort. La pensée de la perte jarable qu'il avait faite le remplissait toujours d'une émomaladive; il l'écartait autant que possible de son esprit. t ce qu'il écrit au Père Martineau, confesseur du Dau- 1, qui s'occupa aussitôt de réunir les faits pouvant servir biographie du prince. Voici cette lettre, où respire un

orr. gén., III, 498.

354 FENE(,ON A CAMBKAT

sentiment si profond; elle est curieuse aussi par ce singuliei usa{;e, alors général, de citer des vers latins jusque dans les pages remplies d'une émotion vraie ' : « Je vous avouerai franchement ma foiblesse. mon Révérend Père; je ne me sens point maintenant capable de faire la recherche des faits que vous voudriez recueillir. Je ne saurois assez louer votre zèle et la bonté de votre cœur : mais le courage me manque pour exécuter un travail dont je désire passionnément l'exé- Gution. Le malheur qui nous afflige a fait une si forte impression sur moi, que ma santé en souffre beaucoup. Tout ce qui réveille ma peine me met dans une espèce d'émotion fiévreuse. Il faut attendre que le repos et la vue de Dieu calment mon imagination; cependant il faut s'humilier de cette foiblesse. M. le duc de Beauvilliers peut vous aider beaucoup plus que moi; ses conseils seront bons, tant sur la recherche des faits, que sur leur choix et sur la manière de les mettre en œuvre. Vous jugez bien qu'il y a de grandes observations à faire là-dessus.

Periculosae plénum opus aleae Tractas.

« Vous connoissez le monde et sa maligne critique. » Malgré sa volonté de ne pas plier sous l'orage, Fénelon ne put être complètement le maître de cette nature physique, qu'il menait si rudement depuis tant d'années. H y a des jours où le corps se venge, et vient à bout des plus robustes courages. Sa santé eut une courte défaillance, et le bruit se répandit qu'il était fort malade. Ce fut un effroi parmi ses amis, qu'il rassure ainsi lui-même, par quelques lignes aimables adressées au chevalier devenu le confident de toutes ses peines * : « Mon mal a été, Monsieur, beaucoup moins considérable qu'on ne vous l'a mandé; mais un tres-médiocre mal était grand pour moi. On n'a jamais vu des malheurs sem-

' Corr. gén., III, 511.

* Lettres et opuscules inédits, p. 54.

l'I.NKLON A CAMBIUl. .155

l>l('s;iii\ nôtres; Dieu veuille conserver le Hoi, et rassurer s les l)ons Français. Vous ne devez pas avoir de peine à ire (]ue je vous aime; eh! (ju'aimerais-je si je ne vous lais pas ? »

ja mort du duc de Bourgogne eût mis Hn à ce rôle ingrat conseiller secret que Fënelon jouait depuis si longtemps )res des amis de Versailles, s'il eût été vraiment un ambi- IX, comme on s'est plu à le dire : tout était fini et mort ir lui. Mais il aimait sincèrement son pays, et il ne se yait jamais quitte envers lui. Aussi, navré de douleur, combant presque à la faiblesse physique, et ayant comme avant-goût de la mort, Fénelon ne se désintéresse pas un ment du sort de la France, ni des affaires de l'Eglise. Au itraire, il semble que le péril imminent que la perte du nce fait courir à l'Etat exalte son patriotisme. La corresidance avec Versailles reste aussi active que par le passé: (Cnir, cet avenir qui n'était plus rien pour lui, l'occupe is que jamais; il prévoit toutes les difficultés qu'amèa une régence devenue nécessaire, et so'n esprit actif îrclie les moyens de les conjurer. On a pu voir, dans première lettre écrite après la mort du Dauphin, Fénelon blier presque sa propre douleur pour ne penser qu'aux aies conséquences de l'événement, ou plutôt sa douleur . de celles qui ne s'expriment pas par des paroles, mais it si profondes qu'elles deviennent comme partie de nousimes. C'est dans ces moments d'agonie intérieure, qui sont ssi des heures de suprême sincérité, que le fond du cœur paraît à nu. Tous les voiles se déchirent sous la rude -einte du malheur, et l'homme apparaît tel qu'il est, dérrassé pour un moment de toute l'enveloppe factice dont ducation et les mœurs l'entourent. Le vase est brisé, et le rfum qu'il contient se répand au dehors. Il nous reste à parler de Fénelon dans cette dernière pé- )de qui précéda immédiatement sa mort, et où il nous

apparaîtra plus ardent, plus actif encore que lorsque la fortune semblait l'appeler aux plus hautes destinées.

Le lecteur nous pardonnera peut-être les quelques réflexions qui sont venues naturellement sous notre plume. En nous rappelant cette mort du duc de Bourgogne qui semble être un de ces coups mystérieux que la Providence frappe ppvfois pour forcer l'attention des hommes, l'émotion qui a rempli le cœur des contemporains nous a gagné, il nous a semblé voir partir avec lui cette fortune de la France, qui jusque-là lui avait été si fidèle, et nous nous sommes souvenu de ces paroles que Fénelon écrivait dans une lettre à son neveu, et qui sont comme un aveu de sa douleur' : « Les hommes, dit-il, travaillent par leur éducation à former un sujet plein de courage, et orné de connaissances; ensuite Dieu vient détruire ce château de cartes. Il renverse ce courage humain, il démonte cette vaine sagesse, il découvre le faible de cette force, il obscurcit, il avilit, il dérange tout. Son ouvrage est d'anéantir le nôtre, et de souffler sur le nôtre pour Tanéantir,, Il nous réduit à croire avec foi qu'il est tout, et que nous ne sommes rien. »

ï Corr. gén., II, JOl.

Page 1