‹ Fénelon à Cambrai d'après sa correspondance, 1699-1715Chapitre 23 sur 25 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

énacité et persévérance de Féneloii. — Nouveaux mémoires sur le {jouveruement. — Les Lettres sur la Relifjion. — Fénelon et Sa-nt-Simon. — La bulle Unigenitus. — Le maréchal <le Munich. — Mort du duc de Clievreuse et du duc de Beauvillicrs. — Fin des relations de Fénelon avec la cour.

« Je donnerais ma vie non-seulement pour l'État, mais ncore pour les enfants de notre très-cher prince, qui est neore plus avant dans mon cœur que pendant sa vie. ous aurez la bonté d'examiner tout ce qui m'a passé par la ète'. » Fénelon écrivait ces lignes trois semaines après la lort du duc de Bourgogne, en envoyant 1 al)bé de Beaulont au duc de Chevreuse pour causer avec lui sur l'état es affaires. Le moment était critique, en effet, j)Our le ays, qui semblait irrémédiablement voué aux dangers 'une régence, avec une guerre désastreuse à terminer. La ouronne devait passer de la tête vieillissante de Louis XIV ur celle d'un enfant de cinq ans, et la France se demandait vec anxiété quel serait, en réalité, le prince entre les mains e qui le pouvoir allait tomber. Le duc de Berri, qui, lui ussi, n'avait plus que peu de jours à vivre, passait avec raian pour un homme sans capacité, déréglé, et entièrement oumis à sa femme, cette fille du duc d'Orléans dont les désrdres commençaient à s'étaler au grand jour; quant au

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prince, qui devait être le Régent, les accusations les plus étranges circulaient sur son compte : on l'accusait presque ouvertement d'avoir fait empoisonner le Dauphin. L'indolence du prince était si grande, qu'il cherchait à peine à se laver de ces atroces insinuations. Une insouciance si extraordinaire en pareille occurrence donnait de la consistance aux bruits sinistres qui circulaient, bruits que le temps à lui seul devait dissiper entièrement. Ainsi ceux qui regardaient avec une anxiété patriotique le sombre avenir de la France, ne voyaient rien, ni personne pour calmer leur inquiétude. Fénelon, qui était, nous l'avons dit, plus alarmé que tout autre, ne se décourage pas un moment. L'abbé de Beaumont profita d'un des fréquents séjours qu'il faisait à Paris pour voir M. de Chevreuse et lui conseiller, de la part du prélat, de tenter un rapprochement avec madame de Maintenon. C'était la première fois depuis qu'il avait quitté la cour que pareille pensée venait à l'esprit de l'archevêque. Tant qu'un pareil conseil eût pu sembler intéressé, tant que madame de Maintenon eût pu croire que Fénelon cherchait à rentrer en grâce, jamais l'idée même d'une pareille démarche ne s'était présentée à son esprit : il était resté dans un silence et une réserve absolus envers cette amie d'un jour, sans se plaindre et sans faire aucune avance.

Mais tout était changé, il ne pouvait plus être question de rien pour la personne de Fénelon, et madame de Maintenon pouvait beaucoup pour déterminer le Roi à prendre de sages dispositions en vue de la future régence du royaume. Aussi Fénelon crut-il que le moment était venu d'essayer un rapprochement qui pourrait être utile au bien public, en faisant arriver la vérité jusqu'aux oreilles du souverain. La marquise, sans se brouiller complètement avec la petite société Chevreuse et Beauvilliers, s'était graduellement éloignée de ses anciens amis, peut-être par un secret embarras de sa conduite envers Fénelon. La mort de la duchesse de Bourgogne,

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i\ laquelle elle s'était réellement attachée, la laii^sait très-isolée au milieu (le cette cour, où elle semblait presque ré{jner. Elle se sentait sans appui réel et sans conseil, à Tlieure oîi son influence allait devenir sans contre-poids, où le Roi, attristé et vieilli, s'appuyait uniquement sur elle pour dissiper sOn incurable ennui. Il y avait donc lieu pour les gens de bien r[ui avaient tout perdu avec le duc de Rourgo;fne, d'essayer Je faire usage de FinHuence de madame de Maintenon pour lécider le Roi à prendre les mesures propres à faire tomber !e pouvoir en bonnes mains, s'il venait à disparaître. Aussi Fénelon n'hésita-t-il pas à conseiller à ses amis à tenter un 'approcliement. Mais cette démarche fut, si nous ne nous rompons, comme la preuve visible de son renoncement ibsolu à toute ambition personnelle'. « Je croirois que le )on (duc de Beauvilliers) feroit bien d'aller voir madame de ^laintenon, et de lui parler à cœur ouvert, indépendamment lu refroidissement passé. Il pourroit lui faire entendre qu'il le s'agit d'aucun intérêt, ni direct ni indirect, mais de la ûreté de l'État, du repos et de la conservation du Roi, de sa gloire et de sa conscience, puisqu'il doit, autant qu'il le peut, )Ourvoir à l'avenir. Ensuite il pourroit lui dire toutes ses )rincipales vues, et puis concerter avec elle ce qu'il diroit lu Roi.

a Je ne propose point ceci sur l'espérance qu'elle soit 'instrument de Dieu pour faire de grands biens. Je ne crains [ue trop qu'elle sera occupée des jalousies, des délicatesses, les ombrages, des aversions, des répits, et des finesses de emme. Je ne crains que trop qu'elle n'entrera que dans des »artis foibles, superficiels, flatteurs pour endormir le Roi et >our éblouir le public, sans aucune proportion avec les prèsans besoins de l'État. Mais enfin Dieu se plaît à se servir de out. Il faut au moins tâcher d'apaiser madame de Maintenon,

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afin qu'elle n'empêche pas les résolutions les plus nécessaires. Le bon {duc de BeauviUiers) lui doit même ces éfj^ards dans cette conjoncture unique, après toutes les choses qu'elle a faites autrefois pour son avancement. »

Le duc de BeauviUiers suivit ce conseil : il eut avec madame de Maintenon de sérieux entretiens et la trouva toute disposée à renouer leurs anciennes relations d'amitié. Leduc ayant témoigné quelques inquiétudes sur les papiers du dernier Dauphin où se trouvaient des lettres et des mémoires de Fénelon, madame de Maintenon le rassura par le petit billet suivant, dont la spirituelle sécheresse garantit l'authenticité : « Pour vous mettre l'esprit en repos, Monsieur, j'ai tiré des copies de tous vos écrits, et je vous renvoie tout sans exception. On vous aurait gardé le secret, mais il est des occasions qui découvrent tout. Nous venons d'en faire une triste expérience. Je voulais vous renvoyer tout ce qui s'y est trouvé de vous et de M. de Cambrai; mais le Roi a voulu brûler lui-même. Je vous avoue que j'y ai eu grand regret, car jamais on ne peut écrire rien de si beau ni de si bon, et si le prince que nous pleurons a eu quelques défauts, ce n'est pas pour avoir reçu des conseils trop timides, ni qu'on l'ait trop flatté. On peut dire que ceux qui vont droit ne sont jamais confus. »

Les voies étant donc ouvertes, il s'agissait de faire passer au Roi des avis pratiques. Pour arriver à ce but, F'énelon reprend, avec une infatigable persévérance et une singulière souplesse d'esprit, le rôle de conseiller officieux qu'il jouait depuis tant d'années auprès du duc de Bourgogne, et se remet à l'œuvre sans défaillir. Il reprend la plume, cette plume qui avait écrit les tables de Chaulnes pour le cher petit prince, et rédige trois nouveaux mémoires destin s à fournir les id es que les deux ducs devaient essayer d<^ taire arriver jusqu'au Roi. Une année entière ne s'était pas ('coulée depuis le jour où, plein d'espoir dans un avenir

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li paraissait si assuré, il avait dr. même envoyé à Versailles s plans de {jouvernemeut <|ui (lovaient être proposés aux Hexions d'un prince jeune que le doi{|t de Dieu semblait 'oir prédestiné. Quelle amere douleur Fénelon ne dut-il is éprouver quand il se mit ainsi à écrire encore une fois îs avis que son élevé ne lirait plus! Mais si son cœur saigna 1 traçant ces li{;nesqui lui rappelaient à chaque lettre l'imensité de sa perte, sa main ne trembla pas, et Ton retrouve ms ce nouveau travail toute la fermeté de son inteilifjence.

Ce fut le 15 mars 1712 que Fénelon envoya à ses amis de ersailles trois mémoires, intitulés : 1" le Roi; 2" Projet d'un msril de V'-gence; 3° Education du jeune prince. Nous Ions faire une rapide analyse de ces projets, les derniers je Fénelon ait rédigés; ils nous paraissent intéressants, irce qu'ils peignent vivement la situation de la France à ce oment critique.

Le premier mémoire sur le Roi débute par le singulier rticle suivant, qui montre bien à quel point les morts impré- Lies et foudroyantes qui se succédaient dans la famille )yale troublaient les meilleures têtes et faisaient croire à es crimes, là où le simple bon sens eût dû en écarter l'idée : Je crois qu'il est très-important de redoubler sans éclat et ms affectation toutes les précautions pour sa nourriture (du oi), et aussi du jeune prince qui reste. » Une fois le tribut ux idées du jour payé par cette étrange recommandation, énelon renouvelle ses exhortations pour une prompte conlusion de la paix rendue plus nécessaire encore par la peraective d'une longue minorité. « Il (le Roi) ne doit point exposer à laisser un petit enfant avec tout le royaume dans n si prochain péril. On peut lui représenter, dit-il encore, extrémité où l'on se trouverait s'il tombait dans un état de mgueur où il ne pourrait rien décider, et où nul ministre 'oserait lien prendre sur soi. » Puis, passant aux réformes écessaires après la paix, Fénelon poursuit par ces quelques

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articles, où il insiste sur la nécessité d'établir un conseil de régence entrant immédiatement en fonction, afin d'établir son autorité par avance si le Roi venait à mourir : « Il faut lui montrer combien il importe qu'il rétablisse au plus tôt quelque ordre dans les finances, sans quoi on ne peut espérer aucune respiration des peuples avec les troubles d'une minorité ; pendant une régence, un prince qui voudrait troubler l'Etat aurait un moyen facile d'y réussir. Si le conseil de régence paye les dettes, il ne saurait soulager les peuples, et les peuples accablés ne continueront point à porter ce joug accablant quand ils verront un prince qui leur offrira sa protection contre ce conseil ; si, au contraire, le conseil retranche ou suspend le payement des dettes pour soulager les peuples, les rentiers qui sont en si grand nombre et si appuyés feront un parti redoutable contre le conseil qui les aura maltraités.

« Si M. le duc de Berri, livré à son épouse et à son beaupère, se trouvait, à la mort du Roi, à portée de gouverner sans qu'il y eût un conseil de régence déjà en actuelle possession, et déjà affermi dans l'exercice de l'autorité, les peuples et les troupes, accoutumés à n'obéir qu'aux ordres d'un seul maître, ne s'accoutumeraient pas facilement à préférer les décisions d'un conseil sans expérience, et peut-être fort divisé, aux volontés d'un fils et d'un petit-fils de France, réunis ensemble avec un grand parti... »

Enfin Fénelon termine par ces belles paroles sur la nécessité de dire au Roi la vérité tout entière, qui s'adressaient directement à madame de Maintenon :

« Ce n'est point en épargnant chaque jour au Roi la vue de quelques détails épineux et affligeants qu'on travaille solidement à le soulager et à le conserver; les épines renaîtront sous ses pas à toutes les heures; il ne peut se soulager qu'en s'exécutant d'abord à toute rigueur. C'est une prompte paix, c'est l'ordre mis dans les finances, c'est la réforme des troupes

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de avec rè{jlo, c'est rctahlisscincnt (riiii hoii conseil aiito- <6 et mis en possession tout au plus lot, qui peuvent mettre Roi en repos pour durer lon{jtemps, et le royaume en état ! se soutenir mal{jré tant de périls. On d(;vi-atout à madame ! M*** (Maintenon) si elle y dis])ose le lloi. « Je ne crois pas que madame de M*** (Maintenon) a{jisse ir grâce, ni même avec une certaine force de prudence evée; mais que sait-on sur ce que Dieu veut faire? 11 se sert lelquefois des plus faibles instruments, au moins pour iipècher certains malheurs. Il laut tacher d'apaiser maime de M*** et lui dire la vérité ; Dieu fera sa volonté sur ut. »

Le second mémoire, sur le Conseil de régence, est le plus iractéristique et celui qui fait le plus d'honneur à la perspiicité politique de son auteur. Pour le juger équitablement, faut se reporter par la pensée au moment où il a été écrit, énelon le composait en 1712, avant la bataille de Denain, ors que le congrès d'Utrecht venait à peine de s'ouvrir et le, suivant les apparences, un temps fort long devait s'é- )uler avant que les conférences pussent amener la concluon dun traité définitif. Le Roi, vieux et malade, pouvait lourir d'un jour à l'autre, et le pouvoir tomber entre les lains du duc de Berri, dont l'incapacité et la violence aient notoires. En réalité, le duc d Orléans, maître absolu e l'esprit de sa fille, la duchesse de Berry, eût été le seul lef de l'Etat. Or, nous avons dit les accusations qui circulient sur son compte : on l'accusait presque ouvertement être l'auteur des morts si nombreuses et si rapides dans i famille royale, dont chacune le rapprochait du trône, •ans cet état de choses, tous les bons esprits eussent voulu ue le Roi établit lui-même un conseil de régence vériible qui çût été autre chose qu'un simulacre d'autorité, l'était le seul moyen de donner un guide au duc de Berry, ui était si manifestement au-dessous de la tâche qui pouvait

lui incomber d'un moment à l'autre. Fénelon demande donc avec instance que le Roi établisse lui-même un conseil de régence. 11 commence par constater dans son mémoire la difficulté de « former ce conseil, qui, nombreux, ne sera que désordre et corruption; restreint, sera facilement renversé par les envieux » . Cependant, comme il est impossible d'en exclure « les gens de la faveur présente « , il vaut mieux le faire nombreux afin d'y faire un contre-poids de gens droits et fermes. Puis Fénelon se demande si l'on doit y faire entrer « celui qui est soupçonné de la plus noire scélératesse » , et il n'ose conseiller de rendre ainsi le prince « le maître de tout ce qui se trouverait entre lui et l'autorité suprême» . Ce trait est remarquable, parce qu'il montre à quel point la réputation du duc d'Orléans était compromise à ce moment, puisque Fénelon, qui ne lui avait jamais été hostile, qui lui avait même rendu de bons offices par ses amis lors des premières difficultés du prince avec le Roi, qui allait bientôt entrer en rapports directs avec lui, n'ose cependant pas se prononcer sur une aussi atroce imputation, et demande que l'on garde une prudente réserve à son égard. Pour adoucir cette exclusion, il voudrait que le duc de Rerri n'eût que la présidence du conseil et une voix simple, que tous les princes du sang, tous les princes étrangers, tous les seigneurs ayant rang de prince fussent exclus du conseil. Quant aux légitimés, Fénelon n'en parle seulement pas, tant il était loin de penser qu'il pût en être question pour un conseil de gouvernement. Le conseil lui-même serait composé de prélats, de seigneurs, des ministres et des secrétaires d'Etat pour les expéditions. Puis Fénelon termine par ces articles que nous citons en entier : « Il faudrait que le Roi autorisât au plus tôt ce conseil de régence dans une assemblée de notables qui est conforme au gouvernement de la nation.

« De plus, il faudrait que le l'oi, dans son lit de justice, le fit enregistrer au parlement de Pans, semblable enregistre-

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lient tlans tous les autres parlements, cours souveraines, »aillia{jes.

(i Le Uoi, dans l'asseniMc-c des iH)lal)!cs, pourrait faire )rèter serment à tous les notahlos j)our maintenir ce conseil, ît aux conseillers de ce conseil pour gouverner avec zèle; ^I. le duc de Fierri même prêterait ce serment.

(i II serait infiniment à désirer que le Roi mît dés à présent '.c conseil en lonction, il n'en serait pas moins le maître de out. Il accoutumerait toute la nation à se soumettre à ce conseil; il éprouverait chaque conseiller, il les unirait, les edresserait et affermirait son œuvre; s'il faut le lendemain le sa mort commencer une chose qui est devenue si extraorlinaire, elle sera d'ahord renversée. Depuis lonjjtemps la lation n'est plus accoutumée qu'à la volonté absolue d'un ;eul maître; tout le monde courra au seul nom de M. le duc le Berri.

« Si l'on ne peut point persuader au Roi une chose si néces- >aire, il faudrait au moins à toute extrémité que Sa Majesté issemblàt ce conseil cinq ou six fois l'année, qu'il consultât le plus en particulier chacun des conseillers, et qu'il les mît lans le secret des affaires, afin qu'ils ne fussent pas tout à •ait neufs au jour du besoin.

« Il ne faut pas perdre un moment pour établir ce conseil. L étonnementdu spectacle, le cri public, la crainte d'un derlier malheur peuvent ébranler; mais si, sous prétexte de Taffliger pas le Roi, on attend qu'il rentre dans son train ordinaire, on n'obtiendra rien.

« De plus, il n'y a aucun jour où nous ne soyons menacés, 5u d'une mort soudaine et naturelle, ou d'un funeste accilenl, suite du coup que le public s'imagine venir de N***',

« Chaque jour on doit craindre un affaiblissement de tète

* Allusions aux accusations qui ciiculaie it sur le compte du duc d'Or- ('ans.

plus dangereux que la mort même de Sa Majesté; alors tout se trouverait tout à coup, et sans remède, dans la plus horrible confusion,

« Sa Majesté ne peut, ni en honneur ni en conscience, se mettre en péril de laisser le royaume et le jeune prince, sou héritier, sans aucune ressource pour le gouvernement de la France, pour l'éducation et la sûreté de l'enfant.

« J'avoue que l'établissement de ce conseil nous fait craindre de terribles inconvénients; mais, dans l'état présent, on ne peut plus rien faire que de tres-imparfait, et il serait encore pis de ne faire rien; on ne peut point se contenter de précautions ordinaires et médiocres. »

Avec cette sûreté de coup d'œil qui s'allie si étrangement chez Fénelon à une certaine chimère dans l'esprit, il a compris que tout ce que le Roi réglerait seulement par écrit resterait à l'état de lettre morte, et il propose hardiment d'avoir recours aux notables pour donner autorité au conseil de régence, et surtout de le mettre en activité de son vivant. Certes, c'eût été le seul moyen d'en faire un réel, et qui eût eu une chance de durée; mais si Fénelon voyait juste à son point de vue, il se trompait étrangement en croyant que jamais Louis XIV consentirait à imposer une barrière quelconque à son autorité. Jusqu'à son dernier soupir, il la garda seul, et sans la partager avec personne; il crut même, trompé par l'illusion du pouvoir absolu, que sa volonté serait encore souveraine après lui. C'était donc une hardiesse singulière à l'archevêque de venir ainsi proposer au Roi de mettre lui-même en fonction le conseil qui eût gouverné après lui : personne n'eut sans doute le courage de lui faire cettre proposjition. Mais une fois fa nécessité de faire un conseil de régence admise, c'était la seule façon de l'établir. Mis en exercice par le souverain vivant encore, reconnu par les notables, enregistré par le Parlement, ce conseil eut été un vrai gouvernement en état de se défendre. Tout le reste,

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ostatnciit, ordomiaiico, rdil, lu^ |>oiivait cire (jikî lettre aorte ou |)uj)ier noirci, qiron ifauruit pus seiilomeiit besoin le violence pour réduire à néant; seule une institution déjà ivante tMil pu résister. Le soit réservé au testament de jOuÎs \1V, (jui ne reçut même pas un commencement d'exéution, prouva bien la justesse des vues de Fénelon. Toutes es précautions indi(|uées par ce dernier n'eussent pas été de io|) pour faire respecter les volontés du Roi : elles n'eussent irohablement pas suffi.

Il faut remarquer aussi la persistance de Fénelon à réclaler tantôt les notables, tantôt les états (généraux « comme tant conformes à Tordre de la nation » . Ce n'est pas là une lée de liberté politique, comme on l'a entendu plus tard, ar il reste toujours partisan décidé de l'autorité prépondéante du Roi ; mais en demandant le retour à ces antiques sages, depuis si longtemps tombés en désuétude, Fénelon oudrait rendre plus intime l'union de la France avec son ouvernement. Il revient constamment sur cette pensée des otables à assembler, comme s'il eût eu un pressentiment ague de la rupture qui commence à se faire entre la ation et ceux qui la gouvernent. Il voudrait, comme nous avons déjà fait remarquer à propos des tables de Chaulnes, esserrer les liens et empécber le divorce qui s'opère inensiblement entre les classes de la société. Sans peuttre bien s'en rendre compte lui-même, il a comme une ituition du péril réel que le pouvoir absolu du Roi et le ivellement de toutes les parties du corps social sous un nique maître font courir au gouvernement royal, et il saisit )utes les occasions de conseiller les mesures qui pourraient approcher le pouvoir de la nation et fortifier la monarchie ar le contact vivant de ses peuples. C'est cette perspicacité t cette ténacité à demander un appel aux forces vives du ays qui sont la marque distinctive, comme la griffe de tous 38 projets politiques de Fénelon. Il comprenait qu'un aussi

grand arbre que la royauté française ne pouvait être solide qu'en étendant ses racines jusqu'aux couches protondes du sol. Gela seul donne le droit à ce rare esprit d'être ran^jé parmi les hommes supérieurs qui surent juger leur temps et les institutions de leur pays avec impartialité et profondeur. Hélas ! alors comme aujourd'hui, le sort de tels hommes est de se consumer en désirs stériles, et de prêcher dans le désert.

Le troisième mémoire, intitulé : Éducation du jeune prince, ne contient que des conseils sur la manière d'élever l'héritier du trône et sur l'entourage qu'il convient de lui donner. Là encore, Fénelon eût mérité d'être écouté, et peut-être la France eût-elle connu un Louis XV tout autre si ses conseils eussent été suivis. Il recommande surtout que le gouverneur soit « non-seulement propre à former le jeune prince, mais encore autorisé et ferme à soutenir en cas de minorité une si précieuse éducation contre les cabales » , Il propose plusieurs évêques comme précepteurs, parmi lesquels Fleury n'est pas nommé, et demande que toute sa maison soit choisie avec le plus grand soin. On retrouve l'adversaire des jansénistes dans cette courte recommandation sur les gens qui approchent du prince, « aucun douteux sur la doctrine « . Aux yeux de l'ancien précepteur du duc de Bourgogne, l'éducation du futur roi de France était chose d'une telle importance qu'il fallait à tout prix la soustraire à l'influence de celui qui exercerait le pouvoir aprcs la mort du Roi, et la rendre pour ainsi dire inviolable. « Le Roi, dit-il, pourrait mettre dans l'acte de régence la forme de l'éducation. Ainsi l'éducation serait enregistrée et autorisée par la même solennité qui autoriserait le conseil de régence pour la minorité future. Sa Majesté pourrait même faire promettre au prince qui doit naturellemeut être le chef de la régence qu'il ne troublera pour aucune raison ce projet d'éducation ainsi autorisée» » Ces soins extrêmes de l'éducation du prince des-

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lé par la Providence à porter si jeune le poids du {;ournement sont bien di(jnes de celui qui avait formé le duc

nour(fO{;ne, et l'avenir ne montra que trop combien il iporlait d'entourer reniant royal dames élevées et de cacteres fermes. En confiant à l'évêquede Fréjus d'une part, au maréchal de Villeroi de l'autre, le soin de faire de son riere-petit-HIs un roi di(;ne de ce nom, Louis XIV montra le fois de plus combien Tà^je et 1 exercice du pouvoir aient éteint en lui cette perspicacité dans l'appréciation ;s caractères, et cet art de mettre chacun à la place où il mvait rendre le plus de ser^'ices, qui l'avaient si fort stiu(j[ué dans sa jeunesse.

A ces trois mémoires politiques en était joint un quatrième, ut de circonstance; il est intitulé : Recherches de... (la 1 manque), et traite des calomnies répandues sur le compte 1 duc d'Orléans auxquelles nous avons déjà fait allusion, énelon n'était ni un esprit crédule, ni une de ces âmes ilgaires qui se plaisent à croire le mal ; nous avons dit j'il était en relation avec ce prince, dont il goûtait l'esprit; ne croyait donc pas aux calomnies répandues sur le compte j duc d'Orléans. Mais le bruit public était si fort, et le rince mettait si peu de soin à se justifier, que Fénelon luilême était presque ébranlé, tant on a de peine à se déîndre de la contagion de l'opinion. Ces accusations, purelent imaginaires, tombèrent du reste d'elles-mêmes, et irent aussi vite oubliées qu'elles avaient été légèrement îçues. Fénelon et ses amis s'employèrent de leur mieux

les dissiper, et le duc d'Orléans leur en sut bon gré ; et ependant ce mémoire dont nous parlons est une discuson complète sur le plus ou moins d'opportunité de recherher la vérité de ces terribles accusations contre un prince ont « l'irréligion, le mépris de toute diffamation, l'abandon une si étrange personne (la duchesse de Berrv), semblent endre croyable tout ce que l'on a le plus de peine à croire» .

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Ce mémoire, sur lequel nous ne nous étendrons pas davantage, jette une vive lumière sur l'état des esprits dans cette crise de la monarchie, et aussi sur l'état des mœurs. Pour que de pareils soupçons pussent seulement être discutés, il fallait que, sous les brillants dehors qui la recouvraient, la société fût encore bien rude. Il n'y avait pas, du reste, bien longtemps que les fameux procès de la Voisin et de la Brinvilliers avaient révélé une si étrange série d'empoisonnements payés par les plus grands seigneurs, et les esprits en étaient restés frappés.

Louis XIV eut la sagesse de laisser tomber les accusations que les ennemis du futur Régent se plaisaient à multiplier; { peut-être même le mémoire de Fénelon qui précisait nettement ces calomnies, et montrait les conséquences que pourrait avoir seulement leur discussion, contribua-t-il à faire cesser ces bruits, qui ne pouvaient se soutenir que par insinuation. Formuler avec précision l'accusation, c'était en démontrer l'inanité et la faire tomber dans le discrédit.

Tels furent les nouveaux mémoires politiques que Fénelon envoya au duc de Ghevreuse en mars I7I2. Le plus remarquable est, comme nous l'avons dit, celui sur le « conseil de régence » . Nous ne savons pas bien ce qu'il advint de ces mémoires. Le duc de Ghevreuse rentra, on l'a vu, en rapports avec madame de Maintenon, qui eut aussi plusieurs conférences avec le duc de Beauvilliers. Ge dernier écrivait à Fénelon qu'elle lui paraissait très-bien intentionnée, « mais ti^mide, méfiante, craignant toujours d'agir et d'encourir une responsabilité » . Madame de Maintenon n'avait pas un de ces esprits supérieurs dont les femmes sont parfois douées, et qui les font agir dans les crises politiques avec énergie et promptitude; tout son art consistait à écouter le Roi, à insinuer des demi-mesures, et à ménager une influence plus apparente que réelle. La négociation entamée avec elle [)ar les amis de Fénelon ne dura guère, du reste. La mort

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porta i>ientùt les deux intermédiaires, et les projets de u'Ioii sur la ré{;eiice eurent !(• même sort que les tables Chaulnes, et restèrent à Tétat de lettre morte. On sait comnt Louis XIV crut pouvoir disposer de l'autorité après sa rt, aussi bien durant sa vie, etrétran{je conseil de régence il établit par son testament, d'où il excluait le duc d'Orns j)our y taire entrer les légitimés, qu'il croyait avoir eu Iroit dappi'ler à la succession à la couronne. Vaines préitions qu'un souffle emporta, Fénelon n'était plus là pour r se réaliser ses prévisions sur l'inutilité de ces prescripis arbitraires : « S'il faut le lendemain de la mort du Roi, ivait-il dans ses projets, commencer une chose si extraoraire, elle sera d'abord renversée. Depuis longtemps, la ion n'est plus accoutumée qu'à la volonté d'un seul maître, t le monde courra au seul M. le duc de Berri. » Le duc Berri mort, tout le monde courut au seul duc d'Orléans. Ty a-t-il pas quelque chose de touchant dans cette perérance, cette espèce de ténacité à désirer le bien public n'abandonna Fénelon qu'avec la vie? Il savait mieux que sonne qu'il n'y avait plus d'avenir pour lui ; si son chan, si sa piété ne l'eussent pas éclairé , l'âge s'en serait irgé. La mort du duc de Bourgogne l'avait frappé dans la lie la plus sensible de son être; sa santé, toujours frêle, îlinait visiblement, et cependant il prend un intérêt aussi , aussi ardent que jamais à ce bien de l'État qui a été, après 'eligion, la seule passion de sa vie. Malgré les déboires, Igré les déceptions sans cesse renaissantes, cette âme si iment citoyenne ne se refroidit pas un moment, et l'aur de son pays est aussi fort en lui alors que ses jours sont nptés, qu'à cette heure d'illusion où il se croyait si près pouvoir consacrer ses forces aie servir. C'est là ce qui met nelon à un rang spécial parmi ses contemporains, et ce i, suivant nous, n'a pas été assez remarqué par ses bioiphes. Beaucoup même se plaisent à y voir la marque

d'une ambition inquiète et inassouvie. Les jugements de Saint-Simon sur Fénelon sont pour beaucoup dans cette fausse interprétation de son caractère. Il insinue toujours que l'intérêt guidait seul l'archevêque de Cambrai dans ce goût pour la politique, et que le pouvoir fut, jusqu'à la fin, le but de ses efforts. Il se vante même, comme d'un acte de générosité, d'avoir essayé d'amener un rapprochement entre le duc d'Orléans et le prélat, qui eût été, dit-il, certainement appelé aux affaires sur sa recommandation lorsque le prince fut devenu maître de l'Etat. Et l'illustre écrivain ajoute qu'il eut d'autant plus de mérite à cette tentative, qu'il redoutait fort l'ambition de M. de Cambrai. C'est là encore une des illusions qui sont si habituelles à cet esprit que la passion aveuglait souvent. Si Fénelon consentit par son entremise à entrer en j j rapport avec le duc d'Orléans, ce n'était certes pas l'ambition j qui le guidait, mais bien ces sentiments de patriotisme dont nous venons de parler. Le duc de Saint-Simon avait tort de craindre, comme il l'avoue naïvement, l'influence que le |e( grand esprit de Fénelon pourrait prendre sur le prince. L'heure de l'ambition était à jamais passée pour lui, et, de plus, la nature des deux personnes était trop différente pour pouvoir s'accorder longtemps. Le duc d'Orléans était trop spirituel pour ne pas estimer à sa valeur un homme tel que l'archevêque de Cambrai ; mais il était aussi trop mobile, trop changeant, trop sceptique pour subir l'influence d'une àme aussi ardente et aussi entière que celle de l'archevêque ; tout le charme enchanteur de ce commerce, que les contemporains onttantcélébré, n'eût pas suffià le retenir. Ne croyant à rien, ni à personne, pas plus en lui-même qu'en autrui, comprenant tout, même le bien, incapable de s'imposer une contrainte ou une gêne, le prince que Saint-Simon craignait tant de voir subir l'influence de Fénelon ne devait se laisser prendre que par le singulier mélange d'astuce et de bassesse, et cet art pour cacher la domination sous le manteau de l'ob-

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FKNEI.ON A CAMfUtAI. 37.1

iositi', (\\\c laMx" Dubois poss«''(l;il( à un si liaiif il('{jr(', et lui valurent un onipiro presque uhsolu sur son ancien 3 devenu le « lièrent » . Fénelon, avec la grandeur de ues, l'ardeur de sa loi et raustérité de sa vie, était trop essus du duc d'Orléans pour |)Ouvoir jamais être j)our utre chose qu'un curieux objet d'observation; il eût pu onsuller, parce qu'il savait qu'un homme d'esprit est )urs bon à écouter, mais il ne se serait jamais attaché ; une trop grande différence morale les séparait, pour même l'esprit et l'intelli^jence pussent la combler. Le liier rapprochement, qui ne pouvait avoir aucune suite, lel Saint-Simon se vante d'avoir travaillé, eut cependant ^sultat : ce fut cette série de lettres sur la religion que lievéque écrivit pour le prince e( qu'on a publiées des 1 du siècle dernier, en les joignant à d'autres lettres nit des mêmes sujets. Les trois premières lettres de ce eil ont été certainement adressées au duc d'Orléans, et ;ées dans ces années 1712 et 1713 oiî le prélat était indi- ;ment en rapport avec lui.

1 effet, le duc d'Orléans, qui avait toutes les curiosités,

aussi celle de la vérité; sceptique plus par corruption lœurs que par raisonnement, il souffrait de son sceptie. Il profita donc de l'occasion pour consulter Fénelon ^es grands sujets qui font le désespoir des incrédules,

et l'immortalité de l'àme. L'auteur du Traité de iexie de Dieu passait avec raison pour un philosophe de lier ordre, et ce fut à lui, et non à l'archevêque de Gam-

que le duc confia ses doutes. C'est à cet appel, qui dut her profondément Fénelon, que sont dues les trois prees Lettres sur la religion, et peut-être celles qui suivent, on retrouve tout le charme de style habituel à Fénelon,

plus de" simplicité et de force dans la pensée. B duc d'Orléans n'admettait comme démontrée que stence même d'un premier être, sans aller plus loin,

sans admettre la nécessité d'un culte religieux. Fénelon examine donc successivement ces trois grandes questions, 1(; culte religieux, l'immortalité de l'àme et le libre arbitre. Ces lettres sont célèbres, il ne rentre pas dans notre cadre d'en faire une analyse littéraire ou philosophique pour liiquelle nous n'aurions, du reste, aucune qualité ; mais nous ne pouvions les passer sous silence. Les raisons morales et philosophiques sur la nécessité du culte comme dû au Dieu créateur, et nécessaire à l'homme créé, à des créatures faibles et bornées, les fondements rationnels et religieux de la croyance à l'immortalité de l'âme, et ceux non moins solides, mais plus difficiles à déterminer, de notre libre arbitre, y sont exposés dans cette langue merveilleuse, à la fois claire et abondante, dont il semble que F'énelon ait eu seul le secret. Il s'élève parfois jusqu'à des mouvements d'une véritable éloquence, que ce genre d'écrit ne semble pas comporter au premier abord. Ainsi répondant à l'objection tirée de la distance qui sépare Dieu de l'homme et semble rendre inutile ou indigne le culte de créatures bornées et dépendantes envers l'être infini, Fénelon dit ces belles paroles qu'il y a toujours profit à relire ' : « Quand il s'agit de savoir ce qui convient ou ce qui ne convient pas à l'Être infini, il ne faut pas vouloir le pénétrer par notre faible et courte raison. Nous sentons nous-mêmes que Dieu ne peut pas avoir eu, en nous créant, une fin plus noble et plus haute que celle de se faire connaître et aimer par nous. Cette action de connaître et aimer Dieu est la plus parfaite opération qu'il puisse tirer de sa créature, et qu'il puisse se proposer comme la fin de son ouvrage. Si Dieu ne pouvait tirer du néant aucune créature qu'à condition d'en tirer quelque opération aussi parfaite que la divinité, il ne pourrait jamais tirer du néant aucune créature, car il n'y en a aucune

' OEuvres complètes, I, 330.

rr.NKLON A CAMIUIAI. 31»

ni puisse produire aucune ojx'ratiou aussi parfaite que 'ieu. L'opération la plus j»arlai(e et la plus nohie que la ature bornée et imparfaite du (jenre humain puisse prouire, est la connaissance et l'amour de Dieu. Ce que Dieu re de l'homme ne peut être (pi'imparfait comme l'hommt; li-mème ; mais Dieu en tire ce que l'homme peut produire e plus parfait, et il suffit, pour l'accomplissement de Tordre, ue Dieu tire de sa créature ce qu'il en peut tirer de meilîur dans les bornes où il la fixe ; alors il est content de son Livra{je; sa puissance a fait ce que sa sagesse demande. » lus loin, après avoir traité de 1 immortalité de l'àme et dit ue cette immortalité, toute réelle qu'elle est, n'est pourtant u'un don de Dieu, qui pourrait anéantir esprit et matière par ne parole s'il le trouvait bon, Fénelon ajoute ces réflexions leines d'un souffle de foi et d'amour pour la religion révéie par les Écritures, qu'on croirait écrites en nos jours d inrédulitéjtant elles s'appliquent aux controverses modernes ' : Mais nous produisons un livre qui porte toutes les marques e divinité, puisque c'est lui qui nous a appris à connaître et aimer souverainement le vrai Dieu. C'est dans ce livre que ►ieu parle si bien en Dieu, quand il dit : Je suis celui qui st. Nul autre livre n'a peint Dieu d'une manière digne de ii. Ce livre que nous avons en main, après avoir montré >ieu tel qu'il est, nous enseigne le seul culte digne de lui. Il e s'agit point de l'apaiser par le sang des victimes; il faut aimer plus que soi-même, il faut renoncer pour lui et pré- ;rer sa volonté à la nôtre, il faut que son amour opère eu ous toutes les vertus, et n'y souffre aucun vice. C'est ce snversement total du cœur de l'homme que l'homme n'auîit jamais pu imaginer, il n'aurait jamais inventé une telle eligion, qui ne lui laisse pas même sa pensée et sa volonté; )rs même qu'on lui propose cette religion avec la plus su-

• OEuvres complètes, I, 345.

376 FÉNELON A CAMBRAT.

préme autorité, son esprit ne peut la concevoir, sa volonté se révolte, et tout son fond est irrité. Il ne faut pas s'en étonner, puisqu'il s'a(jit de démontrer tout riiomme, de dégrader ce Moi qui lui est si cher, de briser cette idole, de former un homme nouveau, et de mettre Dieu à la place de ce Moi. Toutes les fois que Thomme inventera une religion, il la fera bien différente ; Tamour-propre la dictera, il la fera toute pour lui, celle-ci ne lui laisse rien. Celle-ci est néanmoins si juste que ce qui nous soulevé le plus contre elle est précisément ce qui doit le plus convaincre de sa vérité. Dieu tout, à qui tout est dû, et la créature rien, à qui rien ne doit demeurer qu'en Dieu et pour Dieu. Toute religion qui ne va pasjusque-là est indigne de Dieu, ne redresse point l'homme, et porte un caractère de fausseté tout manifeste. Il n'y a sur la terre qu'un seul livre original, qui fasse consister la religion à aimer Dieu plus que soi, et à se renoncer pour lui. Les autres qui répètent cette grande vérité l'ont tirée de celui-ci. Le livre qui a fait ainsi connaître au monde la grandeur de Dieu, la misère de l'homme et un culte fondé sur l'amour, ne peut être que divin. Ou il n'y a aucune religion, ou celle-là est la seule véritable. Ce livre a fait tout ce qu'il a dit : il a changé la face du monde, il a peuplé les déserts de solitaires qui ont été des anges dans des corps mortels, il a fait fleurir jusque dans le monde le plus impie et le plus corrompu les vertus les plus pénibles et les plus aimables. Un tel livre doit être cru comme s'il était descendu du ciel sur la terre ; c'est ce livre où Dieu nous déclare une vérité déjà si vraisemblable par elle-même. Le même Dieu tout bon et tout-puissant, qui pourrait seul nous ôter la vie éternelle, nous la promet; c'est par l'attente de cette vie sans fin qu'il a appris à tant de martyrs à mépriser la vie courte, fragile et misérable des corps. N'est-il pas naturel que Dieu qui éprouve dans cette courte vie chaque homme pour le vice et pour la vertu, et qui laisse souvent les impies achever leur

FKNKI.ON A CAMIUÎAI, 377

Durs dans la prospôrih'', |t<'ii(laiil <|ii(; les justes vivent cl leurcnt dans le mé[)iis et dans la douleur, réserve à une litre vie le châtiment des uns et la récompense des autres, 'est ce que ce livre divin nous ensei{jne... Merveilleuse et onsolante coidbrmité entre les oracles de rÉcriture et la érité que nous portons empreinte au fond de nous-mêmes. » Nous ne savons quel effet ces paroles produisirent sur celui

qui elles étaient adressées; le ducd'Orléans avait trop d'esrit pour ne pas en sentir toute la heauté et l'élévation ; mais on cœur était trop corrompu pour que sa raison putatteindre

la vérité et y adhérer. C'est la punition de ceux qui ont seoué le jou(; de la foi et de la raison, d'arriver à un état de oute incurable : à force déjouer avec les idées et de mettie Dut en question, la faculté de percevoir le vrai disparaît, et esprit ne saisit plus que des fantômes qui lui échappent ans cesse.

Cette correspondance avec le premier prince du sang sur ie pareils sujets, et pour répondre à de pareilles questions, ist bien significative sur l'état des esprits à cette époque. *our qu'un homme du rang du duc d'Orléans osa ainsi vouer au plus illustre prélat du royaume ce qu'on appeait alors son libertinage, et étaler sans embarras les doutes >u plutôt les négations de son esprit, il fallait que l'opinion )ublique fût singulièrement changée. Trente ans auparavant, m pareil fait n'eût pas été possible, tant le scandale eût été ;rand. Cela seul témoigne que le dix-septieme siècle est fini, ;t que le dix-huitieme siècle va bientôt éclater au grand our. Quelles ne devaient pas être aussi les pensées de Féneon, qui avait vu finir toutes les grandes lumières du siècle )récédent, quand il se voyait obligé de rédiger ces éloquents )laidoyers en faveur de la religion pour convaincre un lomme qui allait bientôt, chacun le prévoyait, présider aux lestinées du pays, et tenir dans ses mains le sort de l'Eglise le France!... (Juelle amertume ne dut pas pénétrer le

3"8 FENELON A CAMnRAl.

cœur de cet évéque, si pénétré de sa foi, lorsqu'il dut prendre la plume pour plaider la cause de la vérité et de la religion devant celui-là même qui allait être chargé de les défendre ! La douleur de la perte du duc de Bourgogne dut en devenir plus vive encore. Aux tristesses de l'heure présente, aux regrets, aux espérances évanouies, venaient se joindre les plus tristes appréhensions pour l'avenir, et plus d'une fois le cœur dut lui manquer pendant qu'il s efforçait de convaincre un Fils de France de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'àme.

Les Lettres de Fénelon sur la religion étaient écrites au courant de la plume, au milieu de ces occupations sans cesse renaissantes que nous avons décrites, et de cette foule d'officiers malades ou blessés dont le palais de Cambrai ne désemplissait pas. La guerre qui, malgré les négociations d'Utrecht, était toujours menée avec un grand acharnement de la part des Impériaux, continuait à désoler la Flandre, et ce pays, théâtre depuis tant d'années des dévastations qui suivent inévitablement les armées, ne cessait de réclamer la paix. Témoin toujours plus attristé des maux qui ruinaient ces contrées autrefois si florissantes, Fénelon n'avait pas de patience pour voir arriver la paix : « Je regardais, dit-il au chevalier Destouches, cette reine Anne comme Minerve qui tient le rameau d'olivier. Mais si elle tarde encore un peu, notre pays sera ravagé pour dix ans. "

En juin 1712, il écrit encore à M. de Ghevreuse' : «Le besoin de la paix est incroyable sur cette frontière. Notre armée est grande, et notre cavalerie, qui était presque ruinée eu entrant en campagne, s'est assez bien rétablie. Mais les ennemis, quoique médiocrement supérieurs, feront bien des choses si la guerre dure. Il n'y a ni autorité, ni règle chez nous. Dieu veuille nous donner du repos, et nous le fasse

1 Con-, fjc'ii., I, 563.

FI.NKLON A CAMIin.M. 3:0

►i(Mi employer. Mille remercînu'iits, mon lion duc, j)oiir les (ontés avec lesquelles vous ne vous êtes point lassé de traailler à mon affaire des hles. Dieu vous le rende à vous ci u\ vôtres. Je cours risquiî d'être ruiné pour le reste de mes 3urs, parce que les ennemis sont au (lâteau. Mais je ne m'en oucie guère, Dieu est riche, et cela suffît. »

Cette année 1712 qui s'ouvrit pour la France sous de si ristes auspices, vit cependant changer sa fortune, et la vicoire de Denain vint effacer tant de désastres. Ce fut comme m dernier rayon de gloire accordé par la Providence pour clairer le déclin du grand Roi. N'ayant plus devant lui [ue les Impériaux et les Hollandais, Villars sut ramener la ictoire sous nos drapeaux, et une fois encore Louis XIV put aire chanter un de ces Te Deum dont les voûtes de Notre- )ame avaient perdu l'hahitude. Cette journée fameuse fut m de ces coups de théâtre dont la Providence ménage parois la surprise aux nations qu'elle ne veut pas perdre, et 'argument le plus propre à faire aboutir les négociations l'Utrecht. Désormais, la paix était assurée, ce n'était plus [u'une question de temps. La France avait prouvé qu'elle l'était pas morte, et « le lion blessé faisait reculer les chaseurs » . La campagne s'acheva brillamment parune suite de iiéges heureux, Denain, Marchiennes, Douai, Bouchain, je Quesnoy, furent repris, et, à son tour, le prince Eugène lut songer à la retraite. Ce fut une belle série d'opéations militaires où le chevalier Destouches, commissaire jénéral de l'artillerie, eut sa part de gloire par la façon jrillante avec laquelle il mena les opérations de son arme, oujours prépondérantes dans les sièges. Il eut ainsi l'occa- ;ion de faire quelques courtes apparitions à Cambrai, qui charmaient toute la maison de Farchevèque '. « Je ne désire point un siège, lui écrit Fènelon au début du siège de Douai,

' Lettres inéd., 62.

380 FENELON A CAMRRAI.

car je suis un prêtre pacifique et ennemi de l'effusion du sang; mais je désire une occasion de vous embrasser. Venez donc voir vos bombes et nous par occasion. Votre santé m'alarme toujours; les fatigues de la guerre, et plus encore celles de la table, sont terribles pour vous. Je commencerais à goûter ici le repos et la liberté' que je désirerais ;

Sed vacuuni Tibur placet, aut imbelle Tarenlum.

Mais Cambrai n'est nullement imhellis; les bruits des caissons nous étourdissent nuit et jour. Je crains qu'avant de finir cette guerre, on ne fasse casser bien des tètes; j'aurais «rrand regret à celles qui sont bien faites; le nombre n'en est pas fort grand. Bonsoir, Monsieur; vivez, dormez la nuit et peu le jour, mangez modérément, digérez sans peine, et aimez ceux qui vous aiment tendrement, »

Mais le cbevalier fut blessé à son tour à la cuisse, et dut interrompre ses courses militaires, ce qui le désolait. Condamné au repos, il ne put suivre les travaux du siège que de son lit. Le sage ami de Cambrai l'exhorte ainsi à la patience ' : « Je ne serai point en repos sur votre santé, mon cher malade, que je ne sache votre cuisse hors de tout péril d'escarre et d'incision. Au reste, étes-vous sage de vous peiner sur ce que vous ne pouvez pas aller courir à vos batteries comme un jeune apprenti qui cherche un commencement de réputation? N'est-ce pas assez que vous demeuriez au siège malgré votre blessure, et que vous donniez tous vos ordres? Quand on a tant d'empressements affectés pour le péril, je conclus qu'on ne Taime guère, et qu'on veut cacher sa faiblesse sous un air de bravade. La véritable valeur est plus simple et plus tranquille. Ceci soit dit pour vous seul; car je veux bien aous épargner dans l'espérance de votre correction. Oh ! qu'il me tarde, mon bonhomme, de vous savoir bien guéri, et qu'ensuite il me tardera de vous embrasser à

' Lettres iite'd., 64.

FftNEI.ON A CAMllUAI. 381

mon aise! Soyez hieu sajjc, si vous le pouvez. Notre maréchal (Villars) m'a écrit une belle lettre que j'ai été sur le point (le lui renvoyer pour me la faire mettre au net par M. (le llauteral. Son écriture serait à étudier pour en Ixiire un chiltre. Il dicte éloquemment; mais il (jriffonne des caractères semblables aux hiéro(jIyj)lies de l'ancienne Egypte. Bonjour. Je prie M. Le Moine de me mander de vos nouvelles. >'

Malgré sa blessure, dont la guérison ne fut pas longue, le chevalier eut le bonheur de voir reprendre Douai et les autres places de la Flandre française. Ces opérations heureuses délivrèrent enfin ce pays des charges écrasantes d'une invasion qui le ruinait depuis si longtemps. Aussi la joie futelle grande dans toute la contrée. Dans son désir de voir enfin arriver cette paix tant désirée, Fénelon pousse ses amis de Versailles à conseiller de faire de grands sacrifices pour en hâter la conclusion ' : « Dans l'état présent, dit-il, elle sera très-douce par comparaison à celle qu'on était réduit à désirer, il y a huit mois, sans pouvoir l'obtenir. » Il va même trop loin quand il conseille de céder largement sans hésiter, et le désir de voir enfin cesser les misères qu'il avait depuis si longtemps sous les yeux l'emporte évidemment hors des bornes de la vérité. Il fallut cependant encore près de deux ans, et deux brillantes campagnes de Villars, pour amener la fin de la guerre. Les négociateurs et les généraux continuèrent à s'arrêter à Cambrai chez l'archevêque, qui suivait avec anxiété les négociations. Le 10 décembre 1713, il écrit au chevalier ^ : « Nous avons vu passer ici ces derniers jours M. le maréchal de Montesquiou, gras, vermeil, frais, rajeuni, jovial. Son confrère (le maréchal de Villars) brille comme les étoiles du firmament. Faire la guerre et puis la

1 Corr. gcn., I, 572.

- Lettres inéd., 99.

paix, joindre le rameau d'olivier avec le laurier qui le couronne, en voilà beaucoup. »

Enfin, la paix fut conclue à Utrecht, et en faisant reconnaître Philippe V comme roi d'Espagne, elle laissait, en définitive, l'avantage à la France. Malgré les sacrifices qu'il dut faire, Louis XIV maintenait encore son royaume à la tète dçs puissances européennes. En peu d'années les plaies de cette longue guerre se fermèrent, et la postérité put oublier que la perte définitive de la France avaittenu au gain d'une bataille.

La journée de Denain, qui avait ainsi changé l'issue de la guerre, avait rempli le palais de Cambrai de nouveaux blessés et de nouveaux prisonniers, qui y furent reçus avec la même hospitalité que par le passé. Parmi les derniers venus qu'amena la victoire du maréchal de Villars, se trouvait un jeune homme destiné à jouer un rôle éclatant sur la scène du monde, et qui devait éprouver toutes les extrémités de la vie humaine. C'était Christophe, depuis comte de Munich, qui débutait alors dans la carrière. Engagé au service des alliés, il apprenait à l'école du prince Eugène ce métier des armes où il devait plus tard exceller lui-même. Le jeune Munich, alors âgé de vingt-sept ans, fut grièvement blessé et fait prisonnier à Denain. On l'interna à Cambrai, où ses blessures jeçurent les soins nécessaires. Malgré sa tristesse et ses occupations, Fénelon trouva le temps de s'occuper du jeune prisonnier, dont il sut sans doute discerner les brillantes facultés. Il l'admit dans sa société, causa avec lui et exerça si bien sur cet homme, qui fut une moitié de héros, ce charme de séduction qui lui était ordinaire, que jamais le souvenir (le son séjour à Cambrai ne s'effaça de la mémoire du soldat aventurier. Il parlait toujours avec admiration du grand archevêque de Cambrai, qu'il lui avait été donné d'approcher. Il avait retenu par cœur des fragments entiers de ses sermons, et racontait lui avoir entendu dire, à propos de la mort encore récente du duc de Bourgogne, ces paroles qu'il n'avait jamais

F|!:NEL0N a CAMIiltAI. 3H3

>iil>lit'(\s : (i Dieu nu pas aiini- assez la France pour lui donner un tel roi. » Plus de cinquante ans après son court pasui{}e dans cette ville, après avoir {fouverné une impératrice 't j)ar elle la Russie tout entieie, après avoir vaincu les Turcs •t illustré son nom, puis subi vinjjt années de disgrâce en *^ibérie, et connu le comMe de la félicité humaine, comme la plus affreuse misère, le maréchal de Munich, arrivé à une k ieillesse fort avancée, aimait encore à parler de Fénelon ivec une émotion reconnaissante. 11 fallait que le charme de archevêque fût bien {jrand pour qu'il eût su ainsi séduire le rude soldat allemand aussi facilement que les beaux es- |)rits policés de la cour de Louis XIV.

La fin des hostilités ramena au contraire à Versailles les (ffîciers français hôtes du palais de Cambrai, qui se répanlirent partout en éloges sur le prélat, sur ses charités et l'hospitalité généreuse qu'il avait exercée envers officiers et ■soldats. Ce fut un concert unanime de louanges auquel prenaient part même les anciens ennemis de Fénelon, qui ne l'oyaient plus avoir à redouter son influence. Le Roi, qui jusqu'alors ne s'était jamais laissé aborder sur le sujet de Fénelon, se montra, lui aussi, plus traitable, et si nous en ■royons Saint-Simon, le laissa louer devant lui sans fermer la bouche au narrateur. Quelque temps après, Louis XIV, en nommant à Févêché d'Ypres l'abbé de Laval, grand vicaire le Cambrai, donna une marque d'estime publique à l'archevêque, et témoigna qu'on n'encourait plus sa disgrâce en étant l'ami de M. de Cambrai. Cet abbé de Laval, d'une branche appauvrie de la famille de Montmorency, avait été élevé à Cambrai par les soins de Fénelon.

Voici comment Saint-Simon note ces légers indices d'un retour des bonnes grâces royales, ou au moins de l'apaisement d'un courroux qui durait depuis tant d'années ' : « Il y

' S*i«T-Snio>, éd. Clicr., X, p. 362.

avait eu depuis quelque temps des lueurs que les amis de raiclievêque de Cambrai avaient avidement saisies pour le flatter. Personne ne s'était hasardé de prononcer son nom devant le Roi, même lorsque du vivant du Dauphin les gens de la cour qui servaient en Flandre s'empressaient le plus de lui faire la leur en passant et repassant, et se détournaient même exprès. Il en avait si magnifiquement usé pour les troupes et pour les officiers de toute condition, et encore à la dernière campagne, que Maréchal en avait parlé devant le Roi plus d'une fois, et presque toutes les fois le Roi y avait pris courtement, mais assez bien. J'en avais averti le duc de Ghevreuse et le duc de Beauvilliers, qui en furent touchés d'une joie d'autant plus sensible, qu'ils étaient depuis bien longtemps hors de toute espérance à son égard... Ratabon, évèque d'Ypres, ne bougeait guère de Paris et prétendait qu'il y avait une vapeur dans sa cathédrale, qui le faisait évanouir toutes les fois qu'il y entrait. C'était un homme d'esprit, du monde, et qui était si bien avec les Jésuites que ce pouvaient être les cendres de Jansénius, son célèbre prédécesseur, qui opéraient cet effet sur lui. On lui donna l'évéché de Viviers, et le Père Le Tellier, qui était tout à M. de Cambrai, sans oser le montrer, et dont le crédit croissait sans cesse, fit un tour de force et bombarda cet évêché d'Ypres pour l'abbé de Laval, grand vicaire de M. de Cambrai, qui l'avait élevé tout jeune, et l'avait toujours nourri et entretenu généreusement chez lui parce qu'il était un peu son parent, et que cette branche cadette Laval de Montigny avait à peine du pain. Cet abbé de Lavai avait extrêmement profité d'une générosité si bien placée : il était savant, fort homme de bien, et s'était beaucoup fait aimer. Il n'avait jamais quitté l'archevêque, qu'il aimait et respectait comme son père, et dont il était chéri de même. Cet attachement était l'exclusion la plus formelle : aussi personne ne pensait à rien pour lui lorsque le Père Le Telli<

FENELON A CAMURAI. 3«5

de lui-même ce {}iand coup qui releva tout à fait les espétices sur rarehevèque même, et ravit M. de IJeauviiliers. 1 verra que les suites en furent trompeuses. » Le pauvre bé de Lavai mourut en effet à Ypres peu de mois après oir été sacré.

Mais les amis de Fénelon se trompaient étrangement s'ils flattaient de voir leur maître vénéré revenir à la cour et ntrer en crédit. Louis XIV était de ces natures qui, une is leurs décisions prises, croient de leurh onneurde ne pas anger. Le prélat n'avait plus, au reste, aucun désir de reir Versailles; mais il eût peut-être repris avec plaisir un u plus de liberté dans ses actions. Car il était toujours, sim exilé, du moins confiné dans son diocèse. En 1713, ;st-à-dire bien peu de temps avant sa mort, on demanda >ur lui, à son insu, la permission de venir à Paris voir sa èce, madame de Chevry, alors fort malade. La demande : fut pas accueillie, et Fénelon, instruit à la fois de la deande et du refus, que nous avons bien de la peine à comendre, écrivit sur-le-champ au chancelier Voisin la lettre ivante ' :

" A Cambrai, 4 août 1713.

« Je viens d'apprendre qu'une personne inconnue vous rivit, il y a quelques mois, pour vous supplier de parler au )i, afin que je pusse aller à Paris voir ma nièce qui étoit 3rs très-malade. Je comprends bien qu'on pourra ne me oire point sur ma parole, quand je dirai que je n'ai eu cune connoissance de cette demande, et que j'aurois taché

l'empêcher si j'en avois été averti. On pourra même penr que je ne la désavoue maintenant qu'à cause qu'elle n'a s réussi; mais je me livre à tout ce qu'on voudra penser ; moi. Dieu sait combien je suis éloigné de tous ces détours.

1 Cor,, rjén., U, 822.

S86 FENELON A CAMBRAI.

De plus j'ose dire, Monsieur, que ma conduite ne ressemble .{juère à ces empressements indiscrets. Je sais, Dieu merci, demeurer en paix et en silence, sans faire une tentative si mal mesurée. Personne sans exception n'a jamais poussé plus loin que moi la vive reconnoissance pour les bienfaits «lu Roi, le profond respect qui lui est dû, l'attacbement inviolable à sa personne, et le zèle ardent pour son service mais personne n'a jamais été plus éloigné que moi de touti inquiétude et de toute prétention mondaine. Je prie Diei tous les jours pour la précieuse vie de Sa Majesté. Je sacritierois avec plaisir la mienne pour prolonger ses jours. Qui ne ferois-je point pour lui plaire ! Mais je n'ai ni vue ni goû pour me rapprocher du monde. Je ne songe qu'à me préparer à la mort, en tâchant de servir l'Eglise le reste de ma vie dans la place où je me trouve. Au reste, je ne prends point, Monsieur, la liberté de vous rendre compte de tout ceci dans l'espérance que vous aurez la bonté de vous en servir pour faire ma cour. Vous pouvez le supprimer, si vous le jugez à propos. Je ne désire rien dans ce monde plus fortement que de remplir tous mes devoirs vers Sa Majesté avec un zèle à toute épreuve; j'ai toujours été également dans cette disposition; mais je n'y suis excité par aucun intérêt humain. Les ]>ienfaits passés, dont je suis comblé, me suffisent, sans chercher pour l'avenir aucun agrément dont je puisse être flatté. C'est avec un vrai dévouement que je suis, etc. »

La tranquillité avec laquelle Fénelon supporta sans une plainte cette longue disgrâce, était d'autant plus méritoire (jue, tandis que le Roi affectait de le laisser louer devant lui pourvu qu'il restât exilé à Cambrai, il devenait le conseiller presque attitré de la cour dans la triste lutte contre le jansénisme dont la gravité augmentait tous les jours.

L'apparition de la fameuse bulle Unigenitus avait en effet déterminé une véritable recrudescence dans ces interminables controverses. Fénelon ne pouvait rester indifférent

FI.NF.LON A CAMUIIAI. 8*7

ins ces nouveaux (Iclmts : il devait clélendre la vérité, etl'arîur (le son caractère ne lui eût pas |)ermis le rej)os; il resta )urayeusement sur la brècln; jusqu'à son dernier jour.

Cette fois, les jansénistes s'étaient attirés à eux-mêmes les )uvelles condamnations qui les frappaient par leur acharunentà protester contre les décisions du Pape. Profitant de q)pui inespéré que leur prétait la faiblesse du cardinal de oailles, ils devenaient plus hardis à mesure que le Roi eillissait, et ne cachaient plus leurs prétentions de résister éme au Pape. L'archevêque dépeint vivement cette situa- )n dans une lettre au duc de Ghevreuse ' : « On est menacé )ur la religion de maux plus redoutables que ceux de l'Etat, e jansénisme fait des progrès étonnants. Les défenseurs de

bonne cause deviennent de plus en plus odieux et mépribles. Ils n'ont de ressources que par leur seul crédit auprès ) la personne du Roi. Dès que cette personne leur mandera, il ne leur laissera plus aucun soutien. Ils ne se justiînt par aucun écrit aux yeux du public, jlls ne répondent ceux des jansénistes que par des coups de pure autorité : est ce qui irrite le public contre eux. L'autorité même du oi n'est point employée efficacement et avec un plan suivi )ur déraciner l'erreur et pour discréditer le parti

est presque trop tard pour déraciner un si grand mal,^on ; cherche que des tempéraments de faiblesse; tout est ou et sans aucune suite. »

Et Fénelon prédisait avec une perspicacité que l'événeent justifia que, Louis XIV une fois mort, il y aurait ^ne ve réaction qui donnerait, au moins pour un temps, l'avange au parti janséniste. Aussi désirait-il ardemment qu'il nt de Rome un jugement définitif, croyant, peut-être un 3u naïveirjent, que la soumission dont il avait donné autre- • is l'exemple, serait imitée par tous. Le cardinal de Noailles

' Corr. g en., I, 573.

388 FENELON A CAMBI'.Al.

lui-même avait fait appel au jugement du Pape. A Rome, où depuis près de cinquante ans tant d'efforts contre les jansénistes avaient été faits sans succès, on n'agit qu'avec la plus extrême prudence. Le livre du Père Quesnel fut examiné pendant trois ans par les plus habiles théologiens, parmi lesquels il n'y eut qu'un seul Jésuite. Le Pape présida lui-même les conférences. Enfin, après de longues et consciencieuses discussions, pressé parla cour de France qui désirait voir finir cette affaire, et par les jansénistes eux-mêmes qui espéraient que la nouvelle bulle leur offrirait le moyen de perpétuer les équivoques, dont ils savaient si bien user, le Pape se décida, et le 8 septembre 1713 parut la célèbre constitution Unigenitus Domini, qui a joué un si grand rôle au siècle dernier. Elle condamnait aussi nettement que possible les Réflexions morales et le Nouveau Testament An Père Quesnel, et renouvelait les anciennes censures contre les jansénistes. Le coup était terrible pour le parti mis dans l'alternative ou de se soumettre ou de résister ouvertement : il se crut assez fort pour demeurer dans son attitude indécise, et usa pour arrivera cette fin d'une habileté qui eût mérité un autre nom. Dès que la teneur de la bulle fut connue, avant sa réception, le cardinal de Noailles publia une révocation solennelle des approbations données par lui aux livres condamnés, révocation qu'il avait jusque-là obstinément refusée. Mais lorsque le Roi, suivant en cela les avis que Fénelon faisait passer à la cour par l'intermédiaire du Père Lallemand, eut convoqué une assemblée du clergé pour recevoir la bulle, le cai-dinal reprit la lutte. Il commença par faire traîner en longueur les discussions de l'assemblée qu'il présidait; puis lorsque, malgré ses efforts, la bulle eut été reçue par l'immense majorité des évêques, à la tête de huit prélats, il s'opposa à sa réception, et en appela de nouveau à Rome. On donna à ces neuf évêques le nom d'appelants. L'assemblée passa outre, et la bulle Unigenitus fut enregistrée par le

ri.NELON A CAMURAI. 38!)

Pmlemeiit le 4 lévrier 1714. Aussitôt le cardinal publia un mandement où il renouvelait les condamnations du Père Quesnel, tout en défendant, sous peine de suspense, de recevoir la bulle. C'était se mettre ouvertement en lutte contre le Pape et braver l'autorité royale qui soutenait les décisions du 8aint-Sié{je. La conduite de M. de Noailles est si différente de la tranquille soumission montrée par Fénelon seize années auparavant, après la condamnation de son livre, qu'elle amène naturellement un rapprochement.

Lorsque les Maximes des Saùiis furent condamnées par un bref du Pape, Fénelon se soumit immédiatement sans aucune restriction, et présida lui-même l'assemblée des évêques de sa province. Le bref fut reçu en peu de temps par toutes les assemblées de France, où l'on ne garda aucun ménagement pour l'illustre prélat. Ses adversaires, dont était le cardinal de Noailles, ne lui épargnèrent aucune humiliation, et essayèrent d'aller plus loin que le Saint-Siège, en faisant comprendre dans la condamnation les défenses qu'il avait publiées pour expliquer son livre, ce qui n'eut pourtant pas lieu. Fénelon subit tout sans une plainte. M. de Noailles, au contraire, dans une affaire qui ne le touchait pas directement, où il s'était déjà contredit en approuvant, puis en condamnant successivement les mêmes ouvrages, se refuse à recevoir une bulle du Pape. Il n'hésite pas à se mettre en opposition avec tous les évêques de France, au risque d'amener un schisme. Il nous semble que Fénelon fut justifié aux yeux de tous, et que l'on vit clairement que s'il avait écrit un livre d'un mysticisme exagéré, il avait su, mieux que ses adversaires, mettre en pratique cette patience et cette humilité chrétiennes qui sont le fond de l'amour de Dieu. Mais ce qui lui fait encore plus d'honneur, ce fut la conduite qu'il tint dans ces tristes débats envers ses anciens adveisaires. Fénelon eût pu, à son tour, chercher à faire sentir au cardinal de Noailles tout le poids d'une autorité qui deve-

390 ri,NELON A CAMBRAI.

nait chaque jour plus grande. Le cardinal l'avait si bien compris qu'il avait cherché, comme nous avons déjà été amené à le dire à plusieurs reprises, à se rapprocher de l'archevêque de Cambrai, qui repoussa toujours, avec une réserve pleine de fermeté et de douceur, ces avances dont le but était trop facile à deviner. Mais s'il était resté froid envers le cardinal, ce n'était nullement parce qu'il entendait attaquer directement M. de Noailles dans la guerre de plume que soulevait sa résistance aux ordres du Roi. Adversaire déclaré des jansénistes, et espérant que la nouvelle bulle mettrait fin à des controverses qui ébranlaient dans les esprits l'autorité de l'Église, il était surtout heureux de voir finir l'équivoque dans laquelle l'Église de France vivait depuis si longtemps, fût-ce au prix d'une lutte plus vive. Mais sa répugnance à entrer lui-même en scène, en attaquant personnellement le cardinal, était si grande, qu'il ne pouvait se décider à condamner ouvertement les appelants, c'est-à-dire M. de Noailles et les évêques qui refusaient de se soumettre. Il écrit à ce sujet au Père Daubenton ' : « Pour moi, je garde un profond silence, et vous voyez sans peine les raisons qui m'y engagent. J'aurois écrit d'abord pour réfuter les libelles atroces et schismatiques qui attaquent la constitution. J'ai eu besoin de me retenir; mais, outre qu'il falloit attendre ce que l'assemblée feroit, de plus j'ai cru devoir éviter une scène où l'on m'auroit accusé de ressentiment. Ayez la bonté, je vous en conjure, de me faire savoir ce qui pourroit le plus montrer au Pape mon zèle pour sa constitution; je m'y conformerai autant que les choses qui viendront du Roi et de l'assemblée le pourront permettre. Vous ne sauriez vous imaginer à quel point de rage et d'insolence le parti éclate dans ses libelles et dans ses chansons contre l'autorité. de Rome. Il n'y a

' Corr, gén., VI, 411.

Fr;M:i.()N a camuuai. 3'ti

ien (TaHTeiix (jn'il iic lcnt(! pour .soulever les j)eu[)le.s, et lour leur l""aire secouer le jou{j. Plus la constitution trouve le résistance dans les esprits, plus elle étoit nécessaire. j'incision va jusqu'au vif, en faisant crever l'abcès. Il y

quarante ans que le livre, mis dans les mains de tous les leuples, enipoisonnoit toutes les conditions. On n'arrache loint l'idole sans irriter; que seroit-ce si on eût tardé plus jngtemps? Quand on dort, le parti veille; il se prévaut 'une fausse paix; il redouble la séduction : à la Hn il entraîeroit tout. L'opération du remède ne fait point le mal ; lie le montre et le guérit. Oh ! qu'on est heureux d'écouter Église avec une docilité de petit enfant! Bienheureux les auvres d'esprit! bienheureux les pacifiques ! »

Quelques jours après, il écrit encore, à un correspondant iconnu, cette lettre, d'un accent si sincère qu'on ne peut lettre en doute les sentiments qui y sont exprimés ' :

« A Cambrai, 12 mars 1714.

« La plupart des gens peuvent s'imaginer que j'ai une joie îcrète et maligne de tout ce qui se passe, mais je me croi- 3is un démon, si je goûtois une joie si empoisonnée, et si je 'avois pas une véritable douleur de ce qui nuit tant à Eglise. Je vous dirai même, par une simplicité de confiance, e que d'autres que vous ne croiroient pas facilement : c'est ne je suis véritablement affligé pour la personne de M. le ardinal de Noailles. Je me représente ses peines; je les res- 3ns pour lui ; je ne me souviens du passé que pour me rapeler toutes les bontés dont il m'a honoré pendant tant d'anées. Tout le reste est effacé, Dieu merci, de mon cœur; en n'y est altéré : je ne regarde que la seule main de Dieu, ui a voulu m'humilier par miséricorde. Dieu lui-même est îmoin des sentimens de respect et de zèle qu'il met en moi our ce cardinal.

' Corr. géii., IV, 448.

392 FENELOK A CAMBRAI.

« La piété que j'ai vue dans M. le cardinal de Noailles me fait espérer qu'il se vaincra lui-même, pour rendre le calme à l'Église, et pour faire taire tous les ennemis de la religion. Son exemple raméneroit d'abord les esprits les plus indociles et les plus ardens : ce seroit pour lui une gloire singulière dans tous les siècles. Je iprie tous les jours pour lui, à l'autel, avec le même zèle que j'avois il y a vingt ans. »

La bulle Unigenitus, aussitôt après la réception par l'assemblée du clergé et l'enregistrement par le Parlement, avait été envoyée par le Roi à tous les évêques de France. Fénelon dut faire un mandement pour la publier : il fut même obligé d'en écrire deux, l'un pour la partie de son diocèse qui était « terre d'Empire » , et l'autre pour la partie française. Ces mandements, les derniers qui sortirent de la plume de Fénelon, sont d'éloquentes expositions du dogme et de vigoureuses réfutations du jansénisme, qui soulevèrent contre lui les fureurs du parti, mais lui méritèrent l'admiration de tous les hommes impartiaux. Non content de ces mandements, Fénelon publia encore une instruction pastorale qui fit grand bruit et résumait toute la controverse. Mais l'intérêt de l'Église demandait que le scandale de ces discussions cessât le plus tôt possible : aussi l'archevêque de Cambrai s'épuisait-il à exhorter la cour à agir avec décision, ne prévoyant que trop ce qui arriverait si le Roi venait à mourir avant d'avoir rétabli la paix religieuse, en mettant un terme à ces tristes dissentiments. Toutes les tentatives de douceur, et les larmes mêmes du Roi n'ayant pu fléchir un prélat dont les lumières n'égalaient pas les vertus, il fallut songer aux grandes mesures, toutes également difficiles à prendre. Consulté officieusement par le Père Le Tellier, Fénelon rédigea de nouveau un mémoire où, écartant successivement divers procédés que l'on avait proposés pour réduire les appelants à l'obéissance comme contraires aux usages de l'Église de France ou comme inefficaces, il finit

FKNELON A CAMliRAI. 39$

•ar coiiseillor à la cour d'oljtenir de Rome la réunion d un ;oneile national. C'était, suivant lui, le moyen le plus propre i terminer les malentendus et les querelles, et celui qui nénagerait le plus l'amour-propre des évéques. Ils auraient noins de peine à se retracter devant une assemblée de tous es prélats de France que devant des commissaires spéciaux.

« J'incline toujours, disait-il, en combattant un parti plus 'iolent, celui d'envoyer de force à Rome le cardinal pour le aire juger par le Pape, j'incline toujours vers un parti plus nodéré, plus convenable aux di(jnités, à la naissance et à la ^ie édifiante du cardinal. Je voudrais une voie plus canolique, plus propre à ramener les esprits, et à détourner le ichisme pour l'avenir. »

Le mémoire que Fénelon écrivit sur cette affaire épileuse avec son habileté accoutumée passa sans nul doute (Ous les yeux du Roi; fut-il trouvé concluant, ou d'autres •aisons militèrent-elles en faveur de ce plan? Toujours est-il jue le Roi se décida à en tenter l'exécution, et qu'il envoya i Rome M. Amelot, chargé d'entamer avec le Saint-Siège es négociations pour obtenir la convocation par le Pape d'un îoncile national qui amenât les évéques « appelants » à 'ecevoir la bulle. L'affaire traîna en longueur, et la mort de Louis XIV vint changer la face des choses.

Lorsque Fénelon sut que son avis avait été trouvé bon et ][u'on travaillait à le mettre à exécution, il ne vit pas venir >ans anxiété le moment où il pourrait être appelé à juger publiquement la conduite du cardinal de Noailles. Pour une ime moins élevée, c'eût été une occasion unique de reparaître sur la scène des affaires et d'effacer tout le passé : quel retour après quinze années et plus d'exil que d'arriver à un concile, entouré d'une renommée universelle, d'une considération extraordinaire, dernier témoin du grand siècle pour juger une hérésie que se refusait à condamner clairement celui-là même qui avait autrefois présidé à l'enregis-

394 rÉNELON A CAMBRAI.

trement du bref contre les Maximes des Saints! C'était là un de ces retours du sort, un de ces jeux de la destinée auquel un cœur même droit et élevé n'eût pas été insensible. Mais l'âme de Fénelon était trop haute pour que des sentiments de mesquine rancune pussent la remplir. Peu après la décision prise par le Roi de travailler à la réunion d'un concile national alors que ce projet, qui devait rester lettre morte, n'avait encore reçu aucun commencement d'exécution, il écrit à ce sujet à l'abbé de Beaumont, le confident intime de toutes ses pensées et, depuis la mort de Langeron, son correspondant ordinaire, ces lignes si simples ' :

« Le concile national pourra bien manquer ; mais si on le tenoit, et si j'étois convoqué selon la règle comme tous les autres, qu'est-ce que je devrois faire? Je serois sensiblement affligé d'être l'un des exécuteurs d'un homme qui m'a exécuté autant qu'il Fa pu. Ce personnage auroit des airs de vengeance, et seroit un prétexte de m'imputer une conduite très-odieuse. D'un autre côté, je me dois à l'Eglise dans un si pressant besoin. Si je croyois que tout allât bien, je serois ravi que tout se fît sans moi. Mais si le concile se trouvoit dans un grand péril de trouble et de partage, où je pusse n'être pas tout à fait inutile, je me livrerois, supposé qu'on me désirât véritablement; après quoi je m'en reviendrois ici parle plus court chemin. Raisonnez là-dessus avec le trèspetit nombre de personnes dignes de la plus intime confiance. Pour moi, je vais prier Dieu. »

Les amis ou les admirateurs de Fénelon n'étaient pas obligés à tant de désintéressement, et quelques-uns d'entre eux crurent même que, seul, il avait assez d'autorité pour apaiser les dissentiments et étouffer le schisme naissant. Pour cela, il eût fallu que, rappelé à la cour, l'archevêque de Cambrai fût officiellement chargé par le Roi de travailler

1 Corr. ye/(., II, 27.3.

FKNF.LON A CAMIUIAI. 895

la pacification des esprits. Le souci que les affaires relieuses causaient au Roi était si {jrand que quelques |)ernnes oriirent possible de le faire consentir à en confier le in à Fcnelon. Mais celui-ci repoussa immédiatement ces ivertures et refusa formellement d'entrer dans une entre- 'ise qui ne convenait ni à son à{ye ni à sa position :

«J'avoue, écrivait-il, qu'un homme qui aurait le goût des faires, accepterait plus facilement les propositions que )us me pressez d'accepter. Mais je n'ai pas assez bonne linion de moi pour oser espérer de rétal)lir la paix dans bjglise comme vous voulez que je l'entreprenne. Je ne îux point faire le fjrand personnage que vous me proposez; est M. le cardinal de Noailles qui doit rétablir la paix dans Église. Je ne sais aucun secret, mais j'ose assurer qu'il la Jtablira quand il voudra y réussir; elle est encore entre ses ains. Je lui en souhaite la gloire et le mérite devant Dieu ; devant les hommes. Je mourrais content si je l'avais vu de lin achever ce grand ouvrage . »

Ce grand ouvrage ne devait pas s'achever du vivant de énelon. Il mourut à temps pour ne pas voir après la mort Il Roi les jansénistes relever la tète et triompher pour un smps de leurs adversaires. On sait, en effet, commcint les révisions de Fénelon ne furent que trop justifiées par l'éénement, et les interminables luttes que durant tout le siècle ernier les jansénistes soutinrent contre l'Eglise. La bulle ^nigenitus, toujours imposée, toujours éludée, joue un rôle •op important dans l'histoire religieuse du dix-huitième ècle pour que nous ayons à y revenir. Il fallut bien du împs et les désastres de la Révolution pour venir à bout de ette résistance, qui ne contribua pas peu à accoutumer les sprits à secouer le joug de la foi. Fénelon fut le dernier rand adversaire du jansénisme, qui sut tenir tête aux doc- 3urs du parti avec toute la supériorité du talent et de l'au- Drité que donne la sainteté de la vie. Il se dépensa sans

:596 FÉNELON A CAMBr.Al.

se ménager dans cette tâche ingrate. Le zèle pour la vérité et Tamour de l'Église ne se refroidirent jamais en lui. Il nous a laissé, du reste, lui-même dans une page éloquente qui termine son dernier mandement, comme une profession de foi de ses sentiments que nous ne pouvons résister au désir de citer. Ce passage, écrit peu de mois avant la mort de Fénelon, est comme son testament religieux; il rappelle, par la beauté du langage, le célèbre adieu de Bossuet à la chaire dans l'oraison funèbre du grand Condé :

« 0 Église romaine! O cité sainte! O chère et commune patrie de tous les vrais chrétiens! Il n'y a en Jésus-Christ ni Grec, ni Scythe, ni Barbare, ni Juif, ni Gentil ; tout fait un seul peuple dans votre sein, tous sont concitoyens de Rome, et tout catholique est Romain. La voilà, cette grande tige qui a été plantée de la main de Jésus-Christ! Tout rameau qui en est détaché se flétrit, se dessèche et tombe. 0 mère, quiconque est enfant de Dieu est aussi le vôtre; après tant de siècles vous êtes encore féconde. 0 épouse, vous enfantez sans cesse à votre époux dans toutes les extrémités de l'univers. Mais d'où vient que tant d'enfants dénaturés méconnaissent aujourd'hui leur mère, s'élèvent contre elle et la regardent comme une marâtre? D'où vient que son autorité leur donne tant de vains ombrages? Quoi ! le sacré lien de l'unité qui doit faire de tous les peuples un seul troupeau, et de tous les ministres un seul pasteur, sera-t-il le prétexte d'une funeste division? Serions-nous arrivés à ces derniers temps où le Fils de l'homme trouve à peine de la foi sur la terre? Tremblons, mes chers frères, tremblons que le règne de Dieu dont nous abusons ne nous soit enlevé et ne passe à d'autres nations qui en porteront les fruits. Tremblons, humilions-nous de peur que Jésus-Christ ne transporte ailleurs le flambeau de la pure foi, et qu'il ne nous laisse dans les ténèbres dues à notre orgueil. 0 Eglise! d'où Pierre confirmera à jamais ses frères, que ma main droite s'oublie

l'CNKLON A CAMKIIAI. 397

lo-mcmc si je vous oublie jiiinais! Que ma laufjue se sèche devienne immobile si vous n'êtes pas jusqu'au dernier upir de ma vie le principal objet de ma joie et de mes can- |ues ! »

C'est ainsi que, jusqu'à son dernier jour, Fénelon soutint ec courage cette polémique ingrate et stérile, sans profit >ursa gloire, uniquement poussé par le dévouement à la vé- ;é : « J'aimerais mieux mourir mille morts que de manquer Dieu et à l'Église » , écrivait-il un jour; à sa dernière heure put se rendre témoignage d'avoir été fidèle à cette résotion. Et cependant tout eût dû contribuer à éteindre en lui tte flamme généreuse, si le malheur même ne contribuait is à rendre les cœurs nobles plus prodigues encore d'euxémes. La mort, en effet, frappait à coups redoublés itour de lui : il restait maintenant presque seul de ce petit oupe d'amis qui avait eu ses beaux jours à Versailles plus ; vingt ans auparavant.

Un des plus tristes effets qu'ait la vie pour celui qu'elle )argne, c'est de voir disparaître un à un les amis des jeunes mées, et de rester seul à porterie poids d'une existence li devient chaque jour plus lourde. Les âmes vulgaires îhappent seules à cette tristesse d'une solitude toujours oissante; pour elles, vivre est l'important, et la mort est le importune dont il faut à tout prix écarter la pensée, ais pour les cœurs élevés, pour ceux qui ne prennent la e que comme un moyen d'arriver au bien, cette tristesse ; la vieillesse, ces ombres qui grandissent si rapidement, ;tte lumière qui devient chaque jour plus vague et plus inîcise, sont comme autant de solennels avertissements du moûment qui s'approche, et ces avertissements sont enndus. Ces appels de la Providence ne manquèrent pas à énelon : il vit successivement disparaître les deux amis les us chers à son cœur.

M. de Chevreuse mourut le premier. La mort du jeune

398 FENELON A CAMRP.AI.

duc de Bour{^o{Tne avait été pour lui un coup si rude qu'il ne put s'en relever : il languit huit mois après son élevé, puis alla le rejoindre dans le tombeau. C'était le plus ancien et le plus dévoué des amis de F'énelon. Avec son esprit aimable et facile, son admirable délicatesse de conscience et son infatigable activité, M. de Ghevreuse était pour l'archevêque un de ces appuis dont on n'apprécie tout le prix que lorsqu'ils disparaissent. On peut juger parce que nous avons dit des relations si anciennes et si intimes de Fénelon avec lui, quelle fut sa douleur lorsqu'il apprit la perte d'un ami si cher, enlevé en quelques jours sans qu'il pût le revoir. Ce fut un coup imprévu qui l'affligea jusqu'au fond de l'âme. Cette mort était comme le complément de celle de son cher Dauphin. « Je ne puis m'accoutumer, mon bon et cher duc, écrit-il au duc de Chaulnes, le second fils de M. de Chevreuse, à la perte irréparable que nous avons faite. Je la ressentirai avec amertume le reste de mes jours... Je prie Dieu qu'il bénisse votre personne , celle de madame la duchesse de Chaulnes, de vos chers enfants, et tout ce qui vient de celui que je regretterai toujours. » Dans son chagrin, Fénelon s'occupe avec anxiété de tous ceux qui sont frappés par la perte de son ami ; il s'inquiète de la bonne duchesse qui pleurera pendant vingt ans son mari, de M. de Chaulnes qui lui tient aussi bien à cœur, car il est l'enfant de ses prières, et il continue à le diriger de loin dans le bien. Il lui écrit, pour l'exhortera prendre soin de luimême, ces lignes, où respire une tendresse toute paternelle ' : « Je vous conjure, mon cher duc (lui écrit-il), d'avoir la bonté de me faire savoir par quelqu'un qui ne soit pas vousmême comment se porte madame votre mère. On m'a mandé plusieurs fois que sa santé n'était pas bonne : j'en suis en peine. Je crains sa tristesse, sa longue souffrance, son tem-

' CiH-r. (jén., I, 335.

FKNKLON A CAMlUtAI. 3!)9

iMam(M»( aheré cl, plus (|u(' loiiJ le reste, raccaMemeut es alhiires. Mlle ne soutiendra pas un lel poids : elle y sucoinbera. Il serait à désirei- cpiellc donnât au j;ouvcrnement es affaires la meilleure lornu; qu'elle pourra par le elioix e personnes habiles et droites. Aussi hien elle ne peut pas éeider, et il laut qu'elle renvoie la décision à un conseil, insi, il est à désirer qu'elle n'entende rien qu'en gros, et lèine qu'on la soulage en ne lui disant les inconvénients uavec les remèdes auxquels on a recours : autrement elle i tourmentera à pure perte, et abrégera sa vie au grand ommage de sa maison. Je n'ai pas été fâché de savoir u'elle était allée à Versailles. Les l)ontés du Roi, les égards e madame de Maintenon, la société de madame la duchesse e Beauvilliers, auront pu la distraire un peu de sa douleur t de ses affaires domestiques. Gomment va votre santé? >serais-je vous demander si vous êtes moins sur vos papiers l plus dans vos devoirs du côté du monde? Pardon de ma uriosité indiscrète. Vous savez qu'on ne peut être que cuieux sur les choses auxquelles on s'intéresse très-vivement. )ieu sait, mon très-cher duc, avec quelle tendresse je vous jis dévoué. Celui que nous avons perdu est au fond de mon œur pour le reste de ma vie, je ne me console point. ► ailleurs votre personne m'est par elle-même plus chère ue je ne puis l'exprimer. » A la veuve de son ami, Fénelon crit des lettres de consolation qui sont parmi les plus belles t les plus douces de ses lettres spirituelles; mais son cœur échit parfois sous la douleur et les regrets. « Les vrais mis, écrit-il, font notre plus grande douceur et notre plus ive amertume. On serait tenté de désirer que tous les bons mis s'entendissent pour mourir ensemble. Ceux qui n'ailent rien voudraient enterrer tout le genre humain : ils e sont pas dignes de vivre. Il en coûte beaucoup d'être ensible à l'amitié. Mais ceux qui ont cette sensibilité seaient honteux de ne l'avoir pas : ils aiment mieux souffrir

4Û0 FENELON A CAMBRAI.

que de ne Tavoir pas. » I^a foi chrétienne qui grandissait chaque jour dans son cœur ne lui permettait pas de s'arrêter trop longtemps à ces tristes pensées. Mais emporté sur ses ailes mystérieuses, il se plaisait à essayer de déchirer le voile qui nous sépare de l'éternité, et il écrivait à madame de Ghevreuse cette page qu'on croirait emprunté aux Confessions de saint Augustin, tant elle est empreinte d'une mélancolie pénétrante ' : « Unissons-nous de cœur à celui que nous regrettons : il ne s'est pas éloigné de nous en devenant invisible. Il nous voit, il nous aime, il est touché de nos besoins. Arrivé heureusement au port, il prie pour nous qui sommes encore exposés au naufrage. Il nous dit d'une voix secrète : Hâtez- vous de nous rejoindre. Les purs esprits voient, entendent, aiment toujours leurs vrais amis dans leur centre commun. Leur amitié est immortelle comme sa source. Les incrédules n'aiment qu'eux-mêmes; ils devraient se désespérer de perdre leurs amis. Mais l'amitié divine change la société visible dans une société de pure foi; elle pleure, mais en pleurant, elle se console par l'espérance de rejoindre ses amis dans le pays de la vérité et dans le sein de l'amour même. »

La mort, cependant, n'avait pas frappé son dernier coup : un ami aussi cher que le duc de Ghevreuse, M. de Beauvilliers, restait encore à Fénelon; mais il ne tarda pas à disparaître à son tour. L'archevêque ne l'avait pas revu depuis le jour où il avait quitté la cour pour n'y plus revenir. Mais leur affection, leur intimité même, ne s'était pas ressentie de cette longue séparation. Les liens qui unissaient ces deux hommes qui avaient su si bien se comprendre ne s'étaient relâchés ni par le temps, ni par l'âge, qui est une si grande épreuve pour les relations d'amitié. Le duc de Beauvilliers resta toujours aussi uni à son cher archevêque que lorsqu'il

1 Beausset, Vie de Fénelon, IV, .368.

FÉNELON A CAMIinAI. 401

voyait venir dans son petit appartement de Versailles cau- • avec tout le charme de son esprit, sur les sujets élevés et astiques qui les ravissaient tous les deux. Déjà atteint par mort de son élève chéri, l'ancien gouverneur du Dauphin

put surmonter le chagrin de la mort de son Leau-frére, ec qui il vivait dans la plus intime familiarité. Fénelon, qui connaissait bien, comprit aussitôt que la mortd'un des deux lis entraînerait bientôt celle de l'autre, et il ne négligea !n pour l'exhorter à triompher de son chagrin : « Je vous njure, mon bon duc, de ménager votre foible santé. Il vous Lit du repos d'esprit et de la gaieté, avec de l'air et de l'exerîe du corps. Je serois charmé si j'apprenois, dans la belle ison, que vous montassiez quelquefois à cheval pour vous omeiier autour de Vaucresson. J'espère que la bonne duesse vous pressera de le faire : rien n'est meilleur. Dieu us conserve et vous donne un cœur large par simplicité et ir abandon ; cette largeur contribuera même à votre santé, ne ne donnerois-je point pour votre conservation ! J'ai le sur toujours malade depuis la perte irréparable du P. P. uc de Bourgogne). Celle du cher tuteur a rouvert toutes es plaies. Dieu soit béni. »

M. de Beauvilliers sembla, en effet, sinon se remettre, au oins devoir conserver quelque temps encore une santé nguissante; ses amis aimaient à s'en flatter. Néanmoins énelon ne pouvait se rassurer, et il suivait avec une )uloureuse inquiétude les moindres indispositions du bon ic : « Dieu m'enlève les personnes que j'aime le plus, ;rit-il à l'abbé de Beaumont dans ces tristes jours. Il faut le je les aime mal, puisque Dieu tourne sa miséricorde 1 sa jalousie à m'en priver. » Ces sombres pressentiments î tardèrent pas à se réaliser, et M. de Beauvilliers mourut

31 août 1714 d'épuisement et de langueur. Ce fut le derer coup qui acheva de briser le cœur de Fénelon; tout était îi pour lui désormais. Il supporta cette dernière épreuve

avec une résignal ion douce qui témoignait du profond déchirement qu'elle avait opéré en lui : « Ne soyez point en peine de moi, écrit-il à son neveu, je suis triste, mais en paix et en soumission à Dieu. La douleur des hommes est dans leur imagination. Les maux les plus pénibles qu'on voit venir de loin nous accoutument peu à peu avec eux. On souffre plus longtemps, mais on souffre moins au dernier coup, parce que le dernier coup ne surprend presque plus. Ma peine est une langueur paisible et non une douleur violente. Ne vous hâtez pas de revenir. Je ne sens aucun besoin de compagnie. »

Dans les lettres de consolation adressées par Fénelon à la duchesse de Beauvilliers , on voit plus clairement encore qu'il a la résignation de ceux qui ont renoncé à la vie : il se sentait, en effet, frappé à mort, et la mort ne tarda pas à venir, car il ne devait survivre que de bien peu à son ami. Les lettres qu'il écrivait pour consoler la veuve de M. de Beauvilliers respirent une paix profonde et une sorte d'exaltation mystique où se retrouve le Fénelon d'autrefois. Voici un de ces billets ' :

!• A Cambrai, 5 décembre 1714.

« Je profite de cette occasion pour vous dire. Madame, combien je suis occupé de vous et de toutes vos peines. Dieu veuille mettre au fond de votre cœur blessé sa consolation ! La plaie est horrible ; mais la main du consolateur a une vertu toute-puissante. Non, il n'y a que les sens et l'imagination qui aient perdu leur objet. Celui que nous ne pouvons plus voir est plus que jamais avec nous. Nous le trouvons sans cesse dans notre centre commun. Il nous y voit, il nous y procure les vrais secours. Il y connoît mieux que nous nos infirmités, lui qui n'a plus les siennes, et il demande les re-

' Corr. g en., I, 600.

FÉNBLON A CAMBRAI. 403

èdes nécessaires pour notre {fuérison. Pour moi, qui etois ivé de le voir depuis tant d'aimées, je lui ])arlo, je lui vre mon cœur, je crois le trouver devant Uieu ; et f|uoique l'aie pleuré amèrement, je ne puis croire que je l'aie perdu,; i! qu'il y a de réalité dans cette société intime ! » La mort du duc de Beauvilliers acheva de rompre toutes > relations du prélat avec la cour. Déjà celle de M. de levreuse, qui avait gardé toutes ses charges à la cour, avait is un terme à ce que nous pourrions appeler l'action poli- [ue de Fénelon, si le mot n'est pas trop ambitieux. Dés rs, il ne s'occupa plus que de son diocèse, des affections i lui restaient et de sa mort prochaine. Mais il garda jus- 'au bout son incessante activité, car il était de la race de ux qui meurent debout.

Pour achever de peindre avec vérité la fin de sa vie, il us faut ramener le lecteur dans ce palais de Cambrai oij usluiavons montré dix-septans auparavant Fénelonau sortir la cour, et dans toute l'émotion de la condamnation de n livre. Nous avons anticipé quelque peu sur les temps en contant ensemble la fin des deux ducs qui furent ses plus ièles soutiens : on ne pouvait séparer ceux qui avaient é si unis pendant leur vie. Il nous reste à montrer ce que rent les derniers jours de Fénelon dans le cercle plus streint de son existence d'évéque. Ce ne sera peut-être ni ns émotion, ni sans profit que l'on verra se terminer dans iccomplissement le plus zélé et le plus exact de ses devoirs le existence qui sembla un moment devoir être si brillante IX yeux des hommes, mais que Dieu voulut se réserver ut entière.

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