‹ Fénelon à Cambrai d'après sa correspondance, 1699-1715Chapitre 24 sur 25 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les derniers jours de Fénelon. — Correspondance avec le duc de Gliauliit's, le marquis de Fénelon et l'abbé de Beaumont. — La lettre à l'Académie et la correspondance avec Lamotte. — Assiduité aux devoirs épiscopaux. — Dernière tournée. — Maladie et mort de Fénelon.

Fénelon était arrivé à ces heures douteuses de la vieillesse qui révèlent à découvert le fond de la nature morale d un homme. Lorsque tout nous quitte et nous abandonne, il faut bien à son tour se détacher de ce monde qui se détache si facilement de nous, et d'ordinaire on renonce du même coup à toute dissimulation. Tout ce faux de la vie sociale que l'éducation et les mœurs accumulent autour de notre àme, tombe peu à peu, et le vrai de la nature apparaît au dehors. Ce retour à la vérité cause parfois, il faut l'avouer, un grand désenchantement à ceux qui assistent à cette métamorphose ; parfois, au contraire, et là se trouve la récompense de ceu> qui ont semé la bonne semence dans les années de la jeu uesse, c'est le moment où le cœur et l'intelligence prodiguen autour d'eux, avec une insouciante abondance, ces trésor: de vie et d'amour dont ils ont su garder en eux abondante e pure la source divine. Il semble que, voyant la mort lui enle ver un à un ses plus chers amis, sachant que son tour allai bientôt venir, Fénelon ait voulu, lui aussi, donner comme s vraie mesure, tant il garde de vie intérieure, tant il se pro digue dans tous les sens. Ses relations avec la cour étaler rompues ; la lutte contre le jansénisme le rapprochait seul parfois de ce théâtre oîi il aurait pu jouer un si grand rôle

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LIS ses plans politiques étaient restés lettre morte et utopie rêveur ; ses plus chères espérances avaient été fauchées ant le temps par une sorte de fatalité. Devant tant de trisïSe et de si amers déboires, il ne se laisse pas (jagner i moment par le découragement ni l'ennui. Une voie resit ouverte à son zèle : l'accomplissement de ses devoirs îvèque; il s'y livra avec un complet oubli de lui-même une charité admirable.

La paix avait enfin rendu un peu de repos à ces contrées maltraitées par la longue guerre qui venait de se terminer. )ut le monde respirait; mais ce qui était un repos pour les bitants du diocèse de Cambrai devint une source de nouaux travaux pour leur évêque '. « Ce qui finit vos travaux, rit Fénelon au chevalier Destouches, commence les miens; paix qui vous rend la liberté me l'ôte, j'ai à visiter sept nt soixante-quatre villages. Vous ne serez pas surpris que veuille faire mon devoir, vous que j'ai vu si scrupuleux r le vôtre, malgré vos maux et votre blessure. Je pars, la ison me presse; à mon retour, je ne vous laisserai point spirer. »

Il fallait tout remettre en ordre, visiter les églises, relever lies qui avaient été détruites, ranimer la foi dans les camignes, qui perdent leurs habitudes religieuses dans les temps ; trouble, donner partout la confirmation là où la guerre ait interrompu le culte, réparer enfin les mille ruines orales ou matérielles que les armées avaient laissées derère elles. L'archevêque de Cambrai, malgré une santé touurs faible et qui déclinait visiblement, s'adonna à tous ces ins divers avec si peu de ménagements pour sa santé que us ceux qui le voyaient à l'œuvre en étaient remplis d'adliration, mais aussi d'inquiétude. Il semblait que, sentant la e prête à lui échapper, Fénelon voulut faire encore beau-

1 Lettres inédites, 207.

coup en peu de temps : « Je suis accablé de confirmations » , écrit-il à son neveu. Mais ni la fatigue, ni la faiblesse ne Tarrétaient, et il continuait à se dépenser sans compter, sans aucune agitation cependant, ni aucun trouble, sachant qu'avec l'aide de Dieu un homme de bonne volonté arrive toujours à temps. Ces courses épiscopales, auxquelles il ne renonça jamais, le fatiguaient extrêmement. C'était toujours comme aux premiers jours de son arrivée à Cambrai : il entrait à l'église de grand matin, y confessait lui-même ceux qui se présentaient, puis montait en chaire pour exhorter la population des campagnes à revenir à leurs pratiques religieuses. Il retourna une fois à Cambrai avec une complète extinction de voix que lui avait causée la fatigue de ces constantes prédications. Son secrétaire essaya de le porter à se ménager un peu, mais il ne répondit autre chose sinon que « quand il aurait donné son âme pour ses ouailles, il aurait alors rempli l'idée du vrai pasteur. Jusque-là, ajouta-t-il, je n'aurai rien fait de trop. » Toute la vie de Fénelon dans ces derniers temps de sa vie est comprise dans ce peu de mots.

Sa piété devient chaque jour plus vive, les lettres spirituelles qu'il écrit en très-grand nombre dans ces années- 1713 et 1714 sont toutes empreintes comme d'un souffle de foi plus ardent et plus simple qu'autrefois. Nous en citerons une de 1714, écrite à une personne inconnue pour l'exhorter au détachement du monde. C'est le Fénelon des derniers jours qui, sans s'en douter, s'est peint lui-même à nous dans cette page tout empreinte d'un sentiment si vrai d'humilité chrétienne ' :

(1714.) « J'ai tort, Madame, puisque vous êtes sûre de m'avoir fait

* Corr. gén., VI, 55.

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'hoiinenr de m'écrire; je suis charmé d'être confondu et de koir vos hontes. Mais votre santé trouble un peu ma joie : Dieu veuille que l'air de camjKïjjne, un peu de promenade et m vrai repos d'esprit vous rétablissent parfaitement! Pour moi, je ne suis plus qu'un squelette qui marche et qui parle, mais qui dort et qui man{;e peu; mes occupations me surmontent, et je ne me couche jamais sans laisser plusieurs de mes devoirs en arrière. Un vaste diocèse est un accablant 'ardeau à soixante-trois ans. J'ai beaucoup trop d'affaires, et lOus n'en avez peut-être pas assez pour éviter l'ennui; mais a sagesse consiste à savoir s'amuser. Trompez-vous vousnême. Madame ; inventez des occupations qui vous raniment. Lies jours sont longs, quoique les années soient courtes; il "autaccourcir les jours en se traitant comme un enfant; cette nifance est une sagesse profonde. Souvenez-vous que vous \e feriez dans le plus beau monde rien de plus solide que ce |ue vous faites dans la langueur et dans l'obscurité de votre lolitude; vous entendriez beaucoup de mauvais discours; ous verriez beaucoup de personnes importunes et méprilables avec des noms distingués; vous seriez environnée de )iéges et d'exemples contagieux; vous sentiriez les traits de envie la plus maligne ; vous éprouveriez votre propre fragiité; vous auriez bien des fautes à vous reprocher. Il est vrai jue vous paroîtriez être plus dans l'abondance; mais vous l'auriez qu'un superflu très-dangereux : la vanité le dépenieroit, et vous rendroit peut-être encore plus dérangée et >lus embarrassée que vous ne l'êtes; vous ne songeriez séneusement ni à Dieu, ni à la mort, ni à votre salut; vous îeriez, comme les autres, enivrée, ensorcelée, endurcie. Ne 'aut-il pas mieux demeurer un peu tristement loin du monde ious la main de Dieu, qui vous fera goûter les espérances de a religion, et qui vous détachera des faux biens dont il vous lépouille? En vérité, Madame, je vous donne de bon cœur les conseils que je prends pour moi-même. Le monde ne

donne que des plaisirs de vanité. D'ailleurs, il est plein d'épines, de troubles, de procédés lâches, trompeurs et odieux; il faut que nous soyons bien gâtés, puisque nous avons tant de peine à demeurer loin du mal. J'ai vu ici, pendant trois ou quatre ans, l'armée et une grande partie de la cour. Quoique j'aie mille sujets de me louer de leur politesse, je me sens infiniment soulagé de ne les voir plus. Pour la dépense, je me croirois riche si je n'avois à dépenser chaque année que deux mille francs comme en ma jeunesse. Secouez le joug du superflu ; faites-vous riche sans argent; vous êtes dispensée de tout, et heureuse de mépriser pour l'amour de Dieu tout ce qui vous manque. »

Ne croirait-on pas, en lisant cette page, voir devant soi cette grande figure décharnée, mais toujours noble, cette physionomie imposante à laquelle les années n'avaient fait que donner plus de caractère, sans lui ôter rien de son attrait? C'était bien toujours le même Fénelon, aussi aimable, aussi plein d'une prévenance délicate pour les autres; mais la vie avait fait son œuvre en lui et avait ôté de son cœur tout désir personnel, sans qu'aucune amertume^fût venue remplacer les illusions perdues. Nulle trace de cet égoïsme rancunier, qui suit parfois les déceptions, chez cet homme que l'ardeur des pensées toujours contrariées n'a pas moins usé que les austérités d'une vie toute chrétienne. Le cœur est resté jeune et chaud sous les tristesses de la fin du jour, et comme ceux qui l'entourent sont tous plus jeunes que lui, l'affection qu'il leur témoigne a pris cette nuance de protection paternelle qui sied si bien aux cheveux blancs.

La paix, en effet, en rendant à l'archevêque de Cambrai le temps de loisirs qu'il emploie avec tant de zèle à l'édification de son troupeau, n'a pas fait l'isolement autour de lui : si son palais n'est plus rempli d'officiers et dé blessés, si l'on n'y entend plus le bruit des armes, il n'est pas seul cependant. Les fidèles amis, ceux que la mort a respectés, sont toujours

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, et les enfants mêmes, neveux ou ;imis ne manquent pas lus qu'autrefois autour de sa tal)le.

G'étail toujours M. de lU-auniont, le clier Panta, puis ". de Chantcrac : M. Dupuy venait encore de Paris se repo- ;r et se refaire à Cambrai, comme par le passé, et le cher onhomme ne manquait pas, lui non plus, à l'appel. De mps à autre, le duc de Chaulnes arrivait aussi passer Lielques jours auprès du conseiller de ses jeunes années, et li confiait même ses enfants. Enfin, et avec les années, il était 2ut-étre devenu le plus cher de tous, le marquis de Fénelon, n'entre soi on appelait toujours Fanfan, venait se faire (igner à Cambrai, ou écrivait régulièrement à son oncle jand il était retenu à Paris près des médecins. Il recevait, 1 retour, ces charmantes lettres dont nous avons souvent irlé. Tout cela faisait un intérieur doux et animé où la iété n'enlevait rien au mouvement des esprits. Voici, du îste, quelques extraits de la correspondance de Fénelon urant les derniers mois de sa vie, qui peindront mieux que ous ne saurions le faire cette fin de vie si grave et si pieuse, lais en même temps si calme et si sereine qu'il semble que énelon soit arrivé à posséder pratiquement quelque chose 3 cette quiétude qu'il avait tant prêchée dans sa jeunesse ms l'atteindre, et dont il jouissait maintenant qu'il avait reoncé à la prêcher.

Ainsi, le jeune marquis ayant été retenu à Paris une partie B l'année 1713 pour soigner sa blessure qui ne voulait pas se irmer, son oncle lui écrit une série de lettres où les con- ;ils de piété et les marques d'affection se mêlent toujours ^ec la même grâce et où se retrouve le maître de maison si ngneux que nous avons déjà montré souvent à nos lecteurs ' : Je vous" écrivis hier une longue lettre après laquelle il DUS faut un peu respirer. Celle du petit page est arrivée

< Cor,: (jén., II, 154.

410 FKNELON A CAMBRAI.

ce matin, elle paraît être faite sans conseil et est trèsoriginale. Il écrira mieux dans dix ans : mais j'en suis content pour aujourd'hui.

« Vous me ferez un vrai plaisir si vous voulez prier madame de Chevry d'envoyer sa surintendante me chercher un beau drap violet. Je suis moins difficile sur l'étoffe que sur la teinture. Il faut un violet teint sur une vraie écarlate qui soit pourpre, autrement il ne dure pas et devient de la couleur lie de vin, qui est très-vilaine. Je vous conjure de me mander des nouvelles de madame la duchesse de Ghevreuse ou de

celles de M. le duc de Ghaulnes Embrassez à droite et à

gauche M. de Marquessat, le cher grand abbé. Dites à M. l'abbé Le Fèvre que nos vieux ans demandent encore une consolation, qui est celle de nous embrasser. Pour le bon Puteus, il sera servi ponctuellement, et je serai charmé de le voir. Je voudrais bien qu'il pût sans embarras avoir la bonté de me choisir un laquais de figure raisonnable, sage et sachant bien écrire; il le mènerait en venant ici. »

L'état du jeune blessé ne s'améliorant pas, et ayant exigé une douloureuse opération, le vieil oncle de Cambrai s'en occupe avec une anxiété touchante, d'autant plus que M. de Fénelon était logé chez madame de Chevry, cette autre nièce de l'archevêque, malade elle-même et peu riche ' :

« A Cambrai, 27 janvier 1713.

« Jevoisbien, montrès-cher fanfan, qu'il n'y a aucune porte ouverte pour sortir de chez notre cher malade. Dieu sait si je voudrois lui faire de la peine, manquer de confiance en elle, et refuser de lui avoir les plus grandes obligations! Mais ce que je crains le plus est que vous ne soyez tous deux malades en même temps, de manière à vous causer une peine réciproque, sans pouvoir vous entre-secourir. Le meilleur parti qui vous

' Corr. fjén., II, 78.

FKNi;i,()N A CAlMnHAI. 411

csli" à prcuflrt', c'est celui de ne perdre pas un jour pour opération résolue. Choisissez, sans ménager la dépense, le leilleur de tous les chirurjjiens : régime exact, grand repos; ul égard, nulle gène, nul devoir, (jue celui d'obéir aux mai- ;'es de l'art; patience, tranquillité, présence de Dieu, conance en lui seul. L'argent ne vous manquera point. Si la aix vient, comme on l'espère, vous pourrez épargner; si la uerre continue, Dieu y pourvoira : à chaque jour suffit son lal

« Put (M. Dupuy) arriva hier en honne santé après avoir assé par des abîmes de boue. Il est délassé aujourd'hui, et st bien content de se voir en repos au coin de mon feu. Je oudrois que vous y fussiez aussi avec votre jambe bien guéie; mais il faut travailler patiemment à sa guérison. Bonsoir, [ille et mille amitiés à la malade, pourvu qu'elle obéisse à 1. Chirac. Tendrement et à jamais tout sans réserve à mou "és-cher fanfan. »

L'opération qui inquiète tant Fénelon ayant été fort dou- )ureuse, il exhorte son neveu à la patience avec une ferleté douce qui amène parfois sous sa plume de beaux pasj(;es à la hauteur des plus célèbres Letires spirituelles, aussi ien pour la forme que pour le fonds. Mais comme il faurait citer trop de fragments de ce genre pour les faire appréier à leur valeur, nous préférons faire repasser sous les eux du lecteur quelques passages qui mettent la personne lême de Fénelon plus en lumière, ainsi que sa vie, dans ette dernière période. Voici un petit tableau de son exis- 3nce où se retrouve son goût pour la promenade ' :

« Samedi i»"- avril 1713.

<i Je fais des promenades toutes les fois que le temps et ' Corre.sp. ffén.. H, 197.

mes occupations me le permettent; mais je n'en fais aucune sans vous y désirer. Je ne veux néanmoins vouloir que ce qui plaît au Maître de tout. Vous devez vouloir de même, le tout sans tristesse ni chagrin. Oh ! qu'on a une grande et heureuse ressource, quand on a découvert un amour tout-puissant, qui prend soin de nous, et qui ne nous fait jamais aucun mal, que pour nous combler de biens! Qu'on est à plaindre quand on ne connoît pas cette aimable ressource, pour le temps et pour l'éternité ! Combien d'hommes qui la repoussent! Le bon Put (M. Dupuy) marche avec nous, et quelquefois il évite nos courses, quand il est las. C'est le meilleur homme qu'on puisse voir. Les gens qui veulent de bonne foi servir Dieu sans mesure sont bien aimables. »

Malgré son attachement et sa soumission à l'ordre de la Providence, Fénelon voudrait bien revoir auprès de lui cet enfant si cher qu'il aime chaque jour davantage ' : « Je me porterai encore mieux quand tu seras guéri, et que je te reverrai dans la petite chambre grise auprès de moi. » Enfin, au mois d'août 1713, le jeune homme, à peu près remis, put annoncer son retour. Aussitôt Fénelon s'occupe de lui faire parvenir de l'argent, et l'exhorte à ne pas regarder à la dépense, afin de rendre le voyage plus commode. Il ajoute en finissant' : « Demande un peu les livres que tu pourrais nous apporter. Je n'en voudrais pas beaucoup ; ma curiosité est très-bornée, je sens qu'elle diminue tous les jours. Je compterai souvent les jours jusqu'à celui de notre réunion; mais, en les comptant, je n'en voudrais pas retrancher un seul. Il faut laisser tout en place, selon l'arrangement du Maître. » Au milieu de septembre, le neveu tant désiré arriva enfin à Cambrai chez l'archevêque, qui avait autour de lui nombre de neveux, petits-neveux, voire même un petit-

' Corr. gén., II, 225.

2 Corr. fjén., II, 229.

FKNELON A CAMBRAI. 413

loiil, le fils de madame de Chevry, « un petit follet hamhiti li mauffe, qui court, qui saute, qui rit, qui déclame toute

joirrnée « .

La correspondance avec M. Destouclies continuait aussi ujours avec la même vivacité. C'était de part et d'autre saut de yaieté et de bonne grâce. L'enfant gâté donnait rt à faire à son illustre précepteur, et les soupers de Paris aient bien du charme sur le cher bon homme. Sa vie s'éulait en effet dans un monde fort lettré, fort spirituel, li devait avoir son jour de puissance sous le Régent, mais li n'était encore que la société un peu libertine du oment, nous dirions un peu bohème dans notre langue ossière du dix-neuvième siècle.

« Il ne vous appartient pas de me prier de vivre', lui rit le grave prélat, c'est moi qui dois vous faire cette ière. Vos soupers m'alarment, vos amis vous empoison- ;nt, ce que tant de coups de canon n'ont pas fait, quod non ille carinœ, des fèves à la moutarde le feront. Si vous sucmbez à la grossière tentation de ces mets de village, que : ferez-vous point devant les ragoûts les plus exquis?

" Vous êtes un vrai bon homme, d'avoir eu tant d'empresment d'aller d'abord à la rue de Tournon, vous avez ichanté tout mon nombreux népotisme. Mais ne soyez point aimable si vous voulez mourir bientôt d'indigestion, ou ites que je ne vous aime plus ou vivez plus que moi. J'ai é charmé d'apprendre que madame votre mère a senti la ie de vous revoir. Ayez la bonté de lui dire que je la res- :cte de tout mon cœur, j'aime et j'honore toute votre mille.

«Voilà une lettre pour M. de Pléneuf, cachet volant; ûlez-la si elle n'est pas bien. Soyez aussi docile sur vos pas que je le suis sur mes lettres. »

' Lettres iiiéd., 90.

La vigilance de Fénelon poursuit partout l'aimable chevalier, qui aimait fort à être grondé d'une telle façon, et il lui écrit à Paris, puis au camp, toujours avec la même simplicité et la même bonne humeur ' : « Vous me paraissez, mon cher bon homme, aussi content de votre sagesse que de votre santé; mais si vous vous flattez autant pour l'une que pour l'autre, je suis autant alarmé pour vous que vous êtes tranquille. Pardonnez-moi ce petit soupçon, vous m'avouerez, sans faire une confession générale, que vous avez souvent mérité qu'on doutât un peu de votre régime. Je vous crois de la grande manche comme on le dit des cordeliers, me ferez-vous une querelle là-dessus? Je prends pour juge le grave témoin de vos vie et mœurs. M. de Saint-Contest sera pour moi, j'en suis sûr, et si vous êtes aussi ingénu que vous l'êtes souvent, vous déposerez contre vous-même. Je suis ravi de vous savoir en bonne compagnie; votre prélat en fait lui seul une très-agréable qui ne laisse rien à désirer. M. le comte de Sallians est d'un commerce aimable, et il fait sentir tout ce qu'il est.

« On avait à Paris de trop bonnes raisons pour ne vous point écrire; on était presque mort; tout l'hôpital de la rue <ie Tournon était à l'agonie, mais enfin tout est en chemin de guérison. On vous aime et on vous honore là comme ici. Faites promptement la paix par votre guerre, et puis venez nous présenter le rameau d'olivier, vous serez le bienvenu. Je vous prépare un appartement plus proportionné à vos mérites que la cellule grise où vous avez tant grondé médecins, chirurgiens et religieuses hospitalières. Vous ne devriez jamais vous exposer à être malade, car vous n'êtes pas poli dans vos maladies. Bonjour, cher bon homme; aimez-moi comme je vous aime, vous vous aimerez mieux que vous ne faites, car je vous aime pour votre véritable bien. Pardon-

1 Lettres itiéd., 90.

KKNLLON A CAMItllAI. 415

îz-moi ce mot, et penso/,-y, si vous en avez le courafje. etit-Maio, le (pos Oidanl el tons les miens me ressemblent ir une sincère tendresse pour vous. » Mais le libertin fie levalier savait, au besoin, se contraindre, surtout lorsqu'il ïgissait de rendre service à son {jrave ami. Aussi celui-ci le iar(fe-t-il même de conduire à travers Paris deux de ses )mbreux neveux : on retrouve bien là cette finesse de tact ! Fènelon. Il savait bien, en effet, que nul ne saurait être 1 meilleur guide pour ces jeunes gens, car Tofficier bel esit était un homme d'honneur, incapable de tromper la mfiance qu'on lui témoignait, et plus capable que pernne de détourner les autres des écueils de la grande ville, le lui-même connaissait trop bien. « Que vous êtes bon >mme de traîner après vous deux marmots! lui écrit Fénen '. Mais vous n'êtes guère grave pour vous ériger en pédaigue; n'étiez-vous pas le moins sage de la troupe? Parlez, vous l'osez.

« Vous avez beau vous vanter de votre régime, vous péez, comme l'ancienne Rome, de vos propres mains :

Suis et ipsa Borna viribu.<t ruit.

DS plaisirs seront vos Sylla, vos Marins, vos Pompée et vos isar. Vous avez une bonté de cœur qui m'attendrit et un ne sais quoi qui m'alarme. Vous direz que je pense mélanliquement, et je dis que vous pensez d'une façon bien illarde. Après cette mutuelle gronderie, aimons-nous plus le jamais, je ne puis m'en corriger.

« Les anciens et les modernes partagent l'Académie :

Bella pcr ALmathios plus cjuam civilia campos.

2S torys et les whigs sont moins animés; les uns veulent, algré une possession de deux mille cinq cents ans, dégrader

' Lettres inéd., 108.

Homère et donner sa place à M. de La Motte, les autres critiquent avec véhémence M. de La Motte comme un demipoëte. Celui-ci m'a envoyé son Illiadc et m'a demandé ma pensée. Je lui ai donné beaucoup de louanges, qu'il me paraît mériter; mais pour la question qu il traite dans sa préface, je lui ai répondu :

Son nostrinn inter l'ox tantas componere lite.t. Et vitula tu dignus, et hic..,..

Ce que vous me mandez de la paix qui s'enfuit m'afflige, je courrais volontiers après elle pour la retenir.

« Aimez-moi donc; vous le devez, puisque je vous aime. Je suis fâché de ce que vous irez encore à la guerre; quand je pense sérieusement à tout ce qui vous touche, je deviens poltron pour vous. Mon népostime vous aime follement, et je ne suis pas plus sage qu'eux, je le suis même beaucoup moins. Pourquoi n'accordez-vous pas la sagesse avec l'amitié tendre que je ne puis vous refuser? »

L'hiver de 1713 à 1714, le dernier que Fénelon eut à passer sur la terre, s'écoula donc pour lui dans l'accomplissement de ses fonctions épiscopales, qu'il remplissait avec une ardeur déjeune homme, et au milieu de la douce et aimable société que nous venons d'indiquer. Le jeune officier achevait de se remettre auprès de son oncle, dont le toit hospitalier abritait toujours quelque membre nouveau de la nombreuse famille des Fénelon. Nous avons vu que, loin de croire avoir mérité le repos par tant de travail et de peine, le prélat continua jusqu'à la fin à prendre une part active à la polémique contre les jansénistes. Mais c'était plus pour satisfaire sa conscience que par goût qu'il soutenait, avec tant de ressources et d'énergie, une lutte qui ne convenait plus guère à sa dispositiond'esprit. Chaque jour il s'efforçait de se détacher peu à peu lui-même de toute préoccupation trop exclusive. Les lettres elles-mêmes, il s'efforçait de les oublier; mais ce

IINELON A CAMIIP.AI. 417

>ût coiislant flo son ospril ('(ait plus fort (juc sa volonté : il revenait toujours. Ses lettres au Père Quirini, où il îxliorte à ne pas se laisser absorber par les études profanes, ni remplies de citations lalincs, tirées de Virgile ou d'Hoce, qui font un sin{fulier commentaire aux pieux conseils 1 prélat. Et cbose plus remarquable encore, la fameuse îf/re à l'Académie, qui est devenue un des monuments litraires de la langue, a été écrite par Fénelon en 1714, dans s derniers temps si tristes. Le fait n'a pas été suffisamment ;marqué, et il mérite de l'être, car il met dans une vive mière l'étonnante vitalité de cet esprit qui semble n'avoir is pu vieillir. C'est au milieu des chagrins qui l'assaillaient î toutes parts, entre deux tournées de confirmation dont il îvenait épuisé de fatigue, que Fénelon écrivit dans sa uxante-quatrième année ces pages célèbres sur la littéraire française, que l'on croirait sorties de la plume d'un lune homme, tant il y circule de vie et d'idées. Tout est !une dans ce charmant écrit où, en quarante pages, il a su ire tant de choses neuves et ouvrir des aperçus si origiaux sur les lettres. Il n'y a pas jusqu'aux idées peut-être tiimériques ou paradoxales qui n'aient un air de jeunesse et e naïveté qui étonne quand on se reporte au moment où [les furent écrites. La perfection du style et sa concision si ançaise révèlent seules l'âge de l'auteur : il fallait être nonîulement un grand écrivain , mais avoir derrière soi une )ngue carrière de travail pour réunir à un si haut degré ces eux qualités, qui sont comme impossibles à acquérir sans ; temps et l'expérience.

Il ne nous appartient pas d'analyser cet ouvrage, qui a été igé si diversement, mais dont personne n'a contesté l'oriinalité et l'éclat. A côté de jugements sévères ou contesibles, de théories d'une singulière hardiesse, il y a tels pasîges sur la poésie ou l'histoire qui contenaient alors de vériibles découvertes, telles idées neuves qui sont devenues des

lieux communs, mais que Fénelon a été le première mettre en circulation. On est vraiment confondu de la richesse inépuisable de ce merveilleux esprit, quand on sonjje que c'était presque un vieillard qui écrivait, comme en se jouant, ces pages qui ont plus fait pour sa réputation d'écrivain que toute sa controverse contre le jansénisme^

A voir Fénelon encore si jeune d'imagination et si épris du beau littéraire jusque dans les années qu'assombrissent les pensées de la vieillesse et de la mort, on se rend plus facilement compte du charme qu'il exerce autour de lui. C'est aussi durant ces deux dernières années qu'il eut avec Houdard de La Motte, ce fanatique défenseur des modernes dans la fameuse querelle qui divisait alors les gens de lettres, une correspondance littéraire où il sait rester neutre entre les deux partis, et se tirer avec une grâce charmante de la nécessité de prononcer entre eux. Il avait été mis par le chevalier Destouches en rapport direct avec ce singulier personnage, qui ne manquait ni [d'esprit ni [de talent, malgré ses théories étranges. L'adversaire des anciens chercha un moment à attirer Fénelon dans son parti, mais celui-ci se refusa à prendre place dans la lutte, comme il le dit au chevalier dans la lettre que nous avons citée plus haut. Les réponses à M. de La Motte, où il élude toute décision trop absolue, sont de vrais chefs-d'œuvre de finesse et de goût. Il fallait être le plus antique des écrivains modernes, pour savoir ainsi se jouer sur une matière aussi délicate, et s'il ne se prononce pas en faveur d'un des deux partis, il n'est pas difficile de deviner à travers les lignes à quel rang l'auteur de Tëlémaque place ^antiquité classique. La dernière lettre à M. de I^a Motte est datée de quelques jours seulement avant la maladie qui l'emporta. Une pareille souplesse d'esprit, un pareil intérêt pour toutes choses ne sont-ils pas bien remarquables, et n'est-il pas curieux de voir à quel point l'ancien défenseur du quiétisme avait su garder vivantes en lui toutes les admi-

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ibles facultés qui sont, elles aussi, uu don de Dieu, f|u'il oinu' pour qu'où les développe eL leur fasse porter des uits? Et si l'ou était teuté de reprocher à Fénelou ce goût

persistaut pour les lettres comme peu en rapport avec la ravité de son état, il nous semble qu'il serait facile de :qiondre que c'était encore le beau sous une de ses formes ;s plus élevées et les j)Ius pures, qu'il aimait en elles. Ce eau qui l'avait séduit dans la jeunesse, il l'avait trouvé en •ieu, et s'était donné à lui sans retour, mais il le poursuivait ins cesse et se plaisait à retrouver partout celui qui a inscrit 3n nom dans les vers du poète comme dans le firmament toile.

L'été de 1714 vint rompre la réunion de famille qui était i douce au vieil oncle de Cambrai. Le marquis de Fénelon ut aller à Baréges soigner sa jambe, et l'abbé de Beaumont éloigna également pour se rendre aux eaux de Bourbon et lire ensuite une série de visites aux innombrables parents u'ils avaient tous les deux dans le Périgord. Mais Fénelon ut une compensation qui lui parut fort agréable. M. Des- Duches vint lui faire une visite à Cambrai. Cette fois, il u y evenait plus comme blessé, avec un billet de logement, lais en ami qu'on reçoit les bras ouverts. Cette visite, longsmps promise et toujours différée à cause des innombrables 3urnées épiscopales de Fénelon, eut lieu dans le courant de jin 1714, et fut une vraie distraction pour le prélat ' : « Je iC veux plus de vous, lui écrit-il après son départ, il en coûte rop quand vous partez. Ne mangez pas et ne dormez pas rop, marchez un peu, et ne vous laissez pas appesantir. »

Une fois le chevalier parti, Fénelon reprit ses courses dioésaines, bien qu'il se sentît faible et en mauvais train. Sa atigue était si grande qu'il songeait à se donner un coadjueur ou même à se retirer; mais ce n'était pas chose facile

' Lettres inéd., 111.

420 FENELON A CAMBllAI.

que de trouver quelqu'un qui lui convînt et fut apte à le soulager dans les travaux qui devenaient trop lourds pour lui ' : « Je crois, écrit-il à son neveu de Beaumont, qu'il serait à propos que vous vissiez le Père Le Tellier pour lui parler de mon désir sincère d'avoir un coadjuteur : j'en aurais un vrai besoin; mais il faut laisser entendre que j'aimerais mieux quitter ma place et me laisser donner un successeur que de prendre un coadjuteur que je ne connaît) ais pas à fond pour l'avoir éprouvé à fond un temps considérable en le faisant travailler avec moi... Pour une démission absolue, le temps orageux où nous sommes m'en éloigne... »

Ces projets n'aboutirent pas, et, il faut le dire, il est difficile de comprendre comment un esprit aussi ardent et aussi entier eût pu s'adjoindre un aide, qui est toujours, quoi qu'on fasse, une sorte de contrôle vivant. Fénelon était d'une nature trop indépendante pour s'astreindre à cette gène, qui eût été plus grande que le secours apporté par un homme nouveau, qu'il eût fallu instruire et mettre au courant des affaires. Il reprit donc avec courage son travail de chaque année, et ces innombrables confirmations quile tuaient. Fénelon, que rien ne pouvait décourager d'une entreprise une fois^ formée, eut dans cette même année, comme évêque, une dernière consolation. Depuis le jour de son arrivée à Cambrai, il avait désiré confier le séminaire de son diocèse à cette chère congrégation de Saint-Sulpice, d'où il était sorti. Ce projet qu'il avait, comme nous l'avons dit, déjà essayé à plusieurs reprises de faire arriver à bon terme, avait toujours été retardé, et il y avait même presque renoncé lors de l'orage que souleva son livre des Maximes. Cependant, lorsque tout fut calmé et qu'il n'eut plus à craindre de compromettre ses amis, il reprit son premier dessein, et réussit, peu avant de mourir, à obtenir du Roi la permission d'appeler

• Corr. gén., II, 271.

FKNKI.ON A CAMItllAI. 421

I Caniluai les prctrcs de Saint-Sulpicc, et un ordre à ces < messieurs » de venir prendre la direction du séminaire. Il le put achever lui-même cette entreprise, mais il y travailla usqu'à son dernier jour avec une persévérance obstinée.

Le palais de Cambrai ne demeura pourtant pas vide penlant cet été de 17 li qui dispersa la famille de Fénelon ; il ut, au contraire, envahi par une nouvelle troupe d'enfants, omposée des fils du duc de Chaulnes et d'un de ses neveux, ppelé M. de Montfort, qui était élevé avec ses cousins. Félelon eut à garder ces petits-fils du bon duc de Ghevreuse tendant un voyage de leurs parents ' : « Je vous demande os enfants, écrit-il au duc de Chaulnes, qui sont les miens, ers la Pentecôte, quand je serai revenu de mes visites. Ils e m'embarrasseront en rien, j'en serai charmé, et je serai 2ur premier précepteur. »

La petite troupe des enfants du duc de Chaulnes vint donc rendre ses quartiers dans la demeure de Fénelon, qui les urveillait et les soignait de son mieux. L'ancien précepteur u duc de Bourgogne n'avait rien perdu de son goût et de son aient pour l'éducation des enfants, dont il démêlait le caracère avec une sûreté de coup d'œil surprenante. Le 23 juillet, I rend compte au père de la petite colonie de ses observaions sur chacun des enfants, avec une finesse et une bonne race qui durent lui aller au cœur ' :

« A Camlnaî, 23 juillet 1714.

« Je profite avec plaisir de cette occasion, mon cher duc, our vous dire librement des nouvelles de la petite jeunesse.

« M. le comte de Montfort est sage, raisonnable et senible à la piété, quoiqu'il soit un peu léger, et inappliqué par 3 goût du plaisir. Il est prévenu de grâce, et j'espère que

1 Corr. (jén., I, 584.

^ Corr <jén., I, .587.

422 FINELON A CAMBRAI.

Dieu le formera pour l'état ecclésiastique. S'il étoit un peu plus avancé en âge, et si j'étois moins vieux, j'aurois bien des desseins sur lui; je l'aime tendrement.

« M. le vidame a une raison avancée, un esprit net, ferme et décisif. Je trouve qu'il gagne beaucoup sur son humeur pour la modérer. Il s'adoucit ; il veut plaire : il sent ses fautes ; il se les reproche; il les avoue de bonne foi; il aime ceux qui le reprennent avec douceur. Son âpreté est grande; mais il fait beaucoup par rapport à son âge pour la corriger. Il a du courage, de la ressource, du sentiment et de la religion. C'est un très-joli enfant, qui donne de grandes espérances. Chacun l'aime céans, et on remarque en lui un véritable progrès.

« M. le comte de Piquigny a de l'esprit, de la hardiesse^ de la facilité de parler; mais son humeur est forte, et il n'a ])as encore assez de raison pour se retenir. Il est emporté, et il ne revient pas facilement de ces fantaisies ; mais il y a un fonds de raison et de force, duquel on peut attendre beaucoup. Il faut le mener avec une fermeté douce, patiente et égale. On ne peut point éviter de le corriger un peu ; autrement il tomberoit dans de grandes fautes contre M. son frère même, qu'il veut frapper jusqu'à lui faire beaucoup de mal. On ne parvient pas même facilement à lui faire sentir sou tort; il se roidit de sang-froid, et méprise la correction. Mais, pourvu qu'on l'accoutume peu à peu à se modérer, cet enfant aura des qualités très-avantageuses. C'est un naturel très-fort; il n'est question que de l'adoucir. L'âge, qui fortifie la raison, l'exemple, l'instruction, l'autorité, tempéreront cette impétuosité enfantine ; il faut la réprimer.

« M. Gallet ' est très-appliqué et très- affectionné pour l'éducation de ces enfants. Je lui dis sur eux ce qui me paroît le plus convenable, et il le reçoit à cœur ouvert. A tout

' Précepteur des enfants du duc de Cliaulnes.

fi:ni:l<)N a cambrai. 4-2:j

)rendro, vous aiirioz des peines infinies pour trouver un lomnie qui eût autant d'assiduité, de patience, de zèle et d<; 'ortu que celui-là. Il merito d'être ménafji-, soulajjc et truite ivec considération.

« Pour la petite troupe, je suis charmé de l'avoir ici. Je les lime tendrement; ils me réjouissent, ils ne m'embarrassent !n rien. Lors même que j irai à mes visites, ils seront ici ;omme à Chaulnes. Naturellement la maison va toujours on train; ils ne me coûteront rien d'extraordinaire. Mon ibsence ne pourra pas être bien lonjjue; jf serai ravi de les •etrouver ici. Si vous croyez que je ne leur sois pas inutile, isez de moi, en toute simplicité, non comme d'un homme [ui vous honore parfaitement, mais comme d'un autre vousnéme, avec lequel vous n'avez ni ménagemens ni mesures i garder. Votre famille m'est plus chère que la mienne.»

Quelques jours après, le duc ayant redemandé ses enfants lans la crainte de les imposer trop longtemps à Fénelon, !elui-ci ne veut par les rendre, et lui écrit avec une affecueuse vivacité * :

u Cambrai, 12 août 1714.

« Les enfants, mon bon duc, ne me causent ni dépense ni ;mbarras; au contraire, ils sont ma consolation. Votre dis- ;rétion est injurieuse, et j'en suis blessé. Puisque vous devez '^enir à Chaulnes dans deux mois, ne vaut-il pas mieux qu'ils ous attendent en ce pays, et que je vous les rende alors îhez vous, que de les faire traîner à Paris, pour les ramener itôt à Chaulnes, et puis les reconduire encore à Paris avant 'hiver? Je vais faire des visites, mais je n'y serai pas bien ongtemps, et, en m'attendant, ils ne perdront pas leur temps ci. Voilà ce que je vous conseille très-simplement d'agréer. En votre place, je le trouverois bon. «

' Cijrr. (jén., I, 591.

En automne, Fénelon fit un court séjour à Chaulnes, où il se retrouva pour quelques jours au milieu de ce qui restait de la société où s'était écoulée sa jeunesse. Ce fut sans doute sa dernière joie, car il voyait refleurir dans le fils du duc de Chevreuse toutes les vertus de son père et retrouvait en lui cet ami si cher. Aucune lettre ne nous a conservé le souvenir de cette halte dans le chemin dont il allait atteindre le terme.

Pendant que, malgré son âge et sa gravité, Fénelon donnait ainsi avec tant de honne humeur une longue hospitalité à de tout jeunes enfants, ses deux neveux, le marquis de Fénelon et l'abbé de Beaumont, couraient le Midi, suivis partout par la sollicitude de leur oncle. Ces voyages nous ont valu une dernière série de lettres dont nous ne pouvons résister au plaisir de citer quelques extraits. Le 22 mai, il écrit au grand abbé qui était arrivé au Bourbon, et y prenait les eaux, cette lettre, toute pleine de réminiscences classiques et d'une amitié exprimée avec cette grâce délicate qui n'appartient qu'à lui ' :

« 22 mai 1714.

K Votre lettre de Cosne m'a réjoui, mon très-cher neveu. Le jeu poétique m'y amuse, et l'amitié qui s'y fait sentir m'adoucit le cœur. Je ne vis plus que d'amitié, et c'est l'amitié qui me fera mourir. Je ne vois ici le printemps que par les arbres de notre pauvre petit jardin.

. . .Jam lœlœ turgent in palmite gemniœ.

Je vois aussi dans nos plates-bandes cet aimable objet.

Inque novos soles audent se gramina tuto Credere; nec metuit surgentes pampinus oustros.

Sed tradit gemmas, et frondes explicat omnes.

' Corr. gén., II. 247.

FKNELON A CAMnHAl. 425

«Voilà les jeux (renlans (iiii fliittent mon imagination sous js arbres. Oh! que je voussouhaiteroisà leur omhre! Mais il ut vouloir (|ue vous soyez au l>;tiu, et que vous fassiez prosiou (le saute. M. Tabbé Dela{j;iois me lit dans sa chambre,

m'entretient dans la mienne : il est {j^ai; il a le cœur bon ; a de la délicatesse dans l'esprit. Vous avez des espaces imenses à parcourir; vous allez égaler les errewr^ d'Ulysse, î compte tous vos pas, et mon cœur en sent le prix. Cette jsence nous préparera la joie d'une réunion. Guérissez-vous, :iez : soyez petit, souple dans la main de Dieu. Aimez qui )us aime avec tendresse.

« Les noyers morts m'ont affligé : c'étoit ruris honos. »

Pendant ce temps, l'autre neveu se dirigeait lentement îrs Baréges, faisant en chemin visite sur visite à son innommable famille (il avait treize frères et sœurs, et son oncle /ait eu également quatorze enfants). Fénelon suivait de »in avec un soin minutieux les péi'égrinations de son « cher anfan » , et lui recommandait avec insistance de se soigner in de remettre sa santé pour le reste de ses jours :

« A Cambrai, jeudi 28 juin ITii '.

« Votre lettre de Montauban m'a fait un très-sensible plair, mon très-cher Fanfan ; mais une lettre de Baréges me )uchera encore davantage, et celle qui m'apprendrait votre ntière guérison me comblerait de joie. Demeurez aux eaux isqu'à la fin de l'automne si on vous le conseille, et faites )ut avec patience : Patientia niagnam habet remuneraonem .

« J'ai ici depuis huit jours M. Destouches. II badine jolilent, il dorl, il est vrai et bon pour ses amis; je voudrais u'il le fût pour lui-même; mais... ma santé va à l'ordiaire Bonsoir, mon très-cher Fanfan. En Dieu, il n'y a

' Con: fjcn.. H, 25^.

i-26 FKNELON A CAMBRAT.

pas loin de Cambrai à Baréges, ce qui est un ne peut être distant. »

Après une première série de bains prise en toute conscience, une seconde série fut jugée nécessaire, et Fénelon n'hésite pas à l'imposer à son n^veu, malgré tout l'ennui de lui voir prolonger ainsi son séjour à l'autre bout de la France'. « M. Chirac, je le sais, lui dit-il, vous condamne à prendre Baréges comme votre désert jusqu'à l'automne. Lisez, priez Dieu, ennuyez-vous pour l'amour de Dieu. » Dans l'intervalle des deux saisons d'eaux, le marquis alla se reposer à Fénelon, berceau de sa famille. L'archevêque, qui n'avait pas oublié ces lieux de son enfance, lui écrit de nouveau ^ :

« A Cambrai, 2 août 1714.

<i Vos deux lettres du 15 et du 19 de ce mois, mon trèscher Fanfan, m'ont appris que vous alliez à Fénelon. J'en suis très-content. J'aime bien que vous goûtiez notre pauvre Ithaque, et que vous vous accoutumiez aux pénates gothiques de nos pères. Mais ne vous séduisez pas vous-même : défiezvous de deux traîtres, l'ennui, et l'impatience de vous rapprocher de ces pays-ci. Il faut vous exécuter en toute rigueur pour retourner à Baréges dans la seconde saison, si peu qu'il reste de doute raisonnable sur votre parfaite guérison. La patience est le remède qui fait opérer tous les autres.

« Vous me priez de vous écrire deux fois chaque semaine; c'est ce qui est impossible pour Fénelon, à moins que les postes ne soient changées. Je n'ai jamais vu qu'un seul courrier chaque semaine de Paris à Tholoze (Toulouse) : il passe par Peyrac. S'il n'y a point de changement, vous ne pouvez ni envoyer ni recevoir des lettres qu'une fois en huit jours. Je ne me porte pas mal, excepté un peu de fluxion sur les dents.

' Corr. g en., II.

=« ^'.,/-. ,ye«.,II,263.

FKNELON A <:AMUHAI. 427

« Sachez, je vous prio, si in;i nourrice c.<,i vivante; ou morte, t si elle a touché quelque argent de moi par la voie de notre L'tit alihé. INIille clioses à mon IVère et à mes sœurs. Tenrement tout à vous et au chevalier. »

Ce n'était pas alors une petite entreprise que d'allei' à Baiges, à plus de deux cents lieues de Paris, et, une fois le 3ya{je t'ait, la dépense affrontée, il fallait en retirer le plus l; profit possible. Le petit marquis, malgré ses protestaans, dut donc épuiser le remède des eaux, et ne revint à aris, toujours boitant, qu'à la fin d'octobre. 11 retrouva ibbé de Beaumont, qui, lui aussi, avait fini sa tournée de imille, comme il appelle quelque part son Aoyage.

La correspondance continue avec les deux neveux penmt leur séjour à Paris; mais peu à peu le ton change, à liaque lettre nouA'elle il devient plus grave et plus solennel. n sent que celui qui tient la plume n'a plus devant lui ue des pensées sérieuses et tristes. L'oncle est toujours aussi ;ndre, aussi préoccupé de ce qui regarde ceux qu'il se plait

appeler ses enfants, mais il ne les voit plus que de loin, Dmme si la mort fût déjà enti'e eux et lui. Ce changement ibit s'explique par un accident arrivé à Fénelon vers cette poque, qui fit une vive impression sur son esprit, et qu'il ansidéra avec raison comme un avertissement de sa fin rochaine. Les chevaux de son carrosse s'emportèrent en aversant un pont sur la Somme ; la voiture versa et faillit )mber dans la rivière. Voici comment il le raconte luilême, avec sa bonne grâce accoutumée, au cher bononime, le chevalier Destouches ' :

« 22 novembre 1714.

« Une assez longue absence a retardé les réponses que je DUS dois. Il est vrai, cher homme, que j'ai été dans le plus

' Lellre.i inédites, 1 1 i-.

grand danger de périr ; je suis encore à comprendre comment je me suis sauvé, jamais on ne fut plus heureux en perdant trois chevaux. Tous mes gens criaient : Tout est perdu, sauvez-vous ! Je ne les entendais point : les glaces étaient levées. Je lisais un livre, ayant mes lunettes sur le nez, mon crayon en main et mes jambes dans un sac de peau d'ours; tel à peu près était Archimède quand il périt à la prise de Syracuse. La comparaison est vaine, mais l'accident était affreux. Je vais être poltron sur les ponts auprès des moulins. Vous remarquerez, s'il vous plaît, que la roue du moulin qui touchait un des bords du pont sans garde-fou, commença tout à coup à tourner dans le moment où nous passions; un des chevaux du timon eut peur mal à propos, et nous jeta du côté où il avait grand tort de se précipiter; en périssant, il me sauva, car il arrêta le timon dans un trou du pont qui empêcha ma chute. » Personne ne fut atteint, mais la secousse avait été terrible, et Fénelon, déjà faible et malade, la ressentit très-profondément. Comme on s'empressait autour de lui après l'accident, il dit à son aumônier : « Bon, bon, à quoi est-ce que je sers dans le monde? Grand avertissement, au reste, de me tenir sur mes gardes, puisque j'ai pu mourir au moment où je m'y attendais le moins. » Il revint à Cambrai fort ébranlé, eut un accès de fièvre, puis son énergie habituelle triompha de cette défaillance, et il reprit sa vie accoutumée sans rien y changer. Mais le coup était porté, et au premier choc, cette frêle santé devait céder sans résistance. Fénelon, dans ses lettres à ses neveux, ne fait pas la moindre allusion à cet accident, mais il les presse de revenir auprès de lui avec une insistance presque fiévreuse qui est bien différente de sa sérénité ordinaire ' : «J'ai une grande impatience de voir revenir l'abbé de Beaumont, dit-il au jeune marquis. J'écris à lui et à sa sœur,

' Corr. gén., II, 278.

FKNKLON A CAMllllAl. 429

ais il ne me répoiul rien. I*ressez-le Irés-fortemeiil de ma irt, je vous en conjure : j'ai reellemenl un (jiand besoin de i. »

Le grand abbé s'oubliant un peu à Paris auprès de sa sœur li était toujours malade, Fénelon écrit à sou neveu, le ' décembre 1714, deux jours avant de tomber malade, tte lettre qui clôt la correspondance de famille, et où on retrouve tout entier ' :

Il SaiiKuli an soir, 29 (li'roinlu-o 1714.

« Je te prie, mon cher petit Faufan, de tirer notre bon mta [l'abbé de Beaumont) de Paris, où il ne peut être retenu e par son goût contre sa grâce. Ne le tracasse point, mais s-lui entendre qu'il ne convient pas de multiplier la dense de mes chevaux. Je ne le désire point ici pour moi; ;st pour lui. Je sais. Dieu merci, être seul et en paix. Il it que tu le presses par amitié et par douceur, sans y iler ton naturel. Aide-toi de sa sœur et du cher Put '.Dupuy).

« Apporte-moi les Caractères de La Bruyère de la meilire édition.

« Consulte MM. Chirac, Maréchal et La Peyronie sur ta nbe ; ce sera une occasion de les consulter sur la malade. « Mille amitiés tendres au cher Put, qu'il me tarde d'emîsser tendrement. Oh! que je t'embrasserai, mon petit nfan ! »

Mais c'est surtout dans les lettres à ses amis plus âgés qui uvaient mieux le comprendre, que Fénélon montre le id de son cœur, et ces pressentiments de la mort prochaine i ne le quittaient plus. Dans ce même mois de décembre, îcrit une- dernière fois au Père Quirini pour lui parler des aires religieuses, cette lettre où respire une piété si sin-

Corr. g en., II, 284.

cère ' : « Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il bénisse voire voyage de Rome, et qu'il soit utile à l'Église. Cette Église mère et maîtresse a besoin de saints encore plus que de savants. Elle doit nous instruire, et je veux sucer son lait comme un petit enfant. Mais il faut que l'autorité de ses exemples nous rende dociles, simples, humbles et désintéressés. Plus elle est contredite et méprisée, plus elle doit répandre au loin la bonne odeur de Jésus-Christ. N'allez donc pas augmenter le nombre de ces génies pénétrants et curieux que la science enfle, mais nourrissez-vous des paroles de la foi pour apprendre aux hommes à se renoncer et à être pauvres d'esprit. Pardon, mon Révérend Père, de ce zèle indiscret, mais plus je vous aime et je vous honore, plus

je vous désire l'unique bien Priez pour moi : aimez un

homme qui vous aime et qui vous honore, »

A tous ses amis, il écrit aussi avec un redoublement d'affection, mais aussi avec une tristesse qui ne lui est pas ordinaire.

Ainsi, le 28 décembre, il envoie à madame de Beauvilliers, encore dans toute la première douleur de la mort de son mari, ces lignes toutes pleines d'une éloquence mélancolique qui semble prophétique* :

« A Cambrai, 28 décembre 1714.

« Je vous supplie de me donner de vos nouvelles, Madame, par N... que j'envoie chercher. Je suis en peine de votre santé : elle a été mise à de longues et rudes épreuves. D'ailleurs, quand le cœur est malade, tout le corps en souffre. Je crains pour vous les discussions d'affaires, et tous les objets qui réveillent votre douleur. Il faut entrer dans les desseins de Dieu et s'aider soi-même pour se donner du soulagement.

< Con: gén., IV, 590.

2 Corr. (fén., I, 601.

FltNELON A CAMIIIIAI. tSI

:)iis retrouverons luciitot ce (\\\c nous n'avons point perdu. >us nous en approchons tous les jours à {jrands pas. Kncore 1 peu, et il n'y aura plus de quoi pleurer. C'est nous qui ourons : ce que nous aimons vit, et ne mourra plus. Voilà que nous croyons ; mais nous 'le croyons mal. Si nous le oyions bien, nous serions pour les personnes les plus chères mme Jésus-Christ vouloit que ses disciples fussent pour i quand il montoitau ciel : Si vous m'aimiez, disoit-il, vous us réjouiriez de ma gloire. Mais on se pleure en pleurant 5 personnes qu'on regrette. On peut être en peine pour s personnes qui ont mené une vie mondaine ; mais pour 1 véritable ami de Dieu, qui a été fidèle et petit, on ne !ut voir que son l)onheur , et les grâces qu'il attire sur : qui lui reste de cher ici-bas. Laissez donc apaiser votre )uleur par la main de Dieu même qui vous a frappée. Je is sur que notre cher N... veut votre soulagement, qu'il le îmande à Dieu , et que vous entrerez dans son esprit en odérant votre tristesse. »

Cette lettre, qui a servi depuis lors à procurer quelques >nsolations à bien d'autres douleurs après celle de madame i BeauvilUers, est une des dernières que Fénelon écrivit, ertes, en traçant ces lignes sur la brièveté du temps qui !Ste à parcourir avant d'aller retrouver les amis perdus, il B croyait pas qu'elles dussent se vérifier sitôt à son égard, ais il sentait bien que la vie lui échappait, et il ne faisait jcun effort pour la retenir.

Je ne sais pas par quel hasard heureux une lettre de Féne- >n adressée à une personne inconnue le 30 décembre 1714, îille du jour où il tomba malade, a échappé à la destruction : a été conservée. Cette lettre, si nous ne nous trompons, it écrite 'à une pauvre paysanne du diocèse d'Arras qui assait pour une personne d'une grande sainteté. Déjà, par ; canal de M. de Montberon, Fénelon lui avait fait passer ;s avis les plus sages pour sa conduite spirituelle. Pressé,

432 FENELON A CAMBltAI.

nous ne savons par qui, d'entrer directement en rapport avec elle, Fénelon lui écrivit ce qui suit ' :

« A Caml)rni, 30 ilôcemhie 1714.

«Je reçois, Madame, diverses lettres où Ton me presse de plus en plus de vous voir au plus tôt, de m'ouvrir à vous sans réserve et de vous engager à la même ouveiture. Je ne sais d'où viennent ces lettres. Je suppose que ces personnes, inconnues pour moi, sont instruites à fond des grâces que Dieu vous fait. Je serois ravi d'en profiter, quoique je n'aie jamais eu l'occasion de vous voir. Je me recommande même de tout mon cœur à vos prières. Enfin je vous conjure de me faire connaître en toute simplicité tout ce que vous auriez peutêtre au cœur de me dire. Il me semble que je le recevrois avec reconnoissance et vénération. Vous pouvez compter sur un secret inviolable. Pour ce qui est de vous aller voir, je ne manquerois pas de le faire si vous étiez dans mon diocèse ; mais vous savez mieux qu'une autre les réserves qui sont nécessaires dans toutes les communautés. Un tel voyage surprendroit tout le pays, et pourroit même vous causer de l'embarras. Les lettres sont sans éclat. Je recevrai avec ingénuité, et même, j'ose le dire, avec petitesse , tout ce que vous croirez être selon Dieu, et venir de son esprit. Quoique je sois en autorité pastorale, je veux être, pour ma personne, le dernier et le plus petit des enfants de Dieu. »

Tels étaient à la veille de sa mort les sentiments de cet homme qui, trente ans auparavant, paraisssaitsur la plus brillante scène du monde, revêtu de tout ce qui peut charmer, qui semblait destiné à être la gloire du siècle vieillissant et digne d'arriver au premier rang. La vie avait fait son œuvre, et ce cœur qui, nous l'avouons sans peine, avait connu toutes les nobles ambitions, qui, pour avoir voulu regarder trop tôt

» Corr. gén., IV, 594.

FÉNELON A CAMnRAI. 483

soleil des choses divines, avait failli s'y aveu(jler, n'aspirait us à cette heure suprême qu'après cette science du Christ le nous ne faisons jamais que bégayer, et demandait sans icune affectation d'humilité à une pauvre femme ignorante, non plus à une demi-prophêtesse comme madame Guyon, î lui apprendre à marcher dans les voies de Dieu. Je ne sais le lecteur partagera cette impression, mais il me semble Li'il y a quelque chose d'inexprimablement touchant à voir 3 grand et ferme esprit, si illustre, si admiré, ce fameux irecteur des âmes, s'humilier ainsi obscurément vis-à-vis une âme inconnue qui le dépassait peut-être en sainteté : il a là un acte de pur amour pratique et d'oubli de soi-même ui montre à quel point le bel esprit, le penseur subtil et jveur avait disparu pour faire place au chrétien défiant de li-même, et qui croit toujours n'avoir rien fait dans cette onscience de son impuissance, qui fait le désespoir de ceux ui entrevoient ces sommets de la perfection. Le 1" janvier de l'année 1715 qui devait finir une grande ériode de l'histoire, l'archevêque de Cambrai fut pris 'un violent accès de fièvre et obligé de s'avouer malade. 1 se sentit aussitôt mortellement atteint; il comprit que î mort était à son chevet, et il ne songea plus qu'à s'y iréparer : « Je n'en réchapperai pas, dit-il à quelqu'un [e sa maison, je ne dois plus songer prochainement qu'à aourir. » De ce moment, en effet , toute autre pensée que elle de Dieu et de sa fin prochaine disparut de son esprit. < Soit dégoût du monde, dit Saint-Simon, obligé cette fois nalgré lui de rendre hommage à Fénelon, si continuellenent trompeur pour lui, et de sa figure qui passe, soit plutôt [ue sa piété entretenue par un long usage fût ranimée encore )lus par les tristes considérations de tous les amis qu'il ivait perdus, il parut insensible à tout ce qu'il quittait et iniquement occupé de ce qu'il allait trouver avec une tran- |uillilé et une paix qui n'excluait que le trouble et qui em-

43i FENELON A CAMBRAI.

brassait la pénitence, le détachement, le soin unique tles choses spirituelles de son diocèse, enfin une confiance qui ne faisait que surna{jer à la crainte et à Thumilité. »

La maladie, trés-violente dès le début et accompagnée de vives douleurs, ne dura que six jours. Fénelon fut parfaitement simple et humble dans cette crise, qui déchire tous les voiles. Il se fit lire constamment l'Écriture Sainte, et surtout cette admirable épitre de saint Paul qui est connue sous le nom de « Seconde aux Corinthiens » . S'occupant jusqu'au bout avec intérêt des affaires de son diocèse, il signait sans impatience les expéditions nécessaires , ne souffrant pas qu'on les remît. Mais il revenait toujours à la lecture des Saintes Écritures. « Répétez-moi, répétez-moi, disait-il, ces divines paroles. » Le troisième jour après le commencement de son mal, il reçut solennellement le saint viatique « dans sa grande chambre, en présence de tous les membres du chapitre » . 11 avait lui-même vivement insisté pour recevoir cette dernière consolation des mourants. « Dans l'état où je me trouve, avait-il répondu à ceux qui croyaient que l'on pouvait attendre, je n'ai point d'affaire plus pressée. » Avant de recevoir la sainte communion, il adressa lui-même sans aucun trouble quelques paroles d'édification aux assistants. Le marquis de Fénelon et l'abbé de Baumont n'avaient pas encore quitté Paris. Prévenus aussitôt de l'état de l'archevêque, ils arrivèrent en poste dans l'après-midi du quatrième jour. Leur venue causa une joie sensible au malade, mais cette entrevue qui devait être si émouvante pour tous ne lui fit éprouver aucune agitation, tant il était déjà absorbé par les pensées de cette éternité dans laquelle il allait entrer.

M. de Beaumont avait amené de Paris le célèbre Chirac, premier médecin du Roi, qui jouissait alors d'une grande réputation. On essaya d'après ses avis de nouveaux remèdes, et entre autres celui de l'émétique, qui passait pour guérir toutes les maladies. Mais, malgré un léger soulagement quL

ri.NELON A CAMItllAI. 435

KMlma {fiu're, tous los effoilsdc l'illiislrc lurdccMii restèrent inpuissuiils, vl il dut s'avoiici- vaincu comnio les antres. Le iiatin du jour des Rois, le malade, dont le corps épuisé ne ésistait plus au mal, s'affaiMit tellement qu'on lui adminisra les derniers sacrements. Puis il fit appeler son aumônier t lui dicta d'une voix forte et avec une profonde émotion la ettre suivante, adressée au confesseur du Roi, pour être émise au souverain aussitôt après que lui, Fénelon, aurait [uilté le monde ' :

« Cainl)i'ai, 6 janvier 1715.

«Je viens de recevoir l'extrême-onction : c'est dans cet état, non Révérend Père, où je me prépare à aller paroître devant )ieu, que je vous supplie instamment de représenter au Roi nés véritables sentiments. Je n'ai jamais eu que docilité )0ur l'Église, et qu'horreur des nouveautés qu'on m'a impuées. J'ai reçu la condamnation de mon livre avec la simpli- ;ité la plus absolue. Je n'ai jamais été un seul moment en na vie sans avoir pour la personne du Roi la plus vive reîonnoissance et le zèle le plus ingénu, le plus profond respect ît l'attachement le plus inviolable. Je prends la liberté de lemander à Sa Majesté deux grâces, qui ne regardent ni ma personne ni aucun des miens. La première est qu'elle ait la 3onté de me donner un successeur pieux, régulier, bon et Ferme contre le jansénisme , lequel est prodigieusement iccrédité sur cette frontière. L'autre grâce est qu'il ait la bonté d'achever avec mon successeur ce qui n'a pu être ichevé avec moi pour messieurs de Saint-Sulpice. Je dois à Sa Majesté le secours que je reçois d'eux. On ne peut rien v'oir de plus apostolique et de plus vénérable. Si Sa Majesté veut bien faire entendre à mon successeur qu'il vaut mi€ux iiu'il conclue avec ces messieurs ce qui est déjà si avancé, la

'■ Corr. gén., IV, 595.

436 FENELON A CAMBIlAl.

chose sera bientôt finie. Je souhaite à Sa Majesté une longue vie, dont l'Éghse aussi bien que l'État ont infiniment besoin. Si je puis aller voir Dieu, je lui demanderai souvent ces traces. Vous savez, mon Révérend Père, avec quelle vénéralion je suis, etc. »

Cette lettre, « qui n'avait rien que de touchant, et qui ne convînt au lit de mort d'un grand évéque » , comme dit Saint- Simon, fut comme le dernier regard jeté par Fénelon aux choses de la terre. Cela fait, il ne s'occupa plus, pendant le peu de moments qui lui restaient encore, que des choses du ciel. Pendant ces heures d'agonie qui précèdent la mort, il se consolait et se fortifiait en répétant sans cesse des paroles tirées de l'Écriture. Parfois , pendant de courts instants, la fièvre le privait de sa raison. Dès qu'il revenait à lui, il faisait à haute voix des actes d'abandon à la volonté de Dieu. « Cet abandon, dit le pieux auteur du récit de sa mort, cet abandon plein de confiance à la volonté de Dieu, avait été, dès sa jeunesse, le goût dominant de son cœur, et il y revenait sans cesse dans ses entretiens familiers. » Mais soigneux jusqu'au bout des moindres détails qui touchaient les autres, la dernière chose dont il s'occupa fut le soin de ses serviteurs. « Je vous recommande, dit-il à celui qui était chargé de gouverner sa maison, de prendre soin de mon domestique jusqu'à ce que mes héritiers aient réglé toutes choses ; continuez à l'entretenir dans la charité et la subordination. »

La nuit du 6 au 7 janvier 1715 fut la dernière. « Je suis encore attendri, dit l'auteur du récit auquel nous empruntons ces détails, quand je pense au spectacle touchant de cette dernière nuit. Toutes les personnes de sa pieuse famille qui étaient réunies à Cambrai, M. l'abbé de Beaumont, M. le marquis de Fénelon, l'abbé de Fénelon, le chevalier de Fénelon, M. de l'Eschelle, autrefois attaché à l'éducation de M. le duc de Bourgogne, l'abbé de l'Eschelle et l'abbé Devime, leur neveu, vinrent tous l'un après l'autre dans ces intervalles de

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leiiie liberté d'esprit, demander à recevoir sa bénédiction, li donner le crucifix à baiser et lui adresser quelques mots 'édification. Quelques autres personnes qu'il dirifjeait se résentèrent aussi pour recevoir sa dernière bénédiction, es domestiques vinrent ensuite tous ensemble, fondant en irmes, la demander, et il la leur donna avec amitié. M. l'abbé iC Vayer (de la con(jré(j[ation de Saint-vSulpice), supérieur du îminaire de Cambrai, l'assista particulièrement à la mort ette dernière nuit, la reçut aussi pour le séminaire et tout ! diocèse. M. l'abbé Le Vayer récita ensuite les prières des ][onisants, en y mêlant de temps en temps des paroles courtes t toucliantes de l'Ecriture, les plus convenables à la situaon du malade, qui fut environ une demi-beure sans donner jcun signe de connaissance, après quoi il expira doucement cinq heures et quart du matin (7 janvier 1715). » Le jour même de la mort de l'archevêque de Cambrai, ►ut le chapitre du diocèse se réunit solennellement pour :outer la lecture de son testament; ce document fort court :ait déjà assez ancien, puisqu'il portait la date de 1705 ; il est op connu pour que nous le citions en entier. Fénelon y înouvelle dans les termes les plus formels la condamnation B son livre, soumet tous ses écrits au Saint-Siège et désa- Due tous ceux qu'on pourrait lui attribuer après sa mort. A Dieu ne plaise, dit-il, que je prenne ces précautions par ne vaine délicatesse pour ma personne. Je crois seulement avoir au caractère épiscopal dont Dieu a permis que je isse honoré qu'on ne m'impute aucune erreur contre la foi i aucun ouvrage suspect...» « Je souhaite, continue-t-il, ue mon enterrement se fasse dans l'Église métropolitaine e Cambrai en la manière la plus simple et avec le moins de épense qu'il se pourra. Ce n'est point un discours modeste ue je fasse ici pour la forme : c'est que je crois que les )nds qu'on pourrait employer à des funérailles moins mples doivent être réservés pour des ouvrages plus utiles,

438 FENELON A CAMBPA1.

et que la modestie des funérailles des évêques doit apprendre aux laïques à modérer les vaines dépenses que l'on fait dans les leurs. » Il laissait tout ce qui pouvait se trouver d'argent comptant dans sa succession à l'abbé de Beaumont pour en faire des usages pieux convenus entre eux. Il ne laissait rien à ses neveux ni à sa famille, parce que n'ayant aucune fortune personnelle, il ne leur revenait rien de ce qu'il pouvait laisser après lui. « Quoique j'aime tendrement ma famille, dit-il à ce sujet, et que je n'oublie pas le mauvais état de ses afFaires, je ne crois pourtant pas devoir lui laisser ma succession. Les biens ecclésiastiques ne sont point destinés aux besoin des familles, et ils ne doivent point sortir des mains des personnes altacliées à l'Église. » On reconnaît bien à ce trait celui qui, bien des années auparavant et au scandale de quelques-uns, avait rendu ses bénéfices le jour de sa nomination à l'archevêché de Cambrai. Tout était, du reste, si bien réglé dans la maison de ce prélat, dit Saint-Simon, qu'il mourut sans devoir un sou, et sans nul argent '.

Les funérailles de Fénelon furent faites comme il l'avait désiré, avec une extrême simplicité. Il n'y eut même point d'oraison funèbre comme il s'en prononçait alors en de pareilles circonstances. Le chapitre, craignant de déplaire au Roi et de réveiller d'anciennes discussions, « arrêta que messieurs les exécuteurs testamentaires examineraient s'il convenait de faire l'éloge du prélat ou, vu les circonstances, de déroger en ce point à la coutume, qu'ils seraient libres de prendre tel parti qui leur paraîtrait le plus sage » . M. de Ghantérac et l'abbé de Fénelon étaient de trop bons imitateurs de leur maître pour hésiter de leur côté un moment; dès qu'ils virent l'incertitude de leurs collègues du chapitre, et sûrs d'être fidèles à l'esprit qui avait toujours animé Fénelon, ils décidèrent qu'il n'y aurait point de discours. Ainsi le

' Saint-Simos, XI, 447.

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lus illustre évêque du sié{;(' (le Camhrai, dont la mémoire lOnore encore ril.{];lise de France, fut privé de cet hommage u'on rendait alors à tout personnage marquant. On voit que ce 'est pas d'aujourd'hui seulement qu(' date le désir immodéré e plaire au pouvoir (jui s'est j)erpétué en France sous toutes 3S formes de gouvernement : mais les chanoines de Gamhrai tirent trop timides, et ils faisaient injure à Louis XIV s'ils royaient s'attirer ses honnes grâces, en manquant ainsi de espect à leur évéque. Ils se contentèrent d'annoncer au linistre sa mort par une lette toute remplie de l'expression e leurs regrets. « L'édific.ition avec laquelle il a rempli )ute sa vie les devoirs de l'épiscopat et la parfaite union u'il nous a fait l'honneur d'entretenir avec nous jusqu'au ernier jour nous rendent si sensibles à sa moil que nous ne ouvons, Monseigneur, assez témoigner à Votre Excellence

quel point nous en sommes affligés. »

Il est difficile de savoir quels furent les sentiments de lOuis XIV lorsqu'il apprit la mort de Fénelon. Eut-il quelues regrets d'avoir tenu rigueur à un homme d'un tel méte, et quelque repentir de ne pas lui avoir donné un témoinage de cette estime que Fénelon ne pouvait pas manquer inspirer, même à ceux qu'il ne séduisait pas? Certes, de areils sentiments eussent été bien naturels ; ils étaient même

bien amenés par les circonstances qu'on a raconté que le oi, en apprenant la nouvelle de la mort de Fénelon, s'était crié avec tristesse : « Il nous manque bien au besoin. » Mais en ne vient attester la vérité de cette exclamation, qui eût ertainement très-vivement frappé les auditeurs. Aucun écriain contemporain, pas plus Saint-Simon que les autres, n'en lit aucune mention, et il faut bien le dire, elle n'est pas dans ; caractère de Louis XIV, qui ne revenait jamais sur un igement qu'il avait une fois porté. Ses sentiments à l'égard e l'auteur du Télémaque étaient si connus que le succeseur de Fénelon à l'Académie française, M. de Boze, qui fut

reçu avant la mort du lîoi, n'osa pas parler de ce livre fameux dans son discours de réception, et que M. Dacier, en lui répondant, garda le même silence prudent. Ainsi, rien ne peut faire croire que ses dispositions eussent changé à l'égard du « plus bel esprit chimérique de son royaume » , et s'il eut une expression de regret, elle dut être de pure convenance. Puis, déjà malade et affaibli, le vieux Roi dut écarter au plus vite la pensée de la mort de Fénelon avec cette humeur des vieillards arrivés aux dernières limites de l'âge, contre ceux qui osent leur rappeler la mort en mourant avant eux. Madame de Maintenon, cette ancienne amie de Fénelon, cette admiratrice d'autrefois qui l'avait si vite abandonné, fut plus sèche encore; peut-être le sentiment secret de n'avoir pas bien agi à son égard lui imposa-t-il une gêne qu'elle n'eut pas le courage de secouer ; toujours est-il qu'elle ne trouve en parlant de Fénelon au curé de Saint- Sulpice, M. de la Ghétardie, qui était devenu son directeur, que ces quelques lignes d'une singulière froideur : « Je suis fâchée de la mort de M. de Cambrai, c'est un ami que j'avais perdu par le quiétisme, mais on prétend qu'il aurait pu faire du bien dans le concile, si on pousse les choses jusque-là. » 11 est impossible d'être moins sensible et de donner une plus pauvre idée de son cœur que de parler avec cette froide tranquillité d'un ancien ami qu'on avait fait profession d'admirer et d'aimer. Aussi madame de Gaylus, qui connaissait à fond le caractère de son illustre tante, lui écrit-elle, quelques jours avant la mort de Fénelon , ces quelques lignes, dont l'ironie ne dut pas échapper à madame de Maintenon, qui nejugea pas à propos d'y répondre : « M. de Cambrai est bien mal : je suis assurée qu'on prie bien Dieu à Saint-Cyr pour lui, et que vous ne vous y oubliez pas. » En fait, ni Louis XIV ni madame de Maintenon n'eurent un mot de regret pour Fénelon : et il nous semble que d'autres sentiments à l'égard de celui qui est resté une des gloires les

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^lus pures de la Fraivce, eussent lait plus d'honneur à leur 3reur et à leur esprit.

Mais si la mort de Fénelon ne put secouer chez le Roi 3ette triste indifférence pour les personnes, que cause le pouvoir, elle fut vivement ressentie par tous les gens de bien 3n France et à l'étranger. Avec lui s'éteignait une des lumières du grand siècle, et l'Église de France perdait son plus illustre représentant. Dans le diocèse de Cambrai , l'affliction fut profonde; ses adversaires mêmes, les partisans ivoués ou inavoués des doctrines jansénistes, furent plus iffligés peut-être encore que les bons catholiques, parce ^ue s'ils avaient trouvé toujours en Fénelon un adversaire ntraitable sur les doctrines, ils avaient trouvé en lui la plus grande douceur et de grands ménagements. La place que Fénelon laissait vide parut même si difficile à remplir que le Roi la laissa inoccupée, ne trouvant pas de sujet digne de remplacer le grand évêque; il fallut plus tard toute l'insouciance effrontée du Régent pour mettre sur le siège de Fénelon son ancien précepteur, l'abbé Dubois, qui n'eut que le nom d'archevêque de Cambrai et n'y résida jamais. Hors de France, les regrets ne furent pas moins unanimes. Le pape Clément XI témoigna publiquement de son émotion, et laissa clairement entendre que la seule crainte de déplaire à Louis XIV l'avait empêché de le faire cardinal. Partout, dans ce qui formait alors l'Europe lettrée et civilisée, le nom de Fénelon fut loué à l'envi par les gens de lettres, et le souvenir de cette illustre mémoire fut si long à s'effacer que, bien des années plus tard, le chevalier de Ramsay fut admis comme docteur honoraire à l'Université d'Oxford, malgré sa conversion au catholicisme, uniquement parce qu'il avait été l'élève du grand Fénelon, quod instar omnium est : « ce qui répond à tout » , dit celui qui le présentait.

Que dire maintenant des amis de Fénelon qui, suivant l'énergique expression de Saint-Simon, tombèrent dans

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l'abîme de raffliction la plus amère? Ils perdaient en lui non-seulement le plus cher des amis, mais leur guide, leur maître toujours docilement écouté. Le petit troupeau privé de son pasteur garda fidèlement son souvenir ou plutôt ne se consola jamais de sa perte ; ni les années ni les événements de la vie ne purent rendre moins vifs les regrets de ceux qui l'avaient approché. Ainsi l'archevêque de Cambrai, qui avait eu le rare bonheur de trouver des amis vrais et dignes de lui, eut le bonheur plus rare encore de n'être oublié par aucun d'eux ; tous, chacun dans la mesure de ses forces, se consacrèrent à défendre sa mémoire, et, ce qui eût été bien autrement précieux à son cœur, pas un ne démentit ses leçons : tous surent, par une vie sans reproche, porter dignement le nom de disciples de Fénelon.

Le marquis de Fénelon, le cher Fanfan, ne trompa pas les espérances qu'il avait données à son oncle; après avoir 1 suivi la carrière des armes aussi longtemps que ses forces le lui permirent, et y avoir fait preuve d'une bravoure plus qu'ordinaire, il fut chargé, sous le règne de Louis XV, de diverses négociations diplomatiques, où il sut faire apprécier la finesse de son esprit et le charme conciliant de ses manières. Il fut même quelque temps ambassadeur en Hollande au moment où se négociait la triple alliance. Il n'oublia pas un jour de sa vie ce qu'il devait à son oncle, et travailla sans cesse à défendre sa mémoire, soit en publiant quelques-uns de ses ouvrages, soit en faisant réfuter avec soin les pamphlets que ses ennemis ne se lassèrent pas même après sa mort de répandre dans le public, soit enfin en conservant avec soin les écrits de Fénelon qui ne pouvaient encore voir le jour. C'est lui qui publia en Hollande la première édition de Télémaque, faite avec soin sur le manuscrit original et digne de l'ouvrage. Fidèle aux traditions de sa famille, le marquis de Fénelon eut douze enfants de son mariage avec la fille du président Le Pelletier. Enfin cette existence si honorable,

FM.NKLON A C.AMIUÎAI. 443

ni s'i'tait j)jiss('e toiil eiitiéredans l'accomplisseriKMit <\c tous îs devoirs publics et privés, fut {glorieusement tiaïu'lur à la a(aill(^ (leHaucou, où M. del'V'uelon, alors lieutenant {jénéil, tut tué d'uu coup de canon à rà{fe de cinrpiante-huit ans.

L'abbé de Cbantérac ne survécut que quelques mois à 3n ami. Retiré à Périgueux dans sa famille, aussitôt après » mort de Fénelon, il ne {)ut se remettre de la perte qu'il vait faite, et mourut à la fin de 1715, entouré de la vénéraon de tous.

L'abbé de Beaumont, qui était beaucoup plus jeune, fut ommé en 1716 à l'évéché de Saintes. Il y exerça longtemps îs fonctions épiscopales avec une piété solide et une bonne race dans les manières qui rappelaient de loin l'archevêque de lambrai, dont il garda aussi tout le zèle contre les jansénistes ;

y mourut en 1744.

Le duc de Ghaulnes devint maréchal de France, et contiua à donner l'exemple d'un grand seigneur chrétien. Son eveu, M. de Montfort, cet enfant que Fénelon avait remarué pendant qu'il le gardait à Cambi-ai, justifia ses préviions, et fut plus tard le cardinal de Luyiies, ami de la reine larie Leczinska, et l'un des principaux et des plus vertueux rélats du royaume pendant le dix-huitième siècle.

Saint-Simon a laissé un trop touchant tableau de la fin de i vie de mesdames de Beauvilliers et de Ghevreuse , toute onsacrée aux bonnes œuvres et aux regrets de ce qu'elles vaient perdu, pour qu'il faille y revenir. Le souvenu^ de ^énelon resta lié dans leurs cœurs à celui de leurs maris, et lies y furent constamment attachées.

Cette fidélité de tous les amis de Fénelon, cette sorte de ulte qui s'attacha à sa mémoire chez ceux qui l'avaient pproché est très-touchante : on n'est ni si sincèrement ni si idèlementaimé quand on n'est pas digne de l'être.

Le chevalier Destouches, auquel Fénelon avait laissé en némoire de leur affection une bonne copie de son portrait

44i FENELON A CAMBRAI.

fait par Vivien, comme un souvenir et un avertissement, garda, lui aussi, le souvenir de cette amitié qui l'avait honoré, mais continua à mener la vie d'un homme de plaisirs. Fénelon l'avait, en effet, toujours regardé comme un esprit incorrigible , et l'amitié qu'il lui témoignait n'avait jamais troublé la finesse de son jugement. Cette amitié même est une singulière preuve de cette tolérance envers les hommes qui s'alliait si étrangement en lui avec l'ardeur de la foi. Elle montre aussi qu'il était resté jusqu'au bout un homme d'esprit, et les gens d'esprit ne savent pas résister au charme de leurs pareils. Le chevalier Destouches avait été dans les dernières années de la vie du grave prélat comme une expression vivante de ce goût pour les lettres dont saint Augustin s'accusait encore dans sa vieillesse, comme ce rire discret que les gens les plus graves se permettent parfois au récit des bruits du monde dont ils sont sortis, mais qu'ils n'ont pas tout à fait oublié.

Mais les ennemis de l'illustre écrivain ne l'oublièrent pas non plus, et la mort ne les désarma pas. Pendant longtemps ils travaillèrent à lier le souvenir de Fénelon uniquement à la fameuse querelle mystique qui avait donné lieu au livre des Maximes des Saints, afin de réveiller les soupçons et les défiances des gens de bien. Chaque fois que les héritiers de Fénelon voulaient publier ses œuvres, ils se heurtaient à une malveillance décidée qu'entretenaient les chefs du parti janséniste. La première édition parut en Hollande : le gouvernement, c'est-à-dire le cardinal Dubois, n'ayant pas permis au marquis de Fénelon de la faire imprimer en France,^ il dut même en retirer et faire détruire une édition de Télémaque à laquelle il avait ajouté le petit morceau intitulé : « Examen de conscience d'un roi. » Ce ne fut pas la dernière péripétie qu'eurent à subir les œuvres posthumes de Fénelon; mais il ne rentre pas dans notre sujet de faire l'histoire bibliographique de ses œuvres. L'histoire en serait curieuse.

FKNELON A CAMllUAI. 445

parce (|iuî les idc'os succossives du dix-hulticmc siècle s'y rollètent assez exactement. Ajoutons seulement qu'une partie des écrits de Fénelon ne parurent dans toute leur inté- (;rité que sous le règne de Louis XVI, dans l'édition bien incomplète encore qu'en prépara l'abbé de Fénelon, arrièrepetit-neveu de l'archevêque, celui qui périt sur l'écliafaud, malgré les réclamations des pauvres, pendant la Révolution. L'acharnement des anciens adversaires de Fénelon ne se borna pas cependant à mettre des entraves à l'impression de ses ouvrages. L'un des anciens correspondants de Bossuet pendant le procès du livre des Maximes, l'abbé Phélipeaux, dont la partialité violente était bien connue, avait laissé en mourant un manuscrit intitulé : Relation du Qinétisme, avec ordre de l'imprimer vingt années seulement après sa mort. Le successeur de Bossuet sur le siège de Meaux ayant fait écrire une histoire de l'église de celte ville, où l'on racontait cette fameuse querelle avec impartialité et modération, l'abbé Bossuet, alors évéque de Troyes, fit imprimer en secret cette Relation du Quiétisme comme pour venger la mémoire de son oncle outragée. Or, ce récit n'était autre chose qu'un libelle contre Fénelon, si violent et si calomnieux qu'il fut condamné par un arrêt du conseil et brûlé par la main du bourreau, ce qui ne l'empêche pas d'être resté une des sources où l'on va puiser les détails de cette controverse fameuse. C'est ainsi que longtemps encore la mémoire de Fénelon fut livrée à la discussion. Puis, comme nous l'avons dit au début de cette étude, vinrent les philosophes qui voulurent s'emparer de ce grand nom et en faire une sorte de demi-philosophe. Il devint un des personnages favoris des déclamations de rhétorique. Voltaire, d'Alembert et Rousseau lui-même insinuèrent à l'envi qu'au fond, Fénelon avait été plus un philosophe qu'un chrétien, ou plutôt qu'à force de génie et de bonté, il s'était élevé, presque à son insu, au-dessus de la foi. De là le bon Fénelon, un

446 FF.NELON A CAMBRAT.

Fenelon patelin, doucereux, un peu ridicule, qui passe dans le domaine des livres de prix. La publication des œuvres de Fénelon et l'admirable portrait du prélat que Saint-Simon a tracé dans ses Mémoires ont ôté du crédit à cette légende sans la détruire entièrement. Mais la plume mordante du grand seigneur écrivain , qui avoue franchement n'avoir jamais aimé Fénelon, ne l'a guère mieux traité que les louanges hypocrites des philosophes. Le portrait si brillant, mais si amer, qu'il trace de lui, où tous les côtés faibles sont exagérés à plaisir, est plutôt un morceau littéraire achevé qu'une analyse véritable du caractère de Fénelon. Comment l'esprit élevé, mais étroit, de Saint-Simon, qui lui aussi avait les qualités d'un vrai citoyen, mais ne s'élevait pas jusqu'à la région des idées générales, eût-il pu juger avec équité cette nature à la fois rêveuse et ardente, où le goût de la contemplation des vérités éternelles se mêlait si étrangement au désir passionné du bien public, et à un besoin irrésistible d'activité? Arrivé à la fin de la tache que nous avons entreprrse, nous espérons avoir montré à ceux qui auront eu la patience de nous suivre dans cette trop longue étude, que les divers jugements, copiés les uns sur les autres, que l'on répète sur Fénelon, ont étrangement défiguré la vérité, et qu'en l'étudiant de près, on voit se dégager une figure tout autrement vivante et digne d'admiration. Certes, nous n'avons nullement la prétention d'avoir découvert un Fénelon nouveau ou de changer le jugement de l'histoire ; nous ne voudrions pas non plus affirmer que les critiques mises en avant contre lui soient dénuées de tout fondement. L'homme resta toujours vivant en Fénelon, et il eut sa part des faiblesses communes à tous ceux qui passent sur la terre ; mais jamais cœur plus noble ne battit pour le bien et le beau. Et ces retours de désirs humains, cette ambition inavouée pour le bien public, cette opiniâtreté à défendre même les torts de ses amis, toutes ses impressions si vives sur

I r.NELON A CAMIIUAI. 447

les éveiiements doniiciit un adrah di; plus à (u; caractère (|ut n'écrase pas l'Iiunianiti', inal{ji<' la hauteur à laquelle il s'élève. On sent, à suivre pendanf (|u('l(|ues années cette vie de Fénelon, tout ce que lui a coûté de luttes et d'efforts cotte poursuite un peu haletante de la perfection. Que de l>)is, ilans l'anicrtume des diverses épreuves que la Providence lui mënafjea, ne dut-il pas penser comhien il est différent de parler du pur amour dans un cercle d'initiés, au milieu d'une cour hrillaute qu'il est doux de niépriser, et de mettre en pratique les leçons qu'il savait si bien donner! Mais il sortit vainqueur de la lutte, et se dépouilla peu à peu, mais constamment, de tout ce qui restait en lui de préoccupation personnelle. Le travail fut long, et la hache du bûcheron qui coupe sans merci les branches qui penchent vers la terre, dut plus d'une fois s'appesantir sur cet arbre précieux, mais il finit par s'élever droit vers le ciel. On nous accusera d'exagération; mais comment avoir vécu pendant longtemps dans le commerce d'une telle nature , comment avoir entrevu tous les trésors que Dieu y avait déposés, sans être un peu fasciné par sa grandeur et son éclat? Que dire aussi du plaisird'avoir fait une plus intime connaissance avec l'écrivain qui fut la dernière gloire du siècle de Louis XIV?

Peut-être le lecteur trouvera-t-il comme nous qu'il y a peu de jouissance plus vive et plus pure que celle d'entrer dans le secret d'un homme tel que Fénelon, qui fut, par ses qualités comme par ses défauts, unique en son genre. De nos jours, où l'enthousiasme est si décrié, où le culte de la matière a remplacé le culte des idées, il y a peut-être autre chose qu'un plaisir de curieux à ramener, ne fût-ce que quelques esprits, vers les sources pures du bien; en leur donnant le nom de mvsticisme, on a vite fait de s'en écarter et de les fuir; mais sous peine de tomber peu à peu dans un matérialisme qui ramène vite à la barbarie, il faudra bien y revenir.

Avec Fénelon se termine cette longue série d'esprits supé-

rieurs et d'écrivains de génie qui, si différents, si contraires même parfois, avaient tous pourtant un trait commun : la croyance ferme et inébranlable dans les vérités religieuses. Depuis Malherbe et Sully, jusqu'à Racine et Fénelon, la France avait produit une suite de grands esprits, peut-être unique dans l'histoire du monde, tous groupés, pour ainsi dire, autour d'un centre commun. C'est ce qui donne à cette époque un caractère de grandeur et de force qui n'appartient qu'à elle. Fénelon mort, le siècle est clos; tout va changer dans la littérature comme dans le reste. Mais entre toutes ces grandes figures consacrées par l'histoire, et qui regardent passer les générations, il y en a peu de plus originales, de plus séduisantes même que celle de Fénelon, de cet esprit à la fois si vif et si mesuré, si épris du ciel, et malgré lui si ému des choses de la terre, si docile et si indépendant, de cet évêque mourant à la peine sous le fardeau des devoirs épiscopaux, qui était à la fois un vrai citoyen dans l'acception la plus étendue du mot et le plus tendre des amis. Jamais talent merveilleux d'écrivain ne fut uni à plus de noblesse de cœur, jamais chrétien fervent n'aima plus ardemment son pays. De tels êtres sont rares : Dieu ne les donne pas souvent à la terre. En apprenant à les connaître de plus prés, on se prend à comprendre mieux combien sont utiles au monde et dignes d'envie ceux qui, suivant ces paroles de Vlmitation que Fénelon dut méditer plus d'une fois, ont appris, fût-ce au prix d'une vie de souffrances, « à mépriser ce qui passe, et à aimer ce qui dure éternellement » .

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