‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 3 sur 122 · V. s;, rect · texte numérisé non relu

V. s;, rect

Parisiis, die 79* Jufiii 191 J.

VQ

A Sa Grandeur Mgr IZART

Archevêque de Bourges.

Hommage très respectueux.

Moïse CAGNAC.

Extrait du Rapport de Mgr Baudrillart, Recteur, à TAssemblée Générale des Evêques Protecteurs de l'Université Catholique de Paris (Novembre 1915).

« L'année 191 5 était celle du second Centenaire de Fénelon, centenaire qui devait être brillamment célébré par des cérémonies religieuses et littéraires que Mgr Delamaire avait naguère préparées avec amour, souhaitant de donner un digne pendant aux belles fêtes de Bossuet à Meaux. Hélas! le successeur de Mgr Delamaire, sous le joug de notre implacable ennemi, n'a pu commémorer le grand archevêque de Cambrai qu'en imitant sa charité à l'égard de ses ■diocésains cruellement éprouvés. Ici dans un cadre modeste, quelques paroles autorisées nous ont donné la substance des idées que beaucoup d'orateurs et d'écrivains eussent aimé à développer. Familier depuis bien des années avec l'étude de Fénelon, M. l'abbé Cagnac a considéré surtout en lui l'apologiste de la foi : le philosophe, le mystique, le directeur spirituel, le politique chrétien, l'éducateur de l'héritier du plus noble trône qui fût alors, enfin l'évêque. Une parole agréable et vivante, au service d'une parfaite connaissance des questions, a retenu pendant trois mois le nombreux auditoire de M. Cagnac. »

Bulletin de V Institut Catholique de Paris, 191 5, p. 283.

PREMIÈRE LEÇON De la modernité de Fénelok.

Mesdames, Messieurs,

Il y ;i deux cents ans, le 7 janvier 1715 Fénelon remettait son âme à Dieu, après une agonie calme, troublée par les larmes des gens de sa maison, apaisée par les dernières prières, si pleines de sens, des agonisants, bercée par la lecture, demandée par l'auguste mourant, de l'admirable Epître de saint Paul aux Corinthiens.

De sa main défaillante Fénelon avait écrit une lettre au Roi pour l'assurer de son amour et de son ultime fidélité. Et cette grande pensée s'éteignit, et ce grand cœur ne battit plus.

La majesté de la mort répandit sur son front une grandeur nouvelle.

Oh ! la terre pour lui ne fut pas légère. Vivant, il a souffert de la guerre ; et mort, ses cendres tressaillent au bruit des canons. Vivant, il a connu les

M. Cagnac. — Féiichii. i

2 IKXKLOX APOLOGISIK DR LA 1 OI

horreurs des batailles, puisque le théâtre des dernières guerres de Louis XI\' fut la Mandre et le pays qui s'appelle Théroïque Belgique ; et il faut que tous ses centenaii'es soient endeuillés par la guerre.

Il est mort en 171 5. En 181 5, guerre dans son pays. En 1915, guerre dans son pays.

Mesdames et Messieurs, parmi tous ces bouleversements, recueillons-nous. Si les fêtes projetées à Cambrai sont remises après la victoire des armes françaises, l'Université Catholique de Paris est fière de pouvoir honorer cette belle mémoire et j'ai l'honneur de vous parler de ce grand homme d'Eglise.

Les ans ont passé, et Fénelon est aussi vivant qu'il y a deux siècles. Dirais-je que cette mémoire ne fut pas et n'est pas discutée ? Je me tromperais le disant et le croyant. Mais quel nom s'impose à tous les esprits ? Les hommes croient se grandir en abaissant les autres. L'esprit critique qui est destructeur a essavé de ternir la réputation de Bossuet.

Fénelon a souffert de la malice des hommes, je ne viens pas certes défendre sa mémoire. Fénelon n'a pas besoin de défenseurs. Il s'impose par son propre poids. Mais il ne sera pas inutile de parler des éclipses de ce grand nom, sans s'en étonner. Nous expliquerons ensuite pourquoi notre époque lui est plus favorable.

D'abord Fénelon n'a pu éviter les amis compromettants. Les philosophes du xviir' siècle se sont plu à l'opposer à Bossuet. Toute la gloire qu'ils enlevaient à Tévêque de Meaux, coupable de loyalisme, ils la donnaient

DE LA MODERNITE DE EENELOX 3

■A l'archevêque de Cambrai. Les encyclopédistes opposaient la prétendue intolérance de Bossuet à la prétendue tolérance de Fénelon. Certes, je ne répudie pas les admirations qui viennent de l'autre côté de la barricade ; mais la tolérance de Fénelon, qui n'était que le respect des consciences, ne ressemblait en rien à la tolé-. rance des philosophes. Fénelon n'était pas agnostique, pla.çant le bien et le mal sur le même plan. Il demandait seulement qu'on ne s'acharnât pas sur les personnes. Il n'aimait que les kutes de plumes. Il ne se plaisait que dans les discussions d'idées. Cela les philosophes du xviir siècle ne l'ont pas compris. Mais ils se sont souvenus que le nom de Fénelon chantait comme chantent les noms de bonté, de justice et de charité. Nul autre ne fut de son temps plus humain d'entre les hommes d'Église ; nul autre ne frémit plus devant les misères méritées et imméritées; nul autre, hormis saint Vincent de Paul. Et il se trouve que ces deux noms sont admirés et aimés par tous, croyants et incroyants. Ouvrez tous les livres d'histoire et de morale humaine, tous parlent de Fénelon et de saint Vincent de Paul comme des bienfaiteurs de l'humanité. Ces deux prêtres forcent l'admiration de tous. De cela il faut se souvenir.

Rappelons encore que, en pleine Révolution, Chénier faisait applaudir sa pièce de « Fénelon ».

Ces admirations et ces sympathies du xviii* siècle compromirent ce grand nom. Quand les esprits sortirent épurés de la crise révolutionnaire et que les Politiques se mirent à fonder sur l'ordre un nouvel état de choses, Fénelon souffrit de l'anathème qu'on lançait aux inspirateurs de la Révolution qui avaient gardé sa

mémoire, comme Bossuet avait souffert des haines que le xvm' siècle avait vouées au siècle précédent.

Le XIX* siècle n'a pas été tendre pour notre Fénelon. Les attaques, d'où quelles vinrent, furent violentes et injustes.

Nisard, le grave Nisard, a donné à ses accusations tout le poids de son talent et de sa situation de professeur en Sorbonne '. Cet homme, admirateur exclusif de Bossuet, n'a pas compris Fénelon. Il a cru qu'il n'y avait qu'une manière d'être grand homme, et tout ce qui ne rentrait pas dans le cadre du génie de Bossuet était impitoyablement abandonné à la porte de son Olympe ou de son Panthéon. Toute sa littérature porte l'empreinte de cet esprit systématique. Qu'est-ce que l'art ? L'expression des idées générales dans un langage parfait. Partant de là il éliminait tout le moyen âge de sa littérature. Nisard a fait sien le jugement que Louis XIV porta, dit-on, sur Fénelon, un jour que le jeune abbé avait parlé avec vérité et justesse de l'état général du royaume et de la monarchie : — « Esprit chimérique ! » Nisard applique systématiquement à toute l'œuvre de Fénelon ce que Louis XIV disait des idées politiques du jeune abbé. Et pour frapper d'un seul coup son homme, il se sert d'une formule ambiguë, d'un dilemme :

« Au sens de la tradition de Bossuet, Fénelon a opposé le sens propre. » C'est simple. Bossuet l'emporte de

Page 1