‹ Fénelon, apologiste de la foi. Leçons données à l'Université catholique de Paris. Second centenaire de Fénelon, 1715-1915Chapitre 4 sur 122 · I. Histoire de la littéralure française, l\\<^ volume · texte numérisé non relu

I. Histoire de la littéralure française, l\\<^ volume

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toute la force de la tradition sur le sens propre. Il n'y a qu'une façon de penser et de parler c'est de suivre la tradition. Fénelon est chimérique parce qu'il a suivi le sens propre. Tout cela est bien raisonné. Seulement, seulement il faudrait prouver que Fénelon s'est placé en dehors de la tradition.

Qu'a dit Fénelon à Louis XIV ? (s'il ne l'a pas dit, V il l'a éis^it ' et le roi l'a su). L/s légistes, Sire, ont créé aux rois de France une autorité absolue dont l'exercice est un perpétuel danger pour le trône. Depiiîs environ trente ans, vos principaux ministres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l'Etat^ pour faire monter jusqu'au comble votre autorité..., on n'a plus parlé de l'État ni des Règles^ on n'a parjé qiie du Roi et de son bon plaisir. Les Etats généraux n'ont pas été convoqués depuis 1614. La nation est mise en tutelle, elle n'a plus d'occasion pour faire entendre ses plaintes et dire ses misères. Elle murmure en silence ne pouvant encore se révolter. La France est toute à Versailles. La noblesse pressure les paysans, pour subvenir au luxe nécessaire et obligatoire de la Cour. Les nobles destinés au rôle d'intermédiaires entre le peuple et le roi sont descendus au rang de serviteurs royaux. Ils préfèrent Versailles à leur résidence en province. Les campagnes abandonnées les détestent et cette haine va jusqu'au Roi qui les retient à son service.

Le peuple, Sire, est las de manger son pain noir. Il regrette le bon roi Henri IV. Le luxe de la Cour le

I. Cf. Letlri' à Louis XIV. Œuvres complètes (Œ. C.) de Fénelon, t. VII, p. 509. Édition Gaume, Paris, 185 1.

/scandalise, lui si malheureux. Ce peuple qui vous a tant ;"aimé. . . commence à perdre l'amitié, la confiance et même le respect. . . Il croit que vous n'avez aucune pitié de ses maux, que vous n'aimez que votre autorité et votre gloire. Le glorieux traité de Nimègue ne fera pas oublier la futilité de la guerre contre les Hollandais. Un motif de gloire et de vengeance ne peut jamais rendre une guerre juste, « d'où il s'ensuit que toutes les « frontières que vous ^-avez étendues par cette guerre « sont injustement acquises dans l'origine » . On a rendu votre nom odieux, et toute la nation française insupportable à tous nos voisins. Depuis dix ans nous luttons seuls contre l'Europe. C'est la revanche de la paix de Nimègue.

Et Fénelon a maudit la guerre devant ce roi qui Taima trop : Sire, la guerre est quelquefois nécessaire, mais c'est la honte du genre humain qu'elle soit inévitable en certaines occasions. . . Tournez, Sire, vos regards vers, votre peuple. Il est le soutien et la base de l'Etat. Il le fimt bien nourrir et le faire bien travailler. « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la « France », disait le courageux Sully à votre illustre aïeul. . . Sire, 'sauvez la Monarchie. — Messieurs, dit le roi aux gentllhommes qui l'entouraient, je viens d'entendre l'abbé de Fénelon ; il a beaucoup d'idées ; il parle avec distinction ; il veut nous réformer tous, mais élégamment. Voulez-vous son portrait ? a C'est le plus bel esprit chimérique de mon royaume. » Et le roi donna des ordres pour presser la guerre contre Victors^Amédée et Guillaume d'Orange.

Mesdames et Messieurs, vous pouvez comprendre

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maintenant, parce dialogue en marge de l'histoire, pourquoi Louis XIV appela Fénelon « chimérique ».

Dire à un roi tout puissant, her de ses conquêtes, adulé parles flatteurs, trompé par les courtisans, confiant dans son étoile, entouré de toutes les gloires, chanté par les poètes, exalté par les prédicateurs de sa chapelle, dire à ce roi, devenu l'idole de la France et l'eflVoi de l'Europe, que la patrie penche vers sa chute et qu'il est temps de veiller à la sécurité dé la nation, c'est apparaître chimérique. Fénelon le fut pour Louis XIV ; il ne saurait l'être pour nous. Vingt ans après le roi iuourait. On insultait à son cercueil et un siècle plus tard on jetait ses cendres au vent.

Bossuet est mort sans avoir eu le moindre doute sur la perpétuité de la monarchie absolue dont il s'était tait le théoricien. Fénelon plus clairvoyant a compris que la machine de l'Etat commençait de se détraquer. Il avait démêlé ce qu'avait de fragile ce colosse monarchique.

Quels remèdes apportait-il ? il voulait ramener la royauté aux principes qui avaient fait sa grandeur, à saint Louis. Il voulait la remettre dans^ ses traditions. Où est le sens propre ?

Je laisse de côté les pamphlétaires.. Ils ne méritent pas l'honneur d'une discussion et j'arrive à Crouslé, lui aussi professeur en Sorbonne.

Crouslé a écrit deux gros volumes, 1.500 pages, contre Fénelon '. Pendant longtemps les bons et crédules Français, que nous sommes, crurent à la solidité de son argumentation et la figure de Fénelon sortit de ce com-

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