I. Œ. C, VIII, p
dans un langage délicat, nous explique cette théorie de la souffrance qui consacre la vertu.
Le grand directeur ne proscrit pas la joie ; il conseille même de s'y laisser aller doucement. Le repos est nécessaire. Il faut se relâcher et s'égayer : « La joie met dans le sang un baume de vie. La tristesse, dit l'Ecriture, dessèche les os. »
Mais la nature a ses lois : à la base de toute œuvre •durable il y a la souffrance : souffrance pour les artistes, les poètes, les littérateurs, quand ils composent et qu'ils créent ; souffrance pour les mères, gour les maîtres quand ils coopèrent à l'œuvre de Dieu dans la formation des cames et des intelligences. La joie est stérile, la douleur seule est féconde. La vie spirituelle, comme la vie du corps, ne peut naître et grandir que dans les contradictions. « Dieu donne souvent, dit-il, des prospérités temporelles aux impies mêmes, pour montrer combien il méprise ces biens dont le monde est si ébloui. Mais pour les croix, il les réserve aux siens, >/ qu'il veut détacher, humilier sous sa puissante main et rendre l'objet de sa complaisance. C'est parce que vous étie:{^ agréable à Dieu, dit l'ange à Tobie, qu'il a été nécessaire que la tentation vous éprouvât... Celui qui n'a point été tenté que sait-il ? On ne connaît ni les autres hommes ni «oi-mème quand on n'a jamais été dans l'occasion du malheur où l'on fait la véritable épreuve de soi et d'autrui. » "^
« Eh ! que ferions-nous sans les croix ? Nous serions livrés à nous-mêmes, et enivrés d'amour-propre. » « C'est parmi les douleurs que s'accomplit le grand '^ mystère du christianisme, c'est-à-dire le crucifiement
intérieur de l'homme. C'est là que se développe toute kl vertu de la grâce et que se fait son opération la plus intime, qui est celle qui nous apprend à nous arracher à nous-mêmes : sans cela l'amour de Dieu n'est point Vpour nous. » Si Dieu nous envoie des ferveurs sensibles, il faut les recevoir simplement, « elles sont données pour nourrir, pour consoler, pour fortifier l'âme ; mais ne comptons point sur ces douceurs... et suivons J.-C. à la croix comme saint Jean ».
Enfin la mort est au bout de tout, et c'est la grande louleur des chrétiens eux-mêmes. Deux êtres qui ■'aiment ne meurent pas ensemble et c'est là le grand déchirement. Le cœur de celui qui reste n'est plus qu'un vase brisé, et cependant il y porte des souvenirs tristes et sacrés qui seront désormais l'aliment de sa conversaton intérieure. Le farde au du présent ne l'accable pas, son CŒur croit à l'immortel avenir promis à ses espérances, son âme en deuil sait bénir Dieu de lui avoir montré que la vertu est vraiment le chemin du bonheur. Mais la nature parle et gémit, elle est crucifiée. Les lettres de consolation de Fénelon ont calmé bien des âmes endolories. La délicatesse du langage s'unit à une grande élévation de pensée. La seule religion, avec ses incoercibles espérances, apparaît comme l'ultime consolation des cœurs meurtris, en nous apprenant que les personnes qui nous sont chères a ne sont pas perdues pour nous, et qu'il y a une patrie dont nous approchons tous les jours, qui nous réunira tous ».
« Nous retrouverons bientôt ce que nous n'avons point perdu. Nous nous en approchons tous les jours à grands pas. Encore un peu, et il n'y aura plus de quoi
pleurer. C'est nous qui mourons : ce que nous aimons vit et ne mourra plus' \ »
« Unissons-nous de cœur à celui que nous regrettons. Il nous voit, il nous aime, il est touché de nos besoins, il prie pour nous. Il vous dit encore, d'une voix secrète, ce qu'il vous disait si souvent pendant qu'il vivait au milieu de nous : « Ne vivez que de foi, ne comptez point sur la régularité de vos œuvres ni sur la symétrie de vos vertus, portez en paix la vue de vos imperfections ; abandonnez-vous à la Providence ; ne vous écoutez point vous-même, n'écoutez que l'esprit de paix. » Voilà ce qu'il disait, voilà ce qu'il dit encore à votre cœur ^ »
Comme tout cela est dramatique ! Consoler une personne qui pleure par les paroles d'outre-tombe de celui qui est pleuré : paroles pleines de calme, de paix et d'une infinie douceur. Comment pleurer des morts qui vivent de la vraie vie, celle qui demeure !...
« Pourquoi pleurerions-nous ceux qui ne pleurent plus, et dont Dieu a essuyé à jamais les larmes ? C'est nous-mêmes que nous pleurons et il faut passer à l'humanité cet attendrissement de soi. Mais la foi nous assure que nous serons bientôt réunis aux personnes que les sens nous représentent comme perdues '. »
« Vous la reverrez bientôt, Madame, votre amie, — écoutez cette belle phrase et cette profonde pensée ! — vous la reverrez non sous ce soleil qui n'éclaire