Crouslé,!, p
révélation qu'il nous en a faite, et personne n'a le droit de révoquer en doute sa sincérité, lorsqu'il dit au P. LeTellier' : « Pour Télêmaqut^ c'est une narration fabuleuse où j'ai mis les principales instructions qui conviennent à un prince. Je Tai fait dans un temps ou j'étais charmé des marques de bonté et de confiance dont le roi me comblait. H aurait fallu que j'eusse été non seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus insensé, pour vouloir faire des portraits satiriques et insolents. J'ai horreur de la seule pensée d'un tel dessein... Je n'ai jamais songé qu'à amuser le duc de Bourgogne et à T instruire en Tarpusant, sans jamais vouloir donner cet ouvrage au public. Tout le monde sait qu'il ne m'a écliappé que par l'infidélité d'un copiste, »
L'idéal du prince que Fénelon présentait au duc de Bourgogne apparaissait comme absolument contraire à la conception que Louis XTV s'en était faite. Mais (jui s'en plaindra ? ce n'est pas nous, qui connaissons rhistoire du xvni" siècle.
Les principes généraux de morale qui conviennent à tous les hommes, Fénelon à soin de leur donner un tour particulier qui convient aux rois. Il leur recommande de ne pas oublier que leur but unique et essentiel est de ne jamais vouloir Tautorité et la grandeur pour eux-mêmesj parce que cette recherche ambitieuse ne pourrait satisfaire qu'un orgueil tyrannique. Ils doivent rendre les hommes bons et heureux. Que Télémaque, quand il sera roi, aime ses sujets comme
T. Œ. C,vn, p, 665,
ses enfants ; qu'il exerce la justice en faveur du pauvre contre le riche, qu'il déteste la flatterie; qu*U. fiiie, comme le plus grand des fléaux, cette maladie des rois qui fait mourir les peuples, l'ambition ; qu'il évite toute guerre, qui ne soit pas nécessaire et légitime; qu'il soit fort pour repousser un voisin dangereux; qu'il observe toujours les lois de la clémence et de l'humanité : « Il ne croira pas que tous les moyens sont bons pour s'assurer la victoire; il triomphera non par le mensonge ni la fraude, mais par la valeur... ; il ne fera aux ennemis que les maux nécessaires pour se garantir de ceux qu'ils lui préparent, et les réduire à une juste paix; se souvenant que ses ennemis sont toujours hommes, s'il est lui-même vraiment homme, il aura pitié des vaincus '. »
Fénelon couronne ces nobles enseignements, en appelant au secours de l'excellente morale qu'il prêche à son disciple, la crainte d'une force supérieure à la sienne, le respect de la divinité, la croyance à une vie future, l'image de la béatitude des justes dans le ciel et des peines réservées aux méchants dans les enfers. Il faut y chercher le secours si neuf et si grand que donne à Fénelon le christianisme : « Rien n'est plus philosophique et plus terrible que les tortures morales qu'il place dans le cœur des coupables, et pour rendre ces inexprimables douleurs, son style .acquiert un degré d'énergie que l'on n'attendait pas de lui et que l'on ne trouve dans aucun autre. Mais
I. Genay, Étude sur le Téîémaque, ch. iv. — Cf. G. Bizos, Fénelon éducateur. Paris, Lecène, 1889.
lorsque, délivré de ces affreuses peintures, il peut reposer sa douce et bienfiîsante imagination sur la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine n'a jamais égalés, et quelque chose de céleste s'échappe de son âme enivrée de la joie qu'elle dêait- Ces idées-là sont absolument étrangères au génie antique; c'est Textase de la charité chrétienne, c'est une religion toute d'amour, interprétée par Fâme douce et tendre de Fénelon \ »
De ces idées morales et religieuses découlent les principes de gouvernement et les doctrines politiques. C'est surtout dans cette partie du Tilémaque que les critiques ont remarqué et dénoncé l'esprit chimérique de l'auteur. Chimérique comme Platon, qui voyait l'idéal du gouvernement dans la raison, Fénelon proclame que la politique doit être étroitement unie à la vertu. La vertu fait les bons citoyens et les bons princes, protège le pouvoir contre les séditions et les crimes, assure la liberté des peuples, règle d'une façon équitable et solide les rapports entre les nations. Si les peuples et les rois croient pouvoir affranchir la politique de la morale, les rois, esclaves de leurs passions, rêvent une tyrannie sans limite et sans frein ; les peuples, courbés sous un joug de fer, s'abrutissent dans la servitude ou méditent des révolutions violentes.
Le professem- n'abandonna jamais la formation du cœur. Il vaut mieux avoir une bonne règle de conduite que de savoir calculer la parallaxe du soleil.