I. Villemain, Notice sur Fènélon
Conscience vaut mieux que science. H ne faut cependant rien exagérer. Fénelon savait la nécessité de l'étude et ses bienfaits pour la direction de la vie, comme pour endormir nos douleurs; il s'appliqua par tous les moyens à rendre l'étude attrayante. Le « petit Louis » s'en souviendra et, plus heureux que son père, il reprendra ses livres.
Il fait de la métaphysique et de la morale, il compose même quelques petits traités '. Ces passe-temps valaient bien, je pense, pour l'hygiène du corps et de l'âme, les joyeux bals de Versailles et les fêtes mondaines sur le bassin de Neptune.
Il ne faudrait pas croire qu'on cherchât à faire du futur héritier du trône un homme de lettres, plus occupé de littérature que de gouvernement. Tout en développant son esprit, Fénelon n'oubliait pas qu'avant tout un prince doit être un homme d'action, aussi robuste de corps que ferme de volonté *.
C'était un roi qu'il se proposait de former et non un savant. Si le duc de Bourgogne s'adonna plus qu'il n'était nécessaire à des spéculations qui l'éloignaient de ses devoirs d'État, ce ne fut pas la faute de ses maîtres, mais de son ardent esprit qui ne connaissait point de mesure aux choses qui lui plaisaient.
Le duc de Bourgogne avait treize ans, Fénelon fut
1. Cf. Lettre du 22 décembre 1701 à Fénelon, Œ. C, VU, p. 237.
2. Lire dans la correspondance de Fénelon (CE, C, VU, p. 519) le Règlement de vie des jeunes prinus y rédigé par le marqais, de Louville, d*après ses inspirations.
nommé à rarchevêché de Cambrai, C'était beau : cent mille livres de rente, prince de TEmpire^ duc de Cambrai; mais les joies du cœur sont préférables au miroitement de la gloire. II fallait quitter Versaillesj non pas ces colonnes sculptées^ ces jardins fleuriSj ces lambris dorésj mais ces amis qu'il préfé* rait à tout, et surtout cet enfant royal, devenu si beau, rhéritier du trône, Tespoir de la France. Les Canons, alors comme aujourd'hui, permettaient aux évêqnes de quitter leurs diocèses trois mois par an. Louis XrV le laissant précepteur du duc de Bourgognej Fénelon pourrait ainsi venir à la cour. Il demeura Fâme de ceux qui continuèrent Téducation du petit-fils du roi.
Puis vint un jour (1697), où Fénelon fut chassé : le mot est dur, il est tristement vrai» Le duc de Bourgogne, pour sauver son maître, se jeta aux genoux de Louis XIV. Dans la tendre émotion d'un cœur jeune, sensible et vermeux, il offrit, pour garant des théories de son pieux professeur, la pureté des maximes que lui, son disciple, avait apprises à son école. Le roi fut touché de ce dévouement naïf et généreux, mais il fut inflexible. Quand on apprit au jeune prince que la doctrine de Fénelon était condamnée : « Celle qu'il m'a enseignée, s'écria-t-il, ne le sera jamais'. »
Après la divulgation du TéUmaque, Louis XIV irrité, raya lui-même Fénelon de la liste des oflSciers de sa maison et donna l'ordre à la police de surveiller