Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, X
2. Bossuet, Instruction sur Us États â^ Oraison, second traité, précédé d'une introduction par E. Levesque, Paris, Didot, 1897.
FÈNELON ET BOSSUET 437
Tious permet de juger de h marche du grand évêque. Il n*est plus question de cette conception singulièrement étroite de Tamour de Dieu, qui consistait à faire de la récompense éternelle le moûi formel et la r:ii5ou précise de la charité, Bossuet enseigne dans le nouveau traité ce sur les États d'Oraison» que la béatitude est simplement un motif implicite et virtuel de Tamour, renfermé dans Tidée de la bonté absolue de Dieu, Si ce n'est pas encore r« amour pur o de Fénelon, c'est s'en rapprocher beaucoup. Nous avons vu que la théorie de Fénelon sur la charité avait été approuvée à Rome. Les meilleurs théologiens renseignent depuis lors, comme répondant mieux à la vérité contenue dans TÉvangile.
Les deux évêques se ressemblent et ils diffèrent; c'étaient deux esprits dissemblables. L'objet de leur méditation ec de leur amour est le même, car leur but est l'union la plus intime qu'il soit possible d^'avoir avec Dieu; mais chacun se fait sa théorie propre des voies qui mènent à cette fin suprême. Cette théorie, c'est le génie de chacun d'eux qui Ta créée- De U vient que ce qui intéresse le plus dans leur long et profond débat, c'est sunout la lumière qu'ils répandent sur leur nature. Chacun écrit selon sa sincérité, c'est leur personne qui domine tout le débat : « Dans Bossuet, la logique et l'autorité^ la Bible et TÉglise, ou plutôt Tancienne alliance et la tradition des siècles, en un mot l'homme du Sinai et du Vatican. Fénelon, c'est Tévangile raconté par saint Jean, la libre allure de la pensée menée par l'imagination^ la foi prise dans TÉvangile et dans
l'âme humaine autant que dans les canons : en uo mot riiomme nourri du spectacle du Thabor et de celui du Golgotha. Dans Bossuet, le théologien absorbe le philosophe^ le prêtre éclipse Thomme. Dans Fénelon, le philosophe éclaire le théologien, quelque envie qu'ait ce dernier de se dire indépendant '. »
Bossuet est surtout mystique dans sa foi aux dogmes que chacun professe. Son génie est à l'aise dans ses Élévations sur les mystères, où il est roi; mais sa direction proprement dite, telle qu'elle ressort des lettres écrites par lui à des religieuses, est le fruit de son étude et de son travail plutôt que de son naturel. Quant au mysticisme de Fénelon, il ne découle pas seulement de son esprit, mais du fond même de son être, et pour ainsi dire de son tempérament; il est sa pensée elle-même, et ce n'est pas seulement dans Y Explication des Maximes ou dans sts Lettres spirituelles qu'on le trouve, il est plus ou moins dans tous ses traités de religion, et il y est souvent exposé avec une ampleur, une abondance, un laisser-aller qui prouve que l'auteur est bien aise de parler sur ces matières. Et encore Fénelon n'a pas tout dit de ce qu'il sentait sur cette question; il savait qu'il était épié et il calmait les ardeurs et les enthousiasmes de son cœur. Sa pensée entière était pour ses amis dans sa personne, dans ses entretiens. Cette piété, qui touchait à la sainteté, se manifestait dans le geste et