I. Matter, Le Mysticisme au temps de Fénelon, p. 276 (Paris
FÈNELON ET BOSSDET 43?
dans le regard, dans ses traits et dans sa figure plus éloquente encore que sa parole, si douce et sL empreinte d'onction apostolique. De là les attraits si uniques de son commerce et de sa conversation ; de là Tamourj la vénération et le dévouement qu'il inspirait.
Directeur de conscience, il le fut dans toute la force du terme; il avait le sens de cette religion de Tamour qui opère des prodiges; il connaissait les ressources du cœur, il avait un profond respect de la personnalité humaine. Ici, se rapprochent les deux adversaires. Aucun d'eux ne voulait se substituer à la personne qu'il conduisait; ils voulaient Tesciter et l'habituer à trouver en elle*même les éléments de ses jugements et de ses décisions. Ils répugnaient à ces souplesses, à ces habiletés par lesquelles un directeur finit par substituer sa propre intelligence et sa volonté à l'intelligence et à la volonté de celui quil dirige. Sans aller jusqu'à dire que Bossuet ne fut pas vraiment <i directeur de conscience >>, personne ne comparera les lettres de direction adressées aux religieuses de Torcy avec la nombreuse correspondance spirituelle de Fénelon, si variée, si complète et si Uttéraire, Bossuet n*offre pas de ces études psychologiques qui font des lettres de Fénelon une analyse de notre propre moi. Les conseils de celui-ci sont universels, se rapportent à toutes les situations; les avis de celuilà donnés à des religieuses offrent nécessairement une application plus restreinte.
On a coutume de mettre un abîme entre Bossuet
écrivain et Fénelon écrivain. Bossuet est le premier prosateur de notre langue et peut-être de toutes les langues. Le temps n'a pas plus mordu sur sa phrase que sur un bloc de granit. Peut-être aurait-on pu remarquer que Fénelon possède une qualité toute personnelle qui manque même à Bossuet.
Le style de Tévêque de Meaux est un style compact. Plusieurs éléments divers s'y fondent au feu de son génie, comme dans le métal de Corinthe. La pensée ne sort pas de son cerveau armée de toutes pièces : c'est lui qui fourbit son armure. Un mot suffit pour le prouver : il a fait des progrès toute sa vie. Ses premiers sermons, entachés d'emphase, de déclamation, témoignent que c'est par un effort continuel qu'il est arrivé à cet incomparable mélange de grandeur et de familiarité, de simplicité et de poésie, de vérité et de pittoresque.
Rien de pareil chez Fénelon. Pas de progrès, pas d'effort, pas d'apprentissage. Du premier jour où il écrit, il est tout lui-même. Il avait trente ans quand il publia le traité de Y Éducation des Filles; il en avait soixante, quand il composa sa Lettre à V Académie, Lisez ces deux ouvrages, ils ont la même date, ils sont à la fois mûrs et jeunes.
La critique du style est parfois bien étroite et inexacte. Bossuet, dit-on, c'est la majesté; Fénelon,. c'est la douceur : Voilà tout ce que les jeunes écoliers emportent de leurs études classiques. Les idées générales sont excellentes pour prolonger un souvenir; quelquefois la critique sera juste. Saint François de Sales est toujours fleuri, plein de douceur et
FiNELON ET BOSSUET ^t
d'amour. Mais souvent la vérité est faussée* Quel étonnement alorsj quand on Ut VHistoire des Variations avec ce style plein de verve et d'entraînement ! A quel Fénelon peut s'appliquer ce jugement de Joubert : a L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même^ de plus patient que la patience? » et pour continuer la légende, Sainte-Beuve cite, à la fin de son bel article des Lundis^ un mot de Chactas qu'il applique à son héros : « Ce qu'il faisait éprouver n^était pas des transports, mais une succession de sentiments paisibles et ineffables : il y avait dans son discours je ne sais quelle tranquille harmonie et je ne sais quelle douce lenteur, je ne sais quelle langueur de grâces qu'aucune expression ne peut rendre, »
Les critiques contemporains n'ont pas cherché plus loin que les peintures du TéUmaque^ et ils ne parlent que du « style abondant, facile, harmonieux de Fénelon », plein d'une « grâce un peu molle et d'une délicatesse un peu frêle >», Il ne suffit pas de connaître Je Télémaquej pour juger le style de Fénelon. Lisez la Réponse à la Relation sur le Qtdétisnie et la Correspondance spiritutlk^ vous avez un Fénelon tout différent. La force et la douceur, la dignité et la grâce, la pénétration et la vivacité, tout s'y rencontre dans une ravissante harmonie.
Comme Bossuet, Fénelon varie le style selon le ton de l'ouvrage; on n*écrit pas une œuvre de polémique comme une narration poétique; le style de Y Histoire des Variations ne convenait pas à TOraison funèbre de Henriette de France, Fénelon changea
sa voix et sa plume avec le temps et les drconstances. Si la correspondance reflète mieux que toute autre œuvre le caractère de l'auteur, c'est parce que celui-ci s'y montre tout entier sans fard ni décor; c'est là qu'il faut surtout chercher les habitudes de style ; c'est dans une lettre écrite à la hâte que se montre la technique de l'écrivain, ses procédés transformés en habitude, le tempérament artistique, qu'il soit naturel ou formé par la culture. Les lettres de Fénelon sont le portrait de l'écrivain même.
La clarté vient de son esprit qu'il avait supérieur, c'est le signe caractéristique des écrivains du grand siècle, mais avec une nuance toute nouvelle. « Le style de Fénelon, écrit M. Gazier % est d'une nature toute particulière qui permet de le distinguer, i première vue, de tous les autres styles, et il n'est pas besoin d'une attention bien grande pour reconnaître la touche de cet immortel écrivain; lui seul, au XVII* siècle, a trouvé le secret de ces phrases courtes, simples et pourtant imagées, qui disent tout en peu de mots et donnent des ailes à la pensée. »
Il connaît son sujet, les âmes, l'amour de Dieu, l'oraison, la dévotion; et à travers les descriptions et les analyses des plus difficultueuses questions, il sait se faire comprendre. Il énonce clairement ce qu'il conçoit si bien. Il n'est pas styliste, il ne craint pas de répéter le même mot pour exprimer sa pensée; les stylistes préfèrent employer un synonyme au risque d'amoindrir la pensée. Fénelon veut être clair avant tout.