I. Œ. C, VIII, p
de Tabbé Le Dieu d'un dîner à Tarchevêché de Cambrai. Le contraste est saisissant. Bossuet ne visait pas à l'économie, ses afiaires étaient toujours en mauvais état et il convenait ingénument cju'il n'entendait rien au bon arrangement de son domestique. Fénelon savait si bien accorder ses goûts de générosité avec Tordre le plus sévère, que Saint-Simon a pu terminer son portrait par ce mot typique ; t^ Ce prélat mourut sans avoir un sou et sans rien devoir.
Ce contraste venait d'une diflférence de nature et de race. Bossuet était de famille bourgeoise^ Fénelon, un grand seigneur. Bossuet, enfermé dans la théologie, n'avait ni souci de l'élégance, ni goût pour ce qui plaît et brille ; la nature elle-même lui apparaissait moins comme un grand spectacle, que comme une preuve de l'existence de Dieu,
Quant à Fénelon, sa personne même étale l'image de l'élégance. Fils de grande maison et fils du midi, il avait les goûts aristocratiques de sa classe et la riante imagination de son pays. Une promenade dans un beau pays le ravissait. Toutes les magnificences le charmaient, comme toutes les générosités le tentaient.
Tous deux ont été, à dix-neuf ans de distance, précepteurs d'un prince héritier : Bossuet, du grand dauphin; Fénelon, du duc de Bourgogne,
Ces deijx grands hommes ont été saisis de tremblement devant cette responsabilité d'élever des fils de roi. Ils se refont écoliers pour être plus dignes d'être maîtres. Bossuet se remet à la grammaire, Fénelon Compose un abrégé des principales difficultés de la
langue latine; celui-ci recommence Tétude de Tantiquité^ celui-là apprend par cœur de longs passages de VIliade.
Plusieurs de leurs principaux ouvrages ont été spécialement composés pour leurs élèves. C'est au dauphin que Bossuet a consacré et dédié le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-mime^ la Politique selon r Écriture et le Discours sur V Histoire universelle. C'est au duc de Bourgogne que nous devons Télêmaque^ Y Examen de conscience d'un roi, le volume des Dialogues des Morts et des Fables
Les différences sont aussi profondes que les ressemblances. Citons un point. Quel modèle Bossuet propose-t-il au dauphin et quel idéal de gouvernement ? Le roi David et la monarchie absolue : <c David et Salomon, dit-il, excellèrent dans l'art de régner; ils en donnèrent tous deux les exemples dans leur vie et les préceptes dans leurs écrits. » Plus loin : « Le prince ne doit compte à personne de ce qu'il ordonne. Les rois participent en quelque sorte à la divinité. » Le roi de Salente est un modèle beaucoup moins dangereux que le roi David, pour un monarque du xvii* siècle. « Les rois sont faits pour les peuples », disait Fénelon; le duc de Bourgogne avait compris la leçon.
Nous ne reviendrons pas sur la méthode de Fénelon; la persuasion, l'autorité, l'affection avaient remplacé les coups de règle de Montausier. Et les résultats, qui ne les connaît? Bossuet fut effrayé, car il aimait le roi et la France. « ...Il y a bien à souffrir avec un esprit si inappliqué : on n'a nulle consolation
sensible, et on marche, comme dit saint Paul, en espérance contre Tespérance '... Vous seriez ravi si je vous disais les questions qu'il me fait, et le désir qu'il me fait paraître de servir Dieu. Mais le monde, le monde, le monde, les plaisirs, les mauvais conseils^ les mauvais exemples! Sauvez-nous, Seigneur, sauvez-nous! ^... »
Ce cri est affreux, mais émouvant. Dix ans après, le dauphin ferma ses livres pour toujours; depuis il n'alla voir Bossuet qu'une fois à Meaux, le temps de souper et de coucher à l'évêché.
Quel contraste avec le duc de Bourgogne ! Succès merveilleux, reconnaissance, souvenir vivant. Toujours le « petit prince » aima son « cher archevêque ».
Les deux prélats, dont l'amitié avait été si vive, se séparèrent un jour ; leur aflfection se brisa dans une lutte terrible. Il y eut entre les deux amis un vainqueur et un vaincu, un triomphateur et un exilé.
Le triomphe de Bossuet, maître à la cour et chef de l'Église de France, ne surpasse pas k noblesse de l'exil.
L'impression des bienfaits de Fénelon fut si profonde que le souvenir en dure encore aujourd'hui. Vous trouvez à Cambrai, dans les familles riches ou pauvres, des jeunes gens et des enfants portant le nom de Fénelon. On lui a pris son nom
1. Lettre au maréchal de Bellefonds, Lettres diverses, t, XI, p. 211.