CHAPITRE n
Le mysticisme, c'est l'union à Dieu. On confond souvent l'Ascétique ' avec la Mystique, et cependant l'une n'est pas l'autre. Celle-ci est à celle-là comme la partie est au tout. La vie spirituelle présente trois phases. Au commencement, l'âme se dégage de la vie des sens par la lutte contre les passions; puis elle s'exerce aux vertus dans l'espoir de la récompense ; enfin elle n'aspire plus qu'à plaire à Dieu et à s'unir à Lui; l'amour a succédé à la crainte. Dans cette troisième étape, on remarque deux états diffé-
I. V Ascétique est une des branches de la théologie. Tout ce que la raison découvre de Dieu s'appelle théologie naturelle; tout ce que Dieu a révélé à Thomme comprend la théologie surnaturelle ou théologie proprement dite.
Les révélations de Dieu comprennent ses affirmations sur Luimême et sur le monde, ses condescendances envers l'homme (théologie dogmatique), et ce que l'homme doit faire pour s'élever à Dieu et réaliser la perfection dont il est susceptible (théologie ascétique). L'ascète travaille à dégager son âme de tout ce qui retarde sa marche et son élan vers Dieu. La théologie ascétique expose les principes de la perfection chrétienne et trace les règles pratiques pour opérer cette ascension de l'âme vers Dieu. (Ribet, V Ascétique chrétienne^ Paris, Poussielgue, 1878.)
DOCTRINE ÎÔS
ïtnts; Pâme, dirigée par raction divine, garde encore sa liberté, ou bien eUe est réduite à une passivité plus ou moins absolue. C'est cette seconde forme de la vie unitive qui constitue la Mystique. Nous pouvons déjà remarquer que Fénelon, défenseur du mysticisme dans sa controverse avec Bossuet, ne sera dans la direction qu'un maître de la vie spirituelle soutenue par les principes de l'Ascétisme. A quelques âmes seulement, il dira la beauté et la grandeur de l'union à Dieu. A beaucoup d'autres, il montrera la terre promise, mais seulement pour exciter leur cœur et fortifier leur courage; qui, mieux que Fénelon, a connu les misères et les faiblesses de l'homme? Lui seul, peut-être, de son époque, a senti les plus belles aspirations de l'âme, lui seul a su répondre aux âmes inquiètes et rêveuses, lui seul a montré le but de notre vie dans la perfection de l'être et l'union à Dieu.
Toute âme que le vice n'a pas entièrement dépravée, dès qu'elle conçoit l'Être suprême, se sent portée à l'adorer. Ce culte spontané, mélange de respect, d'admiration et de reconnaissance, ne suffit pas aux âmes mystiques ; celles-ci ne se contentent pas de rendre hommage à la Divinité, elles prétendent établir avec elle une sorte de commerce intime et de douce familiarité. De là ces termes de communication, de silence amoureux^ de transformation en Dieu, si fréquents chez les mystiques.
Sans doute, le mysticisme est voisin de l'illusion et ses excès sont dangereux; s'il élève l'homme moral, ne risque-t-il pas, en le déshabituant de vou-
loir et d'agir, de lui ôter en force et en activité ce qu'il lui ajoute en élévation? En rapprochant du ciel, ne fait-il pas perdre de vue la terre en détournant les âmes de la grande vocation d'humanité? Les excès du mysticisme philosophique et religieux ne peuvent rien contre le mysticisme lui-même.
Le paganisme avait ignoré le côté mystique de la nature humaine. Le christianisme a su tirer parti de ce sentiment, par lequel Thomme se met en rapport direct avec la Divinité; il lui ôte le pouvoir de nuire, en l'enfermant dans le cercle infranchissable d'un dogme précis et d'une morale austère; il règle l'intelligence et l'amour, sans souffrir que Tune se perde dans une stérile contemplation de TÈtre, que l'autre dégénère en une molle oisiveté ou en une insensibilité plus funeste. Le Dieu qu'il propose aux âmes les plus mystiques n'est point une abstraction qui doive servir de pâture aux spéculations d'une vaine métaphysique, ou s* évanouir dans les raisonnements d'une dialectique subtile; c'est un Dieu réellement vivant, c'est un Dieu fait chair qui se communique à nous dans un mystère ineffable. Quoi de plus digne de notre contemplation et de notre amour?
Beaucoup de philosophes sont enclins à confondre la véritable spiritualité avec les erreurs condamnées ; ils blâment même indiscrètement les auteurs mystiques les plus respectés par l'Église; ils considèrent la théologie mystique comme une science frivole. Fénelon, héritier de la doctrine de saint François de Sales, de saint Jean de la Croix, de sainte Thérèse,
des mystiques et des ascètes du moyen âge, de Cassien, de saint Bernard, Fénelon le disciple de saint Jean et de TÉvangile mystique de Tamour divin, Fénelon est traité de chimérique en religion.
n ne sera pas inutile de résumer brièvement la doctrine de l'archevêque de Cambrai; le lecteur s'apercevra vite que la discussion n'était pas une lutte de Bas-Empire< La question soulevée entre les deux grands évêques du xvn* siècle n'était pas petite : il s'agissait de savoir si le mysticisme canonisé par f Église tomberait devant les coups de Bossuei.
Aux seuls noms d'ûrrmir pur et désintéressé^ de wntûmphtiony de quiétude^ de repos en Dieu^ d'étal pàidf^ beaucoup de personnes se récrient, comme si celaient des nouveautés condamnées, ou comme si Tabus d'une saine doctrine pouvait la rendre suspecte.
Bossuet, qui s'éleva avec tant de vigueur contre les erreurs du faux mysticisme, s'appliqua précisément dans son Insiruition sur les Etats d'Oraison à empêcher que labus que les faux mystiques ont fait de la doarine des saints doaeurs, ne fasse perdre !e goût de la piété'.
Les signataires des articles dlssy, non contents d'autoriser Yammir pur et désintéressé^ Voraisoti de contemplation et les autres oraisons passives^ condamnèrent 'excessive timidité qui fait souvent regarder la con-
I* Bossuet, Inst* sur les États d'Ormsoti : préface, n. 9.
templation comme un exercice dangereux et toutes les voies intérieures comme suspeaes.
Pour plus de clarté, nous diviserons notre résumé en trois paragraphes :
1 . Des principes de la vie spirituelle constamment reconnus par Bossuet et Fénelon, pendant leurs contestations.