Fénelon, directeur de conscience
Que de fois nos maîtres de l'Institut catholique, de la Sorbonnc et du Collège de France ont attiré notre attention sur la correspondance des grands hommes. Quelle mine d'arguments pour prouver un sentiment nouveau, quels renseignements précieux pour peindre une société, une époque ! Quels traits nets pour faire revivre l'écrivain luimême (i).
Aussi, notre distingué professeur, M. Emile Faguet, n'hésita pas à nous répondre, un jour que nous lui demandions un sujet de thèse : Mais faites quelque chose sur la correspondance de Fénelon, par exemple les Lettres spirituelles. Que voulez- vous, nous autres, profanes, nous ne pouvons pas saisir la physionomie complète de ces hommes d'Église, quelque chose nous échappe. Le christianisme même de nos grands classiques n'est pas toujours facile à expliquer. Nous, dont l'éducation se fit plus dans Homère que dans l'Évangile, nous nous arrêtons souvent inquiets et surpris devant certaines expressions et certains sentiments.
Notre livre est né de cette conversation. Nous l'avons écrit dans la tranquillité et le calme, au milieu de Paris si vite troublé et trop souvent inquiet. Nous avons essayé de saisir le caractère de Fénelon, qu'on a voulu rendre inexplicable parce qu'il était complexe ; nous avons tenté de
1. M. Gaston Boissier, le fin et délicat professeur à qui les lettres sont redevables de si belles trouvailles, n'a rien trouvé mieux pour nous donner ses deux meilleurs ouvrages — Cicéron et ses amis et Mme de Sevigné — que d'ouvrir la correspondance des deux écrivains; il a fait deux chefs-d'œuvre. — Le plus beau livre sur Fénelon est Fénelon à Cambrai, d'après sa correspondance, par le prince Emmanuel de Bro.çlie.
comprendre la merveilleuse influence de cet archevêque sur la direction de la vie et ses moyens d'action sur les âmes. C'était soulever des questions délicates, toucher presque le fonds mystérieux de l'âme humaine : aussi, c'est avec un religieux tremblement que nous avons assisté à ces scènes intimes. Rien ne convenait mieux à cette étude que le silence du dehors et la paix du cœur.
Cette étude est un essai littéraire et psychologique, et non un livre de théologie ; qu'on ne s'étonne donc pas de la brièveté des explications doctrinales ; nous ne faisons pas du dogme, mais de l'histoire humaine. Si certains états d'âme deviennent inexplicables à la raison raisonnante, nous avouerons que la raison, fortifiée par la foi, sait voir plus haut que cette terre, sans donner des explications que les consciences catholiques pourraient seules comprendre. Nous voulons parler à tous les esprits, montrer cette belle physionomie du plus charmant des directeurs, de ce Féuelon qui eût séduit les sages antiques.
Notre plan est très simple. Après une introduction sur la direction de conscience, nous avons fait un chapitre historique. La vieille méthode critique jugeait un écrivain par ses oeuvres seules. Ni l'éducation, ni le milieu, ni les influences diverses n'étaient prises en considération ; aussi que de lacunes dans les jugements ! L'école de Sainte-Beuve réagit contre ces vues étroites, et l'histoire rentra dans la critique.
Donnera Fénelon la véritable place qu'il doit occuper parmi les directeurs du xvii*^ siècle, exposer sa méthode en face des procédés de ses contemporains, et surtout de ses prédécesseurs, montrer son mysticisme droit et raisonné, au milieu du courant rapide et violent de christianisme incompris, telle fut l'origine de notre chapitre sur la direction au xvii* siècle; suivent quelques pages sur les premières années de Fénelon, puis un portrait en raccourci du grand homme ; et nous entrons dans notre sujet : Théorie et pratique de la direction chez Fénelon. Cette division si simple est un grand cadre à développements
PRKFACE |\
variés et à ck'monstrations philosophiques. Une comparaison entre Bossuet et Fénelon était tout indiquée ; nous l'avons essayée en terminant.
Il nous reste une observation à faire et un devoir à remplir. Le savant éditeur des œuvres de Fénelon, M. Gosselin, les a cataloguées en six classes : Théologie et Controverse ; Morale et Spiritualité; Mandements ; Littérature ; Politique; Correspondance {i). Dans cette dernière partie, il y a une subdivision en six sections : correspondance avec le duc de Bourgogne, les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse; avec sa famille ; avec divers personnages ; lettres sur la juridiction de l'archevêque de Cambrai ; Lettres spirituelles ; Lettres sur le quiétisme. 11 eût été préférable de suivre l'ordre chronologique pour mieux saisir l'évolution de la pensée de l'auteur, et cependant il est agréable aux chercheurs de voir d'une vue d'ensemble les Lettres qui se rapportent à un sujet unique. La variété de la première méthode est compensée par l'unité d'intérêt de la seconde. Toutefois, pour ce qui nous concerne, ce n'est pas seulement clans les Lettres spirituelles qu'il convient de chercher la méthode de direction de Fénelon, quelques-unes ne sont que de simples billets de santé et de nouvelles indifférentes (2). Il est par ailleurs des préceptes sûrs, des avis délicats, des conseils prudents. La correspondance avec le duc de Bourgogne, avec la famille des Colbert est une longue suite de pieux écrits. Dans la seconde classe : Morale et Spiritualité, ce sont des conseils et des avis qui, pour s'adresser à tous, ne sont pas moins précieux; il faut même détacher le paragraphe cinquième: Instructions et avis sur divers points de la morale et de laper-
1. Nous voulons parler de l'édition en 10 volumes, appelée édition de Stint-S.'ilpicc. — Nous la désiji^nonà, dans le cours de l'ouvrage, par Œ. C.
2. L'éditeur a réuni dans cette section les lettres adressées à trois grandes dames : Mme de Gramont, Mme de Montberon, Mme de Risbourg ; il était à prévoir que quelques-unes ne traiteraient pas de spiritualité.
fectioii chrétienne ( i ) ,cc sont de véritables Lettres spirituelles.
Enfin, il n'est pas inutile de parcourir les sermons et les plans de sermons (2), les Lettres sur divers points de spiritualité (3), sans oublier le Manuel de piété {^), pour connaître la véritable pensée de Fénelon.
Nous n'avons pas beaucoup de sources inédites, nous profitons des ouvrages nouveaux. Quand M. Taine présenta sa thèse de doctorat es lettres : « La Fontaine et ses Fables i , il n'avait pas songé à se procurer de nouveaux manuscrits ; la fureur de l'inédit n'avait pas encore sévi. Il fit cependant un chef-d'œuvre. Il avait compris mieux que les autres « le Bonhomme » ; puissions-nous, sans documents nouveaux, dire des choses nouvelles. Il y a dans les livres imprimés tant de choses qu'on ne remarque point ; et l'on serait bien savant si l'on utilisait tout ce qui se trouve dans les ouvrages connus.
Le devoir à remplir ! 11 nous est bien doux de le dire. Remercier tous ceux qui nous ont encouragé, soutenu, aidé, jeune et sans expérience, avec quelle attention nous avons écouté les sages conseils de maîtres dévoués : MM. Faguet, Crouslé, Gazier. Merci et reconnaissance à l'abbé Urbain. Ce savant n'a ménagé pour nous ni son temps ni ses livres ; nous avons profité et de ses conseils et de sa profonde connaissance du xvii'' siècle.
Paris, iij mai 1901.
I. (1'^. C, VI, p. 72. — 2. lèùl., V, p. 604. — 3. /6i(t., |). 711). 4. y^/VA, VI, p. 5.