‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 103 sur 250 · I. Œ. C, VIll, p · texte numérisé non relu

I. Œ. C, VIll, p

meurent désarmés devant l'amour d'une mère. Vincent de Paul faisait pleurer un débauché en pleurant avec lui. Rien ne résiste à l'amour. Ne cherchez pas ailleurs le secret du charme de Fénelon et l'efficacité de sa direction : il aimait ; il aimait les àmcs pour ellesmêmes et de tout son cœur.

Fénelon n'est point flatteur ; on ne le voit jamais sacrifier à la vérité pour augmenter son crédit; on serait même tenté de lui reprocher un excès de franchise. La vérité, il la dit tout entière; ce n'est pas un « fanatique sans entrailles », c'est l'homme de Dieu, l'envoyé du Christ, pour annoncer aux hommes que le royaume du ciel souffre violence.

Les âmes, qui s'adressent à lui, ne sont pas accueillies avec les mots aimables et les mille compliments qui ornent la correspondance de François de Sales, mais une politesse charmante, une grâce exquise, une condescendance sans égal.

Il dit la vérité à tous, à l'archevêque de Rouen, Colbert (i), à l'électeur de Cologne (2), aux grandes dames de la Cour ; il faut beaucoup de bonne volonté pour trouver de la flatterie dans le portrait de Mme de Maintenon, adressé à elle-même (3) . Plaise au Ciel que les âmes chrétiennes se laissent toujours avertir avec cette robuste franchise et qu'elles se laissent pousser à l'acceptation des souffrances, car « la croix quotidienne est le principal pain quotidien (4) », au sacrifice, en un mot, sous toutes les formes. « Je serai volontiers votre instrument de mort (5). » C'est en ces termes que Fénelon accepte la direction d'une âme.

1. Œ. C, VIII, p. 442. — 2. Ibid., p. 43<), 441. — j. Ibid., p. 48;?. — 4. Ibid., VII, p. 2o«. — 5. ibid., VIII, p. 558.

FENELOX ET L AMITIi: 15g

Mais écoutez ces tendres paroles ; si la parole de l'Evangile est dure : durus est Jii'c sernto, l'ami vous aide à l'accepter, son cœur adoucit ces sévères conseils : « Je vous aime tendrement, dit-il au duc de Chaulnes ; je vous honore du fond du cœur, je vous suis dévoué à toute épreuve et sans réserve pour le reste de ma vie (i ). ... Priez, lisez, instruisez-vous ; voyez les hommes, soyez vu d'eux ; remplissez votre vocation ; la mienne est de vous tourmenter. O que je vous aime et que je vous veux façonné dans la main de Dieu selon ses desseins. Jugez de mon cœur par mes expressions; ne craignez point de les prendre à la lettre (2). »

Il ne faut pourtant pas se fier à cette douceur enivrante ; quand le directeur est sur de la volonté de ses correspondants, quand leur dévotion est vraie et solide, il est ferme, il est sévère et, sans apparence de douceur, on sent une main vigoureuse. Mais il sait ménager les plus fines susceptibilités. On peut faire un reproche pour une mauvaise action, sans froisser le coupable, être sévère dans la réprimande et marquer son estime pour le caractère; c'est un procédé que n'aime pas Fénelon. Ce serait encore flatter l'amourpropre ; et puis ce ne sont pas des actions qu'il doit blâmer d'ordinaire, ce sont les dispositions du cœur. Le sévère directeur s'attaque à ces façons d'agir, à notre misère, à notre faiblesse ; il montre à des personnes enthousiastes qui se croient près de la perfection, que l'amour-propre est maître de leur cœur.

Il ne s'attriste pas sur les infirmités de la nature humaine ; il les connaît, il les sait inséparables de notre vie quotidienne. Fénelon est une àme harmonisée qui enseigne à supporter allègrement nos imperfections, qui ne s'étonne pas des misères de la vie.

Page 1