‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 102 sur 250 · FÉNELON ET L'AMITIÉ · texte numérisé non relu

FÉNELON ET L'AMITIÉ

Dieu est amour. L'homme, créé à son image, se reconnaît, par la pensée et l'amour, le roi de l'univers : étonné et ravi, il aperçoit dans son être les semences d'immortalité. Tout périt autour de lui; il meurt aussi, mais pour renaître dans la mort à de plus hautes espérances. Devant ces merveilles il tombe à genoux et le cri de son cœur est celui de l'amour. Et des mains sacrilèges voudraient dessécher cette source bienfaisante des plus beaux sentiments de l'humanité! Mais le Christ aima Marthe et Marie ; saint Jean se coucha, au dernier soir, sur le cœur du Maître; les premiers chrétiens ne formaient qu'une seule àme; Jérôme chérissait Paula.

Aimons : ne permettons pas qu'on nous arrache la moitié de notre àme; pour nous fortifier, on nous rendrait chancelants, incertains et orgueilleux.

Fénelon fut grand par le cœur, et l'amitié fut le plus grand charme de sa vie. Si on réunissait toutes les pensées ou plutôt tous les sentiments que, dans l'effusion de son cœur, le pieux directeur a répandus dans ses Lettres, on aurait peut-être l'idée de tout ce qu'on a pu dire, penser et sentir de plus délicat sur l'amitié.

Toute amitié véritable touche à la vertu par le dévouement et par le don de soi-même. Car les vertus, dit merveilleusement un vieux théologien, ne sont pas des concentrations de l'âme se reployant sur soi, mais des expansions de l'àme s'élançant hors de soi.

T. es seules amitiés parfaites sont celles qui ont la vertu pour but et le perfectionnement réciproque pour effet; c'est d'elles surtout qu'il faut entendre le beau mot d' Aristote : « Il n'y a d'amitié possible qu'entre gens de bien. » Le plus parfait désintéressement se concilie avec la recherche légitime, et même obligatoire, de

notre bien personnel. Au-dessus de l'exquise douceur d'être deux et de ne faire qu'un, au-dessus de la joie généreuse des sacrifices qu'on se fait l'un à l'autre, il y a dans l'amitié un bien plus grand encore : c'est le privilège qu'elle a de soutenir ceux qu'elle unit et de rendre plus énergique en eux la volonté de bien faire, à la condition, toutefois, qu'ils sauront entendre et accepter les devoirs multiples compris sous les deux mots d'exemple et de conseil. Quiconque, en effet, ne se sent pas excité par la présence d'un ami à faire tout le bien qu'il peut, méconnaît l'influence contagieuse que l'amitié même communique à chacune de ses démarches ; dans cette société fraternelle, toute faute de l'un devient la tentation de l'autre, tout acte de vertu, accompli par le premier, est, pour le second, une exhortation silencieuse à faire de même. Quiconque peut rester longtemps témoin des sacrifices que son ami fait au devoir, sans éprouver quelque désir de l'imiter et quelque honte de rester en arrière, manque non seulement d'énergie, mais de sens moral, et n'est pas digne de l'amitié. Quiconque ne vit pas à livre ouvert avec son ami, ne lui donne pas le droit de tout dire, ne lui en fait pas un devoir, reçoit comme des injures les conseils et les avertissements qui sont, en réalité, des bienfaits, se prive par un puéril orgueil des meilleurs fruits de l'amitié.

Fénelon convenait avec candeur de ses défauts, lorsque ses amis les lui reprochaient. On lit dans une de ses lettres à la duchesse de Mortemart : Il est vrai. Madame, « que l'amour-propre me décide souvent; j'agis même beaucoup par prudence naturelle, et par un arrangement humain. Mon naturel est précisément opposé au vôtre. Vous n'avez point l'esprit complaisant et flatteur, comme je l'ai, quand rien ne me fatigue ni ne m'imjiatiente dans le commerce. Alors vous êtes

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bien plus sèche que moi; vous trouvez que je vais alors jusqu'à gâter les gens, et cela est vrai(i). » Il écrivait à un autre de ses amis : « Je vous demande plus que jamais de ne m'épargner point sur mes défauts. Quand vous en croirez voir quelques-uns que je n'aurai peut-être pas, ce ne sera point un grand malheur. Si vos avis me blessent, cette sensibilité me montrera que vous avez trouvé le vif. Ainsi vous m'aurez toujours fait un grand bien, en m'exerçant à être repris. Je dois être plus rabaissé qu'un autre, à proportion de ce que je suis plus élevé par mon caractère et que Dieu demande de moi une plus grande mort à tout. J'ai besoin de cette simplicité, et j'espère qu'elle augmentera notre union, loin de l'altérer. »

C'est par cette espèce d'enchantement que Fénelon apportait dans le commerce de l'amitié, qu'il sut mériter et obtenir des amis qui lui restèrent fidèles. Il était impossible de le connaître sans l'aimer avec une espèce de passion, et on ne pouvait plus se détacher de lui, lorsqu'on avait commencé à l'aimer. « On ne pouvait le quitter, dit Saint-Simon, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C'est ce talent si rare qu'il avait au dernier degré, qui lui tint ses amis si étroitement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissait pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui. »

Le directeur profitait de cette influence pour mener à la vertu ceux qui avaient mis leur confiance en lui. Qui ne connaît la puissance de l'amour?

Les foules, qui suivaient François d'Assise dans les vallées de l'Ombrie, répondaient k un appel du cœur. Les enfants les plus rebelles et les plus prodigues de-

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