‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 115 sur 250 · Œ. C, VIII, p · texte numérisé non relu

Œ. C, VIII, p

Dieu, le fils de l'homme peut frémir devant les misères de l'homme : elles sont l'apanage de l'humanité. La douleur n'est pas un vain mot : « Ne craignez donc point, Madame, que vos infidélités passées vous rendent indigne de la miséricorde de Dieu. Rien n'est si digne de sa miséricorde qu'une grande misère. Il est venu du ciel en la terre pour les pécheurs et non pour les justes, il est venu chercher ce qui était perdu; et tout était perdu sans lui. Le médecin cherclie les malades et non les sains (i). » Le christianisme est toujours, comme l'a dit Gerbet : « une grande aumône faite à une grande misère. »

Beaucoup de chrétiens s'imaginent que le dévot doit être parfait. Désespérant d'arriver à cet état, car ils se sentent faibles et languissants, ils ajournent toujours leur réforme morale ou s'abandonnent à leur nature. Fénelon ne s'étonne jamais des fautes, des imperfections, des chutes et des rechutes des hommes : « Il n'y a que l'imperfection cjui s'impatiente de ce cjui est imparfait ; plus on a de perfection, plus on supporte patiemment et paisiblement l'imperfection d'autrui sans la flatter (2).» Le Christ, le Juste par excellence, a toujours pardonné, et le plus grand crime du traître Judas fut d'avoir désespéré de la bonté de Jésus : « A Dieu ne plaise, s'écrie Fénelon, que je veuille vous engager dans ces dévotions si timides et si gênées où l'on croit que Dieu ne pardonne rien... Je ne songe qu'à vous tourner vers le pur amour, qui est toujours libre, simple et gai, courageux, marchant avec largeur et animé par la confiance (3)... Rien que deux mots. Monsieur, pour vous conjurer de ne vous étonner point de vos faiblesses, ni même de vos ingratitudes envers Dieu après tant de grâces reçues (4). »

I. (Iv. (\, \'III, p. ()()o. — 2. Ihid., p. 554. — 3. lbi(L, VII, p. jcK). A Seifi^nelav. — 4. Ibid., p. yo\. Au viclanu- d'Amiens.

LE SENS Dli LA DEVOTION 173

La dévotion ne consiste pas « dans une scrupuleuse observation de petites formalités », elle consiste, pour chacun, dans les vertus propres de son état : « Un orand prince ne doit pas servir Dieu de la même façon qu'un solitaire ou un simple particulier (i). » Rien de plus aisé que de la cultiver : « Les affaires temporelles demandent des temps libres et réglés pour une ajiplication suivie et longue » ; la dévotion n'a pas besoin « de ces applications si fortes et si suivies : en un moment, on peut ramener la présence de Dieu, l'aimer, l'adorer, lui offrir ce que l'on fait ou ce que l'on souffre, et calmer, devant lui, toutes les agitations de son cœur ' 2 . »

Fénelon recommande surtout de ne pas faire de démonstrations inutiles de ses croyances religieuses : Quand vous jeûnez, dit le Christ, ne soyez pas tristes, mais couvrez-vous de fleurs ; le pieux directeur ne fait ijue répéter les leçons évangéliques : « Ne faites rien d'éclatant, dit-il à Seignelay, mais aussi ne rougissez point de l'Evangile, cette mauvaise honte empêcherait que Dieu ne bénît votre retour... Le public conclura que vous revenez à la dévotion, mais, qu'importe? Laissez-le dire; contentez-vous de ne rien montrer cjue ce qu'on ne saurait cacher. Dieu portera le fardeau pour vous, et son ange aura soin que vous ne heurtiez pas même du pied contre les pierres semées dans votre chemin (3).,. Ne donnez jamais aucune démonstration inutile, mais aussi ne rougissez jamais de celui qui fera lui seul toute votre gloire 4 ... Vivez, Monsieur, sans aucun changement extérieur, que ceux cjui seront nécessaires, ou pour éviter le mal, ou pour vous précautionner contre votre faiblesse, ou pour ne pas rougir

I. Qv. C, Vil, p. 235. Au duc de Bourgogne. — ::. Ibid., \'in, p. 595. — 3. Ibid., VII, p. 204. A Seignelay. — 4. Ibid., p. 232. Au duc de Bourgogne.

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dé l'Evangile (i)... Je ne sais pourquoi on se met dans l'esprit qu'il faut c]uitter ses amis pour être à Dieu (2). »

La dévotion, en résumé, se contente des choses ordinaires de la vie; elle sait causer, jouer et même danser ; elle s'accommode à toutes les situations, à toutes les forces de chacun. Fénelon donne la main à François de Sales ; la fin et le commencement du siècle se rejoignent. Dieu sait susciter ainsi des hommes qui, dans le désarroi des doctrines, montrent le devoir défiguré et par l'austère morale de Port-Ro)'al et par les douces facilités des faux casuistes.

La dévotion a sa place sur la terre. Une république dont tous les membres s'appliqueraient à la vertu serait le vestibule du ciel. Plus de médisances, plus d'égoïsrae, une vraie politesse dont le monde ne donne que les apparences.

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