‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 153 sur 250 · MADAME DE MAINTENON · texte numérisé non relu

MADAME DE MAINTENON

trouver parfaits, vous vous en dégoûtez trop vite et que vous poussez trop loin le dégoût. vS'il est vrai que vous soyez telle qu'on vous dépeint, ce défaut ne vous sera ôté que par une longue et profonde étude de vousmême... On dit que vous vous mêlez trop peu des affaires. Ceux qui parlent ainsi sont inspirés par l'inquiétude, par l'envie de se mêler du gouvernement, et par le dépit contre ceux qui distribuent les grâces, ou par l'espoir d'en obtenir de vous... Le zèle du salut du roi ne doit pas vous faire aller au delà des bornes que la Providence semble vous avoir marquées... Le vrai moyen d'attirer la grâce sur le roi et sur l'État n'est pas de crier, ou bien de fatiguer le roi ; c'est de l'édifier... d'ouvrir peu à peu le cœur de ce prince par une conduite ingénue, cordiale, patiente... Mais parler avec chaleur et avec àpreté, revenir souvent à la charge, dresser des batteries sourdement, faire des plans de sagesse humaine, pour réformer ce qui a besoin de réforme, c'est vouloir faire le bien par une mauvaise voie. »

La manie de Mme de Maintenon était de dire qu'elle était impropre aux affaires; il était facile de lui dire le contraire sans la blesser : « Ce qui me paraît véritable touchant les affaires, c'est que votre esprit en est plus capable cjue vous ne pensez ; vous vous défiez peut-être un peu trop de vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions contraires au goût que vous avez pour une vie tranquille et recueillie... Je persiste à croire que vous ne devez jamais vous ingérer dans les affaires de l'Etat, mais vous devez vous en instruire selon l'étendue de vos vues naturelles. » Il continue à parler du roi, et il fallait quelque courage pour en dire les défauts : « Comme le roi se conduit bien moins par des maximes suivies que par l'impression des gens qui l'environnent, et auxcjuels il

confie son autorité, le capital est de ne perdre aucune occasion pour l'obséder par d,es gens sûrs, qui agissent de concert avec vouspourlui faire accomplir, dans leur vraie étendue, ses devoirs, dont il n'a aucune idée... Le grand point est de l'assiéger, puisqu'il veut être gouverné : son salut consiste à être assiégé par des gens droits et sans intérêt. Votre application à le toucher, à l'instruire, à lui ouvrir le coeur, à le garantir de certains pièges, à le soutenir quand il est ébranlé, à lui donner des vues de paix, et surtout de soulagement des peuples, de modération, d'équité, de défiance à l'égard des conseils durs et violents, d'horreur pour les actes d'autorité arbitraire. »

La suite respire la même sagesse, la même élévation de sentiments : « Vous avez, à la Cour, des personnes qui paraissent bien intentionnées ; elles méritent que vous les traitiez bien, et que vous les encouragiez; mais il faut beaucoup de précaution, car mille gens se feraient dévots pour vous plaire... Pour votre famille, rendez-lui les soins qui dépendront de vous, selon les règles de modération que vous avez dans le cœur, mais évitez également deux choses : l'une, de refuser de parler pour vos parents, quand il est raisonnable de le faire ; l'autre, de vous fâcher, quand votre recommandation ne réussit pas. »

La femme célèbre, à qui ces conseils s'adressaient, a prouvé qu'elle était capable de les comprendre et de les suivre. Puissent les âmes chrétiennes se laisser toujours avertir avec cette robuste franchise !

LA FAMILLF, COLBRRT 233

Page 1