‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 160 sur 250 · Saint-Simon, I, p · texte numérisé non relu

Saint-Simon, I, p

bonnes œuvres que M. de Beauvilliers et elle ont faites se peuvent dire immenses ; c'était leur premier soin, et, avec la prière, leur plus chère occupation (i . »

Occupée de l'éducation de ses huit filles, la duchesse de Beauvilliers pria Fénelon de la diriger dans l'accomplissement des devoirs prescrits à la sollicitude maternelle. Le jeune abbé, car il était alors supérieur des Nouvelles Catholiques et par conséquent âgé de quelque trente ans, composa son traité de V Education des Filles, son premier ouvrage qui n'a depuis deux siècles que des admirateurs.

La femme idéale que Fénelon se propose de former, c'est la femme chrétienne, et il prend son modèle dans le tableau de la femme forte que lui offre la Bible. Il veut que les femmes soient toutes prêtes à remplir avec conviction et intelligence, patience et joie, les devoirs nombreux, délicats et souvent pénibles dans l'intérieur de la famille, entre des parents, un mari et des enfants ; mais qu'on n'oublie pas de donner aux filles un solide enseignement religieux, sans lequel Fénelon croirait bâtir en l'air.

Après la piété, viennent la modestie et l'amour des choses utiles. Il veut une jeune fille calme, simple, occupée de choses sérieuses, et il indique des moyens pratiques; ainsi, pour la délivrer des fantômes de l'imagination et la préparer à son rôle de discrète bienfaitrice de la famille, il veut qu'elle soit instruite. L'instruction n'est qu'une partie de l'éducation. C'est un moyen et non une fin.

Il faut admirer ce large esprit qui sait concilier la sévérité chrétienne et les grâces humaines, la vie utile et la vie aimable ; qui mène parallèlement l'éducation de l'esprit et la formation du corps, le soin de la santé

I. Saint-Simon, VH, p. 127. — Lire tout le portrait de Mme de Beauvilliers; il vaut les autres qui sont parfaits.

avec celui de la perfection morale. C'est un moderne dans ses conseils sur l'éducation physique de l'enfant ; il a étudié la physiologie de ce cerveau tendre et mou, qui réclame tant et de si délicats ménagements (i).

Fénelon, qui s'élève contre les parures ridicules, « ce faste qui ruine les familles », ne défend pas à la jeune fille de chercher à plaire. Il n'interdit à la femme sérieuse ni la musique, ni la peinture, ni la poésie, ni aucune des études propres à élargir l'esprit et à purifier le goût. Il sait qu'il l'élève pour le monde et cette idée ne l'épouvante pas : il ne jette pas, comme Port- Royal, l'anathème sur tout ce qui n'est pas couvent et retraite religieuse. « Le monde n'est pas un fantôme ; c'est l'assemblage des familles. Eh ! qui est-ce qui peut les policer avec un soin plus exact que les femmes ? » Ce n'est pas nécessairement un lieu de perdition, ce n'est pas non plus cette chose charmante dont rêvent les jeunes filles, c'est une société naturelle où Fénelon peut envoyer son élève sans crainte, si elle est telle qu'il a espéré de la façonner (2).

« Nous n'avons encore rien lu, dit M. Crouslé, qui nous semble plus justement conçu, dans l'ensemble et hormis quelques restrictions, que ce système d'éducation pour les filles ; ni rien observé qui nous parût préférable, pour le bonheur des familles, pour la dignité et la prospérité de la société tout entière, au modèle que Fénelon nous présente de la femme accomplie. Le monde moderne cherche à réaliser un tout autre idéal ; puisse-t-il ne pas se méprendre ! Les erreurs, en cette matière, sont d'une incalculable gravité (3). »

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