I. Lettres et opuscules inédits, j
LK nue DE BOURGOGNE 295
rautorité, qu'il se mette en garde contre les excès d'une dévotion trop ombrageuse. Il écrit au duc de Beauvilliers : « J'entends dire que M. le duc de Bourgogne augmente ses pratiques de piété. C'est pour moi un grand sujet de joie de voir la grâce dominer dans son cœur... mais on prétend que M. le duc de Bourgogne va au delà des œuvres nécessaires pour éviter tout scandale et pour vivre en régularité, en chrétien. On est alarmé de sa sévérité contre certains plaisirs... On raconte qu'il a voulu obliger Mme la duchesse de Bourgogne à faire le Carême comme lui et à se priver de même, pendant tout ce temps, de tous les spectacles... On prétend qu'il a refusé à Monseigneur de le suivre à l'Opéra pendant le Carême.
a En écoutant de tels discours, j'ai compté sur l'exagération du monde qui ne peut souffrir la règle, qui la craint encore plus dans les grands que dans les particuliers, parce qu'elle tire plus à conséquence... Voici mes pensées que je vous propose, sans les donner pour bonnes : i" Je crois que M. le duc de Bourgogne ne devrait pas gêner Mme la duchesse de Bourgogne ; qu'il se contente de laisser décider son médecin sur la manière dont elle doit faire Carême... Si ce prince veut inspirer de la piété à la princesse, il^doit la lui rendre douce et aimable, écarter tout ce qui est épineux, lui faire sentir en sa personne le prix et la douceur de la vertu simple et sans apprêt. . .
« 2° Il ne doit donner en public de spectacle sur sa piété que dans les occasions de devoir où la règle souffrirait s'il ne la suivait pas aux yeux du monde... Mais c][uand il fait ses dévotions hors des grands jours, il faut choisir les heures et les lieux qui dérobent le plus cette action aux yeux des courtisans...
a 3" Il doit, si je ne me trompe, s'accommoder à l'inclination de Monseigneur, pour les choses qu'il peut
faire sans pécher... La complaisance bien placée est une admirable vertu, et si elle sort quelquefois de la lettre de la règle, c'est pour en mieux suivre l'esprit. »
Une troisième fois, en 1708, le duc de Bourgogne retourna en Flandre à la tête des armées. Marlborough et le prince Eugène préparaient des coups décisifs. Le roi résolut de faire un grand effort de ce côté, pour stimuler l'ardeur des troupes, il se décida à mettre son petit-fils à leur tête. Fénelon reçut la nouvelle avec une grande émotion et une grande joie. Le prince allait dissiper les bruits désavantageux, répandus à dessein sur son compte; mais les affaires étaient en si triste état qu'une campagne pouvait tout perdre. Et puis c'était Vendôme qui devait diriger le jeune généralissime. Le vainqueur de Villaviciosa ramena souvent, par son courage, la fortune défaillante, mais il n'était pas un grand capitaine. Inégal et incomplet, les historiens le jugent de la façon la plus différente, ce n'est pas une figure qui impose le respect. Son caractère formait le plus complet contraste avec le prince. Hardi jusqu'à la témérité dans l'action, comme d'une paresse inouïe hors du champ de bataille, aussi licencieux dans ses mœurs que cynique dans son langage, il formait le ]>lus parfait contraste qu'on eût pu trouver avec le duc de Bourgogne. Une pareille association ne pouvait rien produire de bon.
Le duc de Bourgogne quitta Versailles au mois de mai. Il vit Fénelon en public, il craignit de déplaire au roi. Il « passa à Cambrai, dit Saint-Simon, avec les mêmes défenses de la première fois, mais il y dina. A la vérité, ce fut à la poste même, où l'archevêque se trouva avec tout ce qui était à Cambrai. On peut juger de la curiosité de cette entrevue (jui fut au milieu de tout le monde. Le jeune prince embrassa tendrement
son précepteur à plusieurs reprises. Il lui dit tout haut qu'il n'oublierait jamais les grandes obligations qu'il lui avait, et, sans jamais se parler bas, ne parla presque qu'à lui, et le feu de ses regards lancé dans les yeux de l'archevêque suppléa à tout ce que le roi avait interdit. »
Après la brillante surprise de Gand (6 juillet 1708), la fortune de l'armée vint s'assombrir dans les environs d'Oudenarde. Vendôme avait fait tout le mal par son inconcevable nonchalance. Le duc de Bourgogne, son frère le duc de Berri et le jeune Jacques III qui combattait avec nous, s'exposèrent avec une bravoure personnelle qui leur fit honneur et mit au moins leur réputation au-dessus de toute atteinte.
La journée n'était pas décisive. Les princes, le duc de Vendôme et les autres généraux se réunirent le soirpour savoir s'il fallait tenter le lendemain une nouvelle aventure. Saint-Simon raconte avec une saisissante éloquence ce fameux conseil de guerre; scène étrange, empreinte d'un pathétique sombre, tout à fait en accord avec le soir d'une défaite (i). Vendôme voulait recommencer la bataille; dans un autre temps, les armées françaises, habituées à vaincre, eussent été plus ardentes le lendemain que le jour même de la bataille, mais on n'était plus à ces brillants moments. Avec des troupes découragées, fatiguées, avec le souvenir de Hochstedt et de Ramillies, on ne pouvait plus rien risquer; le parti des généraux l'emporta, et la retraite s'opéra sur Gand sans ordre et dans une confusion qui montre ce qu'eût été une nouvelle bataille. Le prince Eugène et Marlborough vinrent assiéger Lille. Boufflers s'y jeta et illustra son nom par une héroïque défense.
L'émoi fut vif à Versailles. Ce fut un cri général