‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 241 sur 250 · MADAME DE I.A MAISONFORT · texte numérisé non relu

MADAME DE I.A MAISONFORT

prendre. Cependant l'orage amoncelé à Saint-Cyr par les conférences de Mme Guyon avait éclaté. Mme de La Maisonfort s'était enthousiasmée pour les théories de sa cousine, et Louis XIV, en renvoyant de la communauté les relitrjeuses qu'on soupçonnait être le plus attachées à la nouvelle mysticité, n'oublia pas la chanoinesse.

Elle demanda et obtint la permission de se retirer à Meaux sous la direction de Bossuet; elle se fixa chez les Visitandines. Le savant évèque la traita avec de grands égards et entretint avec elle une longue correspondance, où l'on ne sait trop ce (juil faut le plus admirer de la vivacité, du naïf abandon, de l'esprit pénétrant de la jeune femme, ou de la condescendancc de l'évèque et de sa touchante bonté. Un point cjui nous intéresse, c'est ([ue, dans les pratiques de piété de La Maisonfort et dans la direction de sa conscience, Bossuet ne changea rien absolument à la méthode que Fénelon lui avait prescrite. Voyons-le un peu à l'œuvre (i). »

Elle hésitait, au début, à distraire Bossuet de ses travaux, pour l'entretenir d'elle-même. Il lui semblait (juclle avait besoin d'excuse, et elle cherchait à s'appuyer sur quelque autorité. « Saint François de Sales, écrit-elle, répondait à ceux cjui lui reprochaient le temps qu'il employait à écouter certaines personnes, ciue, si l'on savait ce que c'est que de mettre la paix dans un cœur, on s'estimerait heureux d'y contribuer. J'espère, Monseigneur, qu'entrant dans les mêmes sentiments, vous ne vous rebuterez point de ce que je vais vous écrire ( i ). » — « Oui, répond Bossuet, j'entre de tout mon cœur dans les sentiments de ce digne évèque. 11 faudrait écouter juscju'à des inutilités, pour

I. La correspondance de Bossuet et de Mme de La Maisonfort se trouve dans les Œuvres complètes de Fénelon (tome X, pp. 82-13;*.

disposer ceux qui les disent à recevoir la consolation qu'on leur doit. A plus forte raison faut-il entendre vos propositions qui sont sérieuses. »

Alors commence une longue série de questions, de confidences, suivies de décisions et de conseils. « J"ai naturellement l'esprit plus réfléchissant qu'une autre, l'imag-ination vive, en un mot, une prodigieuse activité, la conscience timide, même portée au scrupule, et un amour-propre qui veut toujours se complaire dans son ouvrage. » — Réponse : « C'est à des âmes de cette sorte que l'oraison passive fait de grands biens. » De là de nombreuses demandes d'éclaircissements sur ce sujet si délicat de l'oraison passive. « Je crois, Monseigneur, que lorsque vous avez dit que le recueillement, qui revient à la simpleprésencedeDieu, ne contenant ni espérance, ni désir, ni demande, ni actions de grâce, ne compatit pas avec l'Evangile, vous avez voulu dire que cela n'y compatirait pas, si l'on ne voulait jamais faire autre chose, mais que, dans l'oraison, cette simple présence de Dieu peut être pratiquée. » — Réponse : « C'est, en effet, ce cjue j'ai voulu dire, pourvu qu'on n'exclue jamais l'acte d'espérance et le désir, même au temps de l'oraison. Dieu peut, en certains moments, suspendre ces actes; ils peuvent, en certains moments, ne pas venir; mais il n'y en a nul où on doive les exclure. »

Un peu plus loin, le vieillard se déride; on sent qu'un sourire a passé sur ses lèvres. Mme de La Maisonfort lui avait écrit qu'elle faisait quelquefois, volontairement et afin de s'humilier, des fautes de langage et des fautes d'orthogra]:)he : « 11 y a, lui répond-il, plus d'orgueil que d'humilité dans ces petits sacrifices. Nous n'avons cjue faire des petites fautes d'écriture et de langage que nous faisons exprès : il n'y en a (jue trop de ce genre-là, et d'autres genres plus importants, où nous tombons de nous-mêmes. »

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Un (les endroits les plus intéressants de cette correspondance est celui qui a rapport au détachement des créatures.

Avec son imai^ination riante et vive, son esprit élevé, son àme affectueuse, Mme de La Maisonfort .i^roupait naturellement ses compagnes autour d'elle. Elles l'aimaient tendrement, et si quelqu'une semblait préférée, les autres en étaient jalouses. Les vieilles Mères, que l'on n'aimait pas, l'étaient encore plus. Bossuet grondait ; Mme de La Maisonfort prenait la défense de son cœur, et il en résultait un dialogue plein de charmes, où la pénitente allait, dans la liberté cju'elle avait prise, jusqu'à rejeter la faute sur son directeur. « Vous êtes convenu, lui dit-elle, que je puis avoir des manières affables, ouvertes et attirantes. » Voilà le résultat. Faut-il maintenant repousser celles qui sont venues? Faut-il les fuir et leur causer du chagrin? « Je remarque bien qu'on m'évite, quoiqu'on le fasse avec adresse ; celles que j'éviterai le remarqueront peut-être de même. Il m'a paru que cela irritait la passion, en quelqu'une de ces personnes. » — Bossuet : « Il y a donc de la passion! » — Mme de La Maisonfort : « Je me souviens, en ce moment, de ce mot de M. de La Rochefoucauld : L'absence aîigmente les grandes passions et diminne les médiocres. — Vous citez en ce fait un mauvais auteur. » — Entrant dans le détail de ce qu'elle éprouve elle-même : a L'une me plaît et m'édifie. » — C'est vous qui êtes la malade. — Lune prend un air renfrogné quand elle me rencontre, qui m'en fait prendre un sérieux. L'autre prend un air gracieux et moi de même. Elle m'a priée de lui faire toujours le même air; je lui ai répondu que je n'y aurais pas de peine. — C'est là une déclaration délicate et très dangereuse. »

Si Mme de La Maisonfort péchait par le cœur, qu'elle avait trop tendre, elle péchait peut-être plus encore par

l'esprit qu'elle avait trop grand. Les petites pratiques du couvent n'étaient pas ce quelle avait rêvé, quand Mme de Maintenon l'entretenait de ses grandes idées sur l'éducation des femmes, l'associait avec tant d'affection à ses projets et à ses espérances, et quand Fénelon lui ouvrait les trésors de son àme.

La pauvre fille n'était pas très heureuse. Saint-Cyr lui avait plu ; l'activité de la vie, la direction des enfants, leur cœur à former, tout répondait à ses goûts; à Meaux elle s'ennuyait : « Je ne crois pas devoir entreprendre de gagner les Mères : je suis trop naturelle pour v réussir. »

Bossuet fut pris de pitié ; il résolut de consoler cette charmante créature en la changeant de couvent. Il fallut l'agrément de la Cour, l'évêque l'obtint : « Ce sera lundi. Madame, lui écrit-il, que je vous mènerai aux Ursulines... La raison de vous approcher de moi, poussée trop avant, et donnée pour seul motif de votre retraite, aurait un ridicule qui ne convient point, ni à vous, ni à moi. Je vous laisse dire ce cjue voudrez sur cela », ajoute-t-il aussitôt, comme un homme, après tout, qui n'a rien à cacher. L'attachement que Mme de La Maisonfort eut de son côté pour Bossuet apparaît assez clairement dans cette lettre du grand évèque : « Vous ne devez pas croire, ma fille, qu'il y ait apparence que je ne serai que rarement dans mon diocèse; c'est là une inciuiétude sur des apparences qui n'ont rien de solide, puisque je vous assure, au contraire, c]ue mes sentiments y sont tout à fait opposés. Comptez que, quand Dieu vous ôtera un pèr»-, il vous en donnera un autre. »

Quelques mois plus tard, Bossuet n'était plus. Il mourut le 12 avril 1704.

Au mois de septembre suivant, labbé Le Dieu rît un voyage en Flanch-e et voulut voir Fénelon. Pour se

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ménager un bon accueil, il lui porta des lettres de Mme de La Maisonfort, ciui ne lui avait pas écrit depuis sa sortie de Saint-Cyr. C'est à elle et à son cher souvenir que Le Dieu se plaît à attribuer les égards délicats et les honneurs dont il fut « comblé, jusqu'à en avoir de la confusion, par M. de Cambrai ». Il remporta avec lui les réponses de Fénelon.

Mme de La Maisonfort (juitta, vers 1707, les LTrsulines de Meaux pour les Bernardines d'Argenteuil, d'où elle sortit quelque temps après. Ici, on perd sa trace et on n'entend plus parler d'elle. Cette touchante figure qu'on avait égarée, en la chassant de Saint-Cyr, disparait dans l'obscur lointain de la vie, en laissant le souvenir pieux de ses grâces, de son esprit et de ses vertus.

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