‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 246 sur 250 · I. Matier, Le Myslicisme au Iriii/is de Fénelon, p · texte numérisé non relu

I. Matier, Le Myslicisme au Iriii/is de Fénelon, p

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sentait sur cette question ; il savait qu'il était épié et il calmait les ardeurs et les enthousiasmes de son cœur. Sa pensée entière était pour ses amis dans sa personne, dans ses entretiens. Cette piété, qui touchait à la sainteté , se manifestait dans le geste et dans le regard, dans ses traits et dans sa figure plus éloquente encore que sa parole, si douce et si empreinte d'onction apostolique. De là les attraits si uniques de son commerce et de sa conversation ; de là l'amour, la vénération et le dévouement qu'il inspirait. Directeur de conscience, il le fut dans toute la force du terme ; il avait le sens de cette religion de l'amour qui opère des prodiges ; il connaissait les ressources du cœur, il avait un profond respect de la personnalité humaine. Ici, se rapprochent les deux adversaires. Aucun d'eux ne voulait se substituer à la personne qu'il conduisait; ils voulaient l'exciter et l'habituer à trouver en elle-même les éléments de ses jugements, et de ses décisions. Ils répugnaient à ces souplesses, à ces habiletés par lesquelles un directeur finit par substituer sa propre intelligence et sa volonté à l'intelligence et à la volonté de celui qu'il dirige. Sans aller jusqu'à dire que Bossuet ne fut pas vraiment « directeur de conscience », personne ne comparera les lettres de direction adressées aux religieuses de Torcy et la nombreuse correspondance spirituelle de Fénelon, si variée, si complète et si littéraire. Bossuet n'offre pas de ces études psychologiques qui font des lettres de Fénelon une analyse de notre propre moi. Les conseils de celui-ci sont universels, se rapportent à toutes les situations; les avis de celui-là donnés à des religieuses offrent nécessairement une application plus restreinte.

On a coutume de mettre un abime entre Bossuet écrivain et Fénelon écrivain. Bossuet est le premier prosa-

teur de notre langue et peut-être de toutes les langues. Le temps n'a pas plus mordu sur sa phrase que sur un bloc de granit. Peut-être aurait-on pu remarquer que Fénelon possède une qualité toute personnelle qui manque même à Bossuet.

Le style de Tévêque de Meaux est un style compact. Plusieurs éléments divers s'y fondent au feu de son génie, comme daijs le métal de Corinthe. La pensée ne sort pas de son cerveau armée de toutes pièces : c'est lui qui fourbit son armure. Un mot suffit pour le prouver : il a fait des progrès toute sa vie. Ses premiers sermons, entachés d'emphase, de déclamation, témoignent que c'est par un effort continuel qu'il est arrivé à cet incomparable mélange de grandeur et de familiarité, de simplicité et de poésie, de vérité et de pittoresque.

Rien de pareil chez Fénelon. Pas de progrès, pas d'effort, pas d'apprentissage. Du premier jour où il écrit, il est tout lui-même. Il avait vingt-cinq ans quand il publia le traité de X Educatioji des Filles ; il en avait soixante, quand il composa s-d. Lettre à l' Académie . Lisez ces deux ouvrages, ils ont la même date, ils sont à la fois mûrs et jeunes.

La critique du style est parfois bien étroite et inexacte. Bossuet, dit-on, c'est la majesté; Fénelon, c'est la douceur : Voilà tout ce que les jeunes écoliers emportent de leurs études classiques. Les idées générales sont excellentes pour prolonger un souvenir; (juehiuefois la crititjue sera juste. Saint François de Sales est toujours fleuri, plein de douceur et d'amour. Mais souvent la vérité est faussée. Quel étonnement alors, (juand on lit X Hisloire des Variatioiis avec ce style plein d'entrain, de verve et d'entraînement! A ciuel Fénelon peut s'applicjuer ce jugement de Joubert : a L'esprit de Fénelon avait (juekiue chose de plus doux (jue la douceur même, de plus patient que la patience » ?

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et pour continuer la légende, Sainte-Beuve cite, à la fin de son bel article des Limdis, un mot de Chactas qu'il applique à son héros : « Ce qu'il faisait éprouver n'était pas des transports, mais une succession de sentiments paisibles et ineft'ables : il y avait dans son discours je ne sais quelle tramiuille harmonie et je ne sais quelle douce lenteur, je ne sais quelle langueur de grâces c[u'aucune expression ne peut rendre. »

Les critiques contemporains n'ont pas cherché plus loin que les peintures du Téléniaque, et ils ne parlent que du « style abondant, facile, harmonieux de Fénelon », plein d'une <f grâce un peu molle et d'une délicatesse un peu frêle (i) ». Il ne suffit pas de connaître le Télémaqiie , pour juger le style de Fénelon. Lisez la Réponse à la Relation sur le Quiétisnie et la Correspondance spirituelle , nous avons un Fénelon tout différent. La force et la douceur, la dignité et la grâce, la pénétration et la vivacité, tout s'y rencontre dans une ravissante harmonie.

Comme Bossuet, Fénelon varie le style selon le ton de l'ouvrage; car on n'écrit pas une œuvre de polémique comme une narration poétique; le style de V Histoire des Variations ne convenait pas à l'Oraison funèbre de Henriette de France. Fénelon changea sa voix et sa plume avec le temps et les circonstances. Si la correspondance reflète mieux que toute autre œuvre le caractère de l'auteur, c'est parce que celui-ci s'y montre tout entier sansjardjii décor; c'est là qu'il faut surtout chercher les habitudes de style, c'est dans une lettre écrite à la hâte que se montre la

1. Pour montrer, une fois en passant, la diversité des critiques dans le jugement des grands hommes, écoutez ce que disent de Fénelon les deux meilleurs critiques de notre temps : Fénelon, écrivain, est-il original ? • Il est unique -, dit M. Brunetière. ■■ L'originalité lui manque », dit M. Faguet.

technique de l'écrivain, ses procédés transformés en habitude, le tempérament artistique, qu'il soit naturel ou formé par la culture. Les lettres de Fénelon sont le portrait de l'écrivain même.

La clarté vient de son esprit qu'il avait supérieur, c'est le sig-ne caractéristique des écrivains du grand siècle, mais avec une nuance toute nouvelle. « Le style de Fénelon, écrit M. Gazier (1), est d'une nature toute particulière qui permet de le distinguer à première vue de tous les autres styles, et il n'est pas besoin d'une attention bien grande pour reconnaître la touche de cet immortel écrivain ; lui seul, au XVII'' siècle, a trouvé le secret de ces phrases courtes, simples et pourtant imagées, qui disent tout en peu de mots et donnent des ailes à la pensée. »

Il connaît son sujet, les âmes, l'amour de Dieu, l'oraison, la dévotion ; et à travers les descriptions et les analyses des plus difficultueuses questions, il sait se faire comprendre. Il énonce clairement ce qu'il conçoit si bien. Il n'est pas styliste, il ne craint pas de répéter le même mot pour exprimer sa pensée ; les stylistes préfèrent employer un synonyme au risque d'amoindrir la pensée. Fénelon veut être clair avant tout.

Son imagination lui fournit des ipiages qui rendent tout vivant. Les comparaisons ne sont pas si fréciuentes que chez François de Sales, mais elles arrivent à leur tour pour aider l'esprit et parler aux yeux. « Ajoutez le néant et la fragilité de tout ce que le monde admire. Un petit morceau de plomb renv^erse en un moment la plus haute fortune (2). »

Qui a remué les fîmes comme lui .•' S'il presse quel-

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