Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, X
2. Bossuet, Instructions sur les Etats d'Oraison, second traité, précédé d'une introduction par E. Levesque. Paris, Didot, 1897.
théorie propre des voies qui mènent à cette fin suprême. Cette théorie, c'est le génie de chacun d'eux qui l'a créée. De là vient que ce qui intéresse le plus dans leur long- et profond débat, c'est surtout la lumière qu'ils répandent sur leur nature. Chacun écrit selon sa sincérité, c'est leur personne qui domine tout le débat : « Dans Bossuet, la lot^ique et l'autorité, la Bible et l'Église, ou plutôt l'ancienne alliance et la tradition des siècles, en un mot l'homme du Sinaï et du Vatican. Fénelon, c'est l'évangile raconté par saint Jean, la libre allure de la pensée menée par l'imagination, la foi prise dans l'Évangile et dans l'àme humaine autant que dans les canons : en un mot l'homme nourri du spectacle du Thabor et de celui du Golgotha. Dans Bossuet, le théologien absorbe le philosophe, le prêtre éclipse l'homme. Dans Fénelon, le philosophe éclaire le théologien, quelqu'envie qu'ait ce dernier de se dire indépendant (i). » Bossuet est surtout mystique dans sa foi aux dogmes que chacun professe. Son génie est à l'aise dans ses Elévations sur les mystères, où il est roi; mais sa direction proprement dite, telle qu'elle ressort des lettres écrites par lui à des religieuses, est le fruit de son étude et de son travail plutôt que de son naturel. Quant au mysticisme de Fénelon, il ne découle pas seulement de son esprit, mais du fond même de son être, et pour ainsi dire de son tempérament ; il est sa pensée elle-même, et ce n'est pas seulement dans \ Explication des Maximes ou dans ses Lettres spirituelles qu'on le trouve, il est plus ou moins dans tous ses traités de religion, et il y est souvent exposé avec une ampleur, une abondance, un laisser-aller qui ])rouve cjue l'auteur est bien aise de parler sur ces matières. Et encore h'énelon n'a pas tout dit de ce qu'il