‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 249 sur 250 · i:. C. VII. p. ^^yi · texte numérisé non relu

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plus sévère, que Saint-Simon a pu terminer son portrait par ce mot typique : « Ce prélat mourut sans avoir un sou et sans rien devoir. »

Ce contraste venait d'une différence de nature et de race. Bossuet était de famille bourgeoise; Fénelon, un grand seigneur. Hossuet, enfermé dans la théologie, n'avait ni souci de l'élégance, ni goût pour ce qui plaît et brille ; la nature elle-même lui apparaissait moins comme un grand spectacle, que^comme une preuve de l'existence de Dieu.

Quant à Fénelon, sa personne même était l'image de l'élégance. Fils de grande maison et fils du midi, il avait les goûts aristocratiques de sa classe et la riante imagination de son pays. Une promenade dans un beau pays le ravissait. Toutes les magnificences le charmaient, comme toutes les générosités le tentaient.

Tous deux ont été, à dix-neuf ans de distance, précepteurs d'un prince héritier : Bossuet, du grand dauphin, Fénelon, du duc de Bourgogne.

Ces deux grands hommes ont été saisis de tremblement devant cette responsabilité d'élever des fils de roi. Ils se refont écoliers pour être plus dignes d'être maîtres. Bossuet se remet à la grammaire, Fénelon compose un abrégé des principales difficultés de la lano-ue latine ; celui-ci recommence l'étude de l'antiquité, celui-là apprend par cœur de longs passages de V Iliade.

Plusieurs de leurs principaux ouvrages ont été spécialement composés pour leurs élèves. C'est au dauphin que Bossuet a consacré et dédié le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-tnême, le Politique selon l'Ecriture et le Discours sîir l'Histoire universelle. C'est au duc de Bourgogne que nous devons Téléinaquc , X Examen de conscience d'un roi et le volume des Dialogues des Morts et des Fables.

Les différences sont aussi profondes que les ressemblances. Citons un point. Quel modèle Bossuet propose-t-il au dauphin et quel idéal de gouvernement? Le roi David et la monarchie absolue. « David et Salomon, dit-il, excellèrent dans Fart de régner ; ils en donnèrent tous deux les exemples dans leur vie et les préceptes dans leurs écrits. » Plus loin : « Le prince ne doit compte à personne de ce qu'il ordonne. Les rois participent en quelque sorte à la divinité. » Le roi de Salente est un modèle beaucoup moins dangereux que le roi David, pour un monarque du XVII® siècle. « Les rois sont faits pour les peuples-», disait Fénelon; le duc de Bourgogne avait compris la leçon.

Nous ne reviendrons pas sur la méthode de Fénelon ; la persuasion, l'autorité, l'affection avaient remplacé les coups de règle de Montausier. Et les résultats, qui ne les connaît? Bossuet fut effrayé, car il aimait le roi et la France. « Combien il y a d'amertume, écrit-il, avec un sujet si inappliqué ! on n'a aucune consolation sensible ; on marche à l'espérance contre l'espérance. Seul, je pourrais le défendre; mais le monde! le monde! le monde! les exemples! les flatteries! les courtisans! Oh S mon Dieu ! sauvez-le ! sauvez-moi ! »

Ce cri est affreux, mais émouvant. Dix ans après, le dauphin ferma ses livres pour toujours; depuis il n'alla voir Bossuet qu'une fois à Meaux, le temps de souper et de coucher à l'évêché.

Quel contraste avec le duc de Bourgogne ! Succès merveilleux, reconnaissance, souvenir vivant. Toujours le « petit prince » aima son a cher archevêque ».

Les deux prélats, dont l'amitié avait été si vive, se séparèrent un jour; leur affection se brisa dans une lutte terrible. Il y eut entre les deux amis un vainqueur et un vaincu, un triomphateur et un exilé.

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Le triomphe de Bossuet, maître à la Cour et chef de l'ÉLilise de France, ne surpasse pas la noblesse de l'exil.

L'impression des bienfaits de Fénelon fut si profonde que le souvenir en dure encore aujourd'hui. Vous trouvez encore à Cambrai, dans les familles riches ou pauvres, des jeunes gens et des enfants portant le nom de Fénelon. On lui a pris son nom de famille pour en faire un nom de baptême. Il est devenu un des saints du calendrier.

Si l'on pénétrait le cœur de ces deux grands hommes, nous aurions peut-être un secret de plus. Un jour, un ami de Fénelon le plaignit des difficultés qu'offrait l'administration de son vaste diocèse, l'archevêque mit alors le doigt sur son front : « J'ai là un diocèse bien plus accablant que celui du dehors et qui me donne bien plus de mal à gouverner. » Et ailleurs : a Je hais le monde, je le méprise et néanmoins il me flatte. Je sens ma vieillesse qui avance et je m'accoutume à elle sans me détacher de lui... Ah! Dieu nous ouvre un étrange livre pour nous instruire quand il nous fait lire dans notre propre coeur. » Comme cette figure est attrayante ! Ses faiblesses mêmes le rapprochent de nous. Sa sincérité à les confesser nous touche, son courage à les combattre nous relève; il nous réconcilie avec nous-mêmes.

Bossuet est un impeccable, soit ; mais c'est parfois un implacable. Qu'a-t-il dit de Molière? « La postérité saura peut-être la fin de ce poète-comédien, qui mourut en jouant son Malade imaginaire , et est passé des plaisanteries du théâtre au tribunal de celui qui a dit : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! »

Fénelon a, lui aussi, parlé de Molière, mais pour dire : « Certes, on peut lui reprocher des plaisanteries outrées, des railleries déplacées sur des sujets qui commandent

le respect, mais, somme toute, il est grand, je ne crains pas de le répéter , il est grand. »

Bossuet, dans une page admirable de Toraison funèbre de Condé, x'âxïgç. parmi les ennemis de Dieti Socrate et Marc-Aurèle. Fénelon n'eût pas ratifié ce jugement ; il avait le cœur plus grand, il voyait plus haut, l'amour dilate et rend plus beau.

Unissons ces deux noms si diversement grands. Fénelon a erré, mais sa théorie sur le pur amour n'a pas eu des conséquences si fâcheuses que les principes de l'assemblée de 1682 élaborés par Bossuet. Pourquoi rappeler ces souvenirs? Roma locîita est. Cela prouve qu'ils furent des hommes. Mais quels hommes que ceux dont il faut chercher les fautes au microscope, au milieu de soixante ans de vertus ! Il est plus juste et plus utile de réunir leurs deux figures dans un même cadre, afin de renouer, pour ainsi dire, entre eux, les liens de leur amitié première et de les réconcilier dans l'admiration irénérale. -

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