‹ Fénelon, directeur de conscienceChapitre 41 sur 250 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Au début de cette étude, il nous sera bien permis de contempler face à face la vraie physionomie de cet homme, qui nous apparaîtra si grand et dont la figure restera « sympathique «. C'est une curiosité bien légitime; d'ailleurs, ce portrait nous aidera à comprendre l'influence de Fénelon sur les âmes.

Saint-Simon, qui l'a peu connu, mais beaucoup vu dans la société choisie des Beauvilliers, a démêlé admirablement le trait essentiel de ce personnage : de sa gravité d'évêque, de sa politesse noble de grand seigneur émanait une puissance de séduction, dont personne, et pas même ce petit duc pénétrant et jaloux, ne put se défendre. Il a tracé de lui un magnifique portrait, devenu classique, qu'il faut connaître. Si nous devons contester la peinture morale qui demande une connaissance plus profonde que pouvait l'avoir le fameux duc et pair (i), au moins le portrait physique est-il tracé de main de maître.

« Ce prélat était un grand homme, maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l'aurait vue qu'une fois. Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient pas. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté ; elle sentait également le docteur, l'évêque et le grand seigneur ; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, l'es-

1. Saint-Simon dit : - Je ne le connaissais que de visage •, VII, p. u;,.

PORTRAIT DE FENELON 57

prit, les grâces, la décence et surtout la noblesse. Il fallait faire effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l'harmonie qui frappait dans l'original et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassemblait.

« Ses manières y répondaient dans la même proportion avec une aisance qui en donnait aux autres; et cet air et ce bon goût qu'on ne tient que de l'usage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvait répandu de soi-même dans toutes ses conversations ; avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie ; une politesse insinuante, mais noble et proportionnée; une élocution facile, nette, agréable ; un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus dures ; avec cela, un homme qui ne voulait jamais avoir plus d'esprit que ceux à qui il parlait, qui se mettait à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettait à l'aise et qui semblait enchanter, de façon qu'on ne pouvait le quitter, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C'est ce talent si rare, et qu'il avait au dernier degré, qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissait pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l'espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie...

« Retiré dans son diocèse, il y vécut avec la piété et l'application d'un pasteur, avec l'art et la magnificence d'un homme qui n'a renoncé à rien, qui se ménage tout le monde et toutes choses. Jamais homme n'a eu plus que lui la passion de plaire, et au valet autant qu'au maître; jamais homme ne l'a portée plus loin, avec une

application plus suivie, plus constante, plus universelle; jamais homme n'y a plus entièrement réussi. Cambrai est un lieu de grand abord et de grand passage ; rien d'égal à la politesse, au discernement, à l'agrément avec lesquels il recevait tout le monde...

« Ses aumônes, ses visites épiscopales réitérées plusieurs fois l'année, et qui lui firent connaître par luimême à fond toutes les parties de son diocèse, la sagesse et la douceur de son gouvernement, ses prédications fréquentes dans la ville et dans les villages, la facilité de son accès, son humanité avec les petits, sa politesse avec les autres, ses grâces naturelles qui rehaussaient le prix de tout ce qu'il disait et faisait, le firent adorer de son peuple ; et les prêtres dont il se déclarait le père et le frère, et qu'il traitait tous ainsi, le portaient tous dans leurs cœurs.

« Parmi tant d'art et d'ardeur de plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d'affecté, de déplacé, toujours en convenance à l'égard de chacun ; chez lui, abord facile, expédition prompte et désintéressée; un même esprit, inspiré par le sien, en tous ceux qui travaillaient sous lui dans ce grand diocèse ; jamais de scandale ni rien de violent contre personne ; tout en lui et chez lui dans la plus grande décence... A tout prendre, c'était un bel esprit et un grand homme (i). »

C'était une nature fine et exquise, de celles qui mettent leurs qualités dans tout leur jour et aveugleraient même sur leurs défauts jusqu'à les faire aimer.

Cet ascendant (jue Fénelon exerça sur les cœurs et les imaginations n'a pas disparu avec sa personne et dure encore : il est de ceux que la postérité trouve insuffisants d'admirer et pour qui elle a des indul-

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