I. Mot de Villemain sur Joinville
6o FÉNELON DIRECTEUR DE CONSCIENXE
en plein siècle de foi religieuse et monarchique, une foule d'idées nouvelles, hardies, non seulement sur des questions politiques, mais sur des questions religieuses ; comme Platon, il voyait plus loin et plus haut que ses contemporains. Fénelon, chez les Grecs, eût été condamné à boire la ciguë.
Par la parole il a exercé une grande influence, non par cette parole magistrale et impérieuse de Bossuet qui suppose « une organisation manifeste, naturellement montée pour être sonore et retentissante, et pour être hautement distributive à distance », mais par ce ton familier, élégant, enchanteur, si bien « qu'on était perdu, dit Saint-Simon, si on ne l'arrêtait dès le commencement ». C'est encore une ressemblance avec le Grec, qui excelle toujours à se tirer d'affaire par sa parole habile, et qui, même dans sa décadence, reprenait, par les séductions du langage, l'empire que les armes lui avaient ôté.
Fénelon fut un être complexe, c'est-à-dire, qu'il appartient à l'Eglise et à la littérature, qu'il est évêque et grand écrivain. La même plume qui écrivit le Ti'aïté du ministèi'e des Pasteurs, traça ces belles narrations du Téléinaqtte. Fénelon est un poète, un ascète, un théologien, un homme d'action, un Grec ; c'est de toutes ces inclinations que s'est formé l'artiste et que vient cette variété infinie d'ouvrages. Les Dialogues sur l'éloquence rappellent le Gorgias de Platon ; Y Education des jeuues filles, VEconojiiiquc de Xénophon. Les premières pages du XVIIP livre de Télémaque, c'est du Socrate familier et doucement railleur, tel qu'il est dans les Aléutorables ; veut-on du saint François de Sales avec autant d'onction et plus de sublimité naturelle ? qu'on lise les Lettres de direction. Ses fables enfin, sans avoir le pittoresque des merveilleux récits de La Fontaine, ne manquent pas de
PORTRAIT DE FÉNELON 6l
grâce rapide, de netteté de tour et de légèreté de trait.
Philosophe, il écrit la Réfutation du traité du P. Malebranche, sur la nature et la grâce ; le traité de l'Existence de Dieu ; ses Lettres sur divers sujets de religion et de métaphysique. Il fut un des penseurs les plus subtils et les plus hardis de notre littérature philosophique. Qui ne connaît les belles pages littéraires de la première partie de V Existence de Dieu, récit éloquent d'une langue abondante et magnifique, dans lequel Fénelon, s'inspirant des anciens, a développé le célèbre argument, dit des Causes finales!
Critique littéraire, il est un maître de premier ordre ; il écrit sa Lettre à l' Académie , où les idées se lèvent et font essor à chaque pas, toutes originales, intéressantes, inquiétantes parfois, toutes sollicitant l'examen et la discussion. « Une imagination aimable et riante; le goût vif du pur, du délicat, du naturel, du libre et du familier, un sens exquis de l'antiquité, une ouverture d'esprit supérieure vers des horizons nouveaux, tout cela témoigne d'un génie inné pour la critique. Boileau a sans doute un goût sûr et élevé, mais il est bien austère et un peu sec. Voltaire a bien de l'esprit, mais la grandeur le surpasse ; Corneille et Pascal l'étonnent et le scandalisent. La Harpe est instruit, sérieux, pénétrant, mais il est long et ennuyeux ; Vauvenargues seul a quelque analogie avec Fénelon, et il est de la même famille, mais il est un peu court. Fénelon apporte à la critique une grâce, une fraîcheur, une naïveté qui est presque de la poésie. Avec lui, les citations mêmes témoignent du tour heureux de l'imagination et d'un esprit de choix et de finesse qu'on ne trouverait point ailleurs (i). »