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I. Paul Janet, Fénelon, p

Politique fin autant que clairvoyant, ses écrits témoignent d'un remarquable sens du « réel » et d'un ardent désir du bonheur des peuples. Et avec cela des discours religieux, des mandements sur toutes les questions du moment et Ion aura la physionomie intellectuelle de Fénelon.

On comprendra sans peine que les critiques aient peine à vouloir caractériser d'un trait cet esprit si varié, et que, désespérant de le saisir, ils aient découvert quelque contradiction. Le mot de Saint-Simon n'est pas si facile à comprendre, quand il nous peint d'un mot la figure de Fénelon: « Elle rassemblait tout, et les contrastes ne s'y combattaient point. »

Que Fénelon soit un esprit difficile à expliquer, nul ne le conteste. Un évêque, qui unit l'étude de la Bible et d'Horace, qui passe de la lecture d'un mandement sur a le silence respectueux » à une page d'Homère, ne paraît pas facile à saisir. On a pu devenir sévère ; alors il faudrait défendre aux grands hommes de sourire et de se distraire. En quoi la Lettre à l' Académie a-t-elle nui à la bonne administration du diocèse de Cambrai ? Quand on connaît la vie, si bien remplie, de Fénelon, on est étonné de le voir poursuivre, atteindre plutôt, sans t^u'il s'en doute, la gloire littéraire et le succès religieux. Cet étonnement devient de l'admiration ; il a suftl à tout, sans effort et dans le calme.

Complexe ? beaucoup d'autres grands hommes le furent, et ils restent grands, tel Napoléon. Si Ion veut qu'il y ait contradiction dans Fénelon, nous dirons de lui ce qu'on disait naguère du vainqueur d'Austerlitz ( I ) : a Le secret de ces contradictions, c'est qu'il était un être complexe, et que l'ardeur des sentiments était chez lui en proportion avec les ressources du génie. Je dirai

I. Discours de M. A'\\?iXi%%ovi\\\\^. Réponse à M. FiZ//^/(7/. Académie française. 23 décembre 1897.

PORTRAIT DE FKNliLON 63

que tous les hommes sont complexes, parce qu'ils sont humains. L'homme varie. Dieu seul reste identique à lui-mèrae. »

Est-il nécessaire de parler du style ? Le trait distinctif dans toutes les œuvres de Fénelon, c'est la grâce ; aucun écrivain français en prose ne l'égale sous ce rapport. Personne n'a peint comme lui les choses douces, aimables et naturelles. Indépendamment de la grâce qui, selon La Fontaine, est plus belle encore que la beauté, il y a dans Fénelon beaucoup d'imagination, non pas, comme dans Bossuet, grande, sublime, profonde, hébraïque, mais vive, brillante, colorée, grecque. Sans doute, la grâce n'exclut pas la force, ni le pathétique, ni le terrible, mais son triomphe est dans la peinture des choses nobles, délicates et pures.

wSi attrayante que soit la sympathique figure de Fénelon, si belle que puisse être sa fine intelligence, la physionomie morale de l'homme, du chrétien et de l'évèque ravit et touche quiconque écoute, attentif et muet, le sublime de cette grande âme.

Fénelon eut le coeur haut et grand, il a aimé tout ce qui est aimable, le beau, le bien, le vrai. Homme, il aima les hommes, et le charme de son existence fut l'amitié. Ce sentiment orne la vie de ceux qui l'éprouvent, mais ne se procure pas qui veut cet ornement. Fénelon se lia de bonne heure avec des gens de cœur et de vertu, les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, les abbés de Langeron, de Beaumont et de Chantérac; ces chaudes amitiés de jeunesse restèrent, pour l'évèque vieilli, comme le souvenir d'une matinée de printemps. Il n'ignorait pas que tout plaisir est incomplet ici-bas, que toute joie est mêlée de larmes, il savait qu'il « en coûte

beaucoup d'être sensible à l'amitié, mais ceux qui ont cette sensibilité seraient honteux de ne l'avoin pas, ils aiment mieux souffrir que d'être insensibles ». Le cœur a besoin d'amour. Aussi croyons-nous à la douleur de Fénelon, quand il perd ses amis; car les affections peuvent se succéder dans la vie, elles ne se remplacent pas. « J'ai perdu la plus grande douceur de ma vie, écrit-il au vidame d'Amiens, après la mort de l'abbé de Langeron, et le principal secours que Dieu m'avait donné pour le service de l'Eglise ; jugez, mon cher Monsieur, de ma douleur. Rien n'était plus vrai et plus aimable que la vertu du défunt. Rien ne montre plus de grâce que sa mort (i)... J'avoue que je me suis pleuré en pleurant un ami qui faisait la douceur de ma vie, et dont la privation se fait sentir à tout moment. Je me console, comme je me suis affligé, par lassitude de la douleur et par besoin de soulagement (2). » , Plus Fénelon avançait dans la vie, plus son cœur devenait aimant pour les chers amis qu'il connaissait si bien, tout en les voyant si peu. C'est un des signes auxquels on reconnaît infailliblement l'élévation du cœur. Celui que les glaces de l'âge, pas plus que les inévitables désenchantements de la vie ne rendent ni moins tendre, ni moins prodigue de son affection, qui, en cessant, parla force de l'expérience, de se fier pleinement aux hommes, ne cesse pas de les aimer, celui-là est un de ces êtres rares à qui la Providence a donné cette élévation intérieure qui fait dominer la vie au lieu d'être dominé par elle. Si à cette hauteur d'àme naturelle vient se joindre ce sentiment profond et fort que le vulgaire ignore ou blasphème, et qu'on nomme la charité chrétienne; si, en aimant les autres, on les aime pour Dieu et

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