I. Bibl. de Saint-Sulpice, Manuscrits
8o FÉNELON DIRECTEUR DE CONSCIENCE
avait arrêté les trente-quatre articles de concert avec eux et, jusqu'à un certain point, qu'il les avait dressés avec eux. Il n'y a pas eu de part et d'autre ni mauvaise foi ' I ;, ni imposture, il n'y a que des esprits émus par la discussion qui, par cela même, tirent un peu trop le sens des termes chacun de son côté.
Mme Guyon fit sa soumission. Elle déclarait n'avoir jamais eu l'intention de rien avancer qui fût contraire à l'esprit de l'Eglise catholique, à laquelle « j'ai toujours été et serai soumise, Dieu aidant, jusqu'au dernier soupir )>. Les religieuses de la Visitation de Aleaux, où s'était retirée Mme Guyon, pendant les conférences, attestèrent la piété, la simplicité, la mortification de cette sainte femme. Bossuet fit un certificat où il se portait garant de la foi et des mœurs de Mme Guyon.
Tout paraissait bien fini, quand la querelle recommença sous une autre forme.
3. Bossuet résolut de composer un ouvrage sur les Etats d'oraison. Le travail n'était pas sans difficulté. Bossuet, élevé dans l'Ecole, ignorait la théologie mystique qui, sans être contraire à la scolastique, en est bien distincte. Avant les conférences d'Issy, il paraissait n'avoir pas lu saint François de Sales, ni saint Jean de la Croix 12). Fénelon s'était livré, depuis son séjour à Saint-Sulpice, à l'étude des mystiques. C'est à lui que l'évêque de Meaux s'adressa pour connaître la vraie doctrine mystique. Le futur archevêque de Cambrai lui avait envoyé des extraits de Clément d'Alexandrie, de saint Grégoire de Nazianze, de Cassien. Bossuet fut étonné de ces transports de l'àme,
1. M. Crouslé, Fénelon et Bossuet, II, 435. — Entre les deux termes du dilemme qu'il pose, il y a place, ce me semble, pour l'explication c|U'- j'indi([ue.
2. Ce lait, avancé par Fénelon dans sa Rcpoitsc à la Relation , n'a point été contredit par Bossuet.
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qu'il traita plus tard de pieux excès et d'amoureuses extravagances. Il se mit à écrire sur la spiritualité. Son bon sens, doublé de la raison la plus sublime, le ^i^arda de toute exagération : ce fut surtout en se tenant en deçà des limites de la mystique chrétienne qu'il resta dans l'orthodoxie.
L'auteur commençait par condamner de nouveau les erreurs de Mme Guyon, en lui imputant cette fois un dessein évident d'établir un système qui fait frémir d'horreur, dont l'abomination évidente rendait la personne abominable. Bossuet n'était pas loin de se contredire, puisque, dans le certificat donné à Mme Guyon, il nous présente cette femme comme une personne innocente qui n'a dans l'esprit aucune des erreurs qu'elle a mises dans ses livres.
Bossuet voulut faire approuver ses Etais d'Oraison parFénelon ; se proposant ainsi de lui faire signer une rétractation, cachée sous un nom spécieux, comme si le pieux archevêque avait enseigné les mêmes erreurs, et en même temps obtenir de lui une condamnation de Mme Guyon. Fénelon s'aperçut du piège et renvoya le livre, disant qu'il ne pouvait, en conscience, condamner une personne dont les livres étaient condamnables, mais dont les intentions étaient innocentes, d'après le •certificat même de Bossuet.
Fénelon, de son côté, résolut d'expliquer ses principes de spiritualité et composa le livre des Maximes des Saints. L'archevêque de Paris le trouva correct et utile. M. Tronson pensa de même. Un docteur de Sorbonne, M. Pirot, déclara que le livre était tout d'or. Nous savons aujourd'hui (i ) que M. Pirot regretta cette appréciation ; mais ce fut sa parole qui poussa Fénelon à défendre son livre. Pirot nous rapporte (2) que
I. Cf. Revue d'Histoire litlérair-e de la France, 15 juilkt 1896, p. 403. - 2. Ibid., p. 423.
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Fénelon n'avait pas voulu faire paraître son livre avant celui de Bossuet. Il faut donc interpréter avec bienveillance cette parole de l'archevêque de Cambrai à M. Tronson :
« Vous voyez combien il importe que mon ouvrage paraisse au plus tôt. » — « Au plus tôt» ne veut pas dire avant le livre de Bossuet ; c'est en usant de cette myopie d'esprit qu'on peut faire pendre un homme avec deux lignes de son écriture. Les amis de Fénelon firent imprimer, à son insu, les Maximes des Saints , ils laissèrent même glisser dans le texte un mot, qui donnait à une phrase un sens condamnable. Le livre parut le 27 janvier 1697 ; six semaines après fut publié celui de Bossuet.
L'évêque de Meaux promit à Fénelon des remarques qu'il ne donna jamais. Entre temps, il alla demander pardon à Louis XIV de ne lui avoir pas révélé plus tôt le fanatisme de son confrère. Que vient faire ici le roi ? Il s'agit de questions religieuses. Fénelon avait appris à Saint-Sulpice qu'il y avait à Rome un juge de la foi; voyant son livre attaqué, il en avait appelé à Pierre, en bon chrétien, en sujet fidèle du pontife romain (i). Bossuet fut-il froissé de ce procédé?
4. Cependant l'affaire était portée au juge naturel, il fallait se soumettre. Le roi témoigna de son mécontentement. Il avait déjà chassé de la Cour le vertueux prélat : il lui défendit d'aller à Rome défendre sa cause. L'abbé de Chantérac rempla(;.a Fénelon. Bossuet chargea son neveu, l'abbé Bossuet, alors en voyage en Italie, de le renseigner sur les péripéties de la lutte. C'est une figurepeu sympathique, u Aussitôt que le grand-vicairo d'abbé de Chantérac) sera arrivé, il aura un espion et nous serons instruits. » Ecrivant à son oncle à propos