Œ. C, VII, p. 3(). Lettre au duc de Bourgeonne
2. Il est impossible de ranger dans le nombre le chevalier Destouches qui sut plaire à Fénelon. L'officier, très lettré et très mondain, le père supposé du bâtard d'Alembert, ne pouvait pas recevoir de lettres spirituelles. Ce ne sont que billets charmants où l'épicurien Horace aide Fénelon à prêcher la sobriété, sans grand succès, dit-on. Destouches était un gourmand terrible. Cette amitié montre tout au moins la tolérance et le grand cœur de l'archevêque de (ambrai.
Le savant directeur fut assez souple et insinuant pour répondre à tant d'âmes différentes. Dans des directions si diverses de ton et de mesure, il y a un fonds commun admirable : c'est la science du cœur et de la vie. Fénelon est un éminent moraliste. Il excelle dans les fines peintures et dans les délicates analyses de l'àme trop intéressée souvent à s'ignorer. « La mollesse est une langueur de l'âme, qui l'engourdit, et qui lui ôte toute vie pour le bien ; mais c'est une langueur traîtresse, qui la passionne secrètement pour le mal et qui cache sous la cendre un feu toujours prêt à tout embraser ( i ) . » Après un portrait du paresseux, supérieur aux plus beaux passages de La Bruyère, le moraliste ajoute : « Un tel homme, non seulement sera incapable de tout bien, mais il tombera peu à peu dans les plus grands maux. Le plaisir le trahira. Ce n'est pas pour rien que la chair veut être flattée. Après avoir paru indolente et insensible, elle passera tout d'un coup à être furieuse et brutale ; on n'apercevra ce feu que quand il ne sera plus temps de l'étouffer. » Il faudrait tout citer. Toutes ces peintures ne sont pas un vain exercice de psychologie, comme une étude d'anatomie. En même temps que le moraliste chrétien découvre au patient étonné les vices de sa constitution morale, il lui offre les remèdes, il frappe et guérit, il brise et console. Pour vous précautionner contre la mollesse, dit Fénelon, faites un projet pour remplir votre journée et suivez-le, quoiqu'il vous en coûte ; faites tous les jours une demi-heure de lecture méditée, où vous ne manquerez jamais de renouveler vos résolutions contre votre défaut ; vous ferez tous les soirs un examen de votre journée pour voir si la mollesse vous a entraîné ; vous vous confesserez régulièrement de quinze en quinze jours à un confesseur qui
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connaisse votre penchant; enfin, ayez quelque bon ami qui vous avertira secrètement, quand il verra que votre mollesse commencera à vous engourdir.
Voici encore une fine analyse de la peine et du trouble : a. La simple peine fait le purgatoire ; le trouble fait l'enfer. La peine sans infidélité est douce et paisible, par l'accord où toute l'àme est avec elle-même pour vouloir la souffrance que Dieu donne. Mais le trouble est une révolte du fond contre Dieu et une division de la volonté contraire à elle-même ; le fond de l'àme est comme déchiré dans cette division (i). »
Qui mieux que Salomon a décrit les vanités du monde ? Qui mieux que Bossuet a montré la petitesse en face de Dieu des plus grands personnages de la terre ? Fénelon reprend cette pensée qui devient sous sa plume une occasion de traduire une observation profonde. « Nous éprouvons dans les peines de la vie, le néant et le mensonge de tout ce qui n'est pas Dieu : le néant, parce qu'il y a un vide infini dans tout ce qui n'est pas le bien infini et l'unique bien : de plus, on y trouve le mensonge. La créature promet beaucoup, et elle ment. Le néant paraît quelque chose ; mais il n'est rien qu'un néant menteur. Que ne fait-il point espérer ! mais, dans le fond, que donne-t-il ? Vanité et affliction d'esprit de toutes parts sous le soleil, mais surtout dans les plus hautes places. Le néant n'y est pas moins néant qu'ailleurs ; car il est également rien partout : mais il y est plus menteur. C'est une décoration qui n'est pas moins creuse, mais qui est plus ornée ; elle allume les espérances, elle irrite les désirs, mais elle ne remplit jamais le cœur. Ce qui est vide soi-même ne saurait rien remplir. Ces créatures, faibles et malheureuses, qui
I. Œ. C, VIII, p. 547. — Cf. aussi la lettre au duc de Chevreuse sur \e passade de l'état de dépendance à l'état de liberté. Q£. C, VII, p. 246.
sont les divinités de la terre, ne peuvent donner la force et le bonheur qu'elles n'ont pas. Va-t-on puiser de l'eau dans une fontaine tarie ? Non, sans doute. Pourquoi donc vouloir aller puiser la paix et la joie chez ces grands qu'on voit soupirer, qui mendient eux-mêmes de l'amusement, et que l'ennui vient dévorer au milieu de tous les appareils de plaisir?... Mettons nos espérances plus haut, et dans un lieu plus inaccessible aux accidents de cette vie (i). »
C'est une philosophie saine, une psychologie raisonnable que l'on rencontre à chaque page ; c'est à peine si on relèverait cinq ou six exemples de subtilité, qui seraient regrettables dans un livre théologique, mais qui ne le sont guère dans des lettres de direction, adressées à une personne connue et capable de prendre les choses à leur réelle valeur 121. En un mot, la solidité de l'ensemble est irréprochable.
Ce qui rend difficile la poursuite de la dévotion, c'est l'amour-propre. Aussi, Fénelon, à la suite de saint François de Sales et des maîtres de la vie spirituelle, a-t-il recherché, dans les actions des personnes qu'il dirigeait, l'amour de leur volonté propre, sentiment presque insaisissable et partout présent.
L'orgueil est l'amour déréglé de sa propre excellence, par rapport à soi ; c'est une complaisance excessive