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L'amour pur et direct exclut toute vue de bien propre de la créature, quelque sublime qu'il paraisse, même celui de Téter ni té par rapport à nous* : mais on accepte en même temps tous les maux par rapport à soi ; et c'est le degré le plus parfait de l'amour, qui semble rendre à l'àme la vie qu'elle avait perdue, et lui donner quelque chose d'actif extérieurement. Ceci paraît plus vivant,, quoiqu'il procède d'une plus profonde mort, et d'un amour plus épuré.
L'état où vous êtes exclut tout désir de bien par rapport à vous, ce qui marque beaucoup de mort et de désintéressement. Gela n'a besoin d'aucune action que de celle de se laisser éteindre tout à fait : c'est pourquoi vous ne trouvez point en vous de vie, ni rien qui vous^ pousse à vous sacrifier vous-même, parce que l'on ne vous demande rien. On ne vous ôte que l'amour propriétaire, qui pourrait tendre à quelque bien par rapport à la foi ; mais on ne vous met pas encore dans le degré du sacrifice, qui, s'immolant soi-même et se voulant toute douleur possible, marque une action, qui n'est point vie dans l'âme, mais un mouvement qu'on lui donne. Les uns se laissent ôter la vie, les autres se livrent à la mort : ils suivent en cela le principe différent qui les anime.
L'amour qui se laisse dépouiller est un amour pâtissant, et non agissant. L'amour qui, après s'être laissé dépouiller, se livre lui-même à la mort, est souffrant et agissant. Or l'état de sacrifice est ce dernier, après que Dieu a pris plaisir d'ôter toute tendance au bien par rapport à la foi : j'entends bien propre.
Je mets au rang des biens propres tout ce qui n'est pas essentiel. 11 n'y a d'essentiel à la gloire de Dieu que cette même gloire et sa propre félicité, qu'il sait trouver dans
I. Cf. le commentaire de cette idée par Fénelon, Explication des: Maximes, etc., édit. cit. art. X, vrai, p. 87 sqq.
jorsquon i exige ae moi; ei loui ceia par rapport au principe du pur amour, qui ne regarde comme bien et comme mal que ce qui peut procurer quelque avantage ou causer quelque perte à la personne aimée. Il est certain que. quoiqu'il puisse arriver de moi. Dieu n'en recevra nulle altcralion dans sa gloire, ni dans son
Je ne dois donc, quoi qu'il m'arrive (si je n'ai point d'intérêt propre), recevoir nulle altération quant au fond, d'aucun bien, ni d'aucune peine : je dis. quant au fond, car le sentiment (qui est et sera toujours un animal) en reçoit souvent, durant que ' toute l'âme ne plie pas, ni ii'a pas la moindre émotion pour les douleurs les plus extrêmes.
Je dis donc, qu'après que Dieu a dépouillé l'âme de tout ce qui la faisait subsister dans le bien, il l'invile souvent au sacrifice. A.lore il lui donne une vigueur pour s'immoler sans cesse : et, comme 11 ne dit jamais ; c'est assez de désintéressement, il ne dit non plus jamais : c'eat assez de baine de soi-même. Ce n'est pas assez. 6 amant, que lu laisses enlever à l'amour tout le bien qu'il t'a fait ; il faut que tu l'immoles pour ce même -amour à toutes sortes de rigueurs, el rigueurs d'autant plus cruelles, qu'il ne dit jamais : c'est assez ^. qu'il prend au mol de tous les sacrifices qu'il fait faire, et qu'il prend d'autant plus, qu'on lui donne davantage. C'est un amour nu, qui. s'étant une fois emparé d'une
. Sur dvraal qni. Cf. Iloasi^. loc. eil., g iS;, ■•, p. 3g i.
, Fénelon, Inslraclions, t. \'l, p. log, g : « Volrc nniour OBt t^ran-
ae ; it ne dit jamais: r'ril assiz ; plus on lui donne, plus il de-
22 ÉNELON ET M"-* GUYON
âme, fait un elFet tout contraire à ce que Ton attribue à l'amour. On dit que Tamour ne se laisse jamais vaincre en bienfaits ; mais cet amour cruel et impitoyable fait tout le contraire. Plus on lui donne, plus il exige : plus le sacrifice est pur et désintéressé, plus il fait perdre à Thomme ce qu'il estime le plus, plus aussi il découvre de nouvelles matières de sacrifice ; et lorsqu'il semble que tout soit fait, et qu'il n'y ait plus rien à sacrifier, c'est alors qu'il découvre cent choses qu'il veut encore qu'on lui immole. Et comme, lorsqu'il ne fait que dépouiller l'âme, et qu'il ne lui donne aucune pente pour se sacrifier, il ne lui donne non plus aucune vue de ce qu'il veut qu'on lui sacrifie (du moins en détail), et qu'alors il ne s'agit pas de s'immoler par pratique, — de même, lorsque Dieu invile au sacrifice, il faut une fidélité inviolable pour se sacrifier.
[Suite de la même idée ; contradiction apparente de la liberté et de la nécessité dans cet état passif.]
Quoique ce que je vous écris vous paraisse peut-être peu utile, si vous aviez la bonté de mettre à part cette lettre, vous verriez un jour que je vous ai dit la vérité * , Toutes les âmes d'expérience ne peuvent ignorer la conduite de l'amour pur, qui se montre dans Vimmoîaiion avec tous ses attraits, et qui souvent dans Vexécution ne se montre plus ; qui se cache et disparaît, sitôt que l'amante a fait ce que veut l'amour ; de sorte qu'après l'avoir engagée par ses charmes à lui obéir, il ne lui laisse pas la douceur de connaître si elle lui a obéi, ni s'il a agréé son obéissance. amour, plus doux dans tes plus étranges rigueurs que tu n'as été aimable dans tes douceurs ! tu possèdes si fort celui duquel tu t'es rendu maître, que, plus tu lui es sévère et impitoyable, plus tu
I. Pensée analogue. Lettres VIII, XXVI, XXXVIII, LXXV, CIV, CIX, p. 35, 72, 97, 181, 267, 283.
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sans nulle chaleur.
Prenez garde que dans l'ctnt d'amortissement où vous êtes, le fond est même vivant, quoique les sentiments soient morts. Souvent vous éprouverez des sentiments vifs, et un fond mort; mais ensuite les sentiments sont morts pour certaines choses, elle Tond très vif. Dieu seul connaît ce qu'il me fait vous être.
Vous m'avez promis, Monsieur, que vous ne me manqueriez pas, surtout lorequ'i! n'y aurait rien à risquer pour le dehors. Trouvez donc bon, s'il vous plaît, que je suive dans ma simplicité le mouvement qui m'est venu, de vous consulter sur deux choses. La première, sur cette disposition ; elle est ancienne, comme vous voyez. Ne laissez pas, s'il vous plait, de m'en dire votre sentiment et de me la renvoyer cachetée'. La seconde chose que je vous demande est, que T'on me commanda, il y a quelques années, d'écrire ma vie : l'on ' m'avait ordonné de la poursuivre, et je l'ai fait par pure obéissance °. Je
I. Cette distinction entre la mort et VamBrIissement sera reprise et précisée nu tours de cette conespondance ; cf, plus 1<ho, Lettres VIII, XXXVIII, XXXIX, XLI, p. 3i, 94, io5 et ii3.