XXII INTRODUCTION
style, les formules familières, l'allure de la phrase, les groupements habituels de mots, tout réclame le même auteur. A ce point de vue, il suffit de lire dans la « Correspondance secrète » une lettre de Fénelon avec la réponse de Mme Guyon, pour sentir immédiatement, par le contraste des « écritures », l'authenticité de toutes deux.
On dira que le faussaire a été prudent, qu'il a été habile, que son pastiche serait parfait, si tous les rapprochements qui viennent d'être indiqués ne prouvaient, par leur nombre et leur précision même, qu'il a trop indiscrètement imité et que sa mosaïque n'est pas assez fondue. Il semble alors que la démonstration tourne en cercle : si l'on ne retrouve pas dans ces lettres le Fénelon déjà connu, c'est qu elles sont apocryphes ; si on le retrouve, c'est qu'elles le sont encore. Mais on peut sortir du cercle.
Le faussaire hypothétique \ qui pour atteindre je ne sais quel but mystérieux, aurait dépensé tant de talent dans de si ingénieux apocryphes, n'a pu utiliser que les documents connus jusqu'en 1768. Depuis lors des découvertes ont été faites, des lettres de Fénelon ont été publiées, de nombreux textes intéressant son histoire restent encore inédits. Or entre ces documents, inconnus du faussaire supposé, et les lettres qu'on déclare inauthentiques, il y a — non plus cette fois dans les idées ou dans les mots, — mais dans les faits, et. dans des faits minuscules, une concordance.
I. Il semble même que, dans cette hypothèse, on doive admettre plusieurs faussaires, puisqu'une partie de cette correspondance a été publiée dès 1717. Il faudrait donc supposer chez ces divers individus la même souplesse de plume, la même habileté dans le pastiche.
INTRODUCTION XXIU
qui me paraît décisive : Dans la « correspondance secrète », Mme Guyon fait savoir à Fénelon qu'elle a marqué d'un L et d'un F les écrits qu'elle a rédigés pour lui *. Dans un fragment d'autobiographie jusqu'ici inédit, elle désigne Fénelon par l'initiale L^. — Dans ce même fragment elle raconte « qu'elle a songé de lui assez près l'un de l'autre deux songes ».^. La correspondance enregistre en effet deux songes sur Fénelon les 18 et 28 mai *. — « M. de Ghevreuse, écrit Fénelon à Mme Guyon, m'a lu un endroit d'une (de vos lettres), où vous marquez que je nai pas assez de foi ^ ». Dans une lettre inédite de Mme Guyon au duc de Ghevreuse, je lis: « J'aime toujours Bi (c'est-à-dire Fénelon)^ de tout mon cœur, guoi^u'i/ ait peu de foi'^ ». — « Si l'on me nommait à un évêché, demande Fénelon à son amie, ne pourrai-je pas, sans blesser l'abandon, le refuser * » ? On parlait alors de Fénelon pour l'évêché de La Rochelle ou de Poitiers, mais le fait était inconnu avant la publication de V Histoire de Fénelon par M. de Bausset. — Dans sa lettre du 6 avril 1689, Fénelon fait à Mme Guyon les recommandations suivantes : « J'ai soin de ma santé ; ménagez, s'il vous plaît, la vôtre ;