II. T. V, Lettre XXXIIL'p
FENELON A M»« GDYON 16S
1^ dire sans me ménager, car je ne veux rien que la volonté de Dieu-; et tout le reste ne m'est rien. Je suis tout persuadé qu'il faut que la sagesse meure, mais ce n'est pas à moi, à lui donner le coup de mort. C'est la main de Dieu qui doit l'égorger, et à moi à me tenir immobile sous la main*. J'aimerais mieux souffrir éternellement que de retarder un seul moment le bon plaisir de Dieu en ses moindres circonstances. J'accepte tout sans réserve, je laisse tout tomber^, que puis-je faire autre chose ? Faites le reste auprès de Dieu pour moi. Je veux aller aussi lentement et aussi vite qu'il le voudra. S'il veut que j'aille vite, et que par là il m'en coûte d'avantage, je compte pour rien tout ce qu'il y aura à souffrir et toutes les répugnances que je sentirai dans ce temps. A chaque jour suffit son mal, et chaque jour aura soin de soi-même'^. Celui qui donne le mal sait le changer en bien. D'ailleurs il n'est plus question de mon bien, car je n'en veux plus connaître d'autre que celui de me perdre, pour accomplir ce qui plaira à Dieu. En vérité, je ne veux point vous faire souflVir par ma résistance; et, si je le fais sans le savoir, ne m'épargnez pas.
I. Lettre d la comtesse de Montheron du i*'' janvier 1706, t. VIII, p. 67 a, g-d : « Le grand point est de ne se remuer pas sous la main de Dieu... Il faut demeurer immobile sous le couteau » ; cf. encore id., p. 566, g.
a. Cf. sur cette formule chez Fénelon, Lettre "du 3o avril 1689, p. 132, n. I.
3. Maxime évangélique (Math., VI, 34) que Fénelon aimait à faire sienne ; cf. dans les Lettres spirituelles, t. VIII, p. 5i8, g, 546, rf, 570, g^ 610, rf, C33, g, 675, </,,etc.
Je suis languissant d'esprit et de corps, comme je vous l'ai déjà mandé ; mais je suis tranquille dans ma langueur, quoiqu'elle me cause une certaine impuis^ sahce et une certaine lenteur pour les choses exté^ rieures. Je ménage ma tête, j'amuse mes sens, mon oraison va fort irrégulièrement; et, quand j'y suis, je ne fais presque que rêver ; je n'ai le goût d'aucune lecture, si ce n'est de vos lettres lorsqu'elles arrivent ; enfin je deviens un pauvre homme \ et je le veux bien. Pour la sagesse^, vous savez qu'il n'est pas aisé de s'en défaire ; elle n'est pas comme la chair, qui fait horreur. La raison a toujours de beaux prétextes ; mes premiers mouvements ne sont point de grâce ^, ils sont de prudence mondaine* ou d'orgueil ; les secondes vues sont des retours sur moi-même : je laisse tomber volontiers tout cela^ Mais, quand il faut se déterminer à agir, cette multitude de vues embrouille, et on ne sait ce que Dieu veut. Souvent je prends le parti qui me paraît le plus raisonnable en esprit d'abandon, afin que, si ce n'est pas celui que Dieu veut, il m'en
I. Lettres spirituelles, t. VIII, p. 472, g '■ « Un homme mou et amusé ne peut jamais être qu'un pauvre homme. » a. Cf. Lettre XXXIX, p. io3 et n. 2.