‹ Fénelon, éducateurChapitre 11 sur 12 · OF THE · texte numérisé non relu

OF THE

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FÉNELON A CAMBRAI

pense desplus grandes vertus. Nous sommes ici dans unesociété très unie sur la sorte d’admiration que nous avons pour vous (J). » Un autre billet, sorti de cette même plume, élégante non sans quelque préciosité, renchérit sur ces éloges : « Si j’avais quelque chose de bon, quelque bon tour dans l'esprit, quelque sentiment dans le cœur, c’est à vous, Monseigneur, que je le devrais ; c’est vous qui m’avez montré la vertu aimable et qui m’avez appris à l’aimer. Pénétrée de vos bontés et d’admiration pour vos vertus, combien de fois dans la calamité publique, dans de si grands malheurs si bien sentis et d’autres si justement appréhendés, nous avons dit avec de vos amis : Nous avons un sage dont les conseils pourraient nous aider ; pourquoi faut-il que tant de mérite et tant de talent soient inutiles à sa patrie?... »

Cependant Fénelon n’oublie pas Versailles à Cambrai ; ilgarde au fondde son âme l’espérance de revenir à la cour dans des temps meilleurs, pour y être, sinon le premier ministre, du moins

(1) Correspondance générale, III, 256.

le conseiller intime, le directeur spirituel et temporel du roi qu’il souhaite à la France. Il continue d’ailleurs, même de loin, à posséder tout le coeur du jeune prince qu'il a formé; le duc de Bourgogne reste l’élève respectueux et soumis. De Cambrai, Fénelon dirige une sorte d’opposition secrète contre le gouvernement de Louis XIV; par les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, il introduit cette opposition jusque dans les conseils du roi, et par le duc de Bourgognejusque dans sa famille. La disgrâce, les suspicions des uns, les haines des autres, ne diminuent en rien l'intérêt si vif et si passionné que Fénelon porte aux affaires du royaume. « Ilneperdpas courage, et rien ne lui coûte pour faire arriver ce qu'il croit être la vérité aux oreilles de ceux qui ont autorité et crédit (1).

En 1701 et en 1702, il fait passer au duc de Beauvilliers deuxmémoirespolitiques, dans lesquels ce bel esprit, qu'on accuse si souvent de chimères et qui mérite quelquefois cette accusation,donneles conseils lesplussages etexpose les desseins les plus pratiques. Le premier mémoire a pour objet de prévenir l’orage qui me-

(1) E. de Broglie, p. 78.

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naçait alors toute Y Europe. La guerre n’était pas encore déclarée. Fénelon indique divers expédients pour éviter cette guerre et les calamités qu’elle devait entraîner. Que n’a-t-il été favorablement écouté ? En ménageant, comme il le voulait, l'Angleterre, en maintenant les Hollandais par de justes cencessions dans la neutralité, la France eût pu tourner toutes ses forces contre les Impériaux encore isolés et les rejeter en Allemagne après les avoir chassés d’Italie ! Le second mémoire roule sur la campagne de 1702; il est remarquable par la revue que Fénelon y fait des généraux qu’on pourra employer et par la sagesse des jugements qu’il porte sur chacun d’eux. Cette fois encore, ce fut un grand malheur de ne pasécouter ses conseils! Si l’on eût, selon ses avis, donné le commandement à Catinat, et non pas à l’incapable maréchal de Villeroi, on n’eût pas risqué par faiblesse le sort de la France ! Tels étaient les soins que Fénelon ne cessait de prendre pour ce roi qu’il trouvait si dur à son égard. La pensée de l’archevêque ne pouvait se détacher de Louis XIV.

« ‘Je ne puis m’empêcher, écrivait-il an duc de Beauvilliers, de vous dire ce que j’ai sur le cœur.

Je fus hier, fête de saint Louis, en dévotion de prier pour le roi. Si mes prières étaient bonnes, il le ressentirait, car je priai de bon cœur. Je demandai seulement qu'il en fît un bon usage... Je le regardai comme un objet digne des grâces de Dieu. Je me rappelais, son éducation sans instruction solide, les flatteries qui l’ont obsédé , les pièges qu’on lui a tendus pour exciter dans sa jeunesse toutes ses passions , les conseils profanes qu’on lui a donnés. J’avoue qu’à la vue de ces choses, nonobstant le grand respect qui lui est dû, j’avais une forte compassion pour une âme si exposée. Je le trouvais bien à plaindre, et je lui souhaitais une abondante miséricorde pour le soutenir (1). »

Ce ton de pitié respectueuse change à mesure que les désastres amenés par tant de fautes accumulent sur la France les maux les plus horribles. Dans cesjours d’adversité, Fénelon prend les allures et le langage d'un prophète irrité; il accable le monarque absolu, dont l’immense orgueil ne veutpas fléchir sous le poids des calamités qu’il a causées (2). C’est alors qu’il adresse au duc de Beauvilliers une lettre que, malgré sa prière, on n’osa pas mettre sous les yeux du roi, qu’il n’hésitait pas à interpeller en ces termes :

(1) Correspondance, X, 585.

(2) Vackerot, endroit déjà cité.

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« Vous me direz que Dieü soutiendra la France; mais je me demande où en est la promesse. Avezvous quelque garant pour des miracles ? Il en faut sans doute pour vous soutenir comme en l’air. Les méritez-vous, dans un temps où votre ruine prochaine et totale ne peut vous corriger, où vous êtes encore dur, hautain, fastueux, incommunicable, insensible et toujours prêt à vous flatter ? Dieu s’apaisera-t-il en vous voyant humilié sans humilité, confondu par vos propres fautes, sans vouloir les avouer, et prêt à recommencer, si vous pouvez respirer deux ans ! Dieu se contentera-t-il d’une dévotion qui consiste à dorer une chapelle, à dire un chapelet et à chasser quelque janséniste (1) ?

« Non seulement il s’agit de finir la guerre au dehors, mais il s’agit encore de rendre au dedans du pain aux peuples moribonds, de rétablir l’agriculture et le commerce, de réformer le luxe qui gangrène toutes les mœurs de la nation, de se ressouvenir de la vraie forme du royaume, et de tempérer le despotisme, cause de tous nos maux. »

Et Fénelon, quittant le style direct sans cesser pour cela de toucher aux extrêmes limites de la véhémence, ajoute ces graves et brûlantes paroles :

<£ On applaudit à la dévotion du roi, parce qu’il ne s’irrite pas contre la Providence qui rhumilie. On se contente qu’il croie n’avoir commis aucune faute importante et qu’il se regarde comme un saint roi

(1) Correspondance, 1, 387.

que Dieu éprouve, ou tout au plus comme un roi qui a péché, comme David, par la fragilité de la chair dans sa jeunesse. Mais lui dit-on qu’il faut qu’il reconnaisse que c’est par le renversement de tout ordre qu’il s’est jeté dans l’abîme d’où il semble que rien ne puisse le tirer ? »

Certes, dans cette lutte que l’archevêque de Cambrai soutient contre l’orgueil et contre la politique de Louis XIY aux abois, on peut et on doit reprocher à Fénelon trop de sécheresse et de dureté, une indignation trop tranchante, trop de commandements absolus, trop de vues étroitement systématiques. Il est certain que si nous examinons, par exemple, la lettre anonyme adressée par Fénelon à Louis XIV (1), on est forcé de trouver son patriotisme bien peu éclairé, quand onvoitqu’après avoir violemment blâmé toutes les conquêtes du roi, il conseille de rendre Valenciennes, Cambrai, Strasbourg, de sacrifier nos meilleures places, d’ouvrir et de désarmer nos frontières. Ajoutons qu’onest presque porté à douter de son cœur, quand on reconnaît que dans la hauteur de ses reproches il ne ménage même pas son ami le plus dévoué,

(1) Retrouvée, au commencement du siècle, par Renouard.

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le duc cle Beauvilliers, puisqu’il l’accuse de scandaliser tout le monde par sa faiblesse etpar sa timidité, de ne point oser détromper le roi, dont il a la- confiance, et de ne point se retirer du ministère, si Louis XIY persiste à se montrer ombrageux et à ne vouloir que des flatteurs autour de lui. Les deux mémoires écrits par Fénelon sur la guerre de la succession d’Espagne contiennent encore de très graves erreurs de direction politique. Quand il ne trouve d’autre remède que l’abdication de Philippe V et une défaite sans ressource de la France, et qu'il va jusqu’à consentir au sacrifice de la Franche- Comté et des Trois-Évêchés pour avoir la paix, combien Fénelon est inférieur au vieux roi, qui déclare qu’il aimerait mieux s’ensevelir sous les ruines de la patrie, tient bon, croit jusqu’au bout à la fortune de la France, se prépare à mourir au milieu de ses derniers soldats, et se livre en toute confiance à la vaillante audace de Villars, qui sauve son pays par la victoire de Denain! Ce qui excuse Fénelon, c’est le sentiment qui le conduit et la pensée qui le guide, même dans ses plus chimériques erreurs, dans cette inquiétude et cette impatience de l’avenir, qui, à certaines heures, prennent chez lui la place

de la prévoyance, de la hardiesse impartiale et calme. Comme le peuple tout entier, il est à bout de patience et de résignation î Les impôts sont si lourds ! La dépopulation des campagnes, la famine, la misère des villes sont si affreuses ! Le pays est si abominablement ravagé par les armées qui le foulent et le dévorent! En somme, il ne faut pas oublier que Fénelon apparaît comme le seul caractère de ce règne où tout se courbe sous la volonté d'un maître. « Tous ses contemporains , hommes d’épée, hommes de robe, hommes d’Eglise, hommes d’Etat, écrivains et poètes, avec leur honneur et leur bravoure, avec leurs talents de toute espèce, avec leur raideur parlementaire, avec leur austère piété, avec leur éloquence et leur génie, se confondent dans la foule des courtisans à genoux devant la toute-puissance. Lui seul, le vrai prélat, le vrai grand seigneur, avec sa faiblesse, sa douceur, se tient debout devant l’orgueilleuse majesté. »

Un moment, Fénelon put croire que le temps de ses épreuves touchait à sa fin et que l’heure était proche où le duc de Bourgogne allait gouverner la France. Louis XIV en effet, après la mort de son fils, voulut se rattacher fortement

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au nouveau dauphin, et, sentant se précipiter l’extrême déclin de l’âge, il l’admit au partage de son autorité en l’associant au gouvernement. Les ministres reçurent l’ordre de travailler chez l’héritier du trône. « Voilà, dit le roi à une députation de l’assemblée du clergé, voilà le prince qui me succédera bientôt, et qui, par sa vertu, rendra le royaume plus heureux ! » L’attente du règne, qui devait réparer les maux de la France, s’emparait de tous les cœurs. « Le vieux roi lui-même accueillait d’une manière touchante l’idée de laisser à son peuple le repos et le bonheur après une gloire si chèrement achetée (1). d C’est alors que Fénelon comprit à merveille combien il importait que le futur roi cessâtd’être enveloppé dans lapopularité de son maître, qu’il eût son éclat personnel, qu’il cessât d’être Télémaque pour devenir Ulysse. L’archevêque de Cambrai, bien loin de vouloir, comme on l’a dit quelquefois, maintenir le duc de Bourgogne dans une longue enfance, pour régner lui- même sous son nom, souhaite, avec une sincérité dont il n’estpas permis de douter, que le jeune prince apprenne à se décider par

(1) Henri Martin, XIV, p. 550.

lui-même et soit libre dans son discernement. Il écrit en juillet 1711 au duc de Chevreuse ces paroles très significatives :

<r Au nom de Dieu, que M. le Dauphin ne se laisse gouverner ni par vous, ni par moi, ni par aucune personne au monde. »

Inutiles conseils I Vaines exhortations! Leduc de Bourgognemeurt prématurément ! Fénelon, qui voit descendre au fond du tombeau, avec l’objet de son affection si tendre, ses idées de bien public et ses espérances de rénovation sociale, est comme foudroyé dans son cœur et dans son esprit (1). Est-ce à dire que Fénelon ne se soit jamais relevé du coup terrible qui le frappait, et qu’après la mort du duc de Bourgogne il n’ait plus été, comme l’afïirment ses biographes, qu’une âme détachée des choses de la terre et éprise du ciel, qu’un fruit mûr qui va sans peine tomber de l’arbre sous le souffle de la mort pour l’éternité (2) ? C’est là méconnaître son indomptable énergie et ses espérances ob-

(1) Henri Martin, XIV, p. 550.

(2) De Broglie.

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stinées. Quand son élève chéri n’est plus, il ne renonce pas encore à mettre au service de la France ses longues études, ses profondes méditations, son expérience si patiemment et si douloureusement acquise. Il veut que Madame de Maintenon, son ancienne amie, son admiratrice d’autrefois, à laquelle il pardonne de l’avoir abandonné, et tous les ministres supplient le roi d’aviser au salut de l’État en péril. Il reprend la plume et il envoie le 15 mars 1712 à Versailles trois mémoires intitulés le Roi projet d'un conseil derégence ,Éduca,tionduj euneijrince,c? est-à-dire de l’arrière-petit-fils de Louis XIV, de l’enfant qui sera bientôt Louis XV. Les deux premiers mémoires ontpour but d’indiquer les moyensde rendre la tâche plus facile au gouvernement futur en rétablissant l’ordre dans les finances, en étouffant les germes des troubles qu’une minorité rend probables, en constituant solidement un conseil de régence vigoureux et muni d’un grand pouvoir. Le troisième mémoire contient des conseils excellents sur la manière d’élever l’héritier du trône. Qu’on s’empresse de lui chercher un entourage vertueux et dévoué ! Que toute sa maison soit formée avec le soin le plus scrupuleux! Qu’on lui choisisse un précep-

teur qui ait le cœur affectueux, l’âme élevée, le caractère ferme ! Cette fois encore, Fénelon ne fut pas écouté. L’arrière-petit-fils de Louis XIV fut d’une part confié à la faiblesse de l’évêque de Fréjus et dé l’autre à la courtisanerie du maréchal de Villeroi !

Cependant il semblait que l’exilé de Cambrai fût sur -le point de revenir à Versailles ; le vieux roi cédait peu à peu à de puissantes sollicitations ; Madame de Maintenon paraissait sincèrement gagnée au retour du prélat, lorsqu’il mourut dans sa ville épiscopale, après une maladie de six jours, le 7 janvier 1715. Ses dernières paroles, écrites sous sa dictée par son aumônier, avaient été adressées au confesseur du roi, pour qu’elles fussent mises sous les yeux de Louis XIV :

« Je viens de recevoir l’extrême-onction. « C’est dans cet état, où je me prépare à paraî- « tre devant Dieu, que je vous supplie instam- « ment de représenter au roi mes sentiments. « Je n’ai jamais eu que docilité pour l’Église et « horreur des nouveautés. J’ai reçu la condam- « nation de mon livre avec la simplicité la plus « absolue. Je souhaite à Sa Majesté une longue

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« vie dont l’Église, aussi bien que l’État, a infi- « niment besoin. Si je puis aller voir Dieu, je « lui demanderai souvent ces grâces... (1). »

(1) Correspondance, IV, 595.

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