CHAPITRE V
FÉNELON A CAMBRAI
Fénelon, retiré à Cambrai, fait trois parts de sa vie. Il consacre la première à ses devoirs purement ecclésiastiques, à l’administration de son diocèse, à la conduite des âmes et des consciences; la seconde à la culture des lettres, aux controverses philosophiques et morales ; la troisième aux affaires politiques du royaume, à ses rapports épistolaires avec le dauphin et sesamislesducs de Chevreuse et de Beauvilliers, à la critique du règne finissant, à la préparation du règne futur (1).
Dès que Louis XIV, au mois d’août 1697, ordonne à Fénelon de quitter la cour et de s’exi-
(1) Fénelonà Cambrai, d’après sa correspondance, par Emmanuel de Broglie.
1er à Cambrai, pour y attendre la fin de son procès théologique, qui s’instruit à Rome, l’archevêque, destiné désormais à ne plus s’éloigner de sa ville épiscopale et à vivre dans une province plus flamande encore que française, supportesansfaiblesse apparente, avecunerésignation pleine de dignité, la disgrâce complète qui le frappe. Puis, quand le pape condamne son livre des Maximes desSaints, il accepte l’arrêt du souverain pontife, et, sauf dans les confidences de ses lettres intimes, il fait lui-même le silence sur ces matières qui ne l’ont que trop longtemps et trop douloureusement occupé. « Pour moi, a qui suis si soumis, s’écrie-t-il alors, on m’é- « crase. Dieusoitloué! Il faut s’accommoder de « tout sans se plaindre, et demeurer soumis « avec affection pour l’Eglise mère, et porter « humblement l’humiliation (1). » Fénelon ne laisse donc échapper ni ressentiment ni amertume, quoi qu’il en soitdu fond de son cœur, et il cherche dans l’accomplissement de son ministère le remède à ses maux et à ses chagrins. Moins de deux mois après sa condamnation, il est en pleine tournée pastorale ; il prêche, il con-
(1) Correspondance, X, 585.
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fesse, il confirme ; tous les dimanches, il officie lui-même solennellement ; il admet à son tribunal non seulement les grands et les riches, mais une fois par semaine, chaque samedi, tous ceux qui s’y présentent. Il va au-devant des petits et des humbles. Il aime à se promener seul dans les environs de Cambrai ;dans ses visites diocésaines, il réjouit et honore de sa présence les cabanes des paysans, il prend place sur la chaise de bois au coin de la cheminée rustique, ilcause avec eux, il les soulage et les console.
Sa correspondanceest pleine de ces souvenirs champêtres ; il y a dans les billets familiers qu’il écrivait au cours de ses visites pastorales, des tableaux d’une grâce simple dans l’expression des sentiments et d’un goût délicat :
« Il y a sous mes fenêtres cinq ou six lapins blancs qui feraient de belles fourrures ; mais ce serait dommage, car ils sont fort jolis et mangent comme un grand prélat. Je vois aussi deux petits coqs, l’un noir et l’autre à plumage couleur d’aurore. Ils sont comme la France et l’Empire ; le noir est Achille, et l’aurore est Hector... Je me repose et me ménage beaucoup : c’est être en solitude. Je ne parle qu’à des paysans qui ne font point partie de ce que j’appelle le monde... J’ai vu quelques jolis paysages de vallons et de coteaux sur le bord de la forêt de Mormal. »
Il a sur le sort de son peuple des paroles touchantes, qu’on se répète de village en village. Il perd dans un incendie sa bibliothèque et il s’écrie en parlant de ses livres : « J’aime bien mieux qu’ils soient brûlés que la chaumière d’une pauvre famille! x> On raconte sur le bon archevêque des histoires naïves, qui sont devenues des légendes. Un de ses curés se félicite devant lui d’avoir aboli les danses des paysans, les jours de dimanches et fêtes. <£ Monsieur le curé, lui aurait dit Fénelon, ne dansons point; mais permettons à ces pauvresgens de danser. Pourquoi les empêcher d’oublier un moment combien ils sont malheureux? » Pendant la guerre qui dévaste son diocèse, il aurait aperçu un paysan pleurant et gémissant ; il lui en aurait demandé la raison. « Hélas ! lui dirait le paysan, je n’ai pas eu le temps, en fuyant de ma cabane, d’emmener une vache qui nourrissait ma famille ! » Fénelon, à la faveur de son sauf-conduit, partirait sur-le-champ, accompagné d’un seul domestique, trouverait la vache et la ramènerait lui-même au paysan (1 ).
Le dernier biographe de Fénelon démontre
(1) D’Alembert, Éloge de Fénelon.
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que cette légende n’a aucun fondement, aucune vraisemblance. Elle a du moins cette importance de faire voir la profonde impression que la charité de l’archevêque avait produite sur les populations rurales de son diocèse. Car elle est née sûrement du vivant de Fénelon; elle a été recueillie par d’Alembert, qui la raconte dans son éloge académique du prélat, et plus tard, pendant la Révolution, quand Marie-Joseph Chénier fit représenter sa tragédie intitulée Fénelon , idylle remplie de sentimentalité et de philosophie larmoyante, dans laquelle l’archevêque de Cambrai est montré comme type du patriotisme, de la tolérance, de la pitié généreuse, le poète n’a pas manqué de raconter en vers attendris l’anecdote de la vache cherchée toute une nuit et ramenée à son maître, pleurant de reconnaissanceetdejoie,par l’illustre prélat lui-même.
La bienfaisance et la charité de Fénelon sont inépuisables. Certes, l’archevêque est un très grand et très riche seigneur. Prince du Saint- Empire romain pour la partie de son diocèse, qui demeure terre impériale, duc de Cambrai pour la partie française, seigneur de dix paroisses et de toute la châtellenie du Cateau-Cam-
brésis, c’est-à-dire le pluspuissantpropriétaire delà province, il aune mense épiscopale dont les revenus s’élèventà cent mille écus; il habite un palais magnifique, il a des appartements grandioses et bien meublés, il prend ses repas entouré de toute sa maison. Mais, si Fénelon accepte et entretient le luxe que sa race et son rang réclament, il n’est ni fastueux ni prodigue. Sa table est servie sans la moindre recherche; le souper est uniquement composé d’œufs et de légumes. Grand amateur des longues promenades à pied, Fénelon n’a pas de somptueux équipages. D’ailleurs, il veut tout savoir et ne souffre aucun désordre dans les affaires domestiques; il allie soigneusement à une certaine magnificence, dans les occasions où il est convenabled’en user, une sévère économie. Pourtant, malgré la modestie de sesgoûts, la simplicité de ses habitudes et l’ordre parfait qui règne dans ses dépenses, il ne tarde pas à être endetté. C’est que si ses revenus sont très considérables, ils sont aléatoires et à cause du malheur des temps rentrent avec beaucoup de difficulté. En outre, Fénelon est la charité même. « Dès le début de sonépiseopat, il dépense tous les revenus de son évêchéen aumônes distribuées avec
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un soin vigilante! perspicace, neréservantquele strict nécessaire pour tenir samaison sur un pied convenable à son rang. Tout le reste passe aux hôpitaux, aux monastères, auxpauvres honteux. Il visite régulièrement les malades et les prisonniers, distribuant lui-même les secours et les exhortations pieuses. Tant que la guerre amène seulement un passage continuel de troupes, il s’efforce de donner des vivres à ces soldats, qui souvent n’ont pas de pain. La garnison de Cambrai manque une fois de vivres; ne sachant que faire pour remédier à cet état de choses qui menace la sécurité de la ville, l’archevêque fait distribuerai garnison la moitié de la provision de blé qui est destinée à nourrir sapropre maison. Tout cela se passe avant què la frontière soit envahie; lorsqu’en 1708 la guerre est reportée par nos défaites aux environs de Cambrai, la charité de Fénelon s’étend avec les besoins, et sesaumônesdeviennentplusabondantes encore.
Après le sanglant combat de Malplaquet, Cambrai est rempli de fuyards et de blessés, en même temps que les paysans s’y réfugient en foule avec leurs troupeaux ; Fénelon ouvretoutes grandes les portes de son palais et y reçoit tous les fugitifs sans distinction... Fénelon veut nour-
rir tout le monde à ses dépens... Une fois le flot des fuyards passé, c’est le tour des officiers et des soldats blessés àMalplaquet. L’archevêque ouvre sa maison à tous les officiers malades ou bien portants, français ou prisonniers étrangers. Il a ainsi jusqu’à cent cinquante personnes à sa table (1). »
La générosité de Fénelon excite alors l’admiration universelle; les ennemis eux-mêmes rendent plus d’une fois un solennel hommage à ses vertus, et leurs généraux lui marquent de la reconnaissance et de la considération jusqu’à donner l’ordre d’épargner ses terres. Grâce à cette singulière circonstance, il est assez heureux pour fournir en partie le blé qui sert à empêcherles armées françaises de mourir de faim, après le terrible hiver de 1709 (2).
Comment un tel pasteur n’aurait-il pas été vénéré et chéri par ses diocésains? Aussi doiton proclamer que nul n’a fait mieux et plus que Fénelon pour attacher défînitivementàla France ces populations flamandes qui venaient à peine de lui être réunies, et qui gardaient leurs cou-
(1) E. de Broglie, p. 213-215.
(2) De Broglie.
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tûmes anciennes et quelques préjugés contre les étrangers. Quant aux prêtres, ils ne tardèrent pas à subir les séductions infinies et le charme irrésistible de leur archevêque, qui sut si bien pénétrer dans les esprits et dans les coeurs qu’il se rendit entièrement maître de son clergé. « Il laissa chacun tranquillement à sa place, prescrivit aux prêtres qu’il avait amenés avec lui les plus grands ménagements pour l’amourpropre des Flamands; il les réprimanda même une fois sévèrement, parce qu’ils avaient voulu forcer tout d’un coup les enfants à réciter le catéchisme en français. Il n’écarta de l’évêché aucun des anciens conseillers de son prédécesseur, et eut soin de choisir toujours un de ses vicaires généraux dans le clergé du diocèse. Il ne décidait aucune affaire sans avoir pris l’avis de son conseil, où les membres du chapitre de Cambrai étaientadmis. Il réussit bien vite à dissiper lespréjugésdes Flamands contre un archevêque né en Périgord et qui arrivait en droite ligne de Versailles. On oublia bientôt qu’il n’était pas originaire de la Flandre, en le voyant peu enclin à mépriser les habitants du pays et si décidé à leur rendre justice (1). »
(1) De Broglie.
Ceux-là mêmes qui, dans le diocèse, s’écartaient de l’orthodoxie, n’eurent pas à se plaindre de Fénelon. Certes, il était un fidèle gardien de là doctrine, et, comme il le disait, il se fût brûlé lui-même plutôt que de laisser l’Eglise en péril ! Mais il était bon, humain, compatissant, opposé à la violence. Très hostile aux théories de Port-Royal, il se garda bien de persécuter les jansénistes qui faisaient partie de son troupeau. Saint-Simon, très attaché au jansénisme et ordinairement si peu bienveillant pour Fénelon, a écrit : « Les jansénistes étaient en paix profonde dans le diocèse de Cambrai, et il y en avait grand nombre ; ils s’y taisaient, et l’archevêque aussi à leur égard... »
Pour convertir les incrédules et les hérétiques, Fénelon ne voulait se servir ni de la force ni de la menace ; mais il comptait sur l’éloquence de sa parole insinuante et persuasive. C’est pourquoi il allait prêcher dans toutes les églises de son diocèse, et plus d’une fois il revint à Cambrai avec une complète extinction de voix que lui avait causée la fatigue de ses constantes prédications. La forme d’éloquence qu’il préfère, c’est l’ancienne homélie , le sermon familier, simple comme la conversation et capable pourtant
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de s’élever à de pathétiques accents. Il s’efforce, en prodiguant sa parole, d’apprendre à son clergél’art de maintenir l’éloquence de la chaire dansdes voies religieuses, de l’arracher aux servitudes des scolastiques, de substituer à lafroideur, à la recherche, au vain souci de plaire, l’idéal du naturel et du vrai, c'est-à-dire l’exemple des anciens, tempéré par les qualités propres dans lesquelles Fénelon excelle entre tous (1). L’archevêque de Cambrai parle comme il écrit, se souciant peu des règles savantes et des théories traditionnelles, s’en fiant uniquement à son facile esprit, à son goût délicat, aux inspirations de son heureux génie. Sa grâce simple et naturelle « semble un don de la Muse grecque dans une littérature d’éducation surtout latine, où la pensée est rarement de premier jet, et l’éloquence de premier mouvement. Chez lui, tout coule de source , avec une abondance qui ne lasse jamais (2). »
Fénelon, occupant la chaire chrétienne dans l’extrême maturité de son âge, de sa dignité épiscopale et de son génie, se conforme aux
(1) Voir le sermon sur la vocation des Gentils (janvier 1685)*
(2) Vacherot, Discours lu à la séance publique des cinq Académies, le 24 oct. 1885.
préceptes qu’il avait développés autrefois, au temps de sa jeunesse, dans ses Dialogues sur Véloquence. Là, Fénelonavait condamnél’abusdubei esprit dans la chaire chrétienne, l’ambition profane de ces prédicateurs médiocres, qui cherchent uniquement à se pousser dans les honneurs par le sermon, l’emploi exagéré des divisions et des subdivisions ; il recommandait le style simple ; il proclamait que toute grande éloquence , profane ou sacrée , repose sur de solides principes, qui ne sauraient changer; il faisait appel non seulement aux meilleurs orateurs chrétiens comme modèles, mais encore aux plus nobles maîtres delà Grèce et de Rome, àPlaton,àDémosthène, àCicéron, à Quintilien.
Il est fâcheux que la plupartdes sermons prononcés par Fénelon pendant ses tournées pastorales n’aient pas été recueillis ouanalysés; car évidemment il n’en fut pas un seul où n’éclatât quelque trait de son aimable génie et de cette piété si tendre, qui était le sentiment dominant de son cœur. Pourtant de tous ces discours, auxquels la modestie de Fénelon avait le tort d’attacher peu de prix, deux ont survécu: ils suffisent pour lui mériter une place éminente parmi les orateurs sacrés. L’un est le sermon prononcé
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au sacre de l’Électeur de Cologne, à Lille. C’est un fort beau morceau d’éloquence, qui parfois a l’énergie et l’élévation de Bossuet, mais qui le plus souvent vaut par l’onction persuasive, par une douce et coulante parole. « Sans exciter de violentes secousses, dit le cardinal Maury, elle s’insinue sans effort dans l’âme et y réveille les plus pieuses affections du cœur. » Vauvenargues la caractérise mieux encore , quand il définit Fénelon « un aimable génie , qui sema tant de fleurs dans un style si naturel, si mélodieux et si tendre, et fit régner la vertu par Fonction et parla douceur». Les exemples de cette humaine et vive sensibilité abondent dans le discours prononcé à Lille : en voici un que l’auteur de YEssui sur V éloquence de lu chaire se plaît à citer en le qualifiant de sublime (1) :
<r O pasteurs I loin de vous tout cœur rétréci I Elargissez, élargissez vos entrailles. Vous ne savez rien, si vous ne savez que commander, que reprendre, que corriger, que montrer la lettre de la foi. Soyez pères ; ce n’est pas assez : soyez mères ; souffrez de nouveau les douleurs de l’enfantement, à chaque effort qu’il faudra faire pour achever de former Jésus-Christ dans un cœur. »
(1) Maury, LXXIV.
Ce langage si tendre et si touchant, si élégant etsiénergique tout ensemble, s’estélevéàsaperfection dans le sermon que Fénelon prêcha aux Missions étrangères devant les ambassadeurs du roi de Siam, lejour de l’Epiphanie, en 1685. Dans la première partie du discours, où l’orateur expose les motifs de joie que la vocation des Gentils doit inspirer aux chrétiens, il déploie la magnificence d’une poésie colorée, soit qu’il représente l’Eglise sous l’image de Jérusalem, soit qu’il nous reporte à l’origine du christianisme et qu’il nous montre cette même Eglise déjà plus étendue que l’empire romain, soit qu’il retrace l’invasion des barbares, la prise de Rome et la conversion de ses farouches vainqueurs. Il s’écrie avecune énergie hautaine que Bossuet n’a pasdépasséedans son discours sur l’histoire universelle :
« Regardez ces peuples barbares, qui firent tomber l’empire romain! Dieu les a tenus en réserve sous un ciel glacé, pour punir Rome païenne et enivrée du sang des martyrs : il leur lâche la bride, et D monde en est inondé. Mais, en renversant cet empire, ils se soumettent à celui du Sauveur. Tout ensemble ministres des vengeances et objets des miséricorde? sans le savoir, ils sont menés comme par la main
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au-devant de l’Evangile; et c’est d’eux qu’on peut dire à la lettre qu’ils ont trouvé le Dieu qu’ils ne cherchaient pas. »
Cependant Fénelon arrive à la louange des missionnaires qui vont planter la croix dans l’extrême Orient ; là, se déroule un morceau justement célèbre par la poésie grandiose des images, par la véhémence pathétique, par l’impétuosité des mouvements entraînants :
« Peuples de l’extrémité de l’Orient, votre heure est venue! Alexandre, ce conquérant rapide que Daniel dépeint comme ne touchant pas la terre de ses pieds, lui qui fut si jaloux de subjuguer le monde entier, s’arrêta bien loin en deçà de vous ; mais la charité va plus loin que l’orgueil. Ni les sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils de tant de mers, ni l’intempérie de l’air, ni le milieu fatal de la ligne où l’on découvre un ciel nouveau, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares, ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie... Vents, portez-les sur vos ailes I que le midi, que l’orient, que les îles inconnues les attendent et les regardent en silence venir de loin ! Ils viennent non pour enlever les richesses et répandre le sang des vaincus, mais pour offrir leur propre sang et communiquer le trésor céleste! Peuples qui les vîtes venir, quelle fut d’abord votre surprise, et qui peut la représenter ? Des hommes qui viennent à vous, sans être
attirés par aucun motif ni de commerce, ni d’ambition, ni de curiosité ; des hommes qui, sans vous avoir jamais vus, sans savoir même où vous êtes, quittent tout pour vous, et vous cherchent à travers toutes les mers avec tant de fatigues et de périls, pour vous faire part de la vie éternelle qu’ils ont découverte! Nations ensevelies dans l’ombre de la mort, quelle lumière sur vos têtes ! »
A cette abondance d’images éclatantes succèdeun sobre et expressif tableau, dont Fénelon est lui-même le personnage. Par un retour sur lui-même, l’orateur, qui autrefois avait voulu se faire missionnaire, se demande pourquoi il ne marche pas à la tête des prêtres dont il excite le zèle, et il se répond en ces termes d’une humilité courageuse :
« Dieu m’en est témoin, Dieu devant qui je parle. Dieu à la face duquel je sers chaque jour, Dieu qui lit dans les cœurs! Seigneur, vous le savez, que c’est avec confusion et douleur qu’en admirant votre œuvre je ne me sens ni les forces ni le courage d’aller l’accomplir ! Heureux ceux à qui vous donnez de s’y dévouer! Heureux moi-même, malgré ma faiblesse et mon indignité, si mes paroles peuvent allumer dans le cœur de quelque saint prêtre cette flamme céleste dont un pécheur comme moi ne mérite pas de brûler ! »
Fénelon termine la première partie de son
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discours en présentant à l’imagination de ses auditeurs une image idéale de la ferveur qu’il suppose aux peuples orientaux nouvellement convertis :
<£ L’Evangile dans son intégrité fait encore sur eux son impression naturelle ! O aimable simplicité ! O foi vierge 1 O joie pure des enfants de Dieu I O beauté des anciens jours que Dieu ramène sur la terre, et dont il ne reste plus parmi nous qu’un triste et honteux souvenir I »
La seconde partie du sermon forme un saisissant contraste avec la première. Elle est empreinte d’une mélancolie exprimée avec une mâle éloquence : l’orateur y déplore les pertes faites par l’Église, les hérésies triomphantes d’abord en Europe, puis dans les régions du Levant :
<r Que sont devenues ces fameuses églises-mères d’Alexandrie, d’Antioche, de Jérusalem, de Constantinople, qui en avaient d’innombrables sous elles et d’où la foi s’est levée sur nos têtes commes le soleil ? C’est là que les conciles ont prononcé ces oracles qui vivront éternellement. Cette terre était arrosée du sang des martyrs, le désert .même y florissait par ses solitaires. Mais tout est ravagé sur ces monta ornes autrefois découlantes de lait et de miel, et
qui sont maintenant les cavernes inaccessibles des
serpents et des basilics. Que reste-t-il sur les côtes d’Afrique, où les assemblées d’évêques étaient aussi nombreuses que les conciles universels, et où la loi de Dieu attendait son explication de la bouche d’Augustin ? Je n’y vois plus qu’une terre fumante encore de la foudr6 que Dieu y a lancée. »
Le discours ne se termine pas sur ces tableaux si riches et si variés ; Fénelon laisse dans sa péroraison le champ libre à la tristesse du moraliste, qui contempledouloureusement les vices de la société contemporaine et qui compare avec amertume les misères du temps présent aux vertus des anciens jours ; nous retrouvons là l’âme anxieuse de l’auteur du Télémaque :
« Que ferait plus longtemps la foi parmi nous, chez des peuples corrompus jusqu’à la racine qui ne portent encore le nom de fidèles que pour le flétrir et le profaner ? La mode est une loi tyrannique à laquelle on sacrifie toutes les autres. Le dernier devoir est celui de payer ses dettes. Les prédicateurs n’osent plus parler pour les pauvres à la vue d’une foule de créanciers dont les clameurs montent jusqu’au ciel. Ainsi la justice fait taire la charité, et la justice elle-même n’est plus écoutée. Sous prétexte de se polir, on s’est amolli par la volupté et endurci contre la vertu. On invente chaque jour à l’infini de nouvelles nécessités pour autoriser les passions les plus odieuses. Ce qui
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était d’un faste scandaleux dans les conditions les plus élevées, il y a quarante ans, est devenu une bienséance pour les plus médiocres. Détestable raffinement de nos jours ! La misère et le luxe augmentent comme de concert : on est prodigue de son bien et avide de celui des autres. Les hommes tombent dans les langueurs mortelles de l’ennui, dès qu’ils ne sont plus animés par la fureur de quelque passion. 3>
Une telle oeuvre oratoire ne fait-elle pas regretter à notre admiration qu’en prêchant dans les églises de son diocèse il n’ait rien écrit de ses sermons, qui eussent mis son talent dans un si beau jour ? Il faut regretter pour la gloire de l’archevêque de Cambrai qu’en songeant beaucoup à ses ouailles il n’aitpas songé un peu à la postérité. Que de richesses il a dû prodiguer pendant les dix-huit années de sa vie pastorale! Car il prêchait régulièrement tous les carêmes dans quelque église de sa métropole, et, à certains jours plus solennels , dans sa cathédrale, sans répéter jamais deux fois un même discours. Dans sestournéespastorales, l’étonnante facilité de son génie lui fournissait sans peine et sans effort desinstructions proportionnées à l’état et aux dispositions présentes de ses auditeurs. c< Il parlait, nous dit son premier biographe, qui
l’avaitentendu souvent (i), en même temps pour les simples et pour les génies les plus sublimes. Tous ses sermons étaient faits de l’abondance de son cœur. Il ne les écrivait pas ; il ne les préméditait pas : ilse contentait de se renfermer dans son cabinet pour puiser dans l’oraison toutes ses lumières. Comme Moïse, il allait sur la montagne sainte et revenait ensuite vers le peuple lui communiquer ce qu’il avait appris dans cet entretien ineffable. Dans ces discours publics, il ramenait tout à l’amour, mais à cet amour qui produit et qui perfectionne toutes les vertus. Il bannissait toutes les idées subtiles, lesraisonnements abstraits, lesornements superflus, qui blessent la simplicité évangélique. Ce génie si étendu et si délicat ne songeait qu’à parler en bon père, pour soulager, pour éclairer son troupeau, d
D’ailleurs, la prédication ne suffit pas à son activité. Il ne cesse de se tenir au courant du mouvement religieux de son temps parunecorrespondance suivie avec les membres les plus distingués du clergé français et du clergé italien.
(1) Ramsay, Hist. de la vie et des ouvrages de Fénelon, 1727, page 87.
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Il se mêle, par ses instructions pastorales, par ses mandements, par ses lettres, aux controverses ardentes contre le jansénisme, qui agite et partage en deux factions presque égales l’Église de France. On n’a pas de peine à comprendre que le caractère de Fénelon et l’idée qu’il s’est faite de la bonté suprême le rendent peu favorable àla doctrine des jansénistes, qu’il appelle impitoyable et désespérante. D’Alembert, dans son Éloge de Fénelon , dit justement que, pour les combattre, l’archevêque de Cambrai écoutait encore plus son cœur que sa théologie. « Dieu, disait-il, n’est pour eux que l’être terrible ; il n’est pour moi que l’être bon (1). d Polémiste infatigable, joignant la grâce à la finesse, fonction àla force, leton sarcastique et hautain du grand seigneur à l’éloquence pénétrante et aux subtiles insinuations de l’orateur chrétien, Fénelon fut aussi un directeur incomparable. Nul n’a jamais su mieux que ce souple et facile génie prendre l’âme au moment où, encore indécise entre le monde et Dieu, elle 1 és te à choisir Dieu ; nul n’a eu une politique plus puissante et plus savante pour la conduire
(1) D'Alembert, Éloge de Fénelon,
au butqu’illui désigne. La vaste correspondance spirituelle de Fénelon est un chef-d’œuvre qui réunit les tons les plus divers, les accents les plusvariés, lescontrastes les plus surprenants, pour gagner les cœursen dominant les volontés. S’il s’agit de vouer une âme à la vie religieuse, c’est merveille de voir comme Fénelon sait tour à tour endormir son anxiété, vaincre les résistances, briser lesdissipationsetlesretours d’une imagination qui l’attache encore au monde et l’arrache à la pensée du ciel , l’emporter vers les régions du pur amour en anéantissant chez elle tout ce qui peut la lier aux vanités, aux affections, aux pensées de la terre. Alors, le mysticismede Fénelon, racine detoutes ses vertus, aiguillon de toutes ses volontés, ne connaît plus de tempéraments. Il commande au sage et habile directeur d'être le dominateur souverain de la conscience qu’il conduit, de la tenir sous une main impérieuse autant que douce, de triompher, s’il le faut, de sa tendresse et de son émotion pour les remplacer par la sécheresseetparl’autorité inflexible. C’est alors qu’il n’hésite pas à s’accuser lui-même et qu’il écrit aune de ses pénitentes les plus aimées ces paroles, dont on s’est servi trop aisément contre
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lui : « Je suis sec dans mes paroles , » et à une autre : « Je suis sec dans ma conduite (1) . »
Tel il se montre en effet quelquefois, quand il dirige une âme timorée et pusillanime, comme cette Madame de Montheron, femme du gouverneur de Cambrai, personnedistinguée, d’une haute piété, mais mobile et faible, sans cesse poursuivie par des doutes et des inquiétudes sur son salut (2). Tout autre se montre Fénelon, quand il doit consoler une femme troublée par les mille difficultés de la vie. Alors quelle tendresse compatissante dans ses conseils, quelle douce fermeté dans ses exhortations!
« On ne saurait, écrit-il à la princesse Marie-Christine de Salm (3), être à l’abri de l’orage, quand on est exposé aux soupçons de personnes puissantes qui sont crédules , inappliquées et obsédées par des flatteurs... O madame, laissons les hommes et n’aimons que Dieu. Du moins, ne ménageons les hommes que pour l’amour de lui. Quand nous aurons fait vers les hommes ce que Dieu demande, le meilleur pour nous est que nous n’en ayons aucune récompense ici-bas. Il n’y a qu’un seul ami sur qui on puisse compter ! »
(1) Lettres spirituelles , édition de Sacy, t. I, p. 230.
(2) Ibid, passim *
(3) Une nouvelle correspondance de Fénelon ( Revue des questions historiques) (1882-83), rar l’abbé Rance.
Si Fénelon songe à une grande dame qu’on destine au monde, le mysticisme fait place au bon sens et à la finesse dans les avis qu’il lui donne, à la prière du duc et de la duchesse de Chevreuse :
<r Ne lui décidez point qu’elle ira à l’opéra et à la comédie, et ne vous chargez jamais de ce cas de conscience qu’elle traitera avec son confesseur. Mais laissez entrer un peu d’opéra et de comédie dans l’étendue de la liberté que vous lui laissez. Ne faites point semblant de l’ignorer ; ne déclarez point que vous l’approuvez ; mais, sans affectation, laissez ces choses dans le train de demi-liberté où vous commencerez à la mettre. Voilà, mon bon duc, ce qui me paraît ne charger ni votre conscience, ni celle de la bonne duchesse, et qui pourra toucher le cœur de cette jeune personne (1). d
Tant de zèle consacré à son diocèse, tant de polémiques religieuses, tant de lettres, soit de direction, soit d'affaires, écrites à des correspon-
(1) Correspondance générale, I, 160.
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dants qui sollicitent de toutes parts ses conseils et ses soins, ne détournent point Fénelon de la culture des lettres. Les dix-huit années qu’il passe dans la disgrâce et dans l’exil sont marquées par une activité littéraire qui nous étonne, quand nous pensons àtous les soucis etauxmultiples charges dont l’archevêque de Cambrai était accablé. C’est que pour ce noble esprit, orné de facultés si brillantes, avide de poésie et de beauxarts et de commerce avec les Muses, toujours original, toujours créateur, n’imitant personne et paraissant hü-même inimitable, l’étude est un besoin, une nécessité essentielle, un soutien contre le découragement, un port où il trouve quelque calme après d’effroyables tempêtes ! Loin de s’engourdir dans l’uniformité de la besogne épiscopale et de la vie de province, lelettré et l’écrivain se réveillent dans Fénelon. On lui a durementreprochécommeunepreuved’égoïsme lacompositiondesaLe££re࣒Académie,écriteen 1714, alors qu’il vient de voir mourir coup sur coup ses amis les plus chers, l’abbé de Langerôn, son confident dévoué, le duc de Bourgogne, les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. On ne veut pas admettre qu’un homme désespéré ait pu conserver sa liberté d’esprit au point deproduire
une œuvre pleine d’une grâce souriante, d’une beauté sereine, d’un talent enchanteur. Ne faudrait-il pas, au contraire, louer Fénelon d’aimer les lettres d’un si pur et si ardent amour qu’elles puissent quelquefois endormir sesplus cuisantes douleurs ? Ainsi Cicéron, après la mort de sa fille bien-aimée, après la chute de la tribune et de la liberté, trouvait une consolation pour son âme abattue et déchirée dans la culture désintéressée des lettres et dans les profondes jouissances de l’étude !
A Cambrai, Fénelon revoit et achève les ouvrages de sa jeunesse; il publie son Recueil des fables et ses Dialogues des Morts ; il met la dernière main à son Télémaque. Puis il écrit ses Lettres sur V autorité de l’Église , sur la. prédestination et la grâce, sa réfutation du système de Malebranche. Il fait paraître en 1712 lapremière partie de son Traité sur V existence de Dieu , où, sans vouloir pénétrer dans aucune science, il s’efforce de développer une philosophie sensible et populaire.
En effet, cette première partie est une démonstration tirée du spectacle de la nature en général et de la connaissance de l’homme en particulier. Il y expose cette preuve, sinon la plus pro-
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bante,du moinslaplus facile etla plus accessible au commun des hommes, avec cette éloquence insinuante et persuasive, avec cette richesse du style et cette abondance des images qui lui sont familières. Nulle part il n’a trouvé des descriptions plus brillantes et plus gracieuses que dans ces pages immortelles, où il se plaît à passer en revue les merveilles du monde physique, pour y montrer partout l’éclatante empreinte d’une puissance supérieure à l’homme. Si le penseur y est parfois médiocrement original, l’écrivain y est toujours incomparable. Voici, par exemple, une paraphrase animée et colorée des mots bibliques : le ciel raconte la gloire de Dieu .
« C’est pour nous faire admirer le ciel que Dieu a fait l’homme autrement que le reste des animaux. Il est droit et lève la tête pour être occupé de ce qui est au-dessus de lui. Tantôt nous voyons un azur sombre, où les feux les plus purs étincellent ; tantôt nous voyons dans un ciel tempéré les plus douces couleurs avec des nuances que la peinture ne peut imiter ; tantôt nous voyons des nuages de toutes les figures et de toutes les couleurs les plus vives, qui changent à chaque moment cette décoration par les plus beaux accidents de lumière... Mais que signifie cette multitude presque innombrable d’étoiles ? La profusion avec laquelle la main de Dieu les a répandues sur son ouvrage fait voir qu’elles ne
coûtent rien à sa puissance. Il en a semé les cieux, comme un prince magnifique répand l’argent à pleines mains, ou comme il met des pierreries sur un habit. Combien doit être puissant et sage celui qui fait des mondes aussi innombrables que les grains de sable qui couvrent le rivage des mers, et qui conduit sans peine, pendant tant de siècles, tous ces mondes errants, comme un berger conduit un troupeau ! »
Le philosophe, dans cette première partie du traité, est surtout un poète qui tourne et retourne sous toutes ses faces l’argument des causes finales et cette preuve si souvent répétée : l’harmonie qui règne dans le monde n’est pas l’œuvre du hasard ; il n’y a qu’une cause souverainement intelligente et puissante qui ait pu la produire. Le génie littéraire de Fénelon trouve là un inépuisable thème à peintures éblouissantes de la nature entière. Il montre, en des termes dignes d’un Lucrèce, la fécondité de la terre, l’infinie variété des arbres et des plantes; il décrit le ciel, les vents, les eaux, les astres, les animaux terrestres, et pour les décrire il y a dans son style une souplesse, une variété, une force pittoresque, dont plus tard Buffon devait être jaloux ; car il n’a pas mieux que Fénelon parlé aux yeux et charmé les oreilles.
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cc Les animaux, dit Fénelon, ont des espèces innombrables. Les uns n’ont que deux pieds, d’autres en ont quatre, d’autres en ont un très grand nombre. Les uns marchent, les autres rampent, d’autres volent, d’autres nagent, d’autres volent, marchent et nagent tout ensemble. Les ailes des oiseaux et les nageoires des poissons sont des rames qui fendent la vague de l’air ou de l’eau, et qui conduisent le corps flottant de l’oiseau ou du poisson, dont la structure est semblable à celle d’un navire. Mais les ailes des oiseaux ont des plumes avec un duvet qui s’enfle à l’air et qui s’appesantirait dans les eaux : au contraire, les nageoires des poissons ont des pointes dures et sèches qui fendent l’eau sans en être imbibées et qui ne s’appesantissent point quand on les mouille. Certains oiseaux qui nagent, comme les cygnes, élèvent en haut leurs ailes et tout leur plumage, de peur de le mouiller, et afin qu’il leur serve comme de voile. Ils ont l’art de tourner ce plumage du côté du vent, et d’aller, comme les vaisseaux, à la bouline, quand le vent ne leur est pas favorable. Les oiseaux aquatiques, tels que les canards, ont aux pattes de grandes peaux qui s’étendent, et qui font des raquettes à leurs pieds, pour les empêcher d’enfoncer dans les bords marécageux des rivières.
« Parmi ces animaux, les bêtes féroces, telles que les lions, sont celles qui ont les muscles les plus gros aux épaules, aux cuisses et aux jambes ; aussi ces animaux sont-ils souples, agiles, uerveux et prompts à s’élancer. Les os de leurs mâchoires sont prodigieux à proportion du reste de leur corps. Ils ont des dents et des griffes, qui leur servent d’armes
terribles pour déchirer et pour dévorer les autres animaux.
« Par la même raison, le oiseaux de proie, comme les aigles., ont un bec et des ongles qui percent tout. Les muscles de leurs ailes sont d’une extrême grandeur, et d’une chair très dure, afin que leurs ailes aient un mouvement plus fort et plus rapide. Aussi ces animaux, quoique assez pesants, s’élèvent-ils sans peine jusque dans les nues, d’où, ils s’élancent comme la foudre sur toute proie qui peut les nourrir.
çc D’autres animaux ont des cornes : leur plus grande force est dans les reins et dans le cou. D’autres ne peuvent que ruer. Chaque espèce a ses armes offensives et défensives. Leurs chasses sont des espèces de guerres qu’ils font les uns contre les autres pour les besoins de la vie.
« Ils ont aussi leurs règles et leur police. L’un porte, comme la tortue, sa maison dans laquelle il est né ; l’autre bâtit la sienne, comme l’oiseau, sur les plus hautes branches des arbres, pour préserver ses petits de l'insulte des animaux qui ne sont point ailés. Il pose même son nid dans les feuillages les plus épais pour le cacher à ses ennemis. Un autre, comme le castor, va bâtir jusqu’au fond des eaux d’un étang l’asile qu’il se prépare et sait élever des digues pour le rendre inaccessible par l’inondation. Un autre, comme la taupe, naît avec un museau si pointu et si aiguisé qu’il perce en un moment le terrain le plus dur, pour se faire une retraite souterraine...
« Les animaux reptiles sont d’une autre fabrique. Us se plient, ils se replient ; par les évolutions de
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leurs muscles, ils gravissent, ils embrassent, ils serrent, ils accrochent les corps qu’ils rencontrent ; ils se glissent subtilement partout. Leurs organes sont presque indépendants les uns des autres ; aussi vivent-ils encore après qu’on les a coupés ...»
Il n’y a au xvn° siècle que La Fontaine pour avoir au même degré l’amour de la nature, la connaissance des bêtes et des plantes, et pour ouvrir ainsi son cœur, avant Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, à la voix enchanteresse et mystérieuse du monde extérieur. Quand Fénelon passe des merveilles du monde physique aux merveilles du monde moral, quand il peint la grandeur et la faiblesse de l’homme, l’âme, l’esprit, l’intelligence, la raison, la liberté, son style a toujours un caractère admirable de simplicité élégante et de grâce subtile.
La seconde partie du Traité ne fut publiée que trois ans après la mort de Fénelon. Elle fut composée non plus pour le commun des hommes, mais pour les philosophes accoutumés à méditer les vérités abstraites et à s’efforcer de remonter aux premiers principes. L’auteur y donne souvent son adhésion aux idées de Descartes; comme lui, il se place dans l’hypothèse du doute absolu
et il échappe ensuite au doute par ce raisonnement : douter c’est penser, et penser c’est être. Puis cette seule idée de son existence le conduit à celle de l’être nécessaire, et l’idée de l’être nécessaire l’amène à démontrer l’existence de Dieu et à en établir les attributs. Même au sein de cette métaphysique, Fénelon sait se garder d’être obscur; il possède le talent de donner du corps aux idées les plus subtiles et d’être très intéressant dans les discussions sèches et les démonstrations arides.
Ces belles et si précieuses qualités de claire argumentation, de pressante logique et d’imagination descriptive, se retrouvent plus nettes, parce qu’elles sont plus dégagées d’ornements poétiques, dans les Lettres sur la religion , dont quelques-unes furent adressées au duc d’Orléans, et dans les entretiens avec M. de Ramsay. L’histoire des rapports de ce dernier avec Fénelon est curieuse. André-Michel, chevalier de Ramsay, né en Écosse d’une noble famille restée fidèle à la cause des Stuarts, avait été élevé danslareligionanglicane. Plus tard, de longues et patientes études historiques sur la réforme le détournèrent de ses anciennes croyances et le livrèrent au scepticisme. Cependant, tourmenté
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de nouveau par le besoin de la foi, il fréquenta les plus célèbres écoles théologiques de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la Hollande, consultant partout les docteurs les plus connus. Il se rendit à Cambrai, uniquement attiré par la renommée de Fénelon, et, vers la fin de 1709, il vint exposer au prélat les doutes de son âme et les anxiétés de son coeur. L’archevêque l’accueillit avec bonté, le logea dans son palais, et, dérobant en sa faveur à ses multiples occupations tout le temps dont il put disposer, voulut bien traiter avec lui tous lesproblèmesreligieux, dont il cherchait en vain la solution. Ramsay nous a laissé un vivant récit des longues conversations qu’il eut avec Fénelon; il nous fait suivre pas à pas le détail des objections et des réponses, il nous raconte la victoire de l’archevêque et sa propre conversion au catholicisme. Le gentilhomme écossais devait rester l’ami le plus dévoué et l’admirateur le plus enthousiaste de Fénelon. Il ne quitta Cambrai qu’ après la mort de l’archevêque et il se consacra ensuite à sa mémoire. Non seulement il écrivit sa vie, mais encore il publia un Essai philosophique sur le Gouvernement civil , qu’il présenta comme le résumé des idées politiques et sociales déve-
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loppées souvent devant lui par l’archevêque. On doit se mettre en garde contre cet ouvrage de Ramsay, non parce qu’il manque de bonne foi, mais parce qu’à son insu l’auteur y donne aux vues de Fénelon sur la nécessité et les formes différentes et les bornes de la souveraineté une précision, un libéralisme tranchant, une netteté systématique et doctrinale qu’elles ne pouvaient avoir. Ramsay va même quelquefois jusqu’à substituer d’une manière évidente aux idées du prélat ses opinions personnelles. C’est lui qui le premier est l’auteur du Fénelon transformé et déjà légendaire, que le xviii® siècle fait à son image, que d’ Alembert et les philosophes de son école remanient et façonnent à leur gré, et que les écrivains révolutionnaires eux-mêmes adoptent comme un de leurs ancêtres, en le considérant non seulement comme le type de la philanthropie et de la tolérance, mais encore comme une sorte de prophète, qui, dès la fin du règne de Louis XIV, aurait eu la vision des temps nouveaux.
Le Traité de Vexistence de Dieu , qui excite l’admiration du grand philosophe Leibnitz, est suivi, en 1714, de la célèbre Lettresur les occupations de V Académie /rançaise,ledernieretleplus
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aimable ouvrage de Fénelon, écrit, pour répondre à l’appel du secrétaire perpétuel, M. Dacier, en courant, et pour ainsi dire d’abondance de cœur. C’est là que, revenant aux études de sa jeunesse qui apportaient un si précieux adoucissement à ses peines, Fénelon, sous la forme charmante d’une causerie, non d’une sentence, donne son avis sur l’éloquence et sur la poésie, sur la langue et sur le style, et tâche de prononcer équitablement le dernier mot de la Querelle des anciens et des modernes , dispute désormais épuisée, en faisant sentir tout ce qu’il y a d’excessif dans les opinions des deux partis.
Fénelon restait d’ailleurs en rapport avec la plupart des gens de lettres qu’il avait connus à Paris. Pendant les années 1713 et 1714, il entre tient avec Houdard de La Motte une très intéressante correspondance, qui a pour objet la Querelle des anciens et des modernes. Monsieur de Sacy, le savant traducteur delà Bible, échange avec lui des lettres fréquentes; l’Académie française lui exprime souvent ses regrets de ne pouvoir plus, depuis trop longtemps, le voir à ses séances. En outre, Fénelon est l’âme d’uneaimable société littéraire, qui se réunit dans le salon de Madame de Lambert. Ctette femme, fort spi-
rituelle, « dont le salon était comme l’antichambre de l’Académie, et qui conservait avec un éclat tempéré les anciennes traditions de goût pour les lettres, dont les femmes avaient donné tant de preuves au commencement du xviie siècle (1), » lui écrivait des lettres charmantes comme celle-ci : « Je n’aurais jamais consenti. Monseigneur, à ce que M. de Sacy vous eût montré les occupations de mon loisir, si ce n’était vous mettre sous les yeux vos principes et les sentiments que j’ai pris dans vos ouvrages. Personne ne s’en est plus occupé et n’a pris plus de soins de se les rendre propres. Pardonnez-moi ce larcin; voilà l’usage que j’en ai su faire. Vous m’avez appris que mes premiers devoirs étaient de travailler à former l’esprit et le cœur de mes enfants ; j’ai trouvé dans Télémaque les préceptes que j’ai donnés à mon fils, et dans Y Éducation des filles les conseils quej’ai donnés à la mienne.... Quel danger, Monseigneur, pour l’amour-propre que les louanges qui viennent de vous ! Je les tournerai en préceptes ; elles m’apprennent ce que je dois être pour mériter une estime qui ferait la récom-
(1) E. de Broglie, p. 163.
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Le duc de Chevreuse.
[Reproduction de la Bibliothèque Nationale.)