CHAPITRE PREMIER de l’éducation des filles
« François de Salignac de Lamothe, d’une famille ancienne et illustre, naquit au château de Fénelon, en Périgord, le 6 août 1651. Sous les yeux d’un père vertueux, il fit avec autant de succès que de rapidité ses études littéraires; et dèsl’enfance, nourri de l’antiquité classique, élevé dans la solitude parmi les modèles de la Grèce, son goût noble et délicat parut en même temps que son heureux génie. Appelé à Paris par son oncle, le marquis de Fénelon, pour achever ses études philosophiques et commencer le cours de théologie nécessaire à sa voca-
tion naissante, il soutint à quinze ans la même épreuve que Bossuet, et prêcha devant un audi toire, moins célèbre à la vérité que celui de l’hotel de Rambouillet. Cet éclat d’une réputation prématurée alarma le marquis de Fénelon, qui, pour soustraire le brillant jeune homme aux séductions du monde et de l’amour-propre, le fît entrer au séminaire de Saint-Sulpice... Il y reçut les ordres (1). »
Cependant, la ferveur de Fénelon lui inspira le dessein de se consacrer aux missions du Canada. Son oncle, l’évêque de Sarlat, effrayé dune détermination absolument incompatible avec la santé de son neveu, refusa son consentement. Bientôt le jeune prêtre reprit son projet en portant sa pensée, non plus vers les missions du Canada, mais vers celles du Levant, vers la Grèce, où tant de souvenirs profanes et sacrés appelaient son imagination (2).
Cet enthousiasme céda de nouveau aux volontés d’une famille justement inquiète, qui détourna Fénelon de ces missions lointaines en le consacrant à l’instruction des Nouvelles catholiques. Onappelaitainsiles jeunes fijjes enlevées
(1) Villemain, Notice sur Fénelon.
(2) De Bausset, Histoire de Fénelon.
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au protestantisme et élevées, sous la protection directe de Louis XIV, dans une maison fondée à Paris en 1634 par Jean François de Gondi. Fénelon resta leur directeur pendant dix ans. C’est de ce ministère qu’il tira, en 1687, son Traité de V éducation des filles . Cet ouvrage n’était pas d’abord destiné au public; Fénelon ne l’avait écrit que pour répoudre aux prières de la duchesse de Beauvilliers, mère attentive, soigneusement occupée de l’éducation de ses huit filles. Heureusement le traité, réservé à une seule et noble maison, est devenu un livre pour ainsi dire élémentaire. La lecture et l’étude en conviennent àtoutes les familles, à tous les pays et à tous les temps.
En 1687, un traité sur un pareil sujet était chose hardie et nouvelle. On peut même dire qu’en remontant jusqu’aux plus beaux jours de l’ancienne Grèce, on rie trouverait rien de semblable. Xénophon (1) et Platon (2) ne pouvaient songer à écrire en vue d’un sexe que les mœurs et les lois condamnaient à l’ombre du gynécée. Quand le christianisme élève le sort de la femme,
(1) Général, historien et philosophe athénien (445 à 355 av. J.C.).
(2) Célèbre philosophe athénien k430-347 av. J.-C.).
qui devient vraiment au foyer domestique la compagne de l’homme, ce livre, que la meilleure antiquité païenne n’avait pu produire , ne se produit pas encore. S’il ne faut pas oublier que saint Jérôme, écrivant à Læta, dame romaine d’une grande qualité, à propos de l’éducation de sa fille, a donné d’excellents conseils sur cette matière, il est certain que ni les premiers chrétiens ni les hommes du moyen âge ne se sont mis en peine pour traiter, d’une manière particulière et ample, le sujet si important de l’éducation des filles.
Au XIVe siècle, il est vrai, un vieux gentilhomme, le chevalier de la Tour-Landry, écrit d’une plus naïve, et parfois étrangement libre, pour l’instruction de ses filles, un petit livre qui nous donne une bien modeste idée de ce qui leur était appris. Le bongentilhommese déclare satisfait, pourvu que ses filles « puissent lire en « la bible et dans les gestes des rois et chroni- « ques de la France, etdela Grèce, et de l’Angle- « terre, pour y puiser des exemples et tourner « leur cœur à Dieu. » D’ailleurs, les princesses et les filles des rois ne reçoivent pas alors d’autres leçons. Qu'on lise les enseignements d’Anne de France, duchesse de Bourbonnais et
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d’Auvergne, à sa fille Suzanne de Bourbon, ou les enseignements de saint Louis à sa fille Isabelle, on n’y verra ni des pensées plus vastes ni des désirs plus hauts que dans les conseils du chevalier de la Tour-Landry.
Ce manque d’idées générales au moyen âge et même au xvT siècle sur l’éducation des filles doit-il nous étonner? Nullement ! L’hçmme, destiné à la vie active, extérieure, recevait au grand jour une éducation complète, dont les règles principales étaient tracées par les penseurs de tous les temps. La femme, devant s’effacer modestement dans le demi-jour de la famille, ne pouvait attendre que des soins individuels, qu’une éducation intime, dont toutes les règles étaient prises dans les traditions domestiques. Les filles étaient élevées à la maison par leur mère , qui leur transmettait les principes qu’elle-même avait reçus de sa mère . jffo'ûk pourquoi Rabelais, qui institue en façon mirifique, sous la discipline de Ponocrates, son élève Gargantua, ne nous dit rien de l’éducation de sa mèreGargamelle ni de sa femme Badebec, qui pourtant était « la plus ceci , la plus cela qui fust au monde. yVoilà pourquoi Montaigne ne songe pas à donner à Madame Diane de Foix
FÉNELuN ÉDUuaTEUR.
des avis sur Y institution des filles (1), « alors qu’il ne sait pas encore si c’est un garçon qui va naître d’elle. Voilà pourquoi aussi Erasme (2), prenant àparti l’étroitesse d’esprit quiprésideà l’éducation des filles de son temps, prétend que pour tout savoir on leur enseigne à faire la révérence,, à tenir les bras, à sourire en pinçant les lèvres, à ne manger à table qu’à peine, sauf à se dédommager ensuite en particulier. »
Auxvnesiècle,lascience reste chez les femmes, pour les mêmes raisons, inégale et courte ; la coutume et le caprice des mères continuent à décider de tout. Fénelon, frappé de ce mal, a le premier l’idée de songer à toutes les familles en s’occupant des filles de Monsieur de Beauvilliers (3), et, généralisant ses maximes, il compose un vrai traité qui, pour être un coup d’essai, n’en est pas moins un coup de maître/ une œuvre originale, dont tous les moralistes qui écriront après lui sur l’éducation des filles, s’inspireront à l’envi.
C’est ainsi, par exemple, que Madame de
(1) Gasté, préface de son édition. Paris, 1882.
(2) Savant célèbre né à Rotterdam en 1467, mort à Bâle en
(3) Gouverneur du duc de Bourgogne, ministro d’État en 1691.
Madame de Maintenon.
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Maintenon, exposant ses vues et dictant ses volontés sur l’éducation des demoiselles de Saint- Cyr, n’a pas, sauf quelques modifications, rendues nécessaires par la différence des circonstances, un idéal autre que celui dont Fénelon poursuit et recommande la réalisation. Dans cette chère maison, où, pour payer la rançon de la grandeur, elle a rassemblé deux cent cinquante jeunes filles, toutes nées de gentilshommes pauvres, elle les élève chrétiennement et raisonnablement y selon des principes, qu’elle a, sans nul doute, puisés en grande partie dans le livre de Fénelon. Comme lui, elle se garde bien de leur peindre le monde avec de romanesques et séduisantes couleurs, parce qu’elle veut les préparera la destinée laborieuse qui attend leur mince fortune ou leur pauvreté; elle leur fait connaître, de longue main, l’exacte réalité delà vie. C’est pourquoi, sgjpn la méthode de Fénelon, elle combat dans leurs coeurs les tendances à l’orgueil, à la mollesse, à la rêverie; elle leur donne une piété ferme et éloignée des vaines superstitions, une instruction plus solide que brillante; elle les accoutume à la réflexion, au travail, à l’activité intellectuelle et physique; elle leur enseigne les habitudes d’une vie simple
et réglée, qui peut seule, selon ses justes expressions, « régénérer par les femmes la noblesse de France. »
Le point cle départ du traité de Fénelon est excellent; l’auteur y montre, avec autant de bon sens que d’éloquence, combien l’éducation des femmes est importante, puisque leur rôle est si considérable dans la vie et dans la société :
<r N’ont-elles pas des devoirs à remplir, mais des devoirs qui sont les fondements de toute la vie humaine ? Ne sont-ce pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent tout le détail des choses domestiques et qui, par conséquent, décident de tout ce qui touche de plus près à tout le genre humain ? Les hommes peuvent-ils espérer pour eux-mêmes quelque douceur de vie, si leur plus étroite société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume ! Et les enfants, que deviendront-ils, si les mères les gâtent dès leurs premières années? £
.Après avoir indiqué les devoirs des femmes
dans la vie privée, Fénelon, avec une audace dépensées et de langagequ’on dirait toute moderne, leur trace leurs devoirs dans la vie publique. Ce n’est pas assez qu’elles soient le bonheur du foyer, il faut qu’elles fassent servir leur puissance de persuasion à propager autour
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d’elles le culte de la justice et du dévouement en soutenant leurs maris aux jours d’épreuves, en élevant leurs enfants non pour elles-mêmes, mais pour la patrie!
^x^enelon jette sur le passé un rapide regard ; il n’a pas de peine à reconnaître combien de maux ont été attirés sur les peuples et les
* rois par la déplorable influence de femmes dont l’éducation avait été négligée. Il montre qu’une société, qui n’a qu’un petit nombre de femmes noblement et libéralement instruites, est exposée aux plus grands périls; il ajoute qu’au contraire, si l’éducation des femmes y est répandue et savamment dirigée, elle deviendra de jour en jour plus policée, plus prudente, animée de sentiments plus élevés et d’instincts plusgénéreux.
>^Ainsi Fénelon, dès le début de son livre, avec une saisissante vigueur de logique, pose en principe qu’il faut conformer l’éducation des femmes aux devoirs quilesattendentdans la maison et dans le monde/Cet exorde est confirmé par le chapitre suivant, où l’écrivain, se livrant à une critique spirituelle, nous dépeint l’état de la société féminine en France à son époque.
Quand nous nous reportons aux femmes du
xvne siècle, nous sommes souvent les dupes de certaines exceptions éclatantes, des Motteville, des Sévigné, des La Fayette, versées dans les lettres anciennes et modernes, joignant la curiosité sérieuse et amusée aux goûts distingués et délicats. Il faut bien le dire, ces éducations brillantes, que nous admirons, étaient très rares même dans les grandes maisons. Madame de Sablé avouait qu’elle avait reçu l’instruction la moins sûre et la plus étroite; Madame Guyon, qui avait passé son enfance au couvent, où l’on recevait les leçons les plus mornes et les plus pauvres, se vantait d’avoir néanmoins su, à huit ans, autant que les dames renommées du royaume. Madame deMaintenon aimait à raconter qu’àdouze ans elle passait, avec une cousine à peu près du même âge, une partie du jour à garderies dindons d’une vieille tante qui l’avait recueillie. « On nous plaquait, dit-elle, un masque sur notre nez ; car on avait peur que nous ne nous hâlassions. On nous mettait au bras un petit panier où était notre déjeuner, avec un livret des quatrains de Pibrac(l), dont on nous donnait quelques pages à apprendre par cœur. »
(1) Magistrat et poète, auteur des Stances morales (1529-1584).
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Mademoiselle de Scudéry, dans un curieux passage de son Cyrus (1), s’élevait en ces termes contre la façon dont on traitait son sexe : « Une femme, qui ne peut danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou douze à apprendre continuellement que ce qu’elle ne doit faire que cinq ou six; et cette même personne, qui est obligée d’avoir du jugement jusqu’à la mort et de parler jusqu’à son dernier soupir, on ne lui enseigne rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement ni la faire agir avec plus de conduite. »
Telle était l’idée qu’on se faisait alors généralement de la nature et des destinées de la femme. En 1 686, l’abbé Fleury, dans son Traité du choix et de la méthode des études, où il touchait avant Fénelon, dont il était l’ami, le sujet de l’éducation des filles, laissait échapper ces paroles significatives : « Ce sera sans doute un grand paradoxe de dire que les femmes doivent apprendre autre chose que le catéchisme, la couture, et divers petits ouvrages, chanter, danser, s’habiller à la mode, et faire bien la révérence; car voilà d’ordinaire toute leur éduca-
(1) Fameux roman de Mademoiselle de Scudéry (1607-1701).
tion. j>Etl’abbé Fleury se figure qu’il est le plus hardi des novateurs, quand, après avoir consenti que les femmes se passent de l’histoire, il propose qu’elles apprennent à écrire correctement en français, sachent l’arithmétique, et connaissent un peu la jurisprudence, qui« leur est d’autant plus nécessaire en France qu’elles ne sont point en tutelle et peuvent avoir de grands biens dont elles soient les maîtresses absolues. » On le voit, la fiction de Molière faisant parler le bonhomme Chrysale ressemblait d’assez près à réalité, et c’était peindre sanstrop d’exagération la vie bornée etmodeste, imposée à la femme par l’usage, que de dire :
a II n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu’une femme étudie et sache tant de choses.
Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses enfants, Faire aller son ménage, avoir l’œil sur ses gens Et régler la dépense avec économie,
Doit être son étude et sa philosophie.
Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés Qui disaient qu’une femme en sait toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d’avec un haut-de-chausse. »
Sans doute, dans la pièce de Molière, celui qui s’exprime ainsi est un personnage comique, opposant un ridicule à un ridicule, un excès à
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un excès ; mais, en somme, tout prouve qu’au xviie siècle la majorité des nobles comme des bourgeois pensait dans le for intérieur de la même façon que le barbon de la comédie. C’est donc une peinture des femmes contemporaines très naturelle et très piquante dans son exactitude satirique qui va nous être tracée par Fénelon.
A nous met sous les yeux les jeunes femmes du monde, le plus souvent mal élevées, ignorantes, en proie au désœuvrement et à l’ennui, molles et paresseuses, têtes vides et frivoles, s’accoutumant à dormir un tiers plus qu’il ne faudrait pour conserver une bonne santé, s’abandonnant aune curiosité indiscrète et insatiable, à une sensibilitépernicieusepour les divertissements et les spectacles, se passionnant pour les ouvrages romanesques et les récits d’aventures chimériques :
« Une pauvre fille, pleine du tendre et du merveilleux qui l’ont charmée dans ses lectures, est étonnée de ne trouver point dans le monde de vrais personnages qui ressemblent à ses héros ; elle voudrait vivre comme ces princesses imaginaires qui sont dans les romans, toujours charmantes, toujours adorées, toujours au-dessus de tous les besoins. Quel dégoût
pour elles de descendre de l’héroïsme jusqu’au plus bas, détail du ménage ! d
La Bruyère lui-même, dans son chapitre sur es femmes , n’a jamais déployé une observation plus aiguisée et moqueuse que celle dont Fénelon fait preuve dans des pages d’une raillerie élégante et fine. Comme l’auteur des Caractères ,
il sait voir le ridicule où il est et l’en tirer d’une
(manière qui plaise et instruise. Tl tempère ainsi la sévérité de ses leçons en y mêlant, avec une parfaite mesure, la dose de satire si utile pour répandre sur tout l’ouvrage la vivacité et la variété.
^Quand Fénelon arrive au cœur de son sujet, Il établit une distinction fondamentale entre l’éducation et l’instruction, quoiqu’il se s^rve du même mot pour désigner l’une et l’autre. Il nomme la première l'éducation du cœur , la seconde V éducation de l'esprit. Cette distinction une fois bien indiquée, le plan qu’il adopte est simple. Il va montrer comment il faut instruire parallèlement le cœur et l’espriL d’abord pendant les années de l'enfance, eh suite pendant les années de V adolescence .jjr C’est dès le berceau que Fénelon prend les élèves qu’il se propose de former, et, alors
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qu’elles ne savent pas encore parler, il surveille déjà et dirige tous leurs mouvements.
Considérez, dit-il, combien, dès cet âge, les enfants cherchent ceux qui les flattent et fuient ceux qui les contraignent ; combien ils savent crier ou se taire pour avoir ce qu’ils souhaitent ; combien ils ont déjà d’artifice et de jalousieVOn peut donc compter que les enfants connaissent 3es lors plus qu’on ne s’imagine d'ordinaire ; ainsi, vous pourrez leur donner par des paroles, qui seront aidées par des tons et des gestes, l’inclination d’être avec les personnes honnêtes et vertueuses qu’ils voient, plutôt qu’avec d’autres personnes déraisonnables qu’ils seraient en danger d’aimer; ainsi, vous pourrez encore, par les différents airs de votre visage et par le ton de votre voix, leur représenter avec horreur les gens qu’ils ont vus en colère ou dans quelque autre dérèglement, et prendre le ton le plus doux avec le visage le plus serein, pour leur représenter avec admiration ce qu’ils ont vu faire
Rien ne semble trop minutieux à Fénelon, soit qu’il parle d’abord des soins physiques qu’il faut donner à l’enfance pour la conservation, la direction, l’usage des organes et des facultés du corps, soit qu’il s’occupe de l’âme et de l’intelligence. Toute cette partie de son ouvrage est infiniment attachante et originale; on sent à chaque phrase qu'elle lui appartient en propre.
Quelle délicatesse et quelle sagacité! Avec quelle candeur il applique à la pédagogie cette imagination qui, selon le mot de Villemain, lui échappe de toutes parts! C’est presque avec l’affection d’une mère que Fénelon décrit Tentant, son âme à peine éclose, son intelligence indécise et vague encore, jetant les premières lueurs, ses lèvres balbutiant les premières paroles, ses pieds timides essayant les premiers pas. Ce profond amour de Tenfanc^, si différent de la manière \m peu dure et même sarcastique dont La Brpyère parle de l’enfant, donne au livre de J^nelon cette vivacité d’analyse, ce charme^eduisant, cette douce chaleur qui nous^enètre et nous échauffe.
Après avoir examiné l’enfance avec son contingent debonnesetde mauvaises qualités, Fénelon descend du général au particulier et trace quelques portraits remarquables par leur précision. Voici l’enfant d’une nature rebelle et farouche, qui oppose à l’éducation un insurmontable obstacle! Celui-ci est artificieux et dissimulé :
d II est rie politique, caché, indifférent, pour rapporter tout secrètement à lui-même ; il trompe ses parents, que la tendresse rend crédules: sa sou-
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plesse, qui cache une volonté âpre, paraît une véritable douceur, et son naturel ne se déploie tout entier que quand il n’est plus temps de le redresser. J>
Celui-là est orgueilleux et jaloux :
<t La jalousie est plus violente chez les enfants qu’on ne saurait l’imaginer : on en voit quelquefois qui sèchent et qui dépérissent d’une langueur secrète, parce que d’autres sont plus caressés qu’eux. »
Quederemarques finesetjustes sur ces enfants précoces, petits prodiges, qui ne tiendront pas les promesses de leurs jeunes années ! Que de jolies observations sur l’aptitude des enfants à imiter les mauvais exemples! Que d’ingénieuse vérité dans la peinture de leur esprit malidieux et railleur, qui se plaît à contrefaire les gens ridicules et à prendre, pour représenter ce qui leur semble risible, manières moqueuses et comédiennes. D’ailleurs; à côté de tous ces défauts, Fénelon se hâte de placer les remèdes ; il recommandede varier selon les cas les méthodes de redressement, les punitions et les récompenses, les reproches et les éloges; il indique avec une infatigable diversité les soins multiples qui doivent toujours être proportionnés à chaque nature.
Après avoir loué cet art délicieux d’étudier l’enfance, de l’instruire, de la discipliner, de se dévouer à elle, il convient, avec le plus grand respect pour le génie de Fénelon, de noter que son noble esprit et son âme si tendre peuvent parfois s’être égarés et de leur présenter des objections. Ilya certainement quelque longueur dans cette accumulation de conseils et de préceptes ; il semble que l’écrivain abonde trop dans son propre sens, qu’il se berce de ses paroles, se laisse entraîner par son sujet qui l’enchante lui-même. On voudrait moins de subtilité, de raffinement, de goût à s’attarder dans le menu détail.
« O sage directeur ! lui dirait-on volontiers, ne craignez-vous pas qu’on ne vous accuse de faire le roman de l’éducation, tant les théories que vous prêchez sont savantes, minutieuses, difficiles à réaliser? C’est une institutrice par. faite, bien plus, une institutrice parfaite pour chaque enfant, que vous rêvez ! Chez qui trouverez-vous le discernement, la patience, le prodigieux talent, nécessaires pour exécuter votre plan ? » Fénelon semble avoir préyu cette critique ; car, au moment de conclure son livre, il se retourne pour embrasser d’un coup d’œil la
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route qu’il a parcourue, et il en aperçoit, non sans terreur, les détours, les difficultés, les obstacles. Ildéclarealors que, quandon entreprend un ouvrage sur la meilleure éducation, on doit forcément viser dans cette recherche au parfait et à l’idéal. Il avoue que dans la pratique on ne pourra pas aller aussi loin que ses pensées allaient, lorsque rien ne les arrêtait sur le papier ; mais il s’empresse d’ajouter que de ce qu’on ne ^aurait arriver dans la réalité au type de perfection qu’il a proposé, il ne s’ensuit pas qu’il soit inutile de l’avoir connu. Sans doute il ne s’agit pas de l’atteindre, mais il s’agitde s’en approcher autant qu’il est possible.
Il est un autre point sur lequel il importe de discuter les enseignements de Fénelon, itfe recommande-t-il pas trop le travail attrayant? Cette voie, où l’aimable guide appelle l’enfance avec des accents si doux et où il l’engage comme à travers les fleurs, n’est-elle pas trop commode et trop charmante pour les disciples, trop épineuse et malaisée pour les maîtres et les maîtresses ?/C’est dans une joie perpétuelle que doit se mire l’instruction qu’il dirige. Il veut qu’on raconte aux enfants mille histoires agréables et vives, qu’on les accoutume à représenter
les personnages de ces histoires et qu’on les charme par ces représentations, qu’on leur mettesous lesyeuxdes tableaux et des estampes aux belles couleurs , qu’on leur apprenne à lire dans des livres dorés, qu’on s’efforce d’enlever à leurs travaux l'air d’étude et de tâche imposée.
Vraiment, quand on voit Fénelon caresser ainsi la liberté de l’enfant, on se demande si ces sentiers parsemés de roses, à travers lesquels il se flatte de le mener pas à pas, existent ailleurs que dans ces îles fortunées , dont il a fait quelque part une poétique description. Il dit qu’il veut former une femme à l’esprit droit, ferme, réglé. Eh bien ! il est permis de craindre qu’il n’j ait contradiction entre le but qu’il se propose et les moyens qu’il indique pour y arriver. L’esprit ne court-il pas le risque d’être prématurément gâté par tant de soins, de délicatesse, de félicité et dejoie? Quand Fénelon, comme plus tard Rousseau, se préoccupe tant de donner un tour agréable aux notions utiles, ne s’expose-t-il pas àfinir par persuader aux enfants que toute leçon doit leur plaire, et qu’ils peuvent rejeter celles qui s’en dispensent? Fénelonne semblepas s’inquiéter assez d’exercer chez l’enfant la raison, qui est plus précoce qu’il ne croit, et, par défiance
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d’elle, il s’adresse trop à ses autres facultés moins énergiques, l’imagination et la sensibilité.
De même l'enseignement continue à être trop ingénieux et trop fleuri, quand Fénelon développe sa méthode pour mettre àla portée de l’enfance tout ce qui concerne les dogmes catholiques, les cérémonies du culte, les doctrines et les sacrements. En cette grave matière, il semble que son imagination égare un peu son bon sens dans les raffinements etdans les subtilités. Il veut qu’on frappe vivement les esprits enfantins et qu’on ne leur propose rien qui ne soit revêtu d’images sensibles. Si l’on désire, par exemple, essayer de leur faire comprendre la création, voici comment on devra procéder :
« Il faut montrer aux enfants une maison, et les accoutumer à comprendre que cette maison ne s’est pas bâtie d’elle-même. Les pierres, leur direz-vous, ne se sont pas élevées sans que personne les portât. Il est bon même de leur montrer des maçons qui bâtissent ; puis, faites-leur regarder le ciel, la terre et les principales choses que Dieu y a faites pour l’usage* de l’homme ; dites-leur : Voyez combien le monde est plus beau et mieux fait qu’une maison. S’est-il fait de lui-même ? Non, sans doute : c’est Dieu qui l’a bâtie de ses propres mains ! »
Pour leur parler des rapports de l’âme et du
corps, on leur représentera un cavalier qui est monté sur un cheval et qui le conduit. Pour inculquer aux enfants l’idée d’une autre vie, on leur montrera le paradis arrosé par un fleuve de paix et une fontaine de délices, tout brillant d’or et de pierreries. (Quant à Dieu, on le représentera assis sur son trône, avec des yeux plus étincelants que les rayons du soleil. On le fera parler; on lui donnera des oreilles qui écoutent tout, des mains qui portent l’univers, des bras qui sont toujours levés pour punir les méchants, un cœur paternel pour rendre heureux ceux qui l’aiment. x
^^Malheureusemeiït en ces sujets délicats la pente est dangereuse, et il est à craindre que Fénelon n’aille trop loin dans ce système qui consiste àlécarter tout ce qui est abstrait pour multiplier les comparaisons familières, les images pittoresque^yles tours sensibles. En transformant tout en récits et en descriptions, en figures humaines et en tableaux matériels, en abusant des moyens concrets , il va peut-être peupler de formes les esprits des enfants et ressusciter pour eux comme un Olympe.
Mais si Fénelon manque là de discrétion et de mesure, il reprend tous ses avantages quand
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il ordonne de combattre la superstition, qui est surtout à redouter chez les femmes, et quand il n’hésite pas à séparer \arelig ion de Irréligiosité:
« Accoutumez, s’écrie-t-il, les filles naturellement trop crédules à n’admettre pas légèrement certaines histoires sans autorité et à ne pas s’attacher à de cerdévotions qu’un zèle indiscret introduit. »
)endant les élèves de Fénelon sont arrivées à l’adolescence. Nous touchons à laseconde partie de l’ouvrage, d’une forme plus serrée et d’un développement plus concis que la première; elle s’ouvre par un malicieux chapitre intitulé : Remarques sur plusieurs défauts dessilles. Fénelon dit qu’elles sont nées artificieuses et qu’elles savent user de longs détours pour arriver à leur but; il fait une clairvoyante satire de leurs ruses, de leurs colères, de leurs jalousies, de l’industrie qu’elles déploient dans leur$ rivalités/pour prévaloir les unes contre les autres; il hfs montre vaines et désireuses de plaire :
fi € Les chemins, dit-il, qui conduisent les hommes a l'autorité et à la gloire leur étant fermés, elles tâchent de se dédommager par les agréments de l’esprit et du corps. De là vient qu’elles aspirent tant à la beauté et à toutes les grâces extérieures, et qu’elles sont si passionnées pour les ajustements ;
une coiffe, un bout de ruban, une boucle de cheveux plus haut ou plus bas, le choix d’une couleur, ce sont pour elles autant d’affaires importantes. 3>
Puis Fénelon se met à dépeindre la loi inconstante et tyrannique de la mode; il oppose la gravité et la simplicité des mœurs anciennes au luxe nouveau des vêtements, des dentelles et des bijoux :
« Je voudrais faire voir aux jeunes filles la noble simplicité qui paraît dans les statues et les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines ; elles y verraient combien des cheveux noués négligemment par derrière et des draperies pleines et flottant à longs plis sont agréables et majestueuses. »
Ce passage n’est-il pas charmant, bien digne du délicat etpoétique écrivain, pour qui les plus purs chefs-d’œuvre de la statuaire antique n’avaient pas de secrets, et qui semble avoir comme des réminiscences des entretiens dePlaton et des ateliers de Phidias? Est-ce à dire que Fénelon poursuive la chimère de prétendre faire que les jeunes filles de son temps adoptent le costume des Athéniennes, contemporaines de Socrate et de Périclès? Nullement!
cc Je sais bien, dit-il, qu’il ne faut pas souhaiter
de l’éducation des filles.
qu’elles prennent l’extérieur antique : il y aurait de l’extravagance à le souhaiter ; mais elles pourraient, sans aucune singularité, prendre le goût de cette simplicité d’habits si noble, si gracieuse', et d’ailleurs si convenable aux mœurs chrétiennes. /Ainsi , se conformant dans l’extérieur à l’usage présent, elles sauraient au moins ce qu’il faut penser de cet usage ; elles satisferaient à la mode comme à une servitude fâcheuse, et elles ne lui donneraient que ce qu’elles ne pourraient lui refuser... Faites-leur remarquer souvent et de bonne heure la vanité et la légèreté d’esprit qui fait l’inconstance des modes. C’est une chose bien mal entendue, par exemple, de se grossir la tête de je ne sais combien de coiffes entassées ; les véritables grâces suivent la nature et ne la gênent jamais. »
Fénelon n’estpas moins incisif quand il combat chez les femmes la manie du bel esprit, et quand il mène la campagne contre le ridicule si plaisamment attaqué par Molière. Il prouve que la précieuse est précieuse parce qu’elle estignorante, romanesque, visionnaire. Comme Molière, il ne veut pas de femmes savantes, mais il veut des femmes instruites; il distingue le pédantisme et le savoir, le bon et le mauvais usage de la science, et il dit excellemment que la femme doit avoir sur la science une pudeur telle que celle qu’ elle doit avoir sur la vertu.
Après avoir signalé ces défauts, il développe les enseignements qui doivent y remédier. Reprenant le principe qu’il a posé au début de son ouvrage, et d’après lequel il importe de proportionner l’éducation des femmes aux devoirs qu’elles ont à remplir, il se présente d’abord le rôle général que doit jouer dans sa maison la jeune femme devenue mère de famille. Il met en relief avec vigueur V étendue de ses fonctions do mestiques : conduire l’éducation des enfants, des garçons jusqu’à un certain âge, des filles jusqu’à ce qu’elles se marient, surveiller les valets, diriger les servantes, régler le détail delà dépense sans avarice et sans prodigalité, acquérir l’autorité sur toutes les personnes qui composent cette petite république, en leur donnant le bon exemple.
Or, pour arriver à posséder cet esprit mûr, ferme, appliqué, propre au gouvernement, que doit-elle savoir? Elle doit toutd’abord apprendre à lire et à écrire correctement! Cette prescription semble une naïveté, et cependant elle est nécessaire. Rares, en effet, sont parmi les fenu mesdu meilleur ton celles qui savent prononcer cequ’elleslisent : ou elles hésitentouelles chantent en lisant. Ilyalà surl’importanceetles difïl-
de l’éducation des filles. 35
cultés de la lecture à haute voix quelques lignes qui placent Fénelon au premier rang parmi les apôtres de l’art de bien dire. De même il insiste sur la nécessité d’une écriture nette etd’une orthographe exacte, et il a d’autant plus raison d’insister sur ce dernier point, que les plus grandes dames de la cour manquaient grossièrement pour l’orthographe!
Quanta lalangue, Fénelon ne croit pas qu’on doive essayer de l’apprendre aux jeunes filles par règles; il pense que pour cela il faudrait les soumettre aux mêmes études latines que les garçons, puisque le français, à son origine, sort du latin et que sa naissance est, à vrai dire, une métamorphose.
« Accoutumez-les seulement, sans affectation, à ne point prendre un temps pour un autre, à se servir des termes propres, à expliquer nettement leurs pensées avec ordre et d’une manière courte et précise : vous les mettrez en état d’apprendre un jour à leurs enfants à bien parler. »
Sans méconnaître ce qu’il y a de juste et de sage dans ces conseils, nous ne pouvonsaujourd’hui nous empêcher de juger Fénelon beaucoup trop timide sur ce point : c’est que notre siècle a merveilleusement développé la science
historique de la grammaire et du langage par desméthodes subtiles etpénétrantes, grâce auxquelles le maître le plus modeste ne saurait plus reculer devant l’oeuvre qui paraissait impossible au génie de Fénelon, pourtant si peu routinier et parfois original jusqu’à la chimère. Cela prouve, pour le dire en passant, que, si Ton veut bien juger les grands hommes, il faut les replacer au milieu desconditions deleur temps et non pas les accabler de la supériorité d’expérience du nôtre. Ainsi Fénelon borne ce que nous appellerions V instruction scientifique de ses élèves aux quatre règles del’arithmétique. N’en soyons pas plus étonnés qu’il ne serait lui-même sans doute, s’il revenait au monde, surpris de nous voir enseigner aux jeunes filles les éléments de l’algèbre et de la géométrie, des sciences physiques et naturelles. Songeons que, si parfois Fénelon semble être simplement le rapporteur de ce qu’on pouvait penser autour de lui, il a été souvent un hardi novateur. Quarante ans après l’apparition du livre de Fénelon, le bon Rollin était accusé d’être un ambitieux et un téméraire, quand, publiant son Traité des études, il demandait qu’on apprît aux jeunes Français un peu de leur histoire nationale. Or, ce que
de l’éducation des filles.
Rollin réclamait pour les garçons en 1726, Fénelon n’avait pas, dès 1687, hésité à le réclamer pour les jeunes filles. Bien plus, non seulement il voulait qu’on leur enseignât l’histoire de France, si étrangement dédaignée, mais qu’on ne craignît pas de leur faire comme un cours d’histoire universelle :
« Donnez-leur des histoires grecques et romaines ; elles verront des prodiges de courage et de désintéressement. Ne leur laissez pas ignorer l’histoire de France ; mêlez celle des pays voisins et les relations des pays éloignés judicieusement écrites. 3>
Pourquoi donc Fénelon, si heureusement inspiré quand il recommande l’étude de l’histoire et de la géographie, estime-t-il que Pétude des langues vivantes est inutile? C’est que le français était, au xvne siècle, comme la langue universelle. Dans la haute société allemande ou anglaise, la prédilection pour notre langue et notre littérature régnait sans partage. Puisque les étrangers les plus illustres témoignaient du mépris pour leur génie national, comment Fénelon et ses contemporains nel’auraient-ils pas éprouvé? Ils considéraient la langue anglaise comme sortant à peine de l’enfance, et la langue
allemande comme un jargon rude et barbare.' Quant à l’espagnol et à l’italien, Fénelon en défendait l’étude à ses élèves pour d’autres raisons. Il se rappelait comment, dans la première partie du siècle, les Espagnols et les Italiens avaient envahi notre littérature et notre langue, faisant dégénérer l’esprit français en afféterie, en mignardise, en déclamation alambiquée et précieuse. Il n’oubliait pas qu’il avait fallu les comédies de Molière et les satires de Boileau pour extirper les pointes, les concetti, les galanteries fades, les faux brillants, les finesses énigmatiques mêlées aux gaillardises et aux rodomontades. Et il craignait sans doute quelque retour offensif du sensualisme italien ou de l’enflure espagnole.
En revanche, Fénelon inclinerait bien volontiers à permettre aux femmes de prendre une teinture de latinité. Ce n’est pas seulement comme admirateur enthousiaste des écrivains anciens, c’est encore comme chrétien et comme prêtre catholique qu’il voudrait que la langue de Cicéron et de Virgile ne leur fût pas inconnue :
« Car, dit-il, c’est la langue de l’Eglise. Il 7 a un fruit inestimable à entendre le sens des paroles de
de l’éducation des filles.
l’office divin ; ceux mêmes qui cherchent les beautés du discours en trouveraient de bien plus parfaites et de plus solides que dans l’italien et l’espagnol. »
En outre, l’ingénieux directeur exprime le souhait que l’on compose spécialement pour les jeunes filles des morceaux choisis d’éloquence et de poésie, tirés des meilleurs auteurs et destinés autant à la culture de leurs âmes qu’à l’ornement de leurs esprits.
Le souffle généreux de Fénelon continue à élever et à élargir l’horizon de l’enseignement qu’il désire pour les jeunes filles de bonne condition. C’est ainsi qu’il leur permet l’étude de la musique dans une page pleine de précautions fines et de réserves délicates :
<( Pour la musique, on sait que les anciens croyaient que rien n’était plus pernicieux à une république bien policée que d’y laisser introduire une mélodie efféminée ; elle énerve les hommes ; elle rend les âmes molles et voluptueuses ; les tons languissants et passionnés ne font tant de plaisir qu’à cause que l’on s’y abandonne à l’attrait des sens... »
Ces paroles sont sévères; mais Fénelon se hâte d’ajouter :
<r Les cantiques ont été les premiers monuments qui ont conservé plus distinctement, avant l’Ecri-
ture, la tradition des choses divines parmi les hommes. Nous avons vu combien la musique a été puissante parmi des peuples païens pour élever l’âme au-dessus des sentiments vulgaires. L’Église a cru ne pouvoir consoler mieux ses enfants que par le chant des louanges de Dieu. 3>
Fénelon en conclut qu’on ne peut abandonner un art que l’esprit de Dieu même a consacré, et qu’il faut faire sentir aux jeunes filles qu’on voit sensibles à ses impressions combien on peut trouver de charmes dans la musique sans sortir des sujets pieux. D’ailleurs, il est d’avis que, si elles ont de la voix et du goût pour les beautés de la musique, on ne saurait espérer de les leur faire ignorer, et il dit spirituellement :
<£ La défense irriterait la passion. Il vaut mieux donner un cours réglé à ce torrent que d’entreprendre de l’arrêter. 3>
Quant au dessin et à la peinture, Fénelon se montre plus facile que pour la musique, et il décrit avec une justesse exquise et une élégance persuasive le charme et l’utilité de cette étude engageante :
« La peinture a un privilège pour les femmes : sans elle, leurs ouvrages ne peuvent être bien conduits. Je
de l’éducation des filles.
sais qu’elles pourraient se réduire à des travaux simples qui ne demanderaient aucun art ; mais dans le dessein qu'il me semble qu’on doit avoir d’occuper l’esprit en même temps que les mains des femmes de condition, je souhaiterais qu’elles fissent des ouvrages où l’art et* l’industrie assaisonnassent le travail de quelque plaisir. De tels ouvrages ne peuvent avoir aucune vraie beauté, si la connaissance des règles du dessin ne les conduit. 5>
Tels sont les traits principaux du livre de Fénelon, dont le complément naturel est dans une page du Télémaque , où l’auteur semble avoir voulu nous présenter le modèle de la jeune fille idéale en nous traçant, d’un pinceau léger et pur, l’harmonieuse et touchante figure d’Antiope :
« Ce qui me touche en elle, dit Télémaque , c’est son silence, sa modestie, sa retraite, son travail assidu, son industrie pour les ouvrages de laine et de broderie, son application à conduire toute la maison de son père, depuis que sa mère est morte, son mépris des vaines parures, l’oubli et l’ignorance même qui paraît en elle de sa beauté. — Antiope, reprend Mentor , est douce, simple et sage ; ses mains ne méprisent pas le travail ; elle prévoit de loin, elle pourvoit à tout ; elle sait se taire et agir de suite sans emportement; elle est à toute heure occupée et ne s’embarrasse jamais, parce qu’elle fait toute chose à propos ; le bon ordre de la maison de son père est sa gloire ; elle en est plus ornée que de sa beauté.
Quoiqu’elle ait soin de tout, qu’elle soit chargée de corriger, de refuser, d’épargner (chose qui fait haïr presque toutes les femmes), elle s’est rendue aimable à toute la maison, parce qu’on ne trouve en elle ni passion, ni entêtement, ni légèreté, ni humeur comme dans les autres femmes ; d’un seul regard, elle se fait entendre, et on craint de lui déplaire ; elle donne des ordres précis : elle n’ordonne que ce qu’on peut exécuter ; elle reprend avec bonté, et, en reprenant, elle
encourage Son esprit, non plus que son corps, ne
se pare de vains ornements ; son imagination, quoique vive, est retenue par la discrétion ; elle ne parle que pour la nécessité, et si elle ouvre la bouche, la douce persuasion et les grâces naïves coulent de ses lèvres. Dès qu’elle parle, tout le monde se tait, et elle en rougit ; peu s’en faut qu’elle ne supprime ce qu’elle a voulu dire, quand elle aperçoit qu’on l’écoute si attentivement Vous avez raison, Télé-
maque, Antiope est un trésor digne d’être cherché dans les terres les plus éloignées. »
On raconte que lorsque Fénelon traçait ce portrait de la jeune fille parfaite telle qu’il la concevait, il songeait à l’une de ses élèves qu’il avait formée d’après les principes exposés dans son Traité de V éducation. S’il en est ainsi, quelle mère ne serait heureuse de puiser dans un tel livre ses modèles et ses inspirations, pour que ses filles arrivent à ressembler, autant qu’il est possible, àla noble et ravissante fiancée de Télé-
de l’éducation des filles.
maque? D’ailleurs, les nouveaux programmes recommandent la lecture et l’explication de cet ouvrage aux jeunes filles instruites de notre temps; nous leur dirons donc en matière de conclusion : « Tenez-vous en garde contre les parties un peu chimériques d’un livre qui laisse déjà quelquefois deviner le législateur de Salente. Nous vous avons indiqué, avecuneimpartialité respectueuse, le luxe des conseils trop minutieux, l’excès d’une sollicitude éprise d’une perfection impossible, l’inquiétude aventureuse d’une imagination qui s’enchante elle-même et s’abandonne à la recherche de ce qui charme sa fantaisie, les restrictions étroites qui tiennent non pas à l’écrivain, mais à son époque. En revanche, cette précaution une fois prise, savourez la connaissance merveilleuse et l’amour profond de l’enfance et de la jeunesse, la peinture savante et délicate du cœur féminin, tant de prescriptions excellentes, d’observations fines, de leçons plus opportunes aujourd’hui que jamais. Goûtez les grâces élégantes d’un style irrésistible et les séductions infinies de l’écrivain qui répand sur tout ce qu’il touche la chaleur et la vie. Admirez surtout les candides audaces du novateur, sa passion du progrès, son
libéralisme, qui parfois avance d’un siècle sur son époque et qui semble, à certains endroits,, être contemporain du nôtre ! »