LES FABLES. — LES DIALOGUES DES MORTS
Fénelon, adonné à l’instruction des nouvelles catholiques, ne se laissait’pourtant pas absorber par les devoirs du modeste emploi dans lequel il ensevelit ses talents pendant dix années. Il avaittrouvé dans Bossuet un attachement qui ne fut pas durable. Admis à la familiarité de ce grand homme, il étudiait son génie et sa vie, il le suivait à sa maison de campagne de Germigny ; comme un disciple fidèle, il se tenait dans son ombre, respectueux et docile, achevant de se former, par ses entretiens et d’après ses exemples, un idéal de la prédication évangélique. Quand il se décide à prêcher, c’est devant l’évêque de Meaux, dans sa cathédrale. Quand il écrit les Dialogues sur V éloquence , qui sont l’ou-
vrage cle sa jeunesse, et quand il y fait la guerre avec tant de finesse et de force à l’affectation du bel esprit, à la scolastique, à l’abus des divisions et des portraits, sa pensée est au fond de prendre parti contre Fléchier, contre Mascaron et même contre Bourdaloue en faveur de Bossuet qui, parlant de génie et d’inspiration, lui semble le meilleur modèle de l’éloquence chrétienne chez ses contemporains. Enfin, c’est sous les auspices de Bossuet qu’il débute dans la controverse en écrivant contre les ministres protestants son Traité düministère des pasteurs.
Le bruit que fit cet ouvrage, l’approbation retentissante que lui donna l’Eglise catholique, le suffrage tout-puissantde Bossuet, engagèrent Louis XIY à charger Fénelon de diriger une importante mission, dont le but était de convertir les réformés de la Saintonge.
En 1689, un grand objet s’offrit à l’ambition et au talent de Fénelon. Le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, sortait de la première enfance, etle roi, conseillé par MadamedeMaintenon, lui donnait pour gouverneur le duc de Beauvilliers. Celui-ci se hâtait de choisir et de faire agréer au roi, comme précepteur du jeune prince, Fénelon qui, secondé par quelques ver-
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tueux et savants amis, commença la noble tâche à laquelle le destinaient de puissantes influences et la supériorité de son génie. Bossuet avait fait l’éducation du fils de Louis XIV, Fénelon allait faire celle de son petit-fils; mais l’œuvre du futur archevêque de Cambrai devait nécessairement, dès l’origine, présenter un contraste presque complet avec l’œuvre de l’évêque de Meaux. En effet, les deux illustres maîtres avaient à travailler sur des naturels bien différents. L’élève de Bossuet, indolent et doux, exempt de vices et de vertus, indifférent au bien et au mal, peu sensible à la gloire, ne s’intéressant ni aux sciences ni aux arts, était une matière inféconde et molle, indigne de l’austère et sublime génie de son précepteur. Aussi Bossuet, composant des chefs-d’œuvre trop puissants pour un tel disciple, ne descendant ni dans sa familiarité ni dans son intimité, lui donnant de haut et à distance un enseignement trop fort pour sa faiblesse, le laissa sortir de ses mains incolore et médiocre, tel que la nature l’avait fait. Au contraire, Fénelon recevait un élève né avec les germes de grands vices et d’éclatantes qualités intellectuelles ou morales. Sans doute U allait avoir à combattre un ca-
ractère indomptable, un orgueil révoltant, des penchants irascibles, des passions violentes, mais en revancheà développer beaucoup d’esprit naturel et une extrême aptitude à acquérir tous les talents et toutes les connaissances.
« M. le ducde Bourgogne, dit Saint-Simon (1), naquit terrible, etsa première jeunesse fit trembler. Dur et colère jusqu’aux derniers emportements, et jusque contre les choses inanimées, impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps (c’est ce dontj’aiété souvent témoin), opiniâtre à l’excès, passionné pour tous les plaisirs, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avecune sorte de ravissement, et le jeu encore où il ne pouvait supporter d’être vaincu et où le danger avec lui était extrême; enfin, livré à toutes les passions ettransporté de tous les plaisirs ; souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en railleries, saisissant les ridicules avec une justesse qui assommait. Delà hauteur des deux, il ne regardait les hommes que
(1) Mémoires, chap. 322, t. XVIII.
Le duc de Bourgogne enfant.
( Reproduction de la Bibliothèque Nationale.)
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comme des atomes avec qui il n’avait aucune
ressemblance, quels qu’ils fussent L’esprit,
la pénétration brillaient en lui de toutes parts. Jusque dans ses fureurs, ses réponses étonnaient; ses raisonnements tendaient toujours au juste et au profond, même dans ses emportements. Il se jouait des connaissances les plus abstraites. L’étendue et la vivacité de son esprit étaient prodigieuses et l’empêchaient de s’appliquer à une seule chose à la fois, jusqu’à l’en rendre incapable, d Tel était au moral le duc , de Bourgogne. Au physique, il avait une figure agréable, un regard plein d’intelligence, un fin et charmant sourire; mais il était petit, pâle, frêle, avait une épaule contournée qui le rendait légèrement boiteux, et toute l’apparence d’une nature délicate et maladive.
Fénelon, dès qu’il se fut chargé de l’éducation du prince, comprit admirablement tout ce qu’il avait à craindre d’un pareil caractère, mais aussi tout ce qu’il avait à espérer d’un esprit si original et d’une âme si énergique ; il aborda son redoutable et séduisant élève, armé d’une méthode qu’il avait longtemps méditée, savamment préparée, et qui devait produire de merveilleux résultats. Il se prescrivit une règle
capitale, « celle d’observer à chaque moment le caractère du jeune prince, de suivre, avec une attention calme et patiente, toutes les variations et tous les écarts de ce tempérament fougueux, et de faire toujours ressortir la leçon de la faute même. Une pareille éducation devait être en action bien plus qu’en instruction; l’élève ne pouvait jamais prévoir la leçon qui l’attendait, parce qu’il ne pouvaitprévoir lui-même les torts dont il se rendrait coupable par l’emportement de son humeur. Aussi les avis et les reproches étaienttoujours le résultat nécessaire et naturel des excès auxquels il s’était abandonné (1).» Pour appliquer avec succès cette méthode, Fénelon fut servi à la fois par les grâces de sa personne et de sa physionomie, par la force pressante et doucede sa parole, parles qualités natives de son caractère, dont le fond consistait dans le besoin et dans l’art de diriger les volontés. « Les belles proportions de ses grands traits et de toute sa personne, le feu de ses yeux, tempéré par une douceur incomparable, sa bouche sérieuse et souriante, qui s’entr’ouvre comme pour laisser son âme se répandre sur tout ce qui l’entoure,
(1) De Bausset, t. Ier, p. J 77.
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exercent une séduction presque irrésistible (1).» Il parle avec une abondance insinuante, qui a une vertu singulière pour calmer les cœurs troublés; son éloquence est plus persuasive encore lorsqu’il cause que lorsqu’il prêche, parce qu’elle unit, dans la simplicité ‘des entretiens ordinaires, l’enjouement à l’inspiration. Son caractère est un mélange extraordinaire de tendresse et de force, de complaisance et de fermeté, de patience et de souplesse, où l’énergie se tempère de grâce et l’obstination de caressante habileté ; comme sa physionomie, il rassemble tout, et les contrastes ne s’y combattent pas (2).
« Le plus sûr moyen de maîtriser l’enfance est de l’aimer et de ne la craindre point, de se dévouer sans s’asservir. Les enfants ont une stratégie pleine d’artifices, quele sang-froid peut seul déjouer : céder avec mollesse ou résister avec emportement, c’est se trahir également à ces petits regards pénétrants et impitoyables... Il faut avec eux du caractère et de Lame : de l’âme pour les attirer, du caractère pour les dominer. Ces deux qualités, Fénelon les possé-
(1) Henri Martin, t. XIV, p. 299.
(2) Saint-Simon.
dait dans unrapport plein d’harmonie; il en usa pour prendre sur son élève l’ascendant nécessaire (1). » C’est merveille de voir comme il arrive ainsi à conduire le duc de Bourgogne par l’affection et par la raison, à étouffer les germes de ses vices, à développer les facultés heureuses de son cœur, à mêler les deux existences du maître et du disciple au point de n’en plus faire qu’une et d’habituer d’abord l’enfant, et ensuite le jeune homme, à ne sentir et à ne vivre que dans son précepteur. Le cardinal de Bausset et l’abbé Proyart, auteur d’un ouvrage intitulé : Vie du Dauphin, père de Louis XV, nous ont transmis sur l’éducation du duc de Bourgogne des renseignements précieux. Lorsque le jeune prince se livre à ses trop fréquents accès de colère, le gouverneur, le précepteur, tous les officiers et tous les domestiques de sa maison se concertent sans affectation pour observer avec lui le plus profond silence. Onévitede répondre àsesquestions; on le sert en détournant les regards; on lui retire ses livres; on l’abandonne à lui-même. Bientôt il est frappé de cet abandon, il se reproche sa conduite, il vient se jeter aux pieds de
(1) Gérusez, Littérature française,, II, p. 299.
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Fénelon qui le console. Parfois, le duc de Bourgogne semblese défier de lui-mêmeet il appelle Yhonneur en garantie de ses promesses. On a encore les originaux de deux engagements solennels qu’à l’âge de huit ans il déposait entre les mains de son précepteur.
' Un jour, le prince répond à une réprimande de Fénelon par cette phrase impertinente : Je sais qui je suis et qui vous êtes! Fénelon ne dit pas un seul mot, puis il affecte de ne plus lui parler de la journée. « Le lendemain, à peine le duc de Bourgogne fut éveillé que Fénelon entra chez lui. Il n’avait pas voulu attendre l’heure ordinaire de son travail, afin que ce qu’il avait à lui dire frappâtplus fortement ^imagination du prince. Fénelon, lui adressant aussitôt la parole,avecunegravité froide et respectueuse, bien différente de sa manière habituelle, lui dit : « Je ne sais. Monsieur, si vous vous rappelez ce que vous m’avez dit hier : Que vous saviez ce que vous êtes et ce que je suis? Il est de mon devoir de vous apprendre que vous ignorez l’un et l’autre. Vous vous imaginez donc, Monsieur, être plus que moi? Quelques valets, sans doute, vous l’auront dit; et moi, je ne crains pas de vous dire, puisque vous m’y forcez, queje suis plus que vous. Vous
comprenez assez qu’il n’est pas ici question de la naissance. Vous regarderiez comme un insensé celui qui prétendraitse faire un mérite de ceque la pluie duciela fertilisé samoisson, sans arroser celle de son voisin. Vous ne seriez pas plus sage, si vous vouliez tirer vanité de votre naissance, qui n’ajoute rien à votre mérite personnel. Vous ne sauriez douter que je suis audessus de vous, parles lumières et les connaissances. Vous ne savez que ce que je vous ai appris; et ce que je vous ai appris n’est rien, comparé à ce qu’il me resterait à vous apprendre. Quant à l’autorité, vous n’en avez aucune sur moi, et je l’ai moi-même, au contraire, pleine et entière sur vous... Vous croyez peut-être que je m’estime fort heureux d’être pourvu de l’emploi que j’exerce auprès de vous; désabusez-vous encore, Monsieur. Je ne m’en suis chargé que pour obéir au roi et nullement pour le pénible avantage d’être votre précepteur; et, afin que vous n’en doutiez pas, je vais vous conduire chez Sa Majesté, pour la supplier de vous en nommer un autre, dont je souhaite que les soins soient plusheureuxque les miens! » — Leduc de Bourgogne, que la conduite sèche et froide de son précepteur, depuis la scène de la veille, et les
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réflexions d'une nuit entière passée dans les regrets et l’anxiété, avaient accablé de douleur, fut atterré par cette déclaration. Il chérissait Fénelon avecla tendresse d'un fils; et, d’ailleurs, son amour-propre et un sentiment délicat sur l’opinion publique lui faisaient déjà pressentir tout ce que l’on penserait de lui, si un instituteur du mérite de Fénelon se voyait forcé de renoncer à son éducation. Les larmes, les soupirs, la crainte, lui permirent à peine de prononcer ces paroles entrecoupées à chaque instant par des sanglots : « Ah ! Monsieur, je suis désespéré de ce qui s’est passé hier. Si vous en parlez au roi, vous me ferez perdre son amitié... Si vous m’abandonnez, que pensera-t-on de moi? Je vous promets que vous serez content de moi... mais promettez-moi... » — Fénelon ne voulut rien promettre; il laissa le jeune prince un jour entier dans l’incertitude. Ce ne fut que lorsqu’il eut lieu d’être bien convaincu de la sincérité de son repentir qu’il parut céder à ses nouvelles supplications... (1). d
(1) De Bausset,!, p. 191.
Il ne suffisait pas à Fénelon de rompre peu à peule caractère de son élèvepar tous ces moyens heureusementcombinés ; ilse mit,pourinstruire cette intelligence devenue disciplinable, à écrire toute une série d’ouvrages, dans lesquels il est facile de suivre la pensée de l’ingénieux précepteur. Aucune besogne ne lui semble au-dessous de lui. Il rédige une sorte de dictionnaire de la langue latine, il compose lui-même des thèmes et des versions, donnant ainsi des modèles à son élève et l’excitant à créer des sujets du meme genre, avec le seul secours de son imagination. C’est dans une de ces petites compositions scolaires que Fénelon déplore la mort récente de La Fontaine, dont le duc de Bourgogne aimait au plus haut point les vers et le génie.
Le goût du prince pour les fables de La Fontaine engagea Fénelon à lui en faire traduire plusieurs en latin. Bien plus, il se mità composer lui-même en prose française des fables, qui sont si attachantes qu’on les lit encore volontiers, après celles de La Fontaine. Certes Fénelon n’a
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jamais eu l’ambition de lutter avec un écrivain inimitable, « Cependantils’enrapprochepar l’agrément et le charme du récit, s’il s’en éloigne parle sujet. Fénelon, en effet, ne vise pas à instruire le public; il n’a pas d ^public, il n’a qu’un élève. Tout bonhomme qu’il est, La Fontaine a ses préoccupations littéraires; Fénelon n’a aucune préoccupation de ce genre: il ne veut que faire comprendre à son élève quelques-unes de ces vérités que les princes ont de la peine à se mettre dans l’esprit. Si la fable, dans laquelle il enveloppe la vérité, est gracieuse et piquante, il le faut pour attirer l’attention de l’élève, et, de plus, le génie de Fénelon est si heureux qu’il ne peut rien dire qui n’ait cette grâce simple et ingénue, qui est aussi le propre du génie de La Fontaine (1). jf Ces fables, que Fénelon compose en se jouant, se rapportent presque toujours à un fait qui vient de se passer ; elles sont conformes aux leçons qu’il s’agit de donner au jeune prince. On les a imprimées sans y observer un ordre rigoureux, puisque Fénelon ne les écrivait que pour la circonstance et pour le moment; mais il est aisés d’en suivre, pour ainsi dire, la
(1) Saint-Marc-Girardin.
chronologie, en les comparant au progrès que l’âge et l’instruction devaient amener dans l’éducation du duc de Bourgogne (1). »
L’ouvrage de Fénelon forme un total de trenteneuf fables, qu’on peutgrouper en trois espèces distinctes, selon les traits caractéristiques qui font comme l’air et la physionomie de chacune d’elles. Lepremier groupe estcelui des fables qui sont des récits enfantins destinés à éveiller une toute jeune intelligence sans la fatiguer. Pour fairecomprendreau ducde Bourgogne que la patience corrige bien des défauts, Fénelon lui raconte l’histoire d’une ourse qui avait un petit horriblement laid, et qui, en le léchant longtemps, le rend joli et propre à lui faire honneur. Pour le prémunir contre l’orgueil et la colère, il invente la querelle entre l’abeille et la mouche.
Un jour, une abeille aperçoit une mouche auprès de sa ruche. « Que viens-tu faire ici ? lui dit-elle d’un ton furieux. Vraiment, c’est bien à toi, vil animal, à te mêler avec les reines de l’air. — Tu as raison, répondit froidement la mouche ; on a toujours tort de s’approcher d’une nation aussi fougueuse que la vôtre. — Rien n’est plus sage que nous,, dit Tabeille : nous seules avons des lois et
(1) De Bausset, I, p. 176.
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une république bien policée ; nous ne broutons que des fleurs odoriférantes, nous ne faisons que du miel délicieux. Ote-toi de ma présence, vilaine mouche inportune, qui ne fais que bourdonner et chercher ta vie sur des ordures ! — Nous vivons comme nous pouvons, répondit la mouche : la pauvreté n’est pas un vice, mais la colère en est un grand. Vous faites du miel .qui est doux, mais votre cœur est toujours amer ; vous êtes sages dans vos lois, mais emportées dans votre conduite. Votre colère, qui pique vos ennemis, vous donne la mort, et votre folle cruauté vous fait plus de mal qu’à personne. Il vaut mieux avoir des qualités moins éclatantes avec plus de modération. ))
Le jeunemouton sans expérience, qui selaisse attirer hors de la bergerie par les flatteuses paroles d’un loup et devient la proie de cet hypocrite, apprend au duc de Bourgogne à se défier des gens qui se vantent d’être vertueux, et à les juger par leurs actions, non par leurs discours.
d Des moutons étaient en sûreté dans leur parc ; les chiens dormaient; et le berger, à l’ombre d’un grand ormeau, jouait de la flûte avec d’autres bergers voisins. Un loup affamé vint, par les fentes de l’enceinte, reconnaître l’état du troupeau. Un jeune mouton sans expérience, et qui n’avait jamais rien vu, entra en conversation avec lui. « Que venez-vous chercher ici? dit-il au glouton. — L’herbe tendre et fleurie, répondit le loup. Vous savez que rien n’est plus doux
que de paître dans une verte prairie émaillée de fleurs, pour apaiser la faim, et d’aller éteindre sa soif dans un clair ruisseau : j’ai trouvé ici l’un et l’autre. Que faut-il davantage ? J’aime la philosophie qui enseigne à se contenter de peu. — Est-il donc vrai, repartit le jeune mouton, que vous ne mangez point la chair des animaux et qu’un peu d’herbe vous suffit ? Si cela est, vivons comme frères et paissons ensemble. » Aussitôt le mouton sort du parc dans la prairie, où le sobre philosophe le mit en pièces et l’avala. »
S’il se livre à la curiosité, qu’il songe à ce renard des montagnes d’Aragon, qui, ayant vieilli dans la finesse, prend la folle envie d’aller voir en Castille l’Escurial, remplit son désir, et, pendant qu’il regarde les merveilles qui s’offrent à ses yeux, est étranglé parles chiens du palais.
« Un renard des montagnes d’Aragon, ayant vieilli dans la finesse, \oulut donner ses derniers jours à la curiosité. Il prit le dessein d’aller voir en Castille le fameux Escurial, qui est le palais des rois d’Espagne, bâti par Philippe IL En arrivant il fut surpris, car il était peu accoutumé à la magnificence ; jusqu’alors, il n’avait vu que son terrier et le poulailler d’un fermier voisin, où il était d’ordinaire assez mal reçu. Il voit là des colonnes de marbre, là des portes d’or, des bas-reliefs de diamants. Il entra dans plusieurs chambres, dont les tapisseries étaient admirables : on y voyait des chasses, des combats, des fables où les dieux se jouaient parmi les hommes, enfin l’histoire
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de don Quichotte, où Sancho, monté sur son grison, allait gouverner l’île que le duc lui avait confiée. Puis il aperçut des cages où l’on avait renfermé des lions et des léopards. Pendant que le renard regardait ces merveilles, deux chiens du palais l’étranglèrent. Il se trouva mal de sa curiosité. »
S’il est tenté d’être paresseux ou gourmand, qu’il craigne le sort de ce lionceau, qui, né pour la gloire et pour la royauté, se laisse conduire à lacour du grand Mogol, et, amolli parles délices d’une luxueuse captivité, passe sa vie dans de honteuses et inactives voluptés.
« Deux lionceaux avaient été nourris ensemble dans la même forêt ; ils étaient de même âge, de même taille, de même force. L’un fut pris dans de grands filets à une chasse du grand Mogol; l’autre demeura dans des montagnes escarpées. Celui qu’on avait pris fut mené à la cour, où il vivait dans les délices : on lui donnait chaque jour une gazelle à manger ; il n’avait qu’à dormir dans une loge où on avait soin de le faire coucher mollement. Un eunuque blanc avait soin de peigner deux fois le jour sa longue crinière dorée ; comme il était apprivoisé, le roi lui-même le caressait souvent. Il était gras, poli, de bonne mine et magnifique, car il portait un collier d’or, et on lui mettait aux oreilles des pendants garnis de perles et de diamants : il méprisait tous les autres lions qui étaient dans les loges voisines et qui n’étaient pas en faveur comme lui. Ces prospérités lui enflèrent le cœur ; il
crut être un grand personnage, puisqu’on le traitait si honorablement. La cour où il brillait lui donna le goût de l’ambition ; il s’imaginait qu’il aurait été un héros s’il eût habité les forêts. Un jour, comme on ne l’attachait plus à sa chaîne, il s’enfuit du palais et retourna dans le pays où il avait été nourri. Alors le roi de toute la nation lionne venait de mourir, et on avait assemblé les Etats pour lui choisir un successeur. Parmi beaucoup de prétendants, il y en avait un qui effaçait tous les autres par sa fierté et par son audace ; c’était cet autre lionceau, qui n’avait point quitté les déserts, pendant que son compagnon avait fait fortune à la cour. Le solitaire avait souvent aiguisé son courage par une cruelle faim ; il était accoutumé à ne se nourrir qu’au travers des plus grands périls et par des carnages ; il déchirait et troupeaux et bergers. Il était maigre, hérissé, hideux : le feu et le sang sortaient de ses yeux ; il était léger, nerveux, accoutumé à grimper, à s’élancer, intrépide, contre les épieux et les dards. Les deux anciens compagnons demandèrent le combat pour décider qui régnerait. Mais une vieille lionne, sage et expérimentée, dont toute la république respectait les conseils, fut d’avis de mettre d’abord sur le trône celui qui avait étudié la politique à la cour. Bien des gens murmuraient, disant qu’elle voulait qu’on préférât un personnage vain et voluptueux à un guerrier qui avait appris dans la fatigue et dans les périls à soutenir les grandes affaires. Cependant l’autorité de la vieille lionne prévalut : on mit sur le trône le lion de cour. D’abord il s’amollit dans les plaisirs ; il n’aima que le faste ; il usait de souplesse et de ruse pour cacher sa cruauté et sa tyrannie. Bientôt il fut haï, méprisé, détesté.
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Alors la vieille lionne dit : « Il est temps de le détrôner. Je savais bien qu’il était indigne d’être roi ; mais je voulais que vous en eussiez un gâté par la mollesse et par la politique, pour vous faire mieux sentir ensuite le prix d’un autre qui a mérité la royauté par sa patience et par sa valeur. C’est maintenant qu’il faut les faire combattre l’un contre l’autre. » Aussitôt on les met dans un champ clos, où les deux champions servirent de spectacle à l’assemblée. Mais le spectacle ne fut pas long: le lion amolli tremblait et n’osait se présenter à l’autre ; il fuit honteusement, et se cache ; l’autre le poursuit et lui insulte. Tous s’écrièrent : « Il faut l’égorger et le mettre en pièces. — Non, non, répondit-il ; quand on a un ennemi si lâche, il y aurait de la lâcheté à le craindre. Je saurai bien régner sans m’embarrasser de le tenir soumis. » En effet, le vigoureux lion régna avec sagesse et autorité. L’autre fut très content de lui faire bassement sa cour, d’obtenir de lui quelques morceaux de chair, et de passer sa vie dans une oisiveté honteuse. »
A mesure que le duc de Bourgogne grandit en âge et en instruction, le caractère des fables s’élève: Fénelon aime à y introduire les souvenirs historiques et de nombreuses allusions à la mythologie. S’il veut mettre son élève en garde contre la vantardise, il lui fait voir un lièvre, qui se déclare le favori de Mars et de Bellone, défie Hercule en combat singulier, et tremble à l’aspect d’un petit chien, comme tremblait Pâris
quand il aperçut Ménélas à la tête des bataillons grecs, sous les murs de Troie.
« Un lièvre, qui était honteux d’être poltron, cherchait quelque occasion de s’aguerrir. Il allait quelquefois, par un trou d’une haie, dans les choux du jardin d’un paysan, pour s’accoutumer au bruit du village. Souvent même, il passait assez près de quelques mâtins qui se contentaient d'aboyer après lui. Au retour de ces grandes expéditions, il se croyait plus redoutable qu’ Alcide après tous ses travaux. On dit même qu’il ne rentrait dans son gîte qu’avec des feuilles de laurier et faisait l’ovation. Il vantait ses prouesses à ses compères les lièvres voisins. Il représentait les dangers qu’il avait courus, les alarmes qu’il avait données aux ennemis, les ruses de guerre qu’il avait faites en expérimenté capitaine, et surtout son intrépidité héroïque. Chaque matin, il remerciait Mars et Bellone de lui avoir donné des talents et un courage pour dompter toutes les nations à longues oreilles. Jean Lapin, discourant un jour avec lui, lui dit d’un ton moqueur : « Mon ami, je te voudrais voir avec cette belle fierté au milieu d’une meute de chiens courants. Hercule fuirait bien vite et ferait une laide contenance. — Mob répondit notre preux chevalier, je ne reculerais pas, quand toute la gent chienne viendrait m’attaquer. » A peine eut-il parlé qu’il entendit un petit tournebroche d’un fermier voisin, qui glapissait dans les buissons assez loin de lui. Aussitôt il tremble, il frissonne, il a la fièvre, ses yeux se troublent comme ceux de Paris quand il vit Ménélas qui venait ardemment contre lui. 11 se précipite d’un
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rocher escarpé dans une profonde vallée, où il pensa se noyer dans un ruisseau. Jean Lapin, le voyant faire le saut, s’écria de son terrier : « Le voilà ce foudre de guerre ! le voilà cet Hercule qui doit purger la terre de tous les monstres dont elle est pleine! 3>
Si le duc de Bourgogne n’apporte pas assez d’exactitude à ses études et de soin à ses devoirs, Fénelon le peint à lui-même sous la figure du jeune Bacchus, peu Adèle aux leçons de Silène, et dont un Faune moqueur relève toutes les fautes en riant :
« Comme Bacchus ne pouvait souffrir un rieur malin toujours prêt à se moquer de ses expressions, si elles n’étaient pas pures et élégantes, il lui dit d’un ton fier et impatient : « Comment oses-tu te moquer du fils de Jupiter? »> Le faune répondit sans s’émouvoir : a Hé! comment le fils de Jupiter ose-t-il faire quelque faute? »
On peut placer dans un second groupe quelques fables, qui ne sont guère des apologues que par le nom : ce sont des morceaux critiques d’une rare pénétration, des portraits d’une touche vive et légère, des compositions fines et mordantes, qui rappellent l’observation et la manièredeLaBruyère.Telleestlapièceintitulée Le Fantasque , peinture admirable de couleur
et de vie, dans laquelle le duc de Bourgogne fut obligé de lire la fidèle histoire de ses inégalités et de ses emportements :
« Qu’est-il donc arrivé de funeste à Mélanthe ? Rien au dehors, tout au dedans... Il se coucha hier les délices du genre humain ; ce matin, on est honteux pour lui, il faut le cacher. En se levant, le pli d’un chausson lui a déplu ; toute la journée sera orageuse, et tout le monde en souffrira. Il fait peur, il fait pitié, il pleure comme un enfant, il rugit comme un lion. Une vapeur maligne et farouche trouble et noircit son imagination, comme l’encre de son écritoire barbouille ses doigts. N’allez pas lui parler des choses qu’il aimait le mieux il n’y a qu’un moment; pour la raison qu’il les a aimées, il ne saurait plus les souffrir. Les parties de divertissement qu’il a tant désirées lui deviennent ennuyeuses, il faut les rompre. Il cherche à contredire, à se plaindre, à piquer les autres ; il s’irrite de voir qu’ils ne veulent pas se fâcher... Quand il manque de prétexte pour attaquer les autres, il se tourne contre lui-même ; il se blâme, il ne se trouve bon à rien, il se décourage. Il veut être seul, et il ne peut supporter la solitude ; il revient à la compagnie, et il s’aigrit contre elle. On se tait ; ce silence affecté le choque. On parle tout bas ; il s’imagine que c’est contre lui. On parle tout haut; il trouve qu’on parle trop et qu’on est trop gai pendant qu’il est triste. On est triste ; cette tristesse lui paraît un reproche de ses fautes. On rit; il soupçonne qu’on se moque de lui. Que faire? Être
aussi ferme et aussi patient qu’il est insupportable, et attendre qu’il revienne demain aussi sage qu’il l’était hier: Cette humeur change, s’en va comme elle vient. Quand elle le prend, on dirait que c’est un ressort de machine qui se démonte tout à coup, il est comme on dépeint les possédés ; sa raison est comme à l’envers ; c’est la déraison elle-même en personne... Gardez-vous bien de dire : Demain nous irons nous divertir dans un tel jardin ; l’homme d’aujourd’hui ne sera point celui de demain ; celui qui vous promet maintenant disparaîtra tantôt ; vous ne saurez plus où le prendre 'pour le faire souvenir de sa parole; en sa place, vous trouverez un je ne sais quoi, qui n’a ni forme ni nom, qui n’en peut avoir et que vous ne saurez définir deux instants de suite de la même manière... Ce je ne sais quoi veut et ne veut pas ; il menace, il tremble, il mêle des hauteurs ridicules avec des bassesses indignes. Il pleure, il rit ; il badine, il est furieux. Dans sa fureur la plus bizarre et la plus insensée, il est plaisant, éloquent, subtil, plein de tours nouveaux, quoiqu’il ne lui reste pas seulement une ombre de raison. Prenez bien garde de ne rien lui dire qui ne soit juste, précis et exactement raisonnable ; il saurait bien en prendre avantage et vous donner adroitement le change ; il passerait d’abord de son tort au vôtre et deviendrait raisonnable pour le seul plaisir de vous convaincre que vous ne l’êtes pas... On le persécute, on le trahit, il ne doit rien à qui que ce soit. Mais attendez un moment, voici une autre scène : il a besoin de tout le monde, il aime, on l’aime aussi, il flatte, s’insinue, il ensorcelle tous ceux qui ne pouvaient
plus le souffrir ; il avoue son tort ; il rit de ses bizarreries, il se contrefait, et vous croiriez que c’est lui-même dans ses accès d’emportement, tant il se contrefait bien. Après cette comédie, jouée à ses propres dépens, vous croyez bien qu’au moins il ne fera plus le démoniaque. Hélas! vous vous trompez ; il le fera encore ce soir, pour s’en moquer demain sans se corriger ! »
A côté de cette satire si aisée et si naturelle des écarts du jeune prince, il convient de placer la lettre que Fénelon imagina de lire en sa présence et qu’il supposait écrite par Bayle (1), au sujet d’une prétendue médaille découverte en Hollande :
« Cette médaille représente un enfant d’une figure très belle et très noble. On voit Pallas qui le couvre de son égide ; les trois Grâces sèment son chemin de fleurs; Apollon, suivi des Muses, lui offre sa lyre ; Yénus paraît en l’air, qui laisse tomber sur lui sa ceinture ; la Victoire lui montre d’une main un char de triomphe, et de l’autre lui présente une couronne.... Le revers est bien différent. Il est manifeste que c’est le même enfant ; car on reconnaît d’abord le même air de tête. Mais il n’a autour de -lui que des masques grotesques et hideux, des reptiles venimeux, comme des vipères et des serpents, des insectes... des satyres impudents et moqueurs, qui rient et qui montrent du
( ,) Savant philosophe français (1647-4 706b
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doigt la queue d’un serpent monstrueux, par où finit le corps de ce bel enfant... Les savants se trouvent partagés sur l’explication de cette médaille. Quelques-uns soutiennent qu'elle représente Caligula, qui, étant fils de Grermanicus, avait donné, dans son enfance, de hautes espérances pour le bonheur de l'empire, mais qui, dans la suite, devint un monstre. D’autres veulent que tout ceci ait été fait pour Néron, dont les commencements furent si heureux et la fin si horrible. Les uns et les autres conviennent qu’il s’agit d’un jeune prince éblouissant, qui promettait beaucoup et dont toutes les espérances ont été trompeuses. Mais il y en a d’autres, plus défiants, qui ne croient pas que cette médaille soit antique... Ils s’imaginent y voir l'emblème de grandes espérances changées en de grands malheurs ; il semble qu’on affecte de faire entrevoir malignement quelque jeune prince, dont on tâche de rabaisser les bonnes qualités par les défauts qu’on lui impute. »
Un troisième groupe comprend de petits poèmes moraux, dont la tendance est parfois singulièrement hardie. Telle est la fable intitulée : Le Nil et le Gange. Les deux fleuves, jaloux l’un de l’autre, se présentent à Neptune et disputent devant lui le premier rang. Le dieu de la mer donne la préférence au Gange, parce qu’une tendre compassion pour l’humanité vexée et souffrante éclate dans ses paroles. Voici, en effet, l’éloquente péroraison de son discours :
« Les Indiens, comme les Égyptiens, ont aussi leurs antiquités, leurs métamorphoses, leurs fables; mais ce qu’ils ont de plus qu’eux, ce sont d’illustres gy mnosophistes (1), des philosophes éclairés. Qui de vos prêtres si renommés pouvez-vous comparer au fameux Pilpay (2)? Il a enseigné aux princes les principes de la morale et l’art de gouverner avec justice et bonté. Ses apologues ingénieux ont rendu son nom immortel ; on les lit, mais on n’en profite guère dans les États que j’enrichis. Et ce qui fait notre honte à tous deux, c’est que nous ne voyons sur nos bords que des princes malheureux, parce qu’ils n’aiment que les plaisirs et une autorité sans bornes, c’est que nous ne voyons dans les plus belles contrées du monde que des peuples misérables, parce qu’ils sont presque tous esclaves, presque tous victimes des volontés arbitraires et de la cupidité insatiable des maîtres qui les gouvernent ou plutôt qui les écrasent. A quoi me servent donc et l’antiquité de mon origine, et l’abondance de mes eaux, et tout le spectacle des merveilles que j’offre au navigateur? Je ne veux ni les honneurs ni la gloire de la préférence, tant que je ne contribuerai pas plus au bonheur de la multitude, tant que je ne servirai qu’à entretenir la mollesse ou l’avidité de quelques tyrans fastueux et inappliqués. Il n’y a rien de grand, rien d’estimable, que ce qui est utile au genre humain. >
(1) Anciens philosophes indiens qui allaient presque nus.
(2) On appelle Fables de Pilpay ouBidpaï un recueil d’apologues orientaux.
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A ces poèmes d’une si généreuse philosophie il faut joindre des contes de fées, dont la grâce souriante enveloppetoujoursune sérieuseleçon. Fénelon veut-il enseigner à son élève que lebonheur est préférable à la puissance et qu’il est à la portée de tous les hommes, quelle que soit leur condition? Il lui raconte V histoire d'une vieille reine et d'une jeune paysanne :
<£ II était une fois une reine si vieille, si vieille qu’elle n’avait plus ni dents ni cheveux ; sa tête branlait comme les feuilles que le vent remue ; elle ne voyait goutte même avec ses lunettes ; le bout de son nez et celui de son menton se touchaient ; elle était rapetissée de la moitié, et toute en un peloton, avec le dos si courbé qu’on aurait cru qu’elle avait toujours été contrefaite. Une fée, qui avait assisté à sa naissance, l’aborda et lui dit : « Voulez-vous rajeunir ? — Volontiers, répondit la reine, je donnerais tous mes joyaux pour n’avoir que vingt ans. — Il faut donc, continua la fée, donner votre vieillesse à quelque autre, dont vous prendrez la jeunesse et la santé. A qui donnerons-nous vos cent ans ? » La reine fit chercher partout quelqu’un qui voulût être vieux pour la rajeunir. Il vint beaucoup de gueux, qui voulaient vieillir pour être riches ; mais, quand ils avaient vu la reine tousser, cracher, râler, vivre de bouillie, être sale, hideuse, puante, souffrante, et radoter un peu, ils ne voulaient plus se charger de ses années ; ils aimaient mieux mendier et porter des haillons. Il venait aussi des
ambitieux, à qui elle promettait de grands rangs et de grands honneurs. Mais que faire de ces rangs ? disaient-ils après l’avoir vue. Enfin il se présenta une jeune fille de village, belle comme le jour, qui demanda la couronne pour prix de sa jeunesse : elle se nommait Péronnelle. La reine s’en fâcha d’abord ; mais que faire ? à quoi sert-il de se fâcher ? Elle voulait rajeunir. « Partageons, dit-elle à Péronnelle, mon royaume ; vous en aurez une moitié et moi l’autre : c’est bien assez pour vous qui êtes une petite paysanne. — Non, répondit la fille, ce n’est pas assez pour moi ; je veux tout. Laissez-moi mon bavolet avec mon teint fleuri, je vous laisserai vos cent ans avec vos rides et la mort qui vous talonne. — Mais aussi, répondit la reine, que ferais-je, si je n’avais plus de royaume ? — Vous ririez, vous danseriez, vous chanteriez comme moi, lui dit cette fille. » En parlant ainsi, elle se mit à rire, à danser et à chanter. La reine, qui était bien loin d’en faire autant, lui dit : « Que feriez-vous en ma place ? Vous n’êtes point accoutumée à la vieillesse. — Je ne sais pas, dit la paysanne, ce que je ferais ; mais je voudrais bien l’essayer ; car j’ai toujours ouï dire qu’il est beau d’être reine. » Pendant qu’elles étaient en marche, la fée survint, qui dit à la paysanne : « Voulez-vous faire votre apprentissage de vieille reine pour savoir si ce métier vous accommodera ? — Pourquoi non ? » dit la fille. A l’instant, les rides couvrent son front ; ses cheveux blanchissent ; elle devient grondeuse et rechignée ; sa tête branle et toutes ses dents aussi ; elle a déjà cent ans. La fée ouvre une petite boîte, et en tire
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une foule d’officiers et de courtisans richement vêtus, qui croissent à mesure qu’ils en sortent et qui rendent mille respects à la nouvelle reine. On lui sert un grand festin, mais elle est dégoûtée et
ne saurait mâcher Cependant la véritable reine
était dans un coin, qui riait et qui commençait à devenir jolie ; ses cheveux revenaient et ses dents aussi ; elle reprenait un bon teint frais et vermeil ; elle se redressait avec mille petites façons ; mais elle était crasseuse, court vêtue et faite comme un petit torchon qui a traîné dans les cendres. Les gardes, la prenant pour quelque servante de cuisine, voulaient la chasser du palais. Alors Péronnelle lui dit : « Vous voilà bien embarrassée de n’être plus reine, et moi encore davantage de l’être. Tenez, voilà votre couronne, rendez-moi ma cotte grise. » L’échange fut aussitôt fait, et la reine de revieillir et la paysanne de rajeunir. A peine le changement fut fait que toutes deux s’en repentirent ; mais il n’était plus temps. La fée les condamna à demeurer chacune dans sa condition. La reine pleurait tous les jours. Dès qu’elle avait mal au bout du doigt, elle disait : cc Hélas ! si j’étais Péronnelle, à l’heure que je parle je serais logée dans une chaumière et je vivrais de châtaignes ; je danserais sous Forme avec les bergers au son de la flûte. Que me sert d’avoir un beau lit, où je ne fais que souffrir, et tant de gens, qui ne peuvent me soulager ?» Ce chagrin augmenta ses maux. Les médecins, qui étaient sans cesse autour d’elle, les augmentèrent aussi ; enfin elle mourut au bout de deux mois. Péronnelle faisait une danse ronde le long d’un clair ruisseau avec ses compagnes, quand
elle apprit la mort de la reine. Alors elle reconnut qu’elle avait été plus heureuse que sage d’avoir perdu la royauté. La fée revint la voir et lui donna à choisir de trois maris : l’un vieux, chagrin, désagréable, mais riche, puissant et très grand seigneur ; l’autre bien fait , doux , commode, aimable et d’une grande naissance, mais pauvre et malheureux en tout ; le dernier, paysan comme elle, qui ne serait ni beau ni laid, qui ne l’aimerait ni trop ni trop peu, qui ne serait ni riche ni pauvre. Elle ne savait lequel prendre ; car naturellement elle aimait fort les beaux habits, les équipages et les grands honneurs. Mais la fée lui dit : « Allez, vous êtes une sotte. Voyez-vous ce paysan^? Voilà le mari qu’il vous faut. Vous aimeriez trop le second ; vous seriez trop aimée du premier : tous deux vous rendraient malheureuse ; c’est bien assez que le troisième ne vous batte pas. Il vaut mieux danser sur l’herbe ou sur la fougère que dans un palais, et être Péronnelle au village qu’une dame malheureuse dans le beau monde. Pourvu que vous n’ayez aucun regret aux grandeurs, vous serez heureuse avec votre laboureur toute votre vie. y>
On le voit, ces utiles leçons, si ingénieuses et si variées, s’adressent toutes à un prince que le trône attend. Elles sont toujours nettes et précises, souvent sévèresi7. Mais Fénelon, de peur que son élève n’éproüve quelque dégoût pour un genre d’instruction qui ne lui rappellerait que des fautes et des reproches, sait mêler aux
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traits peu flatteurs et aux images affligeantes les vœux les plus tendres, les éloges les plus délicats, les encouragements et les espoirs les plus nobles. C’est ainsi qu’il suppose que le soleil lui-même respecte le sommeil du jeune prince pour rafraîchir son sang et lui donner la force et la santé. Ailleurs, dans un style aussi doux que la voix des oiseaux les plus harmonieux, il imagine un chant alterné du rossignol et de la fauvette appelant les souhaits de la nature entière sur le prince promis à de si brillantes destinées :
<r Que ce jeune héros croisse en vertus comme une fleur que le printemps fait éclore ! Qu’il aime les jeux de l’esprit! Que les Grâces soient sur ses lèvres! Que la sagesse de Minerve règne dans son cœur.
Qu’il égale Orphée par les charmes de sa voix, et Hercule par ses hauts faits! Qu’il porte dans son cœur l’audace d’Achille, sans en avoir la férocité ! Qu’il soit bon, qu’il soit sage, bienfaisant, tendre pour les hommes, et aimé d’eux !... d
Fénelon continue dans ses Dialogues des Morts la méthode qu’il a employée avec tant de succès
dans ses Fables . A mesure que le duc de Bourgogne avance dans la connaissance des auteurs et des faits historiques, il compose ces dialogues destinés à lui mettre successivement sous les yeux les principaux personnages qui ont marqué, dans tous les temps et dans tous les pays, sur la scène du monde, à fixer l’opinion du jeune prince sur leur mérite réel, à empêcher que son jugement ne se laisse surprendre par cette espèce d'éclat qu’une grande célébrité répand sur la mémoire des hommes fameux (1).
C’est aux anciens Grecs que Fén elon emprunte la forme de ces dialogues ; car c’est là un genre qui remonte presque aussi haut que la fable, avec laquelle il a beaucoup d’analogie. Puisqu’on avait imaginé de donner la parole aux bêtes, pourquoi ne l’aurait- on pas rendue aux morts, de telle sorte que, dans -des entretiens satiriques, sous prétexte de causer de leurs affaires, ils vinssent dire leur fait aux vivants ? Au deuxième siècle de notre ère, la verve brillante de Lucien (2) donne aux dialogues des Morts une forme nette et précise, qui crée le modèle classique du genre. Ce que l’implacable
(1) De Bausset, I, p.236.
(2) Ecrivain grec, moraliste et satirique, mort en 120.
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moqueur veut surtout dépeindre, c’est le passage de la vie à la mort et la leçon d’égalité que les hommes doivent en tirer. Dans son ouvrage, Alexandre et Cyrus regrettent la puissance qu’ils ont perdue, Crésus ses trésors, Sardanapale ses délices, Hélène sa beauté. Puis, mêlés à ces héros de la légende et de l’histoire, des personnages imaginaires raillent, grimacent, se lamentent : philosophes trahissant par leurs plaintes la fausse fermeté de leur âme et les mensonges de leurs livres, riches et grands de la terre pleurant leur opulence et leurs honneurs disparus, jeunes gens se désolant d’avoir devancé aux enfers les vieillards dont ils convoitaient l’héritage.
Les écrivains français qui composent des dialogues à la façon de Lucien choisissent de préférencedes personnageshistoriques causant à cœur ouvert des événements dont ils ont été les acteurs ou les témoins. « Ils sont même assez bien au courant de ce qui s’est passé dans le monde, depuis qu’ils l’ont quitté, et ne se croient pas tenus, par scrupule de fidélité, de régler exactement leurs jugements et leur langage sur le temps où ils ont vécu. Ils sont assez dégagés de leurs passions pour faire sur eux-
mêmes des révélations curieuses, pas assez pour n’êfcre point facilement reconnaissables; et, comme de toutes les faiblesses la vanitéest celle qui nous tient le plus au cœur, ils débattent souvent entre eux des questions de prééminence sur lesquelles il est rare qu’ils tombent d’accord (1). 2>
En 1664, Boileau écrit un malicieux dialogue desmortsoù il fait figurer tous les héros pédantesques et précieux des romans à la mode. Après lui, en 1683, Fontenelle commence à établir sa renommée littéraire et philosophique par ses dialogues des morts. Puis viennent ceux de Fénelon. Autant la recherche du paradoxe, le goût des surprises piquantes, l’affectation du bel esprit se font sentir dans les dialogues de Fontenelle et jusque dans le choix des interlocuteurs, qui, toujours opposés deux à deux, ressemblent à des abstractions plus qu’à des hommes, autant il y a de naturel dans ceux de Fénelon. Écrits au jour le jour et selon l’occasion pour faire passer sous les yeux du duc de Bourgogne d’utiles renseignements, ils nous permettent, comme les fables, de suivre les
(I) Galusky et Roger, préface de leur édition, 1854.
progrès de l’intelligence et de la raison du prince.
Dans un premier dialogue, dont les interlocuteurs sont Mercure et Charon, Fénelon se moque fort spirituellement de l’humeur fantasque de son élève, et peu à peu, élevant le ton et le style, il explique comment ceux qui sont préposésà l’éducation des princes doivent travailler à corriger leurs vices naissants et à leur inspirer les vertus de leur état. Puis 11 s’efforce, par l’exemple d’Achille, de réprimer la fougue d’un caractère si difficile à dompter. Le fils de Thétis dit à son maître, le centaure Chiron :
« La jeunesse serait charmante, si on pouvait la rendre modérée et capable de réflexion. Toi, qui oonnais tant de remèdes, n’en as-tu point quelqu’un pour guérir cette fougue, ce bouillon du sang, plus dangereux qu’une fièvre ardente? — Le remède, répond Chiron, est de se craindre soi-même, de croire les gens sages, de les appeler à son secours, de profiter de ses fautes passées pour prévoir celles qu’il faut éviter à l’avenir, et d’invoquer souvent Minerve, dont la sagesse est au-dessus de la valeur emportée de Mars. »
Cette pensée est reprise, sous une forme plus développée, dans plusieurs dialogues, dont le but est de montrer que la gloire des princes
sages et amis de la paix est supérieure à la gloire des conquérants. Ainsi le bouillant Achille est placé au-dessous du prudent Ulysse, et Romulus au-dessous de Numa, qui lui dit :
« J’ai toujours vécu pauvre, simple et modéré dans la royauté, sans me préférer à aucun citoyen. Tous les peuples, non seulement des environs de Rome, mais encore de l’Italie, ont senti l’abondance que j’ai répandue partout. Le labourage mis en honneur a adouci les peuples farouches Si je n’ai
pas su faire la guerre comme vous, j’ai su l’éviter ; j’ai donné aux Romains des lois qui, en les rendant justes, laborieux, sobres, les rendront toujours assez redoutables à ceux qui voudraient les attaquer. »
Léonidas démontre à Xerxès que le patriotisme et la sagesse rendent les Etats invincibles, et non pas le grand nombre des sujets, ni l’autorité sans bornes des princes. Solon prouve à Pisistrate que la tyrannie est souvent plus funesteauxsouverains qu’auxpeuples, et Platon à Denys, qu’un princenepeuttrouver de véritable bonheur que dans l’amour de ses sujets. Aristote explique éloquemment à son élève Alexandre que, quelque grandes que soient les qualités naturelles d’un jeune prince, il a tout à craindre, s’il n’éloigne les flatteurs. César ap-
l’éducation du duc de bourgogne. 83
prend de Caton que le pouvoir despotique, loin d’assurer le repos et l’autorité des rois, les rend malheureux, et entraîne inévitablement leur ruine. Caligula et Néron entrent en scène pour montrer au duc de Bourgogne les dangers du pouvoir absolu, dans un souverain qui a la tête faible; Henri VIII, pour lui faire voir les funestes effets de l’amour ; Louis XI, les malheurs où tombe un roi ombrageux et soupçonneux.
Fénelon choisit volontiers les héros de ses dialogues dans l’histoire de France, et il s’exprime sur les rois qui furent les ancêtres de son élève avec une liberté de pensée et une indépendance dejugement admirables. Louis XI, par exemple, est à plusieurs reprises l’objet de ses critiques sévères. S’il lui reconnaît de la pénétration, du courage, de la ressource dans l’esprit, des talents pour gagner les hommes et pour accroître son autorité, il fait ressortir en des termes énergiques ses visions noires, ses emportements furieux, ses fourberies, ses cruautés. Il suppose que Louis XI rencontre dans les enfers son ancien ministre infidèle, le cardinal LaBalue, et qu’il lui reproche ses trahisons. La Balue répond dans une verte harangue qu’un prince hypocrite et méchant rend ses
sujets fourbes et traîtres. Ailleurs, c’est Charles le Téméraire qui rappelle à Louis XI ses ruses et ses artifices; plus loin, c’est le bon roi Louis XII qui lui soutient que la générosité et la bonne foi sontcle plus sûresmaximes en politique que la cruauté et l’hypocrisie; enfin, c'est Philippe de Commines qui revendique hautement les droits de l’histoire et de la postérité, et qui proclame que les faiblesses et les crimes des rois ne sauraient être cachés :
Louis.
On dit que vous avez écrit mon histoire,
Commines.
Il est vrai, Sire, et j’ai parlé en bon domestique.
Louis.
Mais on assure que vous avez raconté bien des choses dont je me passerais volontiers.
Commines.
Cela peut être ; mais, en gros, j’ai fait de vous un portrait fort avantageux. Voudriez- vous que j’eusse été un flatteur perpétuel, au lieu d’être un historien ?
l’éducation du duc de bourgogne. 85
Louis.
Vous deviez parler de moi comme un sujet comblé des grâces de son maître.
COMMINES
C’eût été le moyen de n’être cru de personne. La reconnaissance n’est pas ce qu’on cherche dans un historien ; au contraire, c’est ce qui le rend suspect.
Louis.
Pourquoi faut-il qu'il y ait des gens qui aient la démangeaison d’écrire? Il faut laisser les morts en paix et ne point flétrir leur mémoire.
COMMINES
La vôtre était étrangement noircie ; j’ai tâché d’adoucir les impressions déjà faites ; j’ai relevé toutes vos bonnes qualités ; je vous ai déchargé de toutes les choses odieuses qu’on vous imputait sans preuves décisives. Que pouvais-je faire de mieux?
Louis.
Ou vous taire, ou me défendre en tout. On dit que vous avez représenté toutes mes grimaces, toutes mes contorsions, lorsque je parlais tout seul, toutes mes intrigues avec de petites gens. On dit que vous
avez parlé du crédit de mon prévôt, de mon médecin, de mon barbier et de mon tailleur ; vous avez étalé mes vieux habits. On dit que vous n’avez pas oublié mes petites dévotions, surtout à la fin de mes jours, mon empressement à ramasser des reliques, à me faire frotter, depuis la tête jusqu’aux pieds, de l’huile de la sainte ampoule, et à faire des pèlerinages où je prétendais toujours avoir été guéri. Vous avez fait mention de ma barrette, chargée de petits saints, et de ma petite Notre-Dame de plomb, que je baisais, dès que je voulais faire un mauvais coup. Tout cela est fort ridicule.
COMMINES
Tout cela n’est-il pas vrai? Pouvais-je le taire?
Louis.
Vous pouviez n’en rien dire.
COMMINES
Vous pouviez n’en rien faire.
Louis.
Mais cela était fait, et il ne fallait pas le dire. COMMINES.
Mais cela était fait, et je ne le pouvais cacher à la postérité.
Philippe de Commines, d’après Theuvet,
l’éducation du duc de bourgogne. 89
Louis.
Quoi ! ne peut-on pas cacher certaines choses ?
COMMINES
Hé! croyez-vous qu’un roi puisse être caché après sa mort comme vous cachiez certaines intrigues pendant votre vie ? Je n’aurais rien sauvé pour vous par mon silence, et je me serais déshonoré. Contentezvous que je pouvais dire bien pis et être cru ; mais je ne l’ai pas voulu faire.
Louis.
Quoi! l’histoire ne doit-elle pas respecter les rois?
COMMINES
Les rois ne doivent-ils pas respecter l’histoire et la postérité, à la censure de laquelle ils ne peuvent échapper ? Ceux qui veulent qu’on ne parle pas d’eux n’ont qu’une seule ressource, qui est de bien faire.
Si Fénelon réprouve les doctrines politiques et morales de Louis XI, les bassesses et les cruautés de son caractère, ses tromperies et ses tours de renard, il ne goûte guère les excès opposés dans François Ier, l’abus de la magni-
ficence et cle la galanterie, le fatal amour des combats, la folie chevaleresque qui renouvelle àPavieles désastres de Poitiers et d’Azincourt; il s’écrie par la bouche de Louis XII :
& O pauvre France, que je te plains !... Je l’avais bien pré vu... Il a fallu rendre des provinces entières et payer des sommes immenses. Voilà à quoi aboutit ce faste, cette hauteur, cette témérité ! »
Le plus pur patriotisme anime l’éloquence de Fénelon, quand il met en présence, pour flétrir la trahison et honorer la fidélité au devoir, le connétable de Bourbon et Bayard.
Le Connétable.
N’est-ce point le pauvre Bayard que je vois, au pied de cet arbre, étendu sur l’herbe et percé d’un grand coup? Oui, c’est lui-même. Hélas! je le plains. En voilà deux qui périssent aujourd’hui par nos armes, Vandenesse et lui. Ces deux Français étaient deux ornements de leur nation par leur courage. Je sens que mon cœur est encore touché pour sa patrie. Mais avançons pour lui parler. Ah! mon pauvre Bayard, c’est avec douleur que je te vois en cet état !
Bayard.
C’est avec douleur que je vous vois aussi.
l’éducation du duc de bourgogne. 91
Le Connétable.
Je comprends bien que tu es fâché de te voir dans mes mains par le sort de la guerre. Mais je ne veux pas te traiter en prisonnier ; je te yeux garder comme un bon ami, et prendre soin de ta guérison comme si tu étais mon propre frère : ainsi tu ne dois pas être fâché de me voir.
Bayard.
Hé ! croyez-vous que je ne suis pas fâché d’avoir obligation au plus grand ennemi de la F rance ? Ce n’est point de ma captivité ni de ma blessure que je suis en peine. Je meurs : dans un moment la mort va me délivrer de vos mains.
Le Connétable.
Non, mon cher Bayard, j’espère que nos soins réussiront pour te guérir.
Bayard.
Ce n’est point là ce que je cherche, et je suis content de mourir.
Le Connétable.
Qu’as tu donc? Est-ce que tu ne saurais te consoler d’avoir été vaincu et fait prisonnier dans la retraite de Bonnivet? Ce n’est pas ta faute : c’est la sienne; les
armes sont journalières. Ta gloire est assez bien établie par tant de belles actions. Les Impériaux ne pourront jamais oublier cette vigoureuse défense de Mézières contre eux.
Bayard.
Pour moi, je ne puis oublier que vous êtes ce grand connétable, ce prince du plus noble sang qu’il y ait dans le monde, et qui travaille à déchirer de ses propres mains sa patrie et le royaume de ses ancêtres.
Le Connétable.
Quoi ! Bayard, je te loue, et tu me condamnes ! Je te plains, et tu m’insultes 1
Bayard.
Si vous me plaignez, je vous plains aussi ; et je vous trouve bien plus à plaindre que moi. Je sors de la vie sans tache; j’ai sacrifié la mienne à mon devoir ; je meurs pour mon pays, pour mon roi, estimé des ennemis de la France et regretté de tous les bons Français. Mon état est digne d’envie.
Le Connétable.
Et moi je suis victorieux d’un ennemi qui m’a outragé ; je me venge de lui ; je le chasse du Mila-
l’éducation du duc de bourgogne. 93
nais ; je fais sentir à toute la France combien elle est malheureuse de m’avoir perdu en me poussant à bout : appelles-tu cela être à plaindre ?
Bayard.
Oui; on est toujours à plaindre quand on agit contre son devoir : il vaut mieux périr en combattant pour la patrie que la vaincre et triompher d’elle. Ab ! quelle horrible gloire que celle de détruire son propre pays !
Le Connétable.
Mais ma patrie a été ingrate après tant de services que je lui avais rendus. Madame m’a fait traiter indignement pour un dépit d’amour. Le roi, par faiblesse pour elle, m’a fait une injustice énorme en me dépouillant de mon bien. J’ai été contraint, pour sauver ma vie, de m’enfuir presque seul : que voulaistu que je fisse ?
Bayard.
Que vous souffrissiez toutes sortes de maux, plutôt que de manquer à la France et à la grandeur de votre maison. Si la persécution était trop violente, vous pouviez vous retirer; mais il valait mieux être pauvre, obscur, inutile à tous, que de prendre les armes contre nous. Votre gloire eût été au comble dans la pauvreté et dans le plus misérable exil.
Le Connétable.
Mais ne vois-tu pas que la vengeance s’est jointe à l’ambition pour me jeter dans cette extrémité? J’ai voulu que le roi se repentit de m’avoir traité si mal.
Bayard.
Il fallait l’en faire repentir par une patience à toute épreuve, qui n’est pas moins la vertu d’un héros que le courage.
Le Connétable.
Mais le roi, étant si injuste et si aveuglé par sa mère, méritait-il que j’eusse de si grands égards pour lui?
Bayard.
Si le roi ne le méritait pas, la Fance entière le méritait. La dignité même de la couronne, dont vous êtes un des héritiers, le méritait; vous vous deviez à vous-même d’épargner la France, dont vous pouviez être un jour le roi.
Le Connétable.
Eh bien ! j’ai tort, je l’avoue ; mais ne sais-tu pas combien les meilleurs cœurs ont de peine à résister à leur ressentiment?
l’éducation du duc de bourgogne.
Bayard.
Je le sais bien ; mais le vrai courage consiste à y résister. Si vous connaissez votre faute, bâtez- vous de la réparer. Pour moi, je meurs, et je vous trouve plus à plaindre dans vos prospérités que moi dans mes souffrances. Quand l’Empereur ne vous tromperait pas, quand il vous donnerait sa sœur en mariage et qu’il partagerait la France avec vous, il n’effacerait pas la tache qui déshonore votre vie. Le connétable de Bourbon rebelle ! ah 1 quelle honte ! Ecoutez Bayard mourant comme il a vécu et ne cessant de dire la vérité.
Une raillerie indignée et pénétrante éclate dans lapeinture qu’il fait des crimes et des vices de Henri III. Entre les rois de France, c’est Louis XII, c’estHenri IV qu’il offrepour modèles à son élève; il loue le premier d’avoir su se faire aimer, d’avoir soulagé les peuples en préférant leur repos à lagloire de vaincre ses ennemis ; il le montre adoré pendant sa vie, pleuré après sa mort. Le second qui, après des malheurs horribles, rendit au royaume le calme et l’abondance, lui parait digne d’être appelé un roi sage et bon; il lui met dans la bouche, sans exagération, sa propre apologie :
<r Je me suis fait aimer et craindre ; j’ai fait la guerre avec vigueur, j’ai conclu au dehors une solide paix ;
au dedans j’ai policé l’État et je l’ai rendu florissant ; j’ai rangé les grands à leur devoir, et même les plus insolents favoris ; tout cela sans tromper, sans assassiner, sans faire d’injustice, me fiant aux gens de bien...... Si je me fusse trouvé d’abord sur
le trône, environné de pompe, de délices et de flatteries, je me serais endormi dans les plaisirs. Mon naturel penchait à la mollesse; mais j’ai senti la contradiction des hommes et le tort que mes défauts me pouvaient faire ; il m’a fallu m’en corriger, m’assujettir, me contraindre, suivre de bons conseils, profiter de mes fautes, entrer dans toutes les affaires : voilà ce qui redresse et forme les hommes. »
Cette tendresse pour les pauvres et pour les faibles, qui remplit le cœur de Fénelon, le rend quelquefois trop dur envers ceux auxquels il attribue une partie de leurs maux. Nous venons de le voir rude à l’excès dans lesjugements qu’il porte sur Louis XI et sur François Ier. En tre les ministres, il semble accorder, on ne sait pourquoi, la préférence à l’Espagnol Ximenès et au Suédois Oxenstiern sur Richelieu, dont il oublie trop le patriotisme, les grands desseins, la hauteet puissante diplomatie, pour mettre en lumière son inhumanitéet son ambition. Mazarin est plus maltraité encore ; Fénelon ne lui pardonne pasd’ avoir été dur, secetcupide. Mais,
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même lorsqu’on est obligé de contester les jugements qu’il porte sur les personnes, il faut rendre justice à l’esprit de bonté qui les inspire.
Ces sentiments habituels qu’il avait au fond de l’âme, et qui lui dictent des vœux si constants pour le soulagement des peuples et pour le bien de l’humanité, s’expriment avec une netteté singulière dans les dialogues, qu’on peut appeler plus particulièrement philosophiques. C'est là que d’une plume hardie il condamne « tous les gouvernements despotiques, où il n'y a de lois que la volonté d’un homme, d toutes les guerres qui n’ont point comme but la défense etle salut de la patrie :
« Toutes les guerres sont des guerres civiles ; chacun doit infiniment plus au genre humain, qui est la grande patrie, qu’à la patrie particulière dans laquelle il est né. »
Fénelon se hâte de balancer ce que cette maxime, si elle était prise à la lettre et dans son extrême rigueur, pourrait avoir de dangereux, par de saines et belles notions sur la société, sur la patrie, qu’il déclare exister non par une convention arbitraire,mais par la nature des choses et par la raison. Camille dit à Coriolan :
FENELON.
« Donc il est vrai que la raison, qui est la vraie nature des animaux raisonnables, demande qu’ils s’assujettissent à des lois ; qu’en un mot, ils obéissent, qu’ils concourent tous ensemble aux besoins et aux intérêts communs, qu’ils n’usent de leur liberté que selon la raison, pour affermir et perfectionner la société. Voilà ce que j’appelle être bon citoyen, aimer la patrie et s’attacher à la République. ï*
Socrate, exposant les mêmes principes à Alcibiade, ne s’exprime pas moins éloquemment :
« L’anarchie n’est le comble des maux que parce qu’elle est le plus extrême despotisme... Il faut un milieu.... des lois écrites, toujours constantes et consacrées par toute la nation, qui soient au-dessus de
tout une liberté modérée par la seule autorité des
lois, dont ceux qui gouvernent ne devraient être que les simples défenseurs. Celui qui gouverne doit être le plus obéissant à la loi. La personne détachée de la loi n‘est rien. »
Parmi tant de vues nettes et simples, qu’il faut louer sans réserve, Fénelon laisse malheureusementéchapper des pensées plus hasardées ce qui nesontpas une boutade ni un accident chez lui. Il hait les complications, les raffinements, les relationsmultiples delà civilisation. Solon, dont il emprunte la voix, ne voudrait ni dispositions
par testaments, ni adoptions, ni exhérédations, ni substitutions, ni échanges : il ne voudrait qu’uneétendue trèsbornéedeterredans chaque famille, que ce bien fût inaliénable, et que le magistrat le partageât également aux enfants après la mort du père. Quand les familles multiplieraient trop, on enverrait une partie du peuple fonder une colonie (1). »
Évidemment ce sont laies rêveries d’un esprit parfois chimérique! Mais on les lui pardonne volontiers, quand on n’oublie pas qu’elles viennent d’un excès d’amour pour les hommes, de compassion pour leur misère, d’espérance dans un meilleur avenir. Cette âme vertueuse et charitable, qui avait besoin de s'étendre dans l'univers et d’y chercher le bonheur des hommes, ne s’est jamais mieux révélée que dans le beau dialogue où il reprend, sous les noms de Timon et d’Alcibiade, la question débattue par Molière sous ceux d’Alceste et de Philinté^ La conclusion est qu’il faut travailler à rendre les hommes meilleurs, mais qu’il faut les aimer tels qu’ils sont. C'est Alcibiade qui joue ici le rôle de Philinte ; il dit :
(1) Henri Martin, XIV, p. 300.
FRELON EDUCATEUR.
<c Pour moi, je trouve que les sots me réjouissent et que les hommes d’esprit me contentent. J’ai envie de leur plaire à mon tour, et je m’accommode de tout pour me rendre agréable dans la société, d
Alcibiade professe ce que Fénelon appelle dans une acception plus grecque que française la philanthropie ; il pense qu amoins de faire des hommes exprès il faut une philosophie qui aille plus à terre ; il engage ironiquement Timon à se tuer, si la vie entière lui déplaît. Timon riposteen reprochant à Alcibiade « d’approuver ici ce qu’il condamne là. » Pour lui, le vrai misanthrope « ne craint pas d’être seul contre
tous il va jusqu’à se haïr souvent lui-même,
lorsqu’il se surprend dans quelque faiblesse. » Ilajoutequesi on lui donnedes hommes droits et justes, il saura les aimer, et qu’il ne se tue pas, parce qu’il ne veut pas faire plaisir à beaucoup de gens. Socrate, choisi pour arbitre entre Alcibiade et Timon, réprouve du même coup la misanthropie orgueilleuse, qui rompt tout commerceavec leshommes, etlalégèreté coupable, qui les recherche pour les corrompre et profiter de leur corruption. Fénelon, par la voix du philosophe athénien, exprime de nobles pensées dans un beau langage :
a 11 faut aimer les hommes et leur faire du bien malgré leurs défauts... Vivre au milieu d’eux pour les tromper, pour les éblouir et pour en tirer de quoi contenter ses passions, c’est être le plus méchant des hommes et se préparer des malheurs qu’on mérite. Mais se tenir à l’écart et néanmoins à portée d’instruire et de servir certains hommes, c’est être une divinité bienfaisante sur la terre. L’ambition d’Alcibiade est pernicieuse ; mais votre misanthropie est une vertu faible, qui est mêlée d’un chagrin de tempérament. Vous êtes plus sauvage que détaché ; votre vertu âpre et impatiente ne sait pas assez supporter le vice d’autrui ; c’est un amour de soi-même qui fait qu’on s’impatiente, quand on ne peut réduire les autres au point qu’on voudrait. La philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l’approuver. Elle attend les hommes; elle ne donne rien à son goût ni à sa commodité. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour supporter celle d’autrui. Elle n’est jamais dupe des hommes les plus trompeurs et les plus ingrats, car elle n’espère et ne veut rien d’eux pour son propre intérêt ; elle ne leur demande rien que pour leur bien véritable. Elle ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée; et elle imite les dieux, qui ont donné aux hommes la vie sans avoir besoin de leur encens ni de leurs victimes. 2>
Admirables paroles, qui réunissent toutes les plus pures maximes de la plus noble morale! Mais les Dialogues des Morts, écrits par Fénelon
pour le duc de Bourgogne, ne sont pas tous destinés à lui mettrelebondans le cœur; il en est dont le but est de lui mettre le beau dans l'esprit , en lui donnant quelques justes et saines idées sur les lettres et sur les artsf Fénelon s'y montre, selon son habitude, critiqUe ingénieux et délicat; il y célèbre sous toutes les formes « ce goût exquis de la simplicité, cet amour pour le beau simple, » qui fait le caractère inimitable des plus grands écrivains antiques. On voit qu’au delà d’Horace et de Virgile, dont il analyse vivement les beautés, au delà de Cicéron, dont aucun défaut ne lui échappe, ses préférences remontent jusqu’à Démosthène et à Platon, jusqu’à Homère. Il n’emploie pas moins de trois dialogues successifs à tracer le parallèle entre l’orateur latin et l’orateur grec, et à sacrifier trop durement le premier sur l’autel du second. Il n’a pas assez de louanges pour le style divin et les sublimes idées de Platon. C’est par la voix d’Homère s’adressant à Achille qu’il enseigne au duc de Bourgogne qu’un roi doit protéger les écrivains et les poètes :
« Quand nn prince aime les lettres, il se forme pendant son règne beaucoup de poètes. Ses récompenses et son estime excitent entre eux une noble émulation ;
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le goût se perfectionne. Il n’a qu’à aimer et à favoriser les Muses , elles feront bientôt paraître des hommes inspirés pour louer tout ce qu’il y a de louable en lui. Quand un prince manque d’un Homère, c’est qu’il n’est pas digne d’en avoir un: son défaut de goût attire l’ignorance, la grossièreté et la barbarie. La barbarie déshonore toute une nation et ôte toute espérance de gloire durable au prince qui règne. Ne saistu pas qu’Alexandre pleurait de n’avoir point un poète qui fît pour lui ce que j’ai fait pour toi? C’est qu’il avait le goût bon sur la gloire. Souviens-toi que la Parque t’ayant ôté tous les autres avantages, il ne te reste plus que le grand nom que tu tiens de mes vers ï>
Fénelon ne parle pas moins sagement des beaux-arts que de lapoésie, dontil ne les sépare pas. Qu’on lise les deux dialogues de Parrhasius et du Poussin, de Léonard de Vinci et du Poussm : on y reconnaît à chaque ligne l’amateur éclairé qui se plaisait à aller surprendre le peintre Mignard dans son atelier, aux heures de son travail, pour parler peinture avec lui et lui prodiguer les marques de son estime. « La facilité singulière dont il était doué lui fit acquérir dans ces courts et rapides entretiens avec Mignard,non seulement la connaissance des termes et du fond même de l’art, mais le mit à la portée de saisir le caractère des maîtres anciens et
modernes. C’est ce qu’il est aisé d’observer en lisant son dialoguede Parrhasiuset du Poussin; on y trouve une description intéressante du fameux tableau des Funérailles de Phocion, parle Poussin, et on s’étonne avec raison de Part, du goût et de la propriété d’expressions avec lesquels Fénelon a su rendre les beautés de ce tableau et révéler toutes les pensées et toutes les intentions du peintre (1). »
Ainsi, on ne sauraittrop admirer la variété des sujets que Fénelon a choisis pour ses dialogues des Morts et on a de la peine à concevoir comment, dans les mille occupations de sa vie religieuse, il avait pu trouver le temps et la liberté de se livrer à des études si multiples et si différentes. Mais, on ne doit pas l’oublier, il y a une constante unité dans la variété que nous offrent les Dialogues des Morts. La pensée de tout ramener à l’éducation de son royal élève éclate partout, jusque dans ceux de ces dialogues qui paraissent avoir le moins de rapport avec les devoirs d’un prince destiné à régner I
(1) De Bausset, I, p. 237.