Millésime ajouté postérieurement
3. L'histoire du chevalier tartare, dit le chevalier de la Grotte, n'est pas à faire ici. Ce prince Aniaba, dont les aventures romanesques, malgré le témoignage et l'autorité de Bossuet, laissent « le lecteur dans une sorte d'hésitation entre le doute et une confiance entière », avait attiré l'attention du cardinal de Bausset. C'est lui qui porte ce jugement « suspensif». Il suffit de lire ce qu'il a écrit aux pièces justificatives du livre VII de son Histoire de Bossuet (édit. de i8i4, t. II, p. 443-45i) pour être fortement mis en défiance. Le plus clair est que Bossuet, et après sa mort, son neveu, furent souvent sollicités de lui accorder et faire accorder des secours. Présenté à Bossuet vers l'an 1692, il fut instruit par lui et pensionné. Sous prétexte de reconquérir son royaume, il partit pour Rome, où il demeura trois ans ; le 12 février 1701, Ledieu nous le montre à Notre-Danle de Paris, offrant un ex-voto, avant son
datte que la mienne parce qu'on lui a adressée a Uersailles d'où il ne deuoit reuenir que demain et il uient d'arriuer il retourne ieudi à M eaux pour i faire les ordres samedi. le n'ai pas encores fait uoir a uotre frère ce que uous me mandés a son suiet ie uoudrois encore trouuer une bonne occasion de le marier, il j a très peu de partis sortables, bien des hommes a pouruoir et très peu de filles. Je suis bien aise que uous ayes uù M. le G. de Chamilli '
départ. Cf. Revue Fénelon, sept. 1910, p. 89. En i 708, il écrivait à Bossuet, de Livourne, lui annonçant ses insuccèset se recommandant à lui. Bossuet parle souvent à son neveu du « chevalier tartare ». Ainsi, le 6 août 1696 : « J'écris à M. de Malezieu pour le chevalier tartare, qui m'a écrit et à qui je ferai réponse par le premier ordinaire. Dites-lui bien que je prendrai tout le soin possible de ses intérêts. » (Lâchât, t. XXIX, p. i5). Le 20 août, Bossuet est obligé de différer encore ; « Avant que de faire réponse au chevalier tartare, il faut que je parle à M. Malezieu qui ne sera ici que ce soir. Ainsi la réponse sera pour le premier ordinaire. Assurez-le de mon amitié » (Jbid., p. 27). Le 17 septembre : « Vous lirez ma lettre au prince tartare, et vous pa.'lerez en conformité» (Ibid., p. 28). Dans une lettre écrite au commencement de mars 1699, l'abbé Bossuet le recommande de nouveau à la sollicitude de son oncle : « Le pauvre chevalier delà Grotte, mande-t-il, se recommande à vous auprès de M. le duc du Maine, il y aura trois ans vers la fin de ce mois qu'il est hors de France ; on ne lui a fait toucher que deux ans sa pension : il sera réduit à demander l'aumône si on n'a la charité de l'aider ; c'en estune grande. Il s'est rendu aux instances que je lui ai faites, pour qu'il restât en pays connu ; mais j'espérois qu'on continueroit à lui fournir les moyens de subsister. Quand M. de Monaco sera venu, nous tâcherons de faire quelque chose pour lui. Onluirendroit un bon service, si l'on pouvoit lui procurer de Franco quelque recommandation importante auprès de cet ambassadeur » (Lâchât, t. XXX, p. 290). Cf. plus bas, p. 127, n. 4. 1. François de Jauche-Bouton, comte de Chamilly, neveu de celui qui devint maréchal de France en i-oS, était né en i663, il commandait le régiment de Bourgogne et avait été fait brigadier en 1698. Il devint maréchal de camp en 1697, et fut chargé d'une mission à Rome vers la fin de 1G96. Nommé ambassadeur ordinaire en 1697, il arriva à Copenhague le 5 juillet 1698, et ne fit son entrée que le 28 février 1699, j)our ne recevoir sa première audience qu'à la même date de l'année suivante. Saint-Simon fait de lui ce portrait : « Chamilly dont je parle était un très grand et très gros homme, qui, avec beaucoup d'esprit, de grâce et de facilité à parler et beaucoup de toutes sortes de lectures, se croyoit, de tout cela, le triple de tout ce qu'il en avoit et faisoit sentir » (Mémoires, édition de M. Boislisle, t. X, p. 899).
8o FÉNELON
on est fort content de lui a la cour, si uous m'en mandés des nouuelles ie les ferai uoir a mad. sa femme et à mad. sa belle mère [.] on ne parle ici ni c[ii'on attende les passeports pour la paix, ni qu'on songe a remplacer un ministre au lieu de M. Coiirtin il semble qu'on pense plutôt a faire une bonne guerre la prochaine campagne,
Le S'' Guerin n'a pas encores tiré sur moj les 5oo livres ie ne scay si M. de Meaux pense au reste, M. de Torci lui a dit que le roi uouloit qu'il joingnit le portrait de la princesse de Sauoie a celluy de nos trois princes pour florence % faites si bien quand
I. Il s'agit des portraits des princes de la maison de France, le duc de Bourgogne et ses frères, que Bossuet, en relations avec le grand-duc de Toscane, désirait faire envoyer à cette cour comme remerciement sans doute de l'accueil qu'y avait reçu son neveu (Voir Eludes du 20 déc. 1898, p. 790, note I, et Principaux portraits de Bossuet, p. 12, noie i). Il en est parlé pour la première fois dans la lettre du 28 mai 1696 : « Je verrai les mesures qu'on pourra prendre pour avoir de bonne main les portraits de nos beaux princes... n (Lâchât, t. XXIX, p. 2). Puis dans celle du 7 juin 1696 : « J'ai fait les diligences qu'il falloit pour vous procurer les tableaux des princes. Je n'ai encore parler au roi ni de cela, ni de votre voyage... » (Jhid., p. 3). « J'ai obtenu, écrit-il le 24 juin, la permission de faire tirer les portraits des princes. On trouve plus à propos de les faire faire par Troye, dont le pinceau passe pour meilleur, et il fera un effort pour l'Italie. Nous commencerons aussitôt après mon retour (Bossuetest à Meaux), et j'écris dès à présent pour le préparer » (P. 5). Bossuet tient son neveu au courant du travail d>i peintre, et il est question des portraits presque à chaque lettre, Le 9 juillet : « J'ai mandé Troye, et nous allons faire travailler aux portraits des princes. » (P. 8). Le 6 août : « Les trois tètes des princes sont faites. On pourra envoyer le tout au mois prochain. » (P. i5). Le 28 du même mois : « Nous aurons bientôt les portraits des princes. Mme de Rouvroy fait faire une copie de Mgr de Bourgogne pour Mme de Savoie » (P. 19). Le 17 septembre, Bossuet peut écrire : a Les portraits des princes sont presque finis ; ils seront beaux et fort ressemblants » (p. 29) ; puis, le 2(1 : « Vos tableaux s'achèvent, et il faudra bientôt nous marquer le moyen de les faire tenir à Florence. Je reverrai vos lettres précédentes pour m'y conformer « (P. 3i). Mais le temps s'écoule ; Bossuet ajoute sans cesse : « Vos tableaux s'achèvent» (lettre du 1" octobre, p. 3i); mais rien ne part, et des complications politiques retardent l'envoi. Le 9 décembre, Bossuet mande à son neveu : « M. Troye avoit enfin habillé les princes ; nous ne songions qu'aies envoyer après avoir fait copier les tètes, quand
LETTRES SUR LE QLTETISME bl
uous reuiendrez que les iesuites sur tout les amis du R. P. soient contens de uous sans manquer au reste, ayes touiours soin de uostre santé.
Troye m'est venu dire qu'il y avoit défense, par le ministère de M. de Torci de les envoyer sans nouvel ordre. Je m'en vais à Versailles pour savoir ce que c'est » (P. 46). Mais le 3o, il écrit encore de Meaux : « Il n'y a rien de nouveau à vous dire sur les tableaux des princes. J'espère trouver fait celui de la princesse en arrivant à Paris le 4 ou le 5, et on ne perdra pas de temps à les envoyer » (P. 47).
Nous avons sans doute dans la lettre d'Antoine l'explication du contreordre ou du moins du retard imposé ; ce serait le désir du roi de joindre aux portraits des trois princes celui de la future duchesse de Bourgogne, arrivée à Fontainebleau le 5 novembre (p. 4o), et destinée d'après le traité avec la Savoie, à « être mariée aussitôt après sa douzième année, qui arrivera l'an prochain, au 6 décembre », dit Bossuet dans sa lettre du 18 novembre.
Le 20 janvier, rien n'est achevé : «-Troye a commencé le tableau de la princesse, et je le presse de finir. » Au 4 mars', on y travaillait encore, mais on voit dans sa lettre écrite à cette date que Bossuet profitait aussi du séjour de son neveu en Italie pour enrichir une collection de tableaux et de gravures. Toutefois l'inventaire de ses meubles et effets, publié au 25 juillet 1901 dans la Revue Bossuet, ne signale qu'un petit nombre de peintures. « Le portrait de la princesse est presque achevé, et on travaille sans relâche à mettre notre présent en état. Faites-nous faire de votre côté des originaux et autant d'antiques que vous pourrez, du moins en estampes » (P. 60). Le 18 mars on lit : « On presse les portraiis autant qu'on peut » (P. 64). Au 3i du même mois, nouveau retard ; « Troye m'a dit que le portrait de la princesse ne pouvoit être séché, ni en état de partir qu'incontinent après Pâques. Je serai à Paris, faisant état de m'y rendre à la seconde fête et là j'avancerai tout. » La lettre du i5 avril annonce enfin le prochain départ des tableaux : « Aiissitôt que je serai à Paris, c'est-à-dire dès demain, écrit de Versailles l'évêque à son neveu, on pourvoira à l'envoi des taJaleaux qui sont en état » (P. 83). Le 22, le peintre demande grâce encore une fois, et Bossuet doit de nouveau annoncer : « On fera partir au premier jour les quatre portraits. De Troye demande encore quelques jours pour laisser sécher celui de la princesse. Ils sont fort beaux, et le sien particulièrement. » Enfin, c'est le 29 avril qu'est donnée la dernière nouvelle : « Les portraits sont prêts à partir. » — Il resterait à voir si ce cadeau si laborieusement préparé est resté à Florence au palais Pitti, avec certain portrait de Bossuet par Rigaud, qu'on nous dit y être conservé encore (V. mon étude, les Principaux portraits de Bossuet. p. 1 2). Serait-ce de ce portrait
Griselle. 6
Sa FÉNELOIS
L'affaire de ce sot mariage dont ie uous ai parlé est accomodée '. Mad. de Barbezieux est accouchée d'une fille et la mignonne de M. Millet (P) d'un filz, belle matière à nouueau cantiques- Monsieur Monsieur l'abbé Bossuet, a Rome.
La Relation de Phelipeaux nous donne lieu de fournir des détails complémentaires sur l'entrevue avec M. de Chamilli. Elle est sans doute celle dont il écrit :
Le 2 décembre M. le Cardinal (de Janson) me fit l'Iionneur de m'appeler à le lecture de sa négociation sur les Bulles, elle se fit en présence de M. le Comte de Chamilli Envoie du Roi dans les Cours d'Italie, qui se trouvoit alors à Rome, ^L l'abbé Bossuet et M. Vivant :'.
Suit un éloge enthousiaste des qualités diplomatiques
que Bossuet écrit : « Nous parlons souvent où il faut des grands services de Toscane, et on n'oublie pas M. l'abbé Feydé. Vous devez prendre^ garde de ne point parler avec affectation de mon portrait » ? (Lettre du 19 janvier 1699. Lâchât, t. XXX, p. 212). Cette recommandation fait allusion à la lettre dans faquelle l'abbé Bossuet mandait à son oncle, le 3o décembre 1698 : « M. le grand duc a votre portrait dans sa chambre. Il a su par M. Dupré que je souhaitois en avoir copie, il le lui a envoyé aussitôt et ^I. Dupré l'a fait copier par le fils de M. de Troye qui s'est trouvé dans ce temps à Florence. J'attends cette copie et celle que vous m'envoyez avec impatience ; j'en ferai faire plus d'une à Rome. Il faut bien qu'on connoisse ici en toute manière un homme aussi grand » (P. 177). Sur Dupré, voir plus bas, p. 106, note 5.
1. Serait-ce le mariage de ce M. Melian dont il est question (p. 77), dans la lettre du 3 décembre, pour lequel trois dispenses de bans sont dites avoir été accordées par l'archevêque de Paris ,''
2. La lettre se termine par le signe çi ajouté après coup peut-être. Serait-ce par un éditeur ? On rencontre ce signe en bon nombre de lettres ' «le Bossuet (Cf. Eludes du 5 juin 1898, p. 629, note 7).
3. M. Vivant était à Rome le correspondant de Pirot, peu discret, si l'on en juge par la lettre de Bossuet du 20 janvier 1696 : « Je croyois vous avoir mandé ce que vous me dites qu'on a écrit de M. de Caaibray ; apparemment ce sera M. Pirot qui l'aura écrit à ^L Vivant, à qui il communique tout. » (P. l>(f). Cf. la lettre du 29 avril 1697 (P. 87).
du cardinal, que l'abbé Phelipeaux admire dans la pièce dont il entend la lecture. Puis il raconte, sans nous dire s'il était en compagnie de l'abbé Bossuet, une autre entrevue avec le comte de Chamilli.
En ce même temps, poursuit son récit, j'accompagnai M. le comte de Chamilli à une chapelle papale qui se tenoit à Montecaval. Les généraux d'ordres y assistent. M. de Chamilli ne uoiant point le gênerai des Jésuites, demanda au Père Cloche', gênerai des Dominicains, pourquoi celui des Jésuites n'assisloit pas aux chapelles. Le Père Cloche lui répondit agréablement : Il n'y pourroit venir sans chasser tous les autres 2.
Phelipeaux ne pouvait manquer de recueillir l'agréable boutade, bien qu'il eût dû savoir quelque gré au P. Thyrse Gonzalez d'être un « adversaire de la probabilité». Mais en s'associant trop ouvertement à des partis qui eussent pu déplaire au « Révérend Père » , c'est-à-dire au P. de La Chaise, l'abbé Bossuet pouvait inettre en risque les calculs paternels. Aussi, de temps à autre, verrons-nous reparaître dans la correspondance d'Antoine des appels à la prudence, •comme les lignes assez piquantes qui lui conseillent de faire en sorte que les Jésuites soient contents de lui, sans manquer au reste. Il était cependant diiïicile de faire à la fois les affaires de M. de Meaux et de ne pas donner quelque prise. Bossuet a dit quelque part qu'il n'était « d'au-
1. Sur le P. Cloche, souvent nommé ensuite, on lit, dans la lettre de Bossuet, i5 avril 1697 • " •''^ ^^'* ''*''" ''•'^^ ^I"*' cette lettre (sur le JXoiiw preedeslinalionis du card. Sfondrate) ait paru devant les yeux éclairés et favorables du R. P. Général des Jacobins. Tout ce que j'entends dire de Lce Père me donne de la vénération pour lui, et je vous prie de lui def mander son amitié pour moi » (P. 83). Cette amitié fut acquise, et Lâchât ajoute ici- cette note : « Le P. Cloche, qui fut très lié dans la suite avec Bossuet )), qu'on lit déjà dans Lebel, t. XL, p. 3o2. Sur sa nomination tvoir ma Chronique de la Révocation de l'Édit de Nantes {Bulletin de la ■Soùiété d'histoire du protestantisme français, déc. 1910), au 2a juin 168G. Cf. juin Kjio, p, 354. Voir aussi plus bas, p. iio. , a. Helalion, i"'' P., p. 192.
cun parti ». Ce serait, en effet, une situation idéale. N'avoir pas été « partisan des Jésuites», ne lui inflige aucune note défavorable ; mais il serait temps peut-être de renoncer à la légende qui voudrait faire de lui un de leurs chauds amis, et prendre à la lettre sa péroraison du sermon de la Circoncision de l'année 1687. Le molinisme, qui, certes, loin d'être une hérésie, reste une opinion parfaitement libre, n'avait pas, il le faut bien reconnaître, de plus acharné et irréconciliable adversaire, et, sauf les précautions utiles à lui et aux siens, cette position theologique déteignait quelque peu sur ses sentiments à l'égard des personnes. L'histoire vraie est donc plus complexe et moins unie que les solutions simplistes adoptées d'ordinaire dans les panégyriques ou les polémiques. Au lieu de s'opposer mutuellement, entre tenants de l'une ou l'autre opinion, des textes vagues, il est plus sur de s'en rapporter aux faits.
Les animosités d'autrefois sont assez refroidies pour qu'on puisse rechercher historiquement le véritable « intérieur » de Bossuet, et seuls redouteraient pour sa mémoire le contrôle de ces études de détail ceux qui croient la gloire de Bossuet attachée à une sorte d'impeccabilité de « surhomme », impossible à rencontrer chez un homme, si grand soit-il *. Il faut, d'ailleurs, n'avoir point
T. Il faut, quand on écrit sur ces événements de la vie de Bossuet, ce que l'auteur d'un livre remarquable sur Napoléon (lord Rosebery, jVapoléon : la dernière phase) a bien caractérisé, peut-être parce qu'il l'a pra- j tiqué lui-même, ou dvj moins fort approché. L'admiration seule suffit pas, et le parti pris est funeste. Il faut une « impartialité sympathique » (Op. cit., p. 279). Le génie incomparable de l'homme et de rœuvKJ ne doivent pas empêcher l'analyse « impartiale », amenant à prononçai} parfois des jugements, mais toujours motivés. Des commentaires à Ifj façon des trois épithèt€s que Voltaire proposait sur les tragédies d«j Racine: beaa, harmonieux, sublime, ne nous feront jamais entrer d'nrj pas dans l'étude de*cetle vie et de ce caractère de Bossuet, qu'il est pour! tant intéressant de connaître tel qu'il est, non tel qu'on l'imagine, fj
lu ni compris la correspondance de Bossuet avec son neveu, pour trouver dans la publication de celle d'Antoine beaucoup de « faits nouveaux » . Elle n'en éclairera pas moins d'un jour plus vit maints détails déjà connus ou soupçonnés, qui nous aideront à reconnaître des personnages vivants et agissants, et donnent la sensation du réel.