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Fénelon

Lorsque j'étudiais Jean-Jacques Rousseau, il y avait deux hommes auxquels ses écrits me faisaient continuellement penser : Fénelon et Chateaubriand. Et je pressentais que les trois ensemble, Fénelon, Jean-Jacques et René, formaient, malgré toutes leurs différences, comme une dynastie spirituelle, une dynastie de rêveurs, d'inquiets et d'inventeurs.

Mais, si je savais déjà que Fénelon était un des hommes les plus singuliers et les plus originaux du dix-septième siècle, en somme je ne le connaissais guère. J'ai voulu le connaître mieux.

Cela n'est pas facile : car je crois bien que, des trois, Fénelon est le plus compliqué.

Brunetièrc nous dit :

11 y a de tout en lui, Saint-Simon avait raison : du docteur et du novateur, [>our ne pas dire de l'hérétique ; de raristocrate et du philosophe, au sens où le dix-huitième siècle allait entendre ce mol; de lambitieux et du chrétien; du révolutionnaire et de l'inquisiteur ; de l'utopiste et de l'homme d'Etat, du bel esprit et de l'apôtre : tous les contraires dans la même personne, et dans un seul esprit toutes les extrémités.

Et Faguet :

Aucun esprit n'a été plus composé et ne parait, au premier regard, plus fuyant et insaisissable à toute prise... Il est infiniment complexe et déconcertant par la multiplicité de ses aspects : c'est un mystique, c'est un homme d'un très grand bon sens; c'est un artiste, c'est un homme d'action ; c'est un homme d'une exquise charité et d'une charmante douceur, c'est un autoritaire très ferme, assez hautain, « qui, dans sa douceur, ne voulait point de résistance »... On sent fort bien qu'il n'est pas de ceux qui se ramènent facilement à l'unité, et qu'après l'avoir dépeint, il restera toujours quelque chose de très important qu'on aura omis.

C'est à quoi je me résigne. Mais on peut toujours chercher.

Retz écrit: « H y a toujours eu du je ne sais quoi dans M. de La Rochefoucauld. * Il y a du je ne sais quoi dans tous les hommes. Fénelon n'est qu'un peu moins simple que les plus compliqués.

Si nous ne pouvons le ramener à l'unité ni le connaître dans son ensemble, nous pouvons le saisir du moins dans chacune de ses démarches ou de ses dispositions d'àme, et voir peut-être

. .»iiiinent et pourquoi il passe de l'une à l'autre. Autant qu'il me sera permis (car sa vie a quelques points obscurs et son œuvre est immense) je le suivrai, pas à pas, à travers son œuvre et sa vie, — sans les sépai-er, — du départ à l'arrivée.

Et voici le point de départ :

J'ai passé une jeunesse douce, libre, [)leine d'éludés nf^réables et de commerce avec des amis délicieux.

Et voici le point d'arrivée :

Le monde me pai-aît comme une mauvaise comédie, qui va disparaître dans quelques heures. Je me méprise encore plus que le monde ; je mets tout au pis-aller, et c'est dans le fond de ce pis-aller pour toutes les choses d'ici-bas que je trouve la paix.

Mais, dans l'intervalle, que de rêves, de désirs, de souffrances, de luttes, d'illusions, de désespoirs et de reprises d'espérance î Et que de drame dans sa vie et dans son cœur!

François de Salignac (ou Salagnac) de Lamothe-Fénelon naquit le 6 août 1651 au château de Fénelon, d'un second mariage de Pons de Salignac, comte de Lamothe-Fénelon.

La maison était très ancienne, remontait authentiquement à 997. Pas de grandes illustrations toutefois, mais de grandes alliances et quelques grandes charges.

Notre Fénelon écrivait, en 1694, à son frère le

comte de Fénelon, qui sollicitait un honneur réservé à la haute noblesse :

Vous pouvez dire, ce qui est vrai, que nous avons eu dans notre famille plusieurs gouverneurs de province, des chambellans des rois, des alliances avec les premières maisons de nos provinces, un chevalier de Tordre du Saint-Esprit, des ambassades dans les principales cours, et, presque tous les emplois de guerre que les gens de condition avaient autrefois. C'est sans doute plus qu'on ne demande à bien des gens à qui on accorde les honneurs. Ce qui est encore plus décisif est que Sa Majesté a eu la bonté de me les accorder pour la table et pour le carrosse de nos princes.

Il est fort sensible à ce détail; car déjà, le 19 décembre 1690, il écrivait à sa cousine la marquise de Laval (gênée, et qu'il engageait à accepter une place de dame d'honneur chez la princesse de Conti) :

J'oubliais de vous dire que j'ai fait entendre au roi que vous compteriez sur les honneurs du carrosse et de la table, comme sur des choses non seulement dues au nom de Laval, mais convenables à votre naissance. Vous savez que je les ai chez M. le duc de Bourgogne.

(Je pense que Bossuet ne les avait pas chez le dauphin ? ou, s'il les avait, c'était comme évoque ?)

Ainsi Fénelon est très bon gentilhomme. Il s'en souviendra toujours. La façon dont il conçoit l'honneur, même le point d'honneur, contribuera à expliquer, je crois, une de ces fautes capitales.

PREMIERE CONFERENCE r,

Mais il est pauvre. Saint-Simon dit: « Fénelon était un homme de qualité qui n'avait rien ». Nous le voyons, par sa correspondance, gêné dans ses affaires jusqu'à près de quarante ans.

Pauvre et d'une famille très nombreuse. Son père avait eu d'un premier mariage sept fils et quatre fdles ; d'un second mariage quatre enfants, dont le second fut le futur archevêque de Cambrai. Fénelon avait donc quatorze frères ou sœurs.

Dans de telles conditions, que pouvait faire ce cadet de Gascogne ? Il n'aurait pu avancer beaucoup dans l'armée. L'Église dut lui paraître sa carrière naturelle. D'autant plus qu'un frère de son père était évêque de Sarlat. Il dut aussi être dirigé vers l'Église par son autre oncle, le marquis de Fénelon, qui, duelliste fameux dans sa jeunesse, puis converti brusquement, était devenu l'auxiliaire laïque de M. Olier, le fondateur de Saint-Sulpice. Ajoutons que, si son nom, sa pauvreté, son oncle, peut-être le précoce désir d'agir sur les hommes, expliquent suffisamment sa vocation, sa foi vive et sa piété l'expliquent sans doute mieux encore.

Après avoir fait ses premières études dans la maison paternelle, il passa à douze ans dans l'Université de Cahors, oij il prit ses grades ecclésiastiques, puis, à Paris au collège du Plessis, jusqu'à ce que son oncle Antoine le fit entrer au séminaire de Saint-Sulpice et le

confiât à M. Tronson. Mais un ignore en quelle année, et l'on ignore aussi la date de son ordination.

Les documents abondants que nous avons sur Tenfance et la jeunesse de Racine et de Rousseau nous ont beaucoup aidé naguère à comprendre leur caractère et leur œuvre. Mais sur Fénelon, jusqu'à l'âge de trente ans, nous ne savons presque rien.

Quelle femme était sa mère ? Reeut-il son empreinte ? Quelles étaient ses sœurs ? Quatre étaient ses aînées. L'une d'elles eut-elle quelque influence sur lui ?

Leur lisait-il VAstrée? S'amusait-il peut-être à jouer avec elles des scènes du noble et subtil roman ? Eut-il quelque aventure de cœur? Pourquoi non ? Eut-il, enfant ou adolescent, quelque crise de mysticisme? Quand découvrit-il saint François de Sales (que Bossuet, lui, à 60 ans n'avait pas lu) ? Comme Lamartine, il passe son enfance au milieu d'une « nichée de colombes ». Il eut sans doute, comme Lamartine, une enfance rustique et mêlée aux travaux de la terre. Sans doute, dans le manoir paternel, pareil à une vaste ferme, — avec des tablées de vingt personnes, — la nourriture était simple, — comme à Salente. Sans doute, les cinq ou six filles et les sept ou huit garçons étaient habillés sans faste, de robes et de vestes uniformes taillées dans la même pièce de drap, — comme â Salente. — -

PREMIKRK CONFERENXE 7

Mais quels compagnons et quels maîtres eul-il à Cahors, puis au collège du Plessis? Qui donc lui enseigna le grec, qu'il paraît avoir si bien su et qu'il a tant aimé? Nous voudrions bien savoir tout cela.

Mais, avant 1681, nous n'avons que cinq lettres de Fénelon

D'abord une lettre à son oncle Antoine sur M. Tronson et sur ses relations avec ce saint directeur :

Je souhaiterais passionnément vous pouvoir dire ici ({uelque chose du détail de ce qui se passe entre M. Tronson et moi ; mais, certes, monsieur, je ne sais guère que vous en dire ; car, quoique ma franchise et mon ouverture de cœur pour vous me semble très parfaite, je vous avoue néanmoins, sans craindre que vous en soyez jaloux, que je suis encore bien plus ouvert à Tégard de M. Tronson, et (jue je ne saurais qu'avec peine vous faire confidence de l'union dans laquelle je suis avec lui.

Crouslé (qui a écrit sur Fénelon deux volumes massifs et pleins de malveillance, excellents d'ailleurs), n'a peut-être pas tort de trouver surprenant que ce jeune homme de dix-huit à vingt ans parle en ces termes de son union avec un directeur âgé de plus de cinquante ans. Il y a certainement là de la coquetterie et de l'aplomb, et le goût du mystère, et déjà le désir de conquérir les cœurs et de les occuper de soi.

Une autre lettre est du 13 juillet 1G74. Nous savons par Saint-Simon que l'abbé de Fénelon avait été « chargé, par le curé de Saint-Sulpice, d'expliquer l'Écriture sainte au peuple les jours

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de dinianches et fêtes, fonction qui commença à le faire connaître. » Mais le jeune catéchiste vit une meilleure occasion de sortir de l'obscurité. La lettre de 1694, adressée à l'oncle Antoine, nous montre le nouvel ecclésiastique songeant, à vingt-trois ans, à se faire élire député du diocèse de Bordeaux à l'Assemblée du clergé de 1675. Sa famille tout entière s'est mise en campagne. Les évêques avaient fait serment de ne tenir compte d'aucune recommandation. Ce serment n'a pas empêché l'oncle de Sarlat de solliciter pour son neveu le suffrage de son collègue de Saintes. Le collègue de Saintes en a fait des reproches à l'oncle trop complaisant. Alors le neveu a recours à son autre oncle, le marquis Antoine, pour qu'il lève les scrupules de M. de Saintes ; d'autant mieux que M. de Saintes, a, paraît-il, manqué lui-même au serment commun :

... Il est certain que M. de Saintes a paru beaucoup plus scrupuleux qu'il ne l'est dans le fond; car, en même temps qu'il se plaignait de la sorte, il agissait secrètement pour l'abbé de Saint-Luc, lequel me la dit lui-même... Il faut ajouter à cela que M. de Sarlat a pu, sans blesser aucune des règles, avertir les évêques que j"ai dessein de me présenter à eux, leur exposer même ce qui peut m'attirer leurs voix, et prévenir, outre cela, les personnes de crédit, afin que, dans la suite, elles ne prissent point d'engagement d'en servir d'autre : toutes les choses laissant les évêques dans une entière liberté. (Parbleu !

Et, pendant qu'il y est, il prie son bon oncle Antoine de parler aux évêques de Luçon, de Foi-

tiers et de La Rochelle en sa faveur. Et voilà, certes, un abbé subtil et un cadet qui ne s'oublie pas.

Mais le sens pratique n'empêche point le rêve ; et,, à son tour, le rêve n'exclut point le badinage.

L'aventure, pour un cadet des armées du roi, c'est la guerre. L'aventure, pour un gentilhomme d'Église, ce sont les missions étrangères. Déjà un frère aîné de Fénelon, frère du premier lit et qui l'avait précédé au séminaire, était parti pour le Canada. Notre Fénelon, lui, rêve d'évangéliser l'Orient, dans une lettre dont on ne sait ni la date ni le destinataire, mais qui est sûrement une lettre de jeunesse.

... Enfin, Monseig-neur, je pars, et peu s'en faut que je ne vole... La Grèce entière s'ouvre à moi; le sultan effrayé recule ; déjà le Péloponèse respire en liberté, et l'église (le Corinthe va refleurir; la voix de l'apôtre s'y fera encore entendre...

Évidemment, le jeune abbé se divertit ; il se moque un peu de lui-même. C'est de la rhétorique badine. Ce qui suit est de la rhétorique encore :

Je ne t'oublierai pas, ô île consacrée par les célestes visions du disciple bien aimé! ô heureuse Pathmos, j'irai baiser sur ta terre les pas de l'apôtre, et je croirai voir les cieux ouverts! Là, je me sentirai saisi d'indignation contre le faux prophète, etc..

Mais tout de même, ici, on ne peut plus croire

qu'il plaisante. Alors, qu'a-t-il voulu dans cette lettre? Rien. C'est une àme légère et souple, qui s'amuse et qui peut aisément porter en elle plusieurs sentiments à la fois.

Les deux dernières lettres de cette série sont adressées à sa cousine, la marquise de Laval. Son oncle, Tévéque de Sarlat, lui a résigné un petit bénéfice, le doyenné de Carénac, dans le Quercy ; et il est allé en prendre possession. On lui a fait une entrée triomphale :

... Le fougueux coursier que je monte, animé d'une noble ardeur, veut se jeter dans Teau; mais moi, plus modéré, je mets pied à terre. Au bruit de la mousqueterie est ajouté celui des tambours. Je passe la belle rivière de Dordogne, presque toute couverte des bateaux qui accompagnent le mien. Au bord m'attendent gravement tous les vénérables moines en corps ; leur harangue est pleine d'éloges sublimes ; ma réponse a quelque chose de grand et de doux... Mille voix confuses font retentir des acclamations d'allégresse, et l'on entend partout ces paroles : Il sera les délices de ce peuple...

Et quelques jours après :

... J'ai passé à Sarlat... Je m'y suis même arrête un jour pour y entendre plaider une cause fameuse par les Cicérons de la ville... Leurs plaidoyers ne manquèrent pas de commencer par le commencement du monde, et de venir ensuite tout droit par le déluge jusqu'au fait. Il était question de donner du pain, par provision, à des enfants qui n'en avaient pas... Mais, ô caprice de la fortune ! quoique l'avocat eût obtenu tant de louanges, les enfants ne purent obtenir du pain. On appointa la cause, c'està-dire, en bonne chicane, qu'il fut ordonné à ces malheureux de plaider à jeun, et les juges se levèrent gravement du tribunal pour aller dîner. Je m'y en allai aussi...

« Il était question de donner du pain à des enfants qui n'en avaient pas », voilà-t-il pas une belle occasion de s'égayer î Mais toute plaisanterie est facilement inhumaine. Toutefois, il est clair que ni M. Olier, ni Arnauld, ni M. Tronson, ni Pavillon, ni même Bossuet, n'écrivirent jamais de ce ton. Huet, Godeau, Fléchier, à la bonne heure. Notez que Fénelon a trente ans et qu'il exerce depuis trois ans les très sérieuses fonctions de supérieur des « Nouvelles Catholiques ». Jusqu'au bout il gardera, avec l'air aisé du gentilhomme, le goût de la raillerie et une verve qui sent son Méridional. Rien du pédant; rien non plus du dévot, ni rien de l'ascète. A ce moment-là, c'est un abbé charmant, tour à tour rêveur et gai, séduisant et fort ambitieux. A ne considérer que l'extérieur, rien qui fasse prévoir la grande crise de sa vie.

Revenons sur nos pas. Ordonné prêtre à vingttrois ou vingt-quatre ans, et sorti de Saint-Sulpice, il cherche sa voie. Chez un prêtre, l'ambition personnelle peut se confondre absolument avec la fonction sacerdotale ; et le goût de dominer les hommes (et les femmes), avec le goût de diriger et de sauver les âmes.

Saint-Simon nous dit :

Il avait frappé longtemps à toutes les portes, sans se les pouvoir faire ouvrir. Piqué contre les jésuites, où il s'était adressé d'abord comme aux mailres des grâces de son état, et rebuté de ne pouvoir prendre avec eux, il se tourna aux

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jansénistes... Il fut un temps considérable h sinitier, et parvint après à être du repas particulier que quelques importants d'entre eux faisaient alors une ou deux fois la semaine chez la duchesse de Brancas. Je ne sais s'il leur parut trop fin, ou s'il espéra mieux ailleurs qu'avec des gens avec qui il n'y avait rien à partager que des plaies, mais peu à peu sa liaison avec eux se refroidit, et, à force de tourner autour de Saint-Sulpice, il parvint à y en former une dont il espéra mieux.

Il semble que Fénelon n'avait pas tant à tourner autour de Saint-Sulpice d'où il sortait. D'ailleurs, Saint-Simon ne l'a pas connu personnellement à l'époque dont il parle. Mais il ne peut, je pense. se tromper du tout au tout; et il n'est pas, quoi qu'on en ait dit, l'ennemi de Fénelon. Il reste que le jeune abbé avait, dès cette époque, donné l'impression d'un ambitieux, et d'un ambitieux habile.

Il est probable qu'il connut Bossuet de bonne heure. Son nom, du reste, et son éducation lui rendaient les relations faciles soit avec les plus nobles, — comme les Chevreuse, les Beauvilliers ou les Mortemart, — soit avec les plus illustres, — comme Bossuet. Il s'attacha à l'évêque de Meaux, étroitement, avec suite et application, comme à un homme qu'il admirait profondément, et aussi comme à celui qui pouvait peut- «Mre le mieux le pousser dans l'Eglise.

Phélipeaux, arand vicaire, collaborateur et commensal de Bossuet, dans la Relation de rori- (jine, etc., du Quiétisme, raconte ceci :

Le prélat (Bossuet n'allait point dans son diocèse sans

être accoiiipajjiié des abbés de Fénelon eL de Lang^eron son intime et inséparable ami. Quand il était à Paris, ils venaient régulièrement diner avec lui et lui tenaient une fidèle et assidue compagnie, de sorte que le prélat n'était guère sans Tun ou sans l'autre. Ils avaient soin d'avilir par de piquantes railleries tous ceux qui avaient les mêmes prétentions. Pendant les repas et les promenades ils louaient sans cesse le prélat, jusqu'à l'en fatiguer... Le prélat en rougissait souvent, leur en témoignait publiquement son dégoût, et les priait de s'en abstenir. La Bruyère, homme sincère et naturel, était outré. 11 me disait quelquefois à l'oreille: Quels empoisonneurs! Peut-on porter la flatterie à cet excès! — Voilà, lui disais je, pour vous la matière d'un beau caractère.

Je sais bien que Phélipeaux n'aime pas Fénelon (et il y paraît assez). Pour le moins il exagère, il donne le coup de pouce. Mais il est difficile de croire qu'il ait inventé tous ces détails si précis. Au surplus, dans les lettres de Fénelon àBossuet, j usqu'au moment où il le déteste, le ton est caressant et admiratif presque à l'excès, et s'il n'y a point de « flatterie » proprement dite, il ne s'en faut guère.

Bossuet était le grand adversaire et, à l'occasion, le grand convertisseur des protestants. Nul homme, évidemment, n'a plus souffert dans son âme du grand déchirement, et si fatal à la France, que fut la Réforme. On peut croire qu'il contribua à faire nommer son brillant élève, l'abbé de Fénelon, supérieur des « Nouvelles Catholiques », en 1678.

Mais je voudrais traiter en une seule fois toute riiistoire des relations de Fénelon avec le pro-

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lestai! tisme, c'est-à-dire Féuelon supérieur des « Nouvelles Catholiques » et Féuelon missionnaire. Avant d'arriver aux parties vraiment intéressantes de sa vie, je m'occuperai de ses premiers travaux pliilosopliiques et de ses premiers sermons. Cette première leçon, je puis bien l'avouer, est forcément un peu sacrifiée.

Le Père Malebranche, de l'Oratoire, fut un homme bien extraordinaire. Chétif, malade, infirme, il vécut dans sa tête, et passa cinquante années de sa vie à méditer sur la nature de Dieu, partagé entre le plaisir de raisonner, tout en rêvant, à perte de vue et, d'autre part, le souci de rester orthodoxe et la terreur de voir Dieu se confondre avec les lois mêmes de la nature : tellement absorbé dans sa métaphysique, si loin de la vie concrète et si dépourvu du sens des réalités qu'il est resté célèbre pour n'avoir vu dans les bêtes que des mécaniques et pour avoir regardé sa petite chienne comme une simple horloge.

Or, en 1680, Malebranche publia un Traité de la Nature et de la Grâce (petit livre de 260 pages) qui déplut à Bossuet et l'inquiéta, et qui dans la suite fut mis à l'Index ; de quoi Malebranche, bien qu'excellent prêtre, se troubla peu.

Ce livre, vous ne le lirez pas. Pourtant il est curieux en ceci, qu'il est un admirable exemple des inventions audacieuses et quelquefois bizarres où se portaient jadis les philosophes d'Eglise pour

accorder leur pliilosopliie avec le dogme clnvlien. Et c'est pourquoi je voudrais nrarrèler uu peu sur ce petit traité de métaphysique religieuse «'t vous eu donner quelque idée.

Ce qu'il s'agit de concilier ici, c'est la notion de Dieu avec la notion de « loi » scientifique.

L'auteur dit dans sa préface : « Je représente Dieu comme faisant à ses créatures tout le bien que sa sagesse lui peut permettre. » Qu'est-ce à dire? Vous allez comprendre.

Il pose l'axiome célèbre : « Dieu n'agit point par des volontés particulières. » Et encore : « Dieu opère une infinité de merveilles par un très petit nombre de volontés. » Et c'est cela qui est beau ! Et, si cela peut avoir quelques inconvénients dont nous souffrions, Malebranche en prend paisiblement son parti :

Ou peut dire en un sens très véritable que Dieu souhaite que toutes ses créatures soient parfaites ; qu'il ne veut point que les enfants périssent dans le sein de leurs mères, qu'il n'aime point les monstres, qu'il n'a point fait les lois de la nature pour les engendrer, et que, s'il avait pu par des voies aussi simples faire et conserver un monde plus parfait, il n'aurait point établi des lois dont un si grand nombre de monstres sont des suites nécessaires. Mais il aurait été indigne de sa sagesse de multiplier ses volontés pour empêcher certains désordres particuliers, qui sont même dans l'Univers une espèce de beauté.

Si bien qu'il peut nous arriver, pâles créatures, d'être victimes du goût fatal de Dieu pour la simplicité des moyens.

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L'auteur insiste, apporte des exemples :

Dieu a donné à chaque semence un germe qui contient en petit la plante et le fruit... Ne marque-t-il pas assez par là qu'il veut que toutes ces semences produisent leur semblable?... Cependant, comme la pluie est nécessaire pour la faire croître et qu'elle ne tombe sur la terre que par des lois générales qui ne la répandent pas exactement dans les terres bien cultivées et aux moments les plus favorables, tous ces grains ne profitent pas ; ou, s'ils profitent, la grêle, ou quelque accident fâcheux qui est une suite nécessaire de ces mêmes lois de la nature, les empêche de nourrir leur épi. Et ainsi, puisque c'est Dieu qui a établi ces lois, on pourrait dire qu'il a voulu que telles semences fussent fécondes plutôt que telles autres, si l'on ne savait d'ailleurs que, la cause générale ne devant point agir par des volontés particulières, ni un Etre infiniment sage par des voies composées. Dieu n'a pas dû prendre d'autres mesures que celles qu'il a prises pour régler les pluies selon les saisons et les lieux ou selon les désirs des laboureurs.

Et c'est pourquoi il grêle et pleut souvent à contre-temps. En somme, Dieu aurait pu faire un monde où il y aurait eu moins d'injustices et moins de douleurs : mais il ne l'aurait pu que par de continuelles interventions particulières, qui auraient été en désaccord avec son amour de l'ordre et avec son goût d'artiste. Dieu pense un peu comme Gœthe : « Plutôt une souffrance qu'un désordre. »

Voilà pour Tordre de la nature. Et voici pour l'ordre de la grâce.

Au commencement de son traité, l'auteur nous a dit en substance : — Dieu ne pouvant agir

que pour sa gloire et ne pouvant être glorifié que par lui-même, il ne pouvait avoir, dans la création du monde, d'autre dessein que rétablissement de son Église, c'est-à-dire du règne de Jésus-Christ. En d'autres termes, « il a fallu que Dieu créât l'univers pour l'Église, et l'Église pour Jésus-Christ. » Autrement dit encore, c'est l'intérêt que Jésus-Christ prend au monde et la volonté qu'il a de le sauver qui rend le monde digne de la majesté divine. « La création du monde serait indigne de Dieu si Jésus-Christ n'y était pas compris. » Autrement dit enfin, le monde n'a été créé que pour que l'homme, en tombant, prêtât un rôle magnifique à Jésus- Christ. Et certes, — quoique ce ne soient pas de ces vérités qui sautent aux yeux, — nous le voulons bien, et nous trouvons même que c'est une fort belle idée.

Mais les mêmes difficultés se rencontrent ici que dans l'ordre de la nature. Malebranche ne nous les dissimule nullement.

« L'Écriture, dit-il, nous apprend d'un côté que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés; et, de l'autre, qu'il fait tout ce qu'il veut. » Et néanmoins la foi n'est pas donnée à tout le monde, et les prédestinés sont les moins nombreux. « Comment accorder cela avec sa puissance?»

Dieu a prévu de toute éternité le péché originel et le nombre infini de personnes que le péché

devait entraîner dans les enfers. Cependant il a créé le premier homme dans un état d'où il savait qu'il devait tomber. « Comment accorder cela avec sa bonté ? »

Dieu répand souvent des grâces sans qu'elles aient l'effet pour lequel il les donne. Il y a des hommes qu'il fait croître dans la piété jusque vers la fm de leur vie, et que le péché domine à la mort et précipite dans l'enfer. « En un mot Dieu défait et refait sans cesse. Il semble qu'il veuille et ne veuille pas... Comment accorder cela avec sa sagesse ? »

Ces questions d'un prêtre font frémir. Malebranche est évidemment de ces théologiens (et ils ne sont pas si rares) qui se complaisent à présenter très fortement les raisons du diable, — • par un sentiment difficile à démêler, — peutêtre pour montrer qu' « eux aussi, s'ils voulaient... », et pour se donner sans risque la joie de penser librement, puisqu'un mot de soumission et un signe de croix arrangera tout.

Malebranche donc, à ces terribles questions, répond tranquillement (et c'est toujours le même refrain) que Dieu « étant obligé d'agir toujours d'une manière digne de lui, par des voies simples, générales, constantes et uniformes, a dû établir certaines lois, dans l'ordre de la grâce», comme il l'a fait dans l'ordre de la nature; que ces lois, à cause de leur simplicité ont nécessairement des suites fâcheuses à notre égard, mais que ces

PREMIERE CONFERENCE l'.>

suites ne méritent pas que Dieu change ces lois en (le plus compliquées :

Il est vrai que Dieu pourrai* remédier à ces suites fâcheuses par un nombre infini de volontés particulières; mais Vordre ne le veut pas. L'effet qui arriverait de chacune ne vaudrait pas l'action qui le produirait. Et par conséquent on ne doit pas trouver à redire que Dieu ne trouble pas l'ordre et la simplicité de ces lois par des miracles qui seraient fort commodes pour nos besoins, mais très opposés à la saj^resse de Dieu qu'il n'est pas permis de tenter.

Et voilà! Remarquez qu'il répète vingt fois, avec une sorte crentétement, les mêmes raisons, — et sans en rendre raison. Mais, visiblement, ridée du miracle agace ce prêtre. Et, corollairement, Tidée de Tordre le ravit par sa beauté. Il professe pour elle un culte sans entrailles. On trouve chez cet homme excellent un peu de cette dureté qui est souvent dans la foi scientifique. Et son enthousiasme pour l'ordre le mène très loin. Lorsqu'il nous dit que Dieu, en agissant, est invinciblement déterminé par la considération de Tordre, ne semble-t-il pas admettre, en dehors de Dieu, un ordre immuable, éternel, qui s'impose à Dieu lui-même? Mais alors comment concilier la liberté divine avec cet ordre immuable (1) ? Malebranche va jusqu'à identifier Dieu et T« ordre », car il dit quelque part: « ... Cette grâce, c'est la cliarité, l'amour de

(1) Cf. Crousk'.

Dieu OU Tamour de l'ordre ». Vous voyez avecquelle facilité, messieurs, on devient hérétique.

Oui, dans le fond, Malebranche voudrait éliminer du monde le miracle, c'est-à-dire tout ce qui manifeste un Dieu personnel. Pourtant, il y a des miracles qu'il ne peut nier, lui prêtre et bon prêtre de l'Église catholique. Mais d'abord il les réduit au plus petit nombre possible; ce qui est encore embarrassant, car pourquoi même ce petit nombre ? « Ou il faut que Dieu soit libre de faire des miracles quand il lui plaît, ou il ne peut jamais en faire. » (Crouslé). Et ensuite, ces miracles même, ce n'est pas à proprement parler Dieu qui les fait : il les fait faire ou il les laisse faire. Il établit pour cela des « causes occasionnelles )) : « les anges, qui ont procuré les miracles dans r Ancien Testament, et Jésus-Christ, qui procure la grâce dans le Nouveau. » Mais Dieu, lui, n'y met pas la main.

Non, Dieu n'a pas de volontés particulières : par conséquent pas de passions :

Lorsqu'on prétend, dit Malebranche, parler de Dieu avec quelque exactitude... il faut s'élever au dessus de toutes les créatures, et consulter avec beaucoup d'attention et de respect l'idée vaste et immense de l'Etre infiniment parfait : et, comme cette idée nous représente le vrai Dieu bien différent de celui que se figurent la plupart des honijjies, on ne doit point en parler selon le langage populaire. Il est permis à tout le monde de dire avec l'Picriture que Dieu s'est repenti d'avoir créé l'homme, qu'il s'est mis en colère contre son peuple, qu'il a délivré Israël de la captivité par la force de son bras. Mais

CCS expressions, ou de semblables, ne sont point permises aux théologiens lorsqu'ils doivent parler exactement.

Il est curieux de voir ici Malebranche identifier le langage de l'Écriture et ce qu'il appelle dédaigneusement le ce langage populaire ». Au reste, tous les textes de l'Écriture qui le gênent, il les considère comme des « figures » et les prend au sens qu'il appelle « tropologique ».

Non, Dieu n'a pas de volontés particulières, pas de passions, pas de soucis des individus (en sorte qu'on serait fort embarrassé non pas de l'adorer, mais de \e prier.) Quand un miracle se produit, « ce n'est pas que Dieu change ses lois ou les corrige, c'est parce qu'il est de Vordt^e de la grâce, auquel celui de la nature doit servir, qu'il arrive des miracles en certaines rencontres. »

Je ne pousserai pas plus loin cette analyse. Il est clair que la philosophie de cet homme, d'ailleurs si pieux, tend au déisme et parfois au panthéisme. Pour lui, Dieu est beaucoup plus important que Jésus-Christ. Pour lui, Jésus-Christ et l'ordre de la grâce, c'est un peu le roman du christianisme. Il aurait certainement estimé, contre Bossuet, que sacrifier desmillions d'hommes et bouleverser un royaume pour sauver l'âme d'Henriette d'Angleterre, c'était excessif, et qu'ici la « cause occasionnelle », fût-elle Jésus-Christ, abusait un peu de son privilège. Pour lui enfin, nous l'avons vu, quand il ne s'observe pas, Dieu

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et Tordre sont synonymes; et dire : « Je me soumets à Dieu », pu dire, comme le poète stoïcien :

Je m'abandonne en proie aux lois de l'univers,

c'est exactement la même chose.

Cet homme qui n'aimait pas les miracles dut inquiéter Bossuet qui les aimait beaucoup et qui, dans son Discours de F histoire universelle, avait pris plaisir à attribuer à Dieu énormément de volontés particulières; Bossuet, le théologien de la Providence et enclin à en voir partout l'action dans le monde. L'évéque de Meaux dut signaler le livre de Malebranche à son souple disciple Fabbé de Fénelon et l'engager à en faire Texamen, en l'assurant que cela lui ferait honneur. Et c'est ainsi que Fénelon écrivit la Réfutation du système du P. Malebranche. 11 l'écrivit sous les yeux de Bossuet, et Bossuet mit des notes en marge. Toutefois l'ouvrage ne fut imprimé qu'en 1720, on ne sait pourquoi.

La réfutation est moins intéressante que le traité. Cependant l'àme de Fénelon y paraît déjà Pour dire les choses en abrégé, Fénelon oppose, à la conception rationaliste du monde, la conception mystique. Toutes deux sont excellentes selon les heures et les besoins. Mais on sent que c'est en toute sincérité que Fénelon trouve glacial le Dieu ennemi des miracles. — A un endroit, Malebranche ayant été conduit par son système à dire que la

grâce du Rédempteur ou « grâce médicinale » est un « plaisir sensible », une « sainte concupiscence », « un amour semblable en quelque chose à celui dont on aime les corps », Fénelon s'indigne de voir ainsi travestir ce qu'il appelle « le plaisir pur du chaste amour. » — Pour le reste, Fénelon fait preuve d'une subtilité, d'une souplesse, d'une ténuité de raisonnement vraiment extraordinaires.

Or, il est une partie de ses œuvres où nous retrouverons cet art prestigieux, cette virtuosité, ces ressources inépuisables de dialectique : et c'est dans ses innombrables écrits sur le quiétisme. Comme Malebranche fut. quasi hérétique pour avoir trop écouté la raison, Fénelon le sera à son tour pour avoir trop écouté le cœur ; et la dialectique intarissable qu'il a mise, contre Malebranche, au service de Bossuet, il la tournera contre l'évêque de Meaux, infatigablement.

Mais que d'hérétiques, messieurs! L'abbé Gassendi, prêtre fort correct, fut hérétique; les jansénistes furent hérétiques; Malebranche fut hérétique ; Fénelon fut hérétique ; Bossuet fut hérétique, au dire de Fénelon et de Joseph de Maistre. Cependant tous furent très bons, quelques-uns furent saints, et tous moururent dans le sein miséricordieux de l'Église.

En même temps quun très souple et très brillant théologien, Tabbé de Fénelon était déjà, dans ces années-là, un prédicateur émouvant et char-

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mant, — et très original quand on y songe. Cela ne paraît pas tout d'abord, justement parce que cette éloquence religieuse de Fénelon ne « date » point, et que, par exemple, son sermon pour rÉpiphanie ou son sermon sur Sainte Thérèse pourraient fort bien avoir été écrits hier : mais au moment où ils furent prononcés, après les sermons si compliqués et si fortement agencés d'un Bourdaloue, ils étaient certainement nouveaux et durent paraître reposants et délicieux par leur arrangement tout uni, leur émotion toute spontanée et leur lyrisme aisé.

Ce sermon sur la Vocation des Gentils, d'un mouvement si continu, d'une imagination si vive et si belle, n'offre plus rien de ce qui restait encore d'un peu scolastique dans la composition des sermons de Bourdaloue ou même de Bossuet (ce qui ne veut nullement dire que Fénelon soit un sermonnaire supérieur à Bossuet ou à Bourdaloue). On n'y trouve plus ces « trois points » traditionnels, qui, fort souvent, chez le jésuite, se subdivisent chacun en trois autres points. Nous avons ici deux points seulement; que dis-je? deux pensées :

Mon cœur est partagé entre la joie et la douleur. Le ministère de ces hommes apostoliques et la vocation de ces peuples est le triomphe de la religion, mais c'est peutêtre aussi l'effet d'une secrète réprobation qui pend sur nos têtes. Peut-être sera-ce sur nos ruines que ces peuples s'élèveront, comme les Gentils s'élevèrent sur celles des Juifs... Réjouissons-nous donc au Seigneur qui donne

gloire à son nom : mais réjouissons-nous avec tremblement. Voilà les deux pensées qui rempliront ce discours.

Et la première partie est assurément brillante et même émue (en dépit d'un excès d'apostrophes et de prosopopées) : mais la seconde partie est, si je puis dire, d'un très bon confesseur et d'un homme qui connaît très bien la société de son temps :

Les hommes, <^àtés jusque dans la moelle des os par les ébranlements et les enchantements des plaisirs violents et raffinés, ne trouvent plus qu'une douceur fade dans les consolations d'une vie innocente; ils tombent dans les langueurs mortelles de Tennui dès qu'ils ne sont plus animés par la fureur de quelque passion.

Et encore : ,

Après s'être corrompus dans ce qu'ils connaissent, ils blasphèment enfin ce qu'ils ignorent. Prodige réservé à nos jours'. L'instruction augmente et la foi diminue... De tous les vices, on ne craint plus que le scandale. Que dis-je? le scandale même est au comble : car l'incrédulité, quoique timide, n'est pas muette, elle sait se glisser dans les conversations, tantôt sous des railleries envenimées, tantôt sous des questions où l'on veut tenter Jésus-Christ.

Et tout le discours n'est ni d'un pédant, ni d'un capucin, ni même d'un jésuite, ni d'un imitateur de Bourdaloue ou de Bossuet; il est d'un abbé « honnête homme » ; il est du séduisant, de l'élégant, de l'enthousiaste et aussi du très renseigné et clairvoyant abbé de Fénelon.

Ses idées sur l'éloquence de la chaire, Fénelon les expose dans ses quatre Dialogues sur iÉloquenre. On ne sait quand ils ont été écrits. Je suis tenté de croire que le premier dialogue, où l'auteur se contente presque de traduire et d'arranger Platon pour démontrer que le dernier but de l'éloquence est d'instruire les hommes et de les rendre meilleurs, a été écrit pour le duc de Bourgogne, autour de 1690, et le reste beaucoup plus tard.

Au commencement du premier dialogue, l'auteur fait la parodie et la caricature d'un sermon à la mode, mais dont quelques traits ne laissent pas de faire songer tantôt à Bourdaloue, tantôt à Fléchier ou à Massillon. Le morceau est fort joli :

... Hé bien, dit un des interlocuteurs qui revient du sermon, disons donc ce que j'ai retenu. Voici le texte : « Cinerein tamquam panem manducaham. Je mangeais la cendre comme mon pain. » Peut-on trouver un texte plus ingénieux pour le jour des Cendres? Il a montré que, selon ce passage, la cendre doit être aujourd'hui la nourriture de nos âmes ; puis, il a enchâssé dans son avant-propos, le plus agréablement du monde, l'histoire d'Artémise sur les cendres de son époux. Sa chute à son Ave Maria a été pleine d'art. Sa division était heureuse, vous en jugerez. Cette cendre, dit-il, quoiqu'elle soit un signe de pénitence, est un principe de félicité; quoiqu'elle semble nous humilier, elle est une source de gloire; quoiqu'elle représente la mort, elle est un remède qui donne l'immortalité. Il a repris cette division en plusieurs manières, et chaque fois il donnait un nouveau lustre à ses antithèses. Le reste du discours n'était ni moins poli ni moins brillant : la diction était pure, les pensées nouvelles, les périodes nombreuses ; chacune finissait par (fuelque trait surprenant. Il nous a

fait des peintures morales où cliacun se trouvait; il a fait une anatomie des passions du cœur humain qui égale les Maximes de La Rochefoucauld. Enfin, selon moi, c'est un ouvrage achevé. Mais vous, monsieur, qu'en pensez-vous?

Sur quoi Fénelon, qui est représenté par un autre interlocuteur, montre sans peine que le texte choisi ne se rapporte pas à la cérémonie du jour; qu'Artémise n'a rien à voir ici; que la division est tout artificielle : « Vous voyez ici un homme qui entreprend d'abord de vous éblouir, qui vous débite trois épigrammes ou trois énigmes, qui les tourne et retourne avec subtilité; vous croyez voir des tours de passe-passe. »

Dans le deuxième dialogue (mais parle-t-il encore du même orateur?), Fénelon nous dit : « Le prédicateur que nous entendîmes ensemble. .. dit tout du même ton; et toute la différence qu'il y a entre les endroits où il veut s'animer et ceux où il ne le veut pas, c'est que dans les premiers il parle encore plus rapidement qu'à l'ordinaire. »

Plus loin :

Il faut (cependant) reconnaître que la chaire lui a de -randes obligations; il Ta tirée de la servitude des déclauiateurs, il Ta remplie avec beaucoup de force et de dignité. Il est très capable de convaincre : mais je ne connais guère de prédicateur qui persuade et touche moins. Il na rien d'affectueux, de sensible... Ce sont des raisonnements qui demandent de la contention d'esprit...

Et enfin :

Vous me faites souvenir que le prédicateur dont nous

parlions a dordinaire les yeux fermés. Quand on le regarde de près, cela choque.

Plus de doute : c'est bien Bourdaloue dont Fénelon fait la critique. Et il est certain que ce très grand orateur, théologien et moraliste, n'a pas grand'chose de commun avec ces Grecs que Fénelon admire pour leur simplicité, leur grâce et leur sensibilité.

« Il n'a rien d'affectueux, de sensible. » Oh ! la sensibilité î et la nature î Que Fénelon en abusera! Il en parlera presque autant que les philosophes du dix-huitième siècle. Et que de fois, malgré toute son élégance innée, il sera fade, sous prétexte d'être sensible et de n'écouter que son cœurî N'est-il pas curieux que la première partie de ce premier sermon {De la Vocation des Gentils) y avec son intempérance d'émotion et ses continuelles interjections et apostrophes, fasse déjà penser, en dépit de sa grâce, au style des hommes « sensibles » du siècle suivant, au style des romans de l'abbé Prévôt, des drames de Diderot, et de la Julie de Jean- Jacques, de ce Jean- Jacques que l'aristocrate Fénelon nous rappellera si souvent?

Tant ce prêtre pieux, qui sera dans les Maximes des Saints un pur mystique et, dans les Tables de Chaulnes, un prophète du passé, était cependant pénétré de l'esprit et de la sentimentalité du siècle futur !

Fénelon avait été nommé, en 1678, supérieur des « Nouvelles Catholiques ». Il fut, en 1685, envoyé dans les missions d'Aunis et de Saintonge, moins périlleuses, mais plus difficiles que celles d'Extrême-Orient, auxquelles il avait sans doute renoncé à cause de sa petite santé. Nous le retrouverons donc en face des protestants.

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