FENELOX SUPERIEUR DES « NOUVELLES CATHOLIQUES
Je considère, je l'avoue, que la Réforme religieuse du seizième siècle, regardée par d'autres comme un des beaux moments du Progrès humain, a été un très grand malheur pour l'Europe et particulièrement pour la P'rance, à qui elle valut trente années de guerre civile et, même après l'Édit de Nantes, la déchirure, à jamais, de son unité religieuse et, par conséquent, morale.
Et la Réforme n'était point nécessaire. J'entends qu'elle n'était point justifiée en raison.
Un de mes amis me propose ces réflexions :
c( Cherbuliez, esprit vraiment libre, quoique protestant, l'a dit dans un de ses livres (1) : l'Église était devenue pour les peuples une vieille maison hospitalière et commode ; les savants et les philosophes commençaient à s'en
(l) Le Prince Vitidi.
arranger ; le dogme lui-même s'assouplissait. Ce mouvement débonnaire aurait continué. Sans doute, il y avait des abus : simonie, vente d'indulgences (comme il y a, dans les gouvernements laïques, des Panamas et des trafics de décorations). Mais un bon pape aurait suffi à redresser ces incorrections regrettables. En se soulevant, non contre ces abus, mais contre l'Eglise même, le moine Luther et le prêtre Calvin, homme affreux, nous ont donné leur triste Réforme, laquelle nous a valu Tordre des Jésuites, le rétrécissement du dogme, et, pendant longtemps, une intolérance catholique égale à celle des réformés. C'est bien fâcheux. Sans cela il y aurait encore une « chrétienté » ; toute l'Europe aurait aujourd'hui une même religion simplement traditionnelle et rituelle, qui pourrait être délicieuse. i>
Et je ne prends à mon compte qu'une partie de ces propos.
La plus grande gloire de Bossuet, à mon sens, c'est de n'avoir pu prendre son parti de ce déchirement de la France et de la chrétienté. Cela, non seulement parce que, évêque catholique, il savait qu'il tenait la vérité: mais encore c'est un si grand bien pour un peuple que l'unanimité religieuse, qui entraîne l'unité de l'éducation et des mœurs, et par là double les forces de la communauté, et même la rend plus heureuse par la paix de l'esprit î
DEUXIEME COiNFERENCE 33
El il ne lui paraissait pas absurde de croire (jue les dissidents pouvaient être ramenés, puisiju'ils continuaient d'admettre la révélation. — Lisez l'admirable Histoire des Variations, vous y verrez que les théologiens révoltés croient au surnaturel autant que les catholiques et demeurent aussi bizarres, aux yeux d'un esprit totalement détaché des dogmes, que les théologiens orthodoxes. Ils ne s'entendent d'ailleurs nullement entre eux, les uns voulant retrancher ceci, et les autres cela, de Tantique doctrine de l'Église. Ils se scandalisent mutuellement. Leurs incertitudes, leurs variations, leurs contradictions sont pitoyables. Ils déchirent leurs pays respectifs; ils démusèlent l'avidité et la barbarie des grossiers princes allemands; ils déchaînent des guerres où couleront des fleuves de sang .. Au nom de quoi? sinon de leurs passions, de leur fanatisme, de leur orgueil, de leur caprice? Et pour aboutir à quoi? A établir des dogmes qui diffèrent de nuances à Tinfmi selon les groupes de révoltés, mais qui ont tous ceci de commun, qu'ils échappent autant à la raison que les dogmes contre lesquels les novateurs s'étaient insurgés.
Bossuet avait d'autant plus de motifs d'espérer la conversion des dissidents, de tous les dissidents, qu'un grand nombre, pendant les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, s'étaient convertis en eflet, et très sincèrement. Et quoi de surprenant à cela? Revenir à l'Église, ce n'était point,
pour eux, inaugurer le sacrifice de leur raison, puisque, même clans la Réforme, ils la sacrifiaient encore sur tant de points essentiels : mais c'était seulement la sacrifier sur quelques points de plus : opération facilitée par ce fait que, sur ces matières peu intelligibles, une interprétation imposée par une autorité quinze fois séculaire a quelque chose de rassurant.
Soixante-dix ans après V Histoire des Variations, le protestant Jean-Jacques Rousseau dira, dans cette étonnante Deuxième Lettre de la montagne qui est la plus véhémente critique qu'on ait faite de la religion réformée et qu'il faudrait lire tout entière :
Quand les premiers réformateurs commencèrent à se faire entendre, l'Eglise universelle était en paix ; tous les sentiments étaient unanimes ; il n'y avait pas un dogme essentiel débattu parmi les chrétiens.
Dans cet état tranquille, tout à coup deux ou trois hommes élèvent leur voix, et crient dans toute lEurope : Chrétiens, prenez garde à vous, on vous trompe, on vous égare, on vous mène dans le chemin de l'enfer : le pape est Tantéchrist, le suppôt de Satan ; son Eglise est l'école du mensonge. Vous êtes perdus si voois ne nous écoutez...
... Mais, leur répliqua-t-on, qui vous a donné cette belle commission de venir troubler la paix de l'Eglise et la tranquillité publique ? — Notre conscience, dirent-ils, la raison, la lumière intérieure, la loi de Dieu à laquelle nous ne pouvons résister sans crime : c'est lui qui nous appelle à ce saint ministère, et nous suivons notre vocation... Nous venons à vous, non avec des prodiges qui peuvent être trompeurs... mais avec les signes de la vérité et de la raison, qui ne trompent point...
... La dispute ne pouvait plus finir, les protestants sou-
lenant toujours ({ue leurs interprétations et leurs preuves étaient si claires qu'il fallait être de mauvaise foi pour s'y refuser; et les catholiques, de leur côtt'^ trouvant que les petits arguments de quelffues particuliers, (|ui même n'étaient pas sans réplique, ne devaient pas l'emporter sur l'autorité de toute l'Eglise qui, de tout temps, avait décidé autrement qu'eux les points débattus.
iMais les catholiques, continue Rousseau, auraient fort embarrassé leurs adversaires s'ils leur avaient dit :
... Votre manière de raisonner n'est qu'une pétition de principe ; car si la force de vos preuves est le signe de votre mission, il s'ensuit, pour ceux qu'elles ne convain([uent pas, que votre mission est fausse...
i> Voyez de plus, combien vous êtes injustes... Vous réclamez l'autorité d'interpréter l'Ecriture à votre fantaisie, et vous prétendez nous ôter la même liberté. Vous vous arrogez un droit que vous refusez à chacun de nous, et à nous tous qui composons TEglise. Quel titre avezvous donc pour soumettre ainsi nos jugements communs à votre esprit particulier?... Vous dogmatisez, vous prêchez, vous censurez, vous anathématisez, vous excommuniez, vous punissez, vous mettez à mort, vous exercez l'autorité des prophètes, et vous ne vous donnez que pour des particuliers. Quoi ! vous, novateurs, sur votre seule opinion, soutenus de quelques centaines d'hommes, vous Ijrùlez vos adversaires ! Et nous, avec quinze siècles d'antiquité, et la voix de cent millions d'hommes, nous aurons tort de vous brûler? Non, cessez de parler, d'agir en apôtres, ou montrez vos titres ; ou, quand nous serons les plus forts, vous serez très justement traités en imposteurs. >■>
A ce discours, voyez-vous, monsieur, ce que nos réformateurs auraient eu de solide à répondre ? Pour moi je ne le vois pas ; je pense qu'ils auraient été réduits à se taire ou à faire des miracles : triste ressource pour des amis de la vérité.
Ainsi parle le protestant Rousseau. Bossuet est certainement moins dur dans ses infatigables discussions. On ne peut s'imaginer, si on ne Ta pas lu, ce qu'il y a montré de bon sens (dans les limites fixées par le dogme), de subtilité puissante, de persuasion et d'émotion et, toutes les fois qu'il le pouvait, de charité pour les personnes.
Ceci n'est-il pas d'une intelligence généreuse :
Les commencements de Luther, durant lesquels Mclanchton se donna tout à fait à lui, étaient spécieux. Crier contre des abus qui nétaient que trop véritables, avec beaucoup de force et de liberté, remplir ses discours de pensées pieuses, reste d'une bonne institution, et encore avec cela, mener une vie sinon parfaite, du moins sans reproche devant les hommes, sont choses assez attirantes. Il ne faut pas croire que les hérésies aient toujours pour auteurs des impies ou des libertins, qui de propos délibéré fassent servir la religion à leurs passions...
Et toute la suite du chapitre.
Bossuet a toujours témoigné de la plus grande courtoisie pour les « ministres » de son temps. Mais, en outre, dans son Histoire des Variations, quand il rencontre Mélanchton, il ne peut se défendre d'une sympathie attristée pour l'âme délicate et scrupuleuse de ce mélancolique jeune homme.
Mélanchton joignait à lérudition, à la politesse, et à l'élégance du style une singulière modération... Mélanchton
était simple et crédule; les bons esprits le sont souvent... Il parut tant de faiblesse dans la conduite de Luther et ses excès furent si étranges que Mélanchton ne les pouvait plus ni excuser, ni supporter. Depuis ce temps, ses agitations furent immenses. A chaque instant on lui voyait souhaiter la mort. Ses larmes ne tarirent point durant trente ans.
On peut dire que Bossuet a mené toute sa vie cette généreuse bataille pour le rétablissement de l'unité religieuse française. Il Ta menée uniquement par la plume et la parole. A un moment, après une longue correspondance avec Leibnitz, il a pu se figurer qu'il était bien près de trouver le terrain d'entente avec les églises réformées. Il est mort, je crois, sans en avoir désespéré. S'il eut des illusions, elles furent belles et d'un grand cœur. Nous ne saurions trop honorer la mémoire de ce magnifique Français.
Or, en ce temps-là, le jeune abbé de Fénelon était le disciple chéri et enthousiaste de Bossuet. Bossuet, de forte race bourgeoise, devait être sensible aux grâces fines de ce très séduisant et un peu maladif aristocrate. Bossuet, robuste Bourguignon, de l'espèce sérieuse, devait être amusé de la vivacité et peut-être des innocentes hâbleries de ce cadet de Gascogne. Et Bossuet, grand homme fort candide, devait être émerveillé et touché de l'ardeur religieuse du jeune abbé, de ses aspirations aux travaux apostoliques et au martyre. Et de son cùté, Fénelon, si intelligent,
devait admirer passionnément son grand ami pour son puissant génie ; et, si complexe, l'aimer pour sa simplicité d'àme; et, si sensible, Tadorer pour sa grande bonté. Voici en quels termes affectueusement familiers il lui écrivait dans ces années-là :
... Mais le grand chancelier l'oraison funèbre de Michel Le Tellier), quand le verrons-nous, Monseigneur? Il serait bien temps qu'il vint charmer nos ennuis dans notre solitude après avoir confondu au milieu de Paris les critiques téméraires. Je prie M. Cramoisy le libraire de nous regarder en pitié. O utinarn!
Et voici de quel ton Bossuet parlait alors de Fénelon :
... Enfin, Madame, nous ne perdrons pas M. Tabbé de Fénelon ; vous pourrez en jouir, et moi, quoique provincial, je m'échapperai quelquefois pour aller l'embrasser.
Il est vraisemblable que ce fut sur la demande de Bossuet que l'archevêque de Paris (en 1678) nomma l'abbé de Fénelon, bien qu'il n'eut alors que vingt-sept ans, supérieur des Nouvelles Catholiques et des Filles de Madeleine de Tresnel.
Il y avait à Paris encore d'autres maisons de ce genre. Les deux premières étaient de 1G34.
Ces maisons étaient officiellement « destinées à procurer aux jeunes protestantes converties des retraites salutaires contre les persécutions de leurs parents et contre les artifices des héré-
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tiques ». {Constitutions pour la maison des Nouvelles Catholiques, 1G75.)
Comment se recrutaient ces maisons? Quelles en étaient généralement les pensionnaires? Pourquoi des femmes, des jeunes filles, des enfants y étaient-ils placés ? Ni Crouslé, ni le terrible Douen (dont je vous parlerai tout à Theure) ne nous le disent avec précision. Je pense, j'espère que, en principe, ce devaient être des orphelines survivant à des familles protestantes éteintes, ou bien des enfants appartenant à des familles où les catholiques étaient en majorité, ou peut-être encore des jeunes fdles délaissées, et que le roi, dans un intérêt public, désirait marier ensuite avec des catholiques. Car il ne faut pas oublier que le roi, selon la plus ancienne conception de la royauté française, était considéré comme le père de tous ses sujets, et comme le protecteur et le tuteur, à l'occasion, de toutes les familles du royaume...
Le type ordinaire de ces conversions de jeunes protestantes, ce sera, si vous voulez, celle de M"- d'Aubigné elle-même (M""' de Maintenon) et celle de sa nièce, M"MeVillette {W de Caylus), qui se firent, je crois, sans drame ni violence. M""" de Maintenon « convertit » sa nièce pendant un voyage du père, — qui se convertit lui-même quelque temps après :
... Je pleurai d'abord beaucoup ; mais je trouvai le lendemain la messe du roi si belle que je consentis à me faire
catholique à condition que je Tentendrais tous les jours, et que Ton me garantirait du fouet.
Ce fut aussi simple que cela, parce que M"^ de Villette était une douce et spirituelle enfant, et qu'il lui était fort égal d'entendre les mystères de la grâce ou de la transsubstantiation comme Bossuet ou de les entendre comme Calvin. Je me plais à croire que c'était le cas le plus fréquent. Mais évidemment il y en avait d'autres.
La maison des « Nouvelles Catholiques », d'après M. Douen, n'était pas tant destinée, comme son nom le ferait supposer, à recevoir des personnes nouvellement converties qu'à produire des conversions nouvelles. C'était là que la puissance royale faisait enfermer les victimes de l'intolérance du temps, des personnes protestantes (et même musulmanes) qu'il s'agissait de rendre catholiques bon gré mal gré ; des enfants de tout âge enlevés à leurs parents ; des femmes même, saisies par la police dans la maison de leurs époux, et qui ne pouvaient plus sortir de cette prison sans avoir fait profession de catholicisme, ou qui, si elles se montraient intraitables, étaient envoyées, de ces maisons de détention, dans des forteresses ou dans des lieux de réclusion infamants. M. Douen a rassemblé sur ce sujet des faits qu'on ne peut lire sans horreur.
Mais enfin, qui est donc ce Douen?
C'était (car je pense qu'il est mort) un ancien
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pasteur qui publia, en 1872, un livre intitulé ilntolérance de Fénelon. Ce livre est d'une lecture doublement pénible, par les actes d'intolérance catholique qu'il relate en effet, et par les commentaires de l'auteur qui, visiblement, n'est, lui aussi, qu'un fanatique, et dont la face convulsée de haine surgit, pour ainsi dire, entre les alinéas.
M. Douen établit, d'après les papiers de La Reynie, que, dans les deux années qui suivirent la Révocation de l'Édit de Nantes (1685-87), cent vingt-cinq personnes passèrent ou séjournèrent plus ou moins dans la maison des « Nouvelles Catholiques ». « Sur cent vingt-cinq, soixantedix-huit étaient de familles nobles, et un grand nombre d'autres appartenaient à la plus riche bourgeoisie; quelques-unes avaient des femmes de chambre entretenues à leurs frais. » Sur ces cent vingt-cinq femmes, il y en a trente et une dont on ne sait ce qu'elles devinrent. Parmi les quatre-vingt-quatorze autres, vingt-cinq au moins abjurèrent entre les mains de Fénelon, « vaincues, dit Douen, par une longue et sévère réclusion » ; mais il le suppose, il n'en sait rien. Parmi les soixante autres, seize furent mises dans d'autres couvents, dix-neuf furent envoyées dans des cidatelles (« par Fénelon », dit M. Douen; mais cela, il le tire de son fond); dix furent expulsées du royaume. Ici les comptes de M. Douen s'embrouillent. Sur les soixante, il
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devrait en rester quinze : il nous parle de neuf seulement ; et il nous dit qu'elles furent « mises aux « Nouvelles Catholiques j>, plusieurs pour la seconde fois ».
De tous ces faits, odieux certes, M. Douen rend P'énelon responsable, sans en apporter l'ombre d'une preuve. Car, dans les documents qu'il cite, le nom de Fénelon n'apparaît pas une seule fois. Ceux qu'on peut accuser, c'est le roi, c'est le lieutenant de police, c'est la Mère Garnier, supérieure de la maison. Et là-dessus, M. Douen appelle Fénelon « bourreau », « hypocrite », «tartuffe», « matérialiste! » <r plus vil que les alguazils », et je ne sais quoi encore. Tout cela, pour des choses que Fénelon n'a peut-être pas connues, et que, dans tous les cas, il a simplement laissé faire, ne pouvant sans doute pas les empêcher.
S'il l'avait pu, l'aurait-il fait? Je n'en sais rien. Il était prêtre, et croyant. Il était sûr de posséder la vérité (comme les pasteurs eux-mêmes). Sa tolérance n'était que relative. Presque personne alors n'était tolérant. (Vous me direz qu'aujourd'hui...) — Et, d'autre part, je sais bien que les abominations huguenotes n'excusent pas les abominations catholiques : mais il y a, dans ce livre de Douen, un ton de sectaire exaspéré qui implique tout de même un trop profond oubli des horreurs protestantes.
C'est notre faute. Si les catholiques avaient
employc* à faire connaître les crimes des protestants, la moitié de racharnement que ceux-ci ont mis à dénoncer les crimes des catholiques, à les tlétrir, à s'en indigner tous les jours que Dieu fait, et à s'en venger indéfiniment (et encore hier et encore aujourd'hui), on verrait qu'à tout le moins l'Église romaine et l'autre sont à deux de jeu ; et peut-être que les huguenots nous laisseraient un peu plus tranquilles.
Tout ce qu'on pourrait leur opposer! Nous avons, nous, pour aïeules directes, les âmes infiniment saintes des premiers apôtres, des premières vierges, des premiers martyrs. Mais il ne faudrait pourtant pas l'oublier, il n'y a absolument rien de vénérable dans les origines et dans les développements de la Réforme. Presque tous ses héros ont leur tare. Calvin est un homme sinistre. Et que ne pourrait-on pas dire des horribles princes allemands qui ne virent dans cette prétendue révolte de la conscience qu'une occasion de voler les biens ecclésiastiques? Et l'épouvantable Henri VIII î et les longues persécutions anglaises! Et, en France même, toutes les Saint- Barthélémy protestantes qui, dans le Midi surtout, ont précédé ou suivi la Saint-Barthélémy catholique! Ils ont détruit chez nous des milliers d'églises. Non, vraiment, l'histoire de la Réforme n'est point belle. Il a pu y avoir, parmi les premiers réformés, des consciences sincères et tourmentées : mais que le nombre en a dû être petit î
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Il y a ceci de fâcheux, que Tintérèt personnel df tous les promoteurs fut presque toujours du même côté que leur nouvelle foi. Alors on juge mal du degré de leur héroïsme. Nous sommes ici très loin des premiers chrétiens. Pour qui n'est pas dupe des mots, pour qui a le goût de voir les choses comme elles sont, il est clair que, dans les masses, les conversions au protestantisme ne se sont pas faites, n'ont pas pu se faire à la suite d'un drame intérieur, ni pour Tamour de la liberté d'examen, ni en vertu de critiques et de discussions théologiques, dans lesquelles le commun des hommes est même incapable d'entrer, — mais tout simplement par intérêt, ou par esprit d'imitation, ou sous la pression des pouvoirs. Ce sont si peu des drames et des luttes de conscience que, tandis que les premiers chrétiens ont fini par triompher de l'Empire malgré les pouvoirs publics et la force matérielle, la Réforme la emporté dans tous les pays où elle avait pour elle le gouvernement, et a été vaincue dans ceux où elle l'avait contre elle. Et enfin il faut toujours se souvenir que les trois hommes les plus intelligents (je crois) du seizième siècle, Érasme, Rabelais et Montaigne, non seulement ne se sont point ralliés aux Réformés, mais n'ont eu pour eux que peu de sympathie.
Parlons après cela de 1' « intolérance » de Fénelon. (Quel mot emploiera-t-on pour Calvin ou Henri VIII?) Elle consiste en ceci, que Féne-
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loii souffrait, comme Français et comme prêtre, de la grande déchirure, et qu'il fut un homme de son temps, phis doux seulement que la plupart.
Il faudrait voir d'ailleurs de quelle espèce est l'intolérance de l'ancien régime. Même sous des apparences religieuses, elle est toujours essentiellement politique. L'ancien régime est tolérant pour ce qu'on appelait les libertins. Le mot de Louis XIV : « Mais c'est un janséniste. — Lui, Sire? il ne croit même pas en Dieu. — Ah! j'aime mieux cela », n'est pas seulement une amusante boutade, c'est un système. Personne n'est forcé ni de croire ni d'aller à la messe. On laisse les incroyants en paix, pourvu qu'ils ne le soient pas publiquement, qu'ils ne proclament pas leur incroyance. Encore leur souffre-t-on beaucoup de choses dans les livres, pourvu qu'ils usent de quelques précautions faciles. Vous verrez dans Bussy, dans Tallemant, dans Saint-Simon, même dans M"'*" de Sévigné, que, socialement, on admet les « libertins » ou « esprits forts », et qu'ils ont d'ailleurs été toujours très nombreux, et même autour du roi, du moins jusqu'à son mariage avec M™^ de Maintenon. Sous ce régime de réelle tolérance ont pu vivre fort paisiblement des hommes comme Gabriel Naudé, Guy Patin, Gassendi, Des Yveteaux, Bernier, Molière, etc.. et des milliers qu'on ne connaît pas. Et remarquez que les sermonnaires et Bossuet lui-même,
lorsqu'ils combattent les libertins, le font certes avec douleur et avec indignation, mais sans un mot qui implique jamais l'ombre d'un appel à la législation publique. On plaint les incroyants, on attend, on espère leur retour à Dieu : on ne les persécute point quand ils sont suffisamment discrets. On ne leur demande que de mourir décemment et selon les rites, et c'est ce qui arrive presque toujours. On les épargne parce qu'on peut les considérer, quant aux choses de la religion, comme des gens qui, pour un temps, s'abstiennent.
Mais les hérétiques, c'est autre chose. Les hérétiques ne s'abstiennent pas. Les incroyants ne choisissent point entre les dogmes : les hérétiques choisissent. Ils installent, en somme, religion contre religion. Être hérétique, c'est donc rompre publiquement et orgueilleusement l'unité religieuse, qui est un bien si indispensable ; être libertin, ce n'est point la rompre, c'est s'en retirer silencieusement et provisoirement, voilà tout.
Et alors on comprend aisément les sentiments d'un prêtre de ce temps-là. Français et sujet du roi de France, à l'égard des hérétiques. Il peut se contenter de plaindre un athée prudent et modeste et qui ne menace pas l'unité de la foi, puisqu'il ne croit rien. Mais l'hérétique, l'homme qui croit autre chose, voilà l'ennemi. On conçoit, devant cela, la douleur d'un bon prêtre et d'un bon sujet
du roi, et son irritation contre une erreur qui lui semble si funeste — et si absurde : car, songet-il, du moment que les protestants continuent de croire à la révélation, qu'est-ce que cela peut bien leur faire de croire au reste, c'est-à-dire à cette révélation interprétée par une autorité de quinze siècles? C'est donc qu'ils y mettent de la malice? Et Ton sait au surplus que, de la dissidence religieuse à la dissidence politique et aux relations suspectes avec les coreligionnaires de l'étranger, il n'y a qu'un pas.
Et voilà pourquoi l'ancien régime, assez clément aux esprits forts, le fut moins aux protestants, et même aux jansénistes.
Mais rien ne permet de croire à des violences sournoises de Fénelon supérieur des « Nouvelles Catholiques ». D'abord il ne paraît point qu'il se mèlàt d'administration ; et probablement toutes ses fonctions consistaient à faire des instructions et des sermons aux pensionnaires, ou des écrits à leur intention. Puis, assuré de plaire, il pensait sans doute que sa parole et son charme devaient suffire aux conversions ; qu'il n'avait qu'à en attendre l'effet ; que les violences seraient superllues. Enfin, vous vous souvenez que la plupart des « Nouvelles Catholiques » étaient filles de qualité. Or toute sa vie Fénelon, autant qu'à ses devoirs de prêtre, fut attaché aux obligations spéciales de son état de gentilhomme, raffinements de courtoisie, respect affecté des femmes.
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Il dut traiter les pensionnaires de la Mère Garnier avec égards et sans dureté, beaucoup parce qu'il était naturellement doux (quoi qu'en dise Brunetière), un peu parce qu'elles étaient « nées ».
Comment Fénelon les intruisait, de quel ton, de quel style, par quels arguments, nous pouvons nous en rendre compte, d'abord par le Traité du ministère des pasteurs qu'il composa expressément pour elles, et plus encore peut-être par un sermon qu'il prononça, on ne sait à quelle date, pour la Profession religieuse d^iine nouvelle convertie.
Ayant affaire à des femmes, à des jeunes filles, même à de très jeunes filles, Fénelon se garde de trop de tliéologie ; il ne perd pas son temps à discuter sur les dogmes eux-mêmes, à débattre les questions relatives aux sacrements ou à la prédestination. Non, la question qu'il pose est celle-ci : — A qui appartient le droit de décider ? — A l'Église. — Quelle Église? — L'Église romaine, c'est-à-dire celle où le ministère est transmis régulièrement depuis les apôtres jusqu'au temps présent. Mais ce ministère n'a pas été transmis aux pasteurs protestants.
Bossuet avait indiqué cela dans sa Réfutation du catéchisme du sieur Paul Ferry :
Que si la durée de l'Eglise visible est perpétuelle, il parait plus clair que le jour qu'elle doit s'étendre dans tous les siècles par une continuelle succession. De là vient
que toutes les véritables Eglises sont apostoli(jucs, parce qu'elles sont toutes descendues dos Eglises apostoliques par une succession non interrompue; et ainsi elles sont réputées de la même race... Ces maximes étant supposées avec le consentement du ministre (Paul Ferry), je tire cette conséquence infaillible : qu'il suffit pour condamner une Eglise qu'elle n'ait pas la succession. Et dans quel abime se cachera donc l'Eglise prétendue réformée, qui de peur ({u'on ne doute de sa nouveauté, ne craint pas de la confesser elle-même ?
Fénelon ne fait que développer cette thèse. Le Traité du ministère est dun excellent disciple de Bossuet. Je ne vous Fanalyserai pas; à quoi bon? Mais vous pouvez le lire. C'est très bien. En voici la conclusion :
Il faut que les protestants avouent qu'ils n'ont point parmi eux le ministère selon l'institution divine... Ceux qu'ils ont ordonnés pour leur succéder n'ont pu avoir une mission et une ordination plus valides que la leur même : il n'y a donc point eu, jusqu'ici, de vrais ministres dans leur Réforme... Puisqu'ils ne sont point pasteurs, leur prédication est vaine et sans autorité. Quand même ils ne (liraient que la vérité, leur parole ne serait dans leur bouche qu'une parole d'homme, et non la parole de Dieu... Leurs ordinations n'ont aucune vertu; leur cène n'est ni la cène, ni le sacrement du Sauveur. Enfin leur église n'est point une église...
On sait bien que tous les arguments se réfutent. Mais celui-là est vraiment très fort. Les protestants répondent par la souveraineté du peuple. Ce dogme malheureux est une invention protestante. Ils ont été comme obligés à cette sottise
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pour autoriser les nouveaux pasteurs. Dans Tespèce, ce dogme se formule ainsi : — Tout le peuple des fidèles est dépositaire des promesses divines, et peut contîer le ministère à qui bon lui semble, en vertu du droit naturel que tout homme possède de conférer à des personnes de sa confiance le soin de rassembler et de préparer les aliments dont il a besoin. En vertu de ce même droit, toute fraction du peuple, qui se sépare du corps populaire, peut faire de même. Il est facile de démontrer qu'en poussant la conséquence jusqu'au bout on aboutit nécessairement à la dissolution du corps des fidèles; et aussi que ce prétendu droit populaire d'instituer des pasteurs ne repose sur aucun fondement théologique ni historique. (Cf. Crouslé.)
Cette argumentation était évidemment fort propre à impressionner des femmes, et à leur inspirer de la défiance à l'égard de leurs pasteurs, en leur montrant en eux, non plus des prêtres, mais de simples professeurs de religion et de morale, sans nul caractère sacré.
Mais c'est surtout le sermon Pour la profession religieuse d'une nouvelle convertie qui nous apprend de quels arguments Fénelon se servait d'ordinaire pour persuader les jeunes protestantes.
La personne dont il s'agit ici est une jeune fille de famille noble et riche; jolie, intelligente.
deuxième: conférence va
instruite, raisonneuse ; qui a joui vivement de l'état d'esprit protestant, du plaisir d'examiner nu de se figurer qu'on examine, de croire qu'on n'obéit qu'à ses propres lumières et qu'on a l'intelligence plus libre, la conscience plus ferme, l'àme plus belle que le commun des hommes et, notamment, que ces infortunés papistes. Or, cette fière jeune fille, Fabbé de Fénelon Ta convertie, et si bien, qu'elle ne s'est pas contentée de revenir à l'Eglise romaine, mais que cette passionnée est allée tout de suite jusqu'au couvent. C'est lui qui préside la cérémonie de ses vœux et de sa vêture, et il rappelle, dans son sermon, les principaux arguments par lesquels il l'a conquise.
Ce qu'il attaque d'abord, et ce qui est en eflet la source même de l'hérésie et le grand obstacle à la conversion, c'est l'orgueil de l'esprit. Il signale, chez la brillante enfant, — outre « l'abus des richesses, des plaisirs, des honneurs, de la santé, des grâces du corps », — « Torgueil naissant qui abuse déjà des prémices de la raison ». Il fait ce fin portrait de la jeune huguenote trop contente d'elle-même :
... Jeune créature, flattée et éblouie de vos proprea rayons,... sous ces jeux innocents de Fenfance se déploie déjà un sérieux funeste, une raison faible qui se croit forte, une présomption que rien n'arrête... un amour forcené de soi-même, qui va jusqu'à l'idolâtrie.
... La voyez-vous qui court après les idoles de son invention?... On lui dit : <c Lisez les Ecritures, jug-ez par vousmême, préférez votre persuasion à toute autorité visible.
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vous entendez mieux le texte que l'Eglise entière, de qui vous tenez les sacrements et l'Ecriture même : le Saint-Esprit ne manquera pas de vous inspirer par son témoignage intérieur, vos yeux s'ouvriront ; et en lisant avec cet esprit la parole divine, vous serez comme une divinité. » On le lui dit, et elle ne rougit point de le croire.
Et voici qui est tout à fait intéressant. Fénelon ne fait commencer le protestantisme de son héroïne qu'à cet instant de « superbe » intellectuelle. Car rhérésie, c'est Torgueil :
... Telle fut, dit-il, ma chère sœur, la première démarche qui vous égara des anciennes voies... Jusque-là tout était catholique en vous, tout, Jusqu'à cette soumission même si simple que vous aviez pour les faux pasteui^s... Vous ne commençâtes d'être véritablement protestante qu'au moment fatal où vous dîtes dans votre cœur en pleine liberté : Oui, je confirme la séparation de mes pères, et en lisant les Ecritures, je jure que l'Eglise d'où nous sommes sortis ne les entend pas.
(On songe : — Il suit de là que, d'après Fénelon lui-même, ceux qui sont protestants sans orgueil; ceux qui, dans le protestantisme, sont soumis avec simplicité à leurs faux pasteurs sont encore, dans le fond, des catholiques, et cela est fort soutenable. Mais alors ceux-là, pourquoi ne les laissez-vous pas tranquilles?...)
Ce qui suit me paraît magnifique (et quel dommage de ne pouvoir citer intégralement î) :
... A cette parole si dure et si hautaine, c'en est fait, l'Esprit se retire ; le lien fraternel se rompt... la charité
s'éteint; l'autorité... si nécessairo pour soutenir les faibles, pour arrêter les forts, pour tenir tout dans l'unité ; cette autorité sans laquelle la Providence se nianrjuerait à ellemême pour l instruction «tes simples et des ignorants, ne parait plus qu'une tyrannie. Quels maux affreux viennent de cette source !
L'orateur les énumère, toujours avec la inème force. Mais quel remède? L'Écriture? Mais elle ne donne la vérité qu'aux humbles... Et les protestants ne sont pas humbles... eux qui sont si grands à leurs propres yeux ! Eux qui ne craignent point de se tromper en expliquant les É<Titures, quoiqu'ils assurent que l'Église entière s'y est trompée pendant tant de siècles... comme si chacun d'eux avait personnellement Finfaillibilité qu'il ôte à l'Église. L'Écriture, c'est le glaive à deux tranchants. Elle répand une lumière vivifiante ; mais d'elle aussi sortent les ténèbres vengeresses :
O livre inaccessible à l'orgueil des sages du siècle 1 Je vois des chrétiens qui, comme les juifs, se croyant dès le ventre de leur mère la race sainte, les héritiers de l'alliance, les interprètes des oracles, vous lisent toujours avec un voile sur le cœur. Ils disent sans cesse : l'Ecriture ! l'Ecriture ! l'Ecriture ! comme les juifs disaient : le temple! le temple! le temple! Mais l'esprit de l'Ecriture, qui seul peut vivifier, et qui n'est promis qu'au corps de l'Eglise, les a quittés quand ils l'ont quittée, et la lettre les tue.
Et ici Fénelon rappelle les résistances de la belle huguenote, alors qu'il discutait intermina-
blomcnl avec elle dans le parloir des « Nouvelles Catholiques ». Et cela est très beau, très pathétique, et à la fois d'une finesse d'analyse et d'une puissance d'évocation singulières :
La coutume, qui peut toujours plus <|u"on ne croit sur ceux mêmes qui auraient honte de lui céder; la confiance en vos ministres qui, sous une apparence de liberté, tenaient tous les esprits assujettis aux résolutions de leurs synodes nationaux ; les liens de la chair et du sang, ah 1 tristes liens, liens que je ne puis nommer sans faire saigner la plus douloureuse plaie de votre cœurî enfin une haine héréditaire de l'Eglise, haine qui, au seul nom de Rome, soulevait vos entrailles et se nourrissait jusque dans la moelle de vos os, ne vous laissaient pas à vousmême...
Et il la revoit, comme elle était devant lui, la jeune adversaire savante et entêtée. « Vous écoutiez, non pour examiner, mais pour répondre. Un silence nonchalant, ou un rire dédaigneux, ou une réponse subtile repoussait les raisons dont vous ne sentiez pas encore la force. »
Et ce qui surtout irritait le convertisseur, c'est que la gracieuse hérétique se dérobait toujours, et c'est que ce prétendu libre esprit n'avait plus aucune liberté. En réalité, les réformés, afl'ranchis, disent-ils, par le libre examen, ne veulent plus examiner du tout ni qu'on examine leur Réforme. L'autorité qu'ils subissent est aussi absolue que celle des catholiques et leur prévention aussi forte. Fénelun nous le dit avec autant de vigueur que d'ironique finesse:
DEUXIKME CONFERENCE 55
CJui le cioiiait, ((ue r<îxamon, uiiiquo fondeinent fie cette Réforme, fut ncaunioins ce (ju'il est le plus clifficiN' dob- Icnir d'elle? « Enquérez-vous, dit-elle, dilig^emnient des Kcritures. » Ne penseriez-vous pas qu'elle ne dispense })('rsonne de Texamen? Elle veut qu'on lise et ([u'on ju^e, mais à condition que le juge demeurera toujours prévenu. Car si vous allez de bonne foi, dans cet examen, jusqu'à mettre en doute la religion prolestante, jusqu'à vous rendre entièrement neutre entre les deux Eglises : « C'en est fait, sécrient-ils, vous êtes perdu ; c'est à la voix de l'enchanteur que vous prêtez l'oreille. »
Que s'il arrive enfm au missionnaire opiniâtre (le fixer l'adversaire toujours fuyant et de le convaincre, rien n'est fait encore. L'esprit de contradiction qui persiste, et cet entêtement sans raison, qui, en se prolongeant, devient tout à fait invincible, tout cela ferme la bouche au catéchisé, et lui tient les lèvres invinciblement serrées. Ici, un aveu direct, et bien précieux, de l'orateur.
(Combien de foin ai- je éprouvé ce que je vais dire! Vous avez convaincu sur tous les articles, vous croyez avoir tout fait; mais vous ne faites rien si, par un puissant attrait de piété, vous n'enlevez l'àme à elle-même pour lui faire sentir ce que c'est que d'être humble; si vous ne bouleversez le fond d'une conscience, si vous ne tenez un cœur en suspens et comme en l'air au-dessus de ses préjugés.
Bref, il faut comme une grande émotion involontaire où toute l'àme se fond et s'abandonne. Il faut la grâce. « Vous aimiez le mensonge, ma chère sœur, mais la vérité vous aimait; vous étiez à elle avant la création du monde, et vous deviez
enfin rainicr. » ... L'heure de Dieu est venue..., vos yeux s'ouvrent... « Seigneur que voulez-vous que je fasse?... Que vois-je? Oi^i suis-je?... Que sont devenus tous ces objets que j'ai cru voir si clairement? Tout s'évanouit, tout nréchappe: tout ce qui m'appuyait se fond dans mes mains. Ma vie entière n'a donc été qu'un songe, et voici mon premier réveil. »
Dès lors, toutes les difficultés se résolvent par l'humilité et par Famour :
O Père tout ensemble des lumières et des miséricordes !
O Dieu de consolation ! Vous me faites entrer dans toute la vérité par le seul sentiment que vous me donnez de ma misère et de mon impuissance... Je n"ai plus besoin du raisonnement; voici l'enfance marquée dans l'Evangile, la voie abrégée pour les pauvres d'esprit que Jésus-Cbrist nomme bienheureux : les yeux fermés, ne sentir plus que son ignorance et la bonté de Dieu.
Fénelon repasse alors les réponses qu'il faisait naguère, dans ses instructions familières, aux principales objections de ces femmes et de ces jeunes filles : si bien que nous croyons assister à une séance de son catéchisme. Il laisse de côté les points sur lesquels il pourrait discuter avec un ministre et, par exemple, la théorie de la grâce : il suppose que, sur cet article, particulièrement inintelligible, une femme sera accommodante. Il ne retient, pour les réfuter en quelques mots décisifs (et le plus souvent par des raisons
UEUXIKME CONP^ERENCE .HT
de sciitiniciit) que les objections (aniilières au eoniniun des protestants, celles qu'ils jettent le plus facilement à la tête des catholiques.
Sur la présence réelle : « ...Ici, Tamour simple prend tout à la lettre. » Et cet argument ingénieux : c( Appliquez à la Trinité et à Tlncarnation le sens de figure que vous donnez avec aussi peu de fondement à TEucharistie, le christianisme n'est plus qu'un nom ; l'Écriture, qu'un amas d'allégories susceptibles de toutes sortes de sens. » — Sur les prières pour les morts et les indulgences, il allègue surtout la beauté et la douceur de cette union de l'Église de la terre avec l'Église du ciel. — Sur le culte des images, il fait dire à sa jeune convertie: « ... 0 aimable représentation du Sauveur mourant pour mes péchés î Je n'ai garde dç la servir, car je suis jalouse de ne servir que celui dont elle est l'image ; mais, pour l'amour de lui, je me sers d'elle, et je l'honore comme le livre des Évangiles, qui est aussi une image des actions et des paroles du Sauveur, ou comme on salue un pasteur, devant qui on se met quelquefois à genoux, même parmi les protestants. » — Sur l'office en latin : « Peut-on appeler une langue inconnue, à laquelle on ne peut en conscience répondre amen, une langue qui est familière à la plupart des personnes instruites, et dont on met des versions fidèles dans les mains du reste du peuple?... Le latin est-il plus inconnu au peuple chrétien,
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que le iVaiirais du siècle passé ne Test aux paysans de Gascogne et de tant d'autres provinces, qui, dans la Réforme, ne ciiantaient les psaumes et n'avaient la Bible qu'en cette langue si éloignée de la leur et devenue si barbare? » — Sur les cérémonies catholiques : « ... Est-ce donc là, ajoute-t-elle, ce que j'appelais des superstitions? Je n'y vois que des représentations sensibles de nos mystères, pour mieux frapper les hommes attachés aux sens. Ce n'est point les connaître, que de leur donner un culte sec et nu, tel qu'était le nôtre. »
Ainsi, la seconde partie de cet admirable sermon nous donne une idée fort exacte des leçons que faisait l'abbé de Fénelon aux « Nouvelles Catholiques » Et dans la première partie, il nous a fait, avec pénétration, ce qu'on pourrait appeler la psychologie de l'hérétique, et nous a tracé aussi un émouvant tableau du drame qui se joue entre lui et son catéchiste. Et sans doute Fénelon, qui se sentait si supérieur à ses auditrices, et pour qui, au surplus, la doctrine catholique était l'évidence même, et lunité dans la foi le plus grand bien du monde, a pu sirriler quelquefois contre la résistance inattendue, l'orgueil secret, la soumission décevante et jamais définitive de ces femmes et de ces petites filles : mais il paraît, ici, connaître trop bien le cœur humain, et ce que c'est qu'une conversion, et comme elle
DEUXIEME CONFERENCE ;iO
S opère, et quels obstacles toujours renaissants elle rencontre clans ce cœur ; il se rend trop bien compte de Thorriblc et incroyable difficulté qu'il y a à se convertir : (« Seigneur, mettez devant vos yeux ses larmes, ses os brisés et ses entrailles déchirées ») ; il paraît trop persuadé que la grâce seule peut achever Tœuvre du missionnaire ; enfin, dans tout ce discours, sa vue est trop pénétrante, et son accent trop ému, trop tendre même, pour qu'on puisse le soupçonner d'avoir maltraité pour son compte ou même laissé sciemment maltraiter ces jeunes filles et ces femmes. Il les aurait plutôt aimées en proportion de la peine qu'elles lui donnaient. Ici, je crois, nous pouvons l'absoudre et même l'admirer.
En Saintonge, nous verrons.
TROISIEiME CONFERENCE
fenelon missionnaire « l'Éducation des filles »
La Révocation de l'Edit de Nantes fut signée le 17 octobre 1685, à l'applaudissement de presque toute la France, les victimes exceptées.
Le rétablissement de Funité religieuse en France par Textinction du protestantisme avait toujours été un des principaux desseins du roi. Pendant tout son règne, les conversions avaient été nombreuses; souvent intéressées d'ailleurs. Mais, en cette année-là, on lui annonçait de toutes les parties du royaume, et surtout du Midi, que les populations huguenotes se convertissaient en foule ; que les villes en corps abjuraient l'hérésie; que, dans des provinces entières, il ne restait plus qu'un nombre infime de protestants. <i 11 est vrai que la seule menace des garnisaires avait dans maint endroit fait des prodiges : on aimait mieux prévenir les soldats que de les attendre. » (Crouslé.)
02 FKNELON
Le roi crut le moment venu d'abolir les garanties que son aïeul Henri IV avait accordées aux églises protestantes. « La religion réformée, en tant que puissance légalement reconnue, n'existait plus en France. »
Les Réformés se soumirent. Que pouvaient-ils faire? (L'Eglise catholique aussi et les ordres religieux se sont soumis à la loi dans ces derniers temps.)
Mais ni le roi, ni ses ministres, ni l'Eglise ne se contentèrent d'une soumission de pure forme. On voulait, de ces «nouveaux convertis», faire de véritables catholiques. Scrupule touchant, ou exigence extravagante. On envoya donc les hommes les plus habiles et les plus éloquents du clergé prêcher les hérétiques extérieurement soumis et achever leur conversion intérieure.
Bourdaloue fut à Montpellier, Fléchier en Bretagne.
Fénelon était tout indiqué, par ses précédents travaux, pour être un des prédicateurs. Sur le conseil de Bossuet, il fut envoyé en Aunis et en Saintonge, sur le littoral. Il y travailla de décembre 1685 à juillet 1686, et de mai à juillet 1687. Il fut le chef et l'organisateur de la mission. Il s'était adjoint comme collaborateurs quelques amis personnels, tels que l'abbé de Langeron, et des clients de l'évêque de Meaux.
Le plan du roi était celui-ci : 1" contraindre les huguenots à se convertir; 2*" leur faire aimer
TROISIEME CONFERExNCK O.i
la toi qu'on leur avait imposée par la force. Cp second projet était peut-être un peu naïf. D'autant que les prêtres chargés de changer les cœurs restaient en rapport avec les intendants et les soldats chargés de contraindre les corps.
Je dois dire que cela paraissait naturel et raisonnable au plus grand nondjre des contemporains.
M"'*^ de Sévigné écrit le 28 octobre 1685, sur le Père Bourdaloue :
Il s'en va, par ordre du roi, prêcher à Montpellier et dans ces provinces où tant de gens se sont convertis sans savoir pourquoi. Le P. Bourdaloue le leur apprendra et en fera de bons catholiques. Les dragons ont été de très bons missionnaires jusqu'ici : les prédicateurs qu'on envoie présentement rendront l'ouvrage parfait.
Et le 24 novembre 1680:
J'ai retrouvé notre cher Corbinelli comme je l'avais laissé, un peu plus philosophe, et mourant tous les jours à quelque chose... 11 convertit plus d'hérétiques par son bon sens et par ne pas les irriter par des disputes inutiles, que les autres par la vieille controverse. En un mot tout est missionnaire présentement...^ et surtout les magistrats et les gouverneurs de province, soutenus de quelques dragons: c'est la plus grande et la plus belle chose qui ait été imaginée et exécutée...
Ainsi les missions, comme la révocation ellemême, sont à la mode dans le monde parisien et courtisan. — M'"*-' de Sévigné, toutefois, raille un peu. Mais iM. de Basville, intendant du Langue-
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doc, écrit avec un sérieux et une candeur redoutables (Au contrôleur général Le Peletier, octobre 1685) :
Je crois pouvoir vous mander présentement la conversion de tout le Languedoc ; du moins les Cévennes sont entièrement converties. Il n y a pas un lieu un peu considérable où je n'aie été avec le duc de Noailles, et tout s'est converti à son arrivée. (Je crois bien'.;... Voilà un grand ouvrage; mais, en vérité, il ne faut pas encore le croire entièrement consommé. Il demande bien des soins. Il est question de gagner les cœurs, et de faire comprendre à ce grand nombre de convertis qu'ils ont bien fait de prendre ce parti, qu'ils n'ont pris que par une obéissance aveugle aux ordres du roi. Ils m'ont paru fort disposés à recevoir l'instruction et la souhaiter ardemment. Parbleu 1 ;
Donc, voilà Fénelon chef de mission en Saintonge. Il était en correspondance continuelle avec Seignelay, secrétaire d'État à la marine, et il trouvait à Rochefort un intendant, M. Arnoul, très zélé, et qui tour à tour prêchait lui-même les dissidents comme un évèque, et les terrorisait par ses dragons.
Mais, bien entendu, quand Fénelon ou ses collaborateurs parlaient, on cachait les dragons. Sur le conseil de l'intendant, Fénelon commença par Marennes. Il était charmant, nous le savons : il plut tout de suite, et crut qu'il allait faire merveilles. Il écrit à M"" de Beauvilliers (-28 décembre 1G85) :
Les peuples commencent ici à nous aimer; ils courent en foule à nos instructions : ils nous arrêtent dans les
rues pour nous parler. « Ils sont bonnes gens, disent-ils en parlant de nous ; ils nous prêchent bien rÉcriture. > Vous auriez du plaisir à nous voir embrasser ces marchands et ces matelots. Les applaudissements qu'ils nous donnent leur sont utiles et ne nous font point de mal : ils servent à les rendre dociles, et la grossièreté de ces gens-là est un bon préservatif contre les tentations de vaine gloire, quand ils nous donnent des louanges...
« La grossièreté de ces gens-là » et le badiiiage qui suit... oh! que voilà qui est peu d'un apôtre! Jamais Bossuet n'eût écrit cette phrase. Si Fénelon estime les âmes à leur prix surnaturel, pourquoi ce ton dédaigneux? S'il prend sa tâche au sérieux, pourquoi ce ton badin? Ou, s'il ne la prend pas au sérieux, que vient-il faire là et que ne laisse-t-il ces gens tranquilles? Je sais qu'il s'amuse et n'y met aucune perversité : mais cet amusement est un peu inattendu.
Quoi qu'il en soit, il partage l'illusion générale et croit déjà la partie gagnée. Mais trois semaines après, il change de ton.
11 écrit à la duchesse de Beauvilliers :
Voici ce que je vous supplie de faire lire à M. le marquis de Seignelay en secret :
Nous avons trouvé dans tous les esprits un attachement incroyable à l'hérésie ; ils paraissent néanmoins frappés de nos instructions jusqu'à verser des larmes et à paraitre quelquefois persuadés.
(Il est possible : Fénelon avait sans doute des accents touchants; et d'ailleurs ces malheureux" pleuraient sur eux-mêmes.)
Mais la cabale qui esl entre eux, et les lettres envenimées qu'ils reçoivent des ministres qui sont passés en Hollande, renversent bientôt après toutes ces bonnes dispositions.
Voilà la vérité. Les nouveaux convertis n'étaient pas convertis ni disposés à se convertir. Et c'était bien naturel. Fénelon leur reproche ce que lui-même aurait fait probablement par simple point crhonneur, s'il avait été à leur place.
Mais alors que l'aire ? On ne peut pourtant pas révoquer la Révocation de TÉdit de Nantes. Notez que Fénelon, qui plus tard sera, qui est déjà peut-être ennemi du despotisme, ennemi de la guerre et de la violence, n'en croit pas moins que le pouvoir civil a le droit de maintenir ou de rétablir, même par la violence, Funité religieuse. — En outre, il estime qu'un groupe de dissidents religieux est un danger permanent dans un grand État, quand cet État a justement pour ennemis et pour voisins des peuples de la même religion que cette minorité dissidente. Il sait que ■ le fait d'avoir la même religion constitue, pardessus les frontières, un lien plus fort que d'être de la même patrie. Et, comme Français et comme politique, il s'en alarme. Il éci^it dans le cours de 1686 à 1687 :
Notre arrivée en ce pays, jointe aux bruits de guerre ({ui viennent sans cesse de Hollande, font croire à ces peuples 'd'Aunis et de Saintongei qu'on les craint et qu'on les ménage. Us se persuadent quon verra bientôt
TrtOISlEME CONFERENCE (.7
((uelqiio ^a-ande révolution, et ([uc le grand arniemeiil des Hollandais est destiné à venir les délivrer...
Los lettres pastorales de Jurieu et les autres lettres innombrables de Hollande renversent toutes les cervelles...
Dès qu'on paraît les ménager, ils concluent que le roi y est obligé par létat des atîaires étrangères...
Il importe moins au roi de fortifier des places frontières (jue de mettre en sûreté une côte tout ouverte, où il y a des hérétiques innombrables qui, par une abjuration contrainte, n'ont fait que de s'envenimer davantage contre l'Eglise et contre le roi, et dont on devrait attendre les dernières fureurs dans des temps de trouble.
Bref, il croit à une complicité naturelle et inévitable des hérétiques avec l'étranger (surtout depuis qu'on a commencé à les contraindre) ; et, 1 )ien que cette complicité ait peut-être ses excuses, cela ne Tincline point à l'indulgence.
Mais, d'autre part, il croit, sinon à Tillégitimité, du moins à Tinefficacité de l'emploi de la force en ces matières. Plus tard, en 1707, dans le discours Pour le sacre de l'électeur de Cologne, il semble définir après coup la conduite qu'il a tenue ou qu'il aurait voulu tenir dans ses missions d'Aunis et de Saintonge :
... Si vous ne voulez qu'intimider les hommes, et les réduire à faire certaines actions extérieures, levez le glaive, chacun tremble, vous êtes obéi. Voilà une exacte police, mais non point une sincère religion... Souvenezvous que le culte de Dieu consiste dans l'amour... Pour faire aimer, il faut entrer au fond des cœurs... La force peut-elle persuader les hommes ? peut-elle leur faire vouloir ce qu'ils ne veulent pas ? Ne voit-on pas que les derniers honwnes du peuple ne croient ni ne veulent point
toujours au gré des plus puissants princes ? Cliacun se lait, chacun soufTre, chacun se déguise... chacun flatte, chacun applaudit : mais on ne croit et on n'aime point ; au contraire, on hait d'autant plus qu'on supporte plus impatiemment la contrainte qui réduit à faire semblant d'aimer. Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté d'un cœur.
... La correction révolte secrètement jusqu'aux derniers restes de l'orgueil ; elle laisse au cœur une plaie qui s'envenime facilement...
I^videmiiient ceci, écrit en 17u7, est un souvenir de ce quil a vu en Saintonge vingt ans auparavant. Et enfin :
Le pasteur expérimenté dans les voies de la grâce n'entreprend que les biens pour lesquels il voit que les volontés sont déjà préparées par le Seigneur. Il sonde les cœurs ; il n'oserait pas faire deux pas à la fois ; et, s'il le faut, il na point honte de reculer.
A mon avis, Fénelon, en Saintonge et en Aunis, a lini par reculer. Et cela lui fait grand honneur. Mais, en attendant, il fait ce qu'il peut et déploie toutes les ressources d'un esprit très fin, très ingénieux, très politique et très bon observateur de la réalité.
Il a vu du premier coup d'œil le mal produit par la Révocation, ce prétendu chef-d'œuvre du roi, et par les conversions forcées ; et il ne le cache point dans ses lettres. C'est la ruine des populations. La navigation et le commerce ont été mortellement frappés. Les logements militaires (dragonnades) ont épuisé les habitants; ils
TROISIKME CONFERENCE fiO
s'en sont débarrassés par une feinte soumission ; mais ils se sont bientôt occupés de transporter leurs personnes et leurs biens à l'étranger... Il ne restera bientôt plus dans le pays que les pauvres ; et encore combien chercheront à fuir ! Car, de quoi vivront-ils dans ce pays abandonné par les familles qui en faisaient la prospérité? — Le gouvernement du roi envoie des fonds pour distribuer des aumônes, et il essaye de barrer le passage aux fuyards. Mais quel état violent î Que de tyrannie d'une part ! et de misère de l'autre î (Crouslé.)
Un mois après sa lettre à la duchesse de Beauvilliers, Fénelon écrit, directement cette fois, au marquis de Seignelay :
Je crois devoir me hâter de vous rendre compte de la mauvaise disposition où j"ai trouvé le peuple de ce lieu. Les lettres qu'on leur écrit de Hollande lui assurent qu'on les y attend pour leur donner des établissements avantageux, et qu'ils seront au moins sept ans en ce pays-là sans payer aucun impôt. En même temps, quelques petits droits nouveaux qu'on a établis sur cette côte, coup sur coup, les ont fort aigris. La plupart disent assez hautement qu'ils s'en iront dès que le temps sera plus assuré pour la navigation.
Les illusions de Fénelon sont donc entièrement dissipées. Je ne sais pas si, à ce moment-là, il regrette la Révocation : du moins il néglige, dans ses lettres, d'en célébrer la beauté. Mais il ne peut être question de revenir en arrière. Tout ce qu'il peut faire, c'est de tirer le meilleur parti
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possible d'une situation très fâcheuse. Et Ton peut dire que, dans une alïaire très spéciale et sur un terrain assez restreint, il se montre grand politique.
Deux grandes règles : r avoir soin que les dissidents ne connaissent les missionnaires que par des bienfaits et ne puissent jamais leur attribuer les mesures de rigueur; 2° établir pour les nouveaux convertis une sorte de régime religieux de transition, qui ne s'oppose pas trop violemment à leurs anciennes habitudes.
Fénelon n'admet pas la contrainte en matière de sacrements. (« Si nous avions voulu, écrit-il, éblouir de loin, nous aurions fait communier tout Marennes et toute la Tremblade; mais nous aurions, par cette précipitation, fait des scélérats, et serions indignes du ministère qu'on nous a confié. »j Mais il admet que Ton oblige les prétendus convertis d'assister à la messe et aux instructions, — pourvu que ce soit le pouvoir civil qui y tienne la main, et que les missionnaires puissent l'ignorer. Il écrit à Seignelay :
Pendant que nous employons la charité et la douceur des instructions, il est important, si je ne me trompe, que les g-ens qui ont lautorité la soutiennent, pour mieux faire sentir aux peuples le bonheur d'être instruits doucement. Je crois que M. l'intendant Arnoul) sera ici dans peu de jours; cela sera très utile, car il sait se faire craindre et aimer tout ensemble. Une petite visite qu'il vint me rendre à Marennes fit des merveilles; il acheva d'entraîner les esprits les plus difficiles. Depuis ce temps-là, nous avons trouvé les o-ens plus assidus et plus dociles.
Cela fait frémir. Ceci est bien curieux (à Seigrnelay, 26 février 1686) :
... Cependant, je sais que, dans les lieux où les missionnaires et les troupes sont ensemble, les nouveaux convertis vont en foule à la communion. Ces esprits durs, opiniâtres ot envenimés contre notre religion, sont pourtant lûches et intéressés.
Hélas î la plupart des huguenots n'étaient point (les héros en effet: ils ressemblaient en cela à la plupart des catholiques. Mais les persécutés n'ont vraiment pas de chance. Fénelon s'indigne contre eux quand ils résistent, et il les méprise quand ils cèdent. Alors, qu'est-ce qu'il veut?
Par moments, dans l'entraînement de l'action, il n'est plus qu'un homme qui, persuadé de la bonté du but à atteindre, persuadé surtout qu'il faid l'atteindre, y emploie sans scrupule les moyens qui lui semblent le plus sûrs.
Il conseille la fabrication de faux libelles protestants :
Il me parait qu'il serait très utile de faire imprimer en Hollande et ensuite de répandre chez les nouveaux convertis des lettres qui montrassent le ridicule et l'emportement de celles de Jurieu... Afin que ces lettres ne fussent point suspectes, il faudrait qu'elles ne parussent point catholiques. L'envie et la division qui régnent en Hollande rendraient cela très vraisemblable.
Il organise des conférences contradictoires où les convertis sont admis à proposer leurs difficultés. Dans une de ces réunions, un personnage
que Fénelon qualifie de fou « voulut parler librement ; mais on le fit taire d'abord ». Il revint deux jours après, Fénelon « le fit sortir doucement ». Et l'autorité civile mit le « fou » en prison.
Il propose à Seignelay « de choisir en chaque lieu les esprits envenimés et contagieux... et de les exiler dans le cœur du royaume, où il n'y a guère de huguenots. On pourrait sacrifier à cet exemple ceux dont l'absence ne nuirait à ces côtes ni pour la marine ni pour le commerce ». (Car le souci de l'intérêt public ne l'abandonne pas). « Dans cet exil, ils serviraient cVotages pour leurs familles, qui ne pourraient déserter. » — En revanche, il propose de laisser partir librement (ce qui est à la fois humain et habile) « un certain nombre d'esprits séditieux qui, ayant vécu sans religion pendant qu'ils étaient huguenots, veulent maintenant se signaler dans la cabale par leur chaleur contre l'Église catholique, et certains fanatiques qui n'écoutent rien et dont on ne peut redresser le travers... Il est certain (d'ailleurs) que ces factieux sont les moins riches, les moins laborieux et les moins utiles au commerce ».
Enfin, il est d'avis que l'on refuse aux nouveaux convertis « la liberté de voir les prisonniers ». (Pour quels méfaits ces hommes étaientils retenus en prison? On ne sait, sauf pour un d'eux, qui « avait craché l'hostie dans l'église,
après avoir communié, pendant une mission des Récollets ») :
Comme ceux-ci ne souffrent la prison que pour se glorifier de leurs chaînes dans tout le parti, dès qu'ils voient quelque nouveau converti, ils ne parlent que de leurs consolations et de leur zèle pour le martyre. Cent prédicateurs ne sauraient faire autant de bien qu'un seul prisonnier fait de mal quand il parle ainsi. Il ne faudrait pas même que les prisonniers eussent entre eux la liberté de se voir.
Et tout cela est fort intelligent, mais dur.
Un peu de corruption pourra achever les bons effets d'un peu de compression. Fénelon veut qu'on donne des pensions secrètes à certains chefs du parti qui commencent à revenir de bonne foi. « Par eux, clit-il, on saurait beaucoup de choses importantes. »
Voilà ce qu'il propose secrètement. Mais voici ce qu'il fait ouvertement.
Sans cesse il intervient entre les protestants et le pouvoir civil ou militaire. Il sollicite pour eux des soulagements et des grâces. Il signale au ministre les abus commis par l'administration des finances et le mécontentement causé par des impôts vexatoires. Il supplée aux aumônes du Consistoire protestant par des secours distribués aux pauvres qui se convertissaient et qui perdaient ainsi leur part de ces aumônes. Il écrit le 26 février 1686 : « J'ai pris soin que plusieurs petites grâces, que nous obtenions pour les habi-
74 FEXELOX
tants de Marennes, passassent extérieurement par le canal des Jésuites, et j'ai fait valoir au peuple qu'il leur en avait l'obligation. »
Il est désolé de l'insuffisance du clergé local. L'évéque de Saintes est « trop mou et trop crédule ». Le curé de Marennes « est vieux et un peu fou ». Les autres « n'ont aucun talent de parler, et c'est une confusion pour l'Église catholique ; car les huguenots étaient accoutumés à avoir des ministres qui les consolaient et les exhortaient par des paroles touchantes de l'Écriture ». — Quant aux moines, « les Récollets sont méprisés et haïs, surtout des huguenots dont ils ont été les délateurs et les parties en toute occasion. Les Jésuites de Marennes sont quatre tètes de fer, qui ne parlent aux nouveaux convertis, pour ce monde, que d'amende et de prison, et, pour l'autre, que du diable et de l'enfer ».
Sa méthode, à lui, et celle qu'il conseille à ses collaborateurs est bien différente :
Nous tâchons d'éviter dans nos sermons Tair contentieux des controverses... \ous faisions couler les preuves par voie de simple explication... Ainsi nous insinuons tout ce qu'il faut pour faire de vrais catholiques, en ne paraissant travailler qu'à faire, en général, de bons chrétiens.
Et encore ceci, qui est si librement vu :
Car il s'agit bien moins au fond de controverses que de l'habitude dans laquelle les peuples ont vieilli de suivre extérieurement un certain culte, et de la confiance qu'ils avaient en leurs ministres. Il faut transplanter insensible-
TROISIEME CONFERENCE ll\
ment cette habitude et cette confiance cliez les pasteurs callioli(iues : par là les esprits se changeront prescjuo sans s'en apercevoir.
Il cherche donc à les heurter le moins possible. Les protestants réprouvent le culte des images? Fénelon ne le leur impose pas. Ils répugnent au culte de la Vierge? Fénelon dans ses premiers sermons du moins, supprime VAve Maria. Ils sont habitués à chanter les psaumes en français? Fénelon demande qu'on leur permette de chanter la traduction en vers de Godeau. « Ne pourraiton, dit-il, faire pour les psaumes ce que les missionnaires font à la campagne pour certains cantiques sur les mystères, qu'ils font chanter aux paysans après l'office? » — Ils sont accoutumés à la lecture de la Bible? Fénelon propose de leur distribuer des Nouveaux Testaments « avec profusion » ; car « si on leur ôte leurs livres sans leur en donner, ils diront que les ministres leur avaient bien dit que nous ne voulions pas laisser lire la Bible, de peur qu'on ne vît la condamnation de nos superstitions et de nos idolâtries ».
Sur tous ces points, excepté le dernier, ses propositions sont repoussées par Seignelay, et l'esprit du fonctionnaire paraît ici singulièrement plus étroit que celui du prêtre. Fénelon insiste pourtant et allègue les plus solides raisons : « ... Nous étions persuadés que l'intention du roi était qu'on ne négligeât rien de tout ce que la religion permet pour lui conserver tant de marchands et
de matelots. » — Mais sa relative liberté d'esprit scandalisait les dévots et les quatre « têtes dures » des jésuites de Marennes. — Il continue d'ailleurs de déployer toutes les ressources de l'esprit le plus ingénieux : il organise, pour frapper les imaginations, des conférences avec coups de théâtre, où l'on produit soudain quelque ministre converti ; d'autres, qui sont comme des représentations dramatiques, où l'abbé Langeron est le catholique et où Fénelon fait le protestant. Il a les idées les plus pratiques, comme d'établir a dans les deux ou trois principaux lieux du pays des écoles pour les deux sexes... Cela assurerait l'éducation de toute la jeunesse qui faute de ce secours, sera empoisonnée par les parents ». Enfin il se prodigue et s'épuise de toutes façons :
Nous allons de maison en maison rendre des visites, où nous passons assez souvent quatre à cinq heures à raisonner. Les familles s'assemblent; les voisins viennent aussi, chacun dit ses difficultés; surtout les femmes paraissent fort agitées; plusieurs des plus considérables d'entre elles commencent à se déclarer, se préparent aux sacrements et songent à gagner leurs maris.
Ehî oui, demain tout le monde se convertira. Mais, à attendre ce demain, Fénelon bientôt se lasse et se dégoûte. Dès le 8 mars 1686, il écrit à Bossuet sur un ton de badinage un peu imprévu, à propos d'un de ses collègues de mission :
Son absence (de Paris) bien loin de lui nuire, doit lui servir, surtout depuis que nous sommes catholiques autlien-
liquemeiit reconnus parles Ave Maria, dont nous remplissons (maintenant) toutes nos conférences... (Mais si M. de Seignelay nous tient trop longtemps ici loin de vous, nous supprimerons encore VAve Maria; et peut-être irons-nous jusqu'à quelque grosse hérésie, pour obtenir une heureuse disgrâce qui nous ramène à Germigny.
Il était d'ailleurs malade. Il obtint un congé (Mi juillet 1G8(3. L'année suivante, au mois de mai, il revint à la Rochelle. Il y constata que les missionnaires qu'il y avait laissés n'avaient pas gagné grand'chose, et il quitta le pays en juillet, pour n'y plus revenir.
L'unité religieuse n'était nullement rétablie. Un peu diminués de nombre, et dépouillés de leurs droits civils, mais plus redoutables peutêtre, amers, ulcérés, désormais irréductibles, et un peu plus disposés qu'auparavant à « sympathiser » avec leurs coreligionnaires du dehors, les protestants de France continuent à être protestants. Pour réaliser cette unité (souhaitable certes, mais le maintien d'une paix même approximative l'est aussi), ce n'est pas assez d'une persécution, odieuse assurément, mais en somme médiocre, si l'on peut dire. Il n'aurait fallu rien de moins que l'anéantissement des dissidents et, par exemple, les procédés péremptoires (et dont, tout de même, le roi et ses ministres étaient incapables) des Espagnols contre les Juifs... Alors, à quoi bon?... Dieu î que toute cette histoire, où l'on ne peut aimer personne, est triste î
;8 FExNELON
Hélas, si les mœurs sont un peu moins dures, rintolérance n'est guère moindre aujourd'hui qu'autrefois. Et elle paraît plus affreuse chez des esprits qui se prétendent libres. Nous avons revu, nous voyons encore la persécution religieuse en vue de l'unité politique ou morale, l'Eglise catholique, son clergé et ses ordres monastiques dépouillés, mis hors du droit commun, comme le furent autrefois les protestants et leur Église. — La tolérance est une vertu excessivement difficile. Elle est peut-être plus difficile que l'héroïsme. Notre premier mouvement, et même le second, est de haïr quiconque ne pense pas comme nous...
La tolérance de Fénelon me parait admirable, non seulement pour son siècle, mais en ellemême. Etant donné : 1° que les huguenots lui étaient naturellement antipathiques ; 2'' qu'il les croyait dangereux pour l'État, héréditairement enclins à s'allier aux ennemis du roi; 3" que leur erreur en religion lui paraissait plus claire que le jour ; 4'^ qu'il avait conscience, comme prêtre catholique, de tenir la vérité ; 5° que la force de ses démonstrations l'éblouissait lui-même et qu'il lui semblait qu'on n'y pouvait pas résister sans un entêtement stupide ou une malice perverse ; 6" que, du reste, ce n'était pas lui qui avait révoqué l'Édit de Nantes et que certainement, s'il avait été le souverain, il ne Teùt pas révoqué, mais eut continué à corrompre doucement les
protestants par des « primes » aux convertis (ou plutôt il auraitvarié les méthodes selon les régions; ce qui est absurde, c'est que la Révocation ait été une mesure générale); V que les sentiments modernes (d'ailleurs purement théoriques) sur la liberté de conscience n'étaient pas plus connus, à cette époque, des protestants que des catholiques, et que les protestants en avaient fait bien d'autres là où ils avaient été les plus forts ; tout cela, dis-je, étant présent à nos mémoires, je ne pense pas que personne, dans les mêmes circonstances et dans le même emploi, eût pu se montrer plus doux que l'abbé de Fénelon. Il est humain et clairvoyant. Il conçoit très bien l'état des « nouveaux convertis », surtout des pasteurs, leurs tiraillements et leurs angoisses entre leurs anciennes croyances et les nouvelles. « Pour les sages, écrit-il, ils nous disent eux-mêmes que les peines (Fesprit causées par les préjugés de religion sont si cruelles qu'ils n'ont garde de les vouloir faire souffrir à leurs enfants... » Il comprend, il a pitié. Il est si conciliant qu'il inquiète Seignelay et les gens du roi et les fait douter de son orthodoxie. Et nous avons vu quelle connaissance des hommes et quel sens des réalités dans les moyens qu'il propose pour convertir les peuples sans qu'ils s'en aperçoivent trop et sans trop les faire souffrir. Il a montré des qualités d'administrateur et de diplomate. Il a même montré des vertus d'apôtre, oui: mais ce qui sur-
nage, c'est qu'il s'est conduit, usant de tout, de finesse et d'énergie, de franchise et de duplicité, de séduction et d'intimidation, comme un préfet laïque très intelligent, chargé de la plus ingrate des missions.
Cependant on s'est aperçu, à Paris et à la cour, de la richesse de cette nature et de la souplesse de ce génie. L'abbé de Fénelon est maintenant très en vue. Il paraît propre, sur toutes choses, à Faction extérieure; d'une orthodoxie sûre, mais d'un esprit indulgent; en apparence point de mysticisme excessif; un admirable bon sens: tout à fait un de ces prêtres nés pour le gouvernement politique des hommes.
Or, c'est dans ce temps-là, d'après Saint-Simon, qu'il entendit parler d'une femme singulière, qui commençait à être connue et qui semblait aux uns une sainte, aux autres une intrigante ou une folle : M"" Guyon. Et le cardinal de Beausset raconte que « à son retour des missions du Poitou, passant par Montargis (pays de M™^ Guyon), Fénelon voulut prendre lui-même des informations parmi les personnes qui avaient été témoins de sa conduite pendant les premières années de sa jeunesse et de son mariage. Il fut touché des témoignages unanimes qu'il entendît rendre à sa piété et à sa charité. y>
Xous savons très rarement ce que nous faisons. Ou plutôt nous ne savons jamais les conséquences
TROISIEME CONFKRENCE si
qu'auront pour nous-mêmes les moindres de nos mouvements. L'abbé de Fénelon ne se doutait point que la personne bizarre sur laquelle il interrogeait les gens de Montargis était appelée à le transformer lui-même quelques années plus tard, du moins à éveiller dans les profondeurs de son àme des sentiments qu'il ignorait encore, et à bouleverser sa vie tout entière.
En attendant, il reprend ses fonctions de supérieur des « Nouvelles Catholiques ». Il est question de lui pour l'évêché de Poitiers ; puis l'évêque de la Rochelle, celui que Fénelon qualifiait de pauvre homme dans ses lettres, le demande pour coadjuteur. Mais Fénelon est écarté du premier poste par M. de Harlay, archevêque de Paris, « qui ne pouvait lui pardonner ses liaisons intimes avec Bossuet », et du second poste « parce qu'on fit entendre au roi qu'il était suspect d'opinion janséniste sur la grâce ». Telles sont les explications de Beausset.
Je n'y crois pas beaucoup. Il est vrai qu'à un moment, par curiosité, Fénelon avait été (d'après Saint-Simon) des dîners jansénistes delà duchesse de Brancas. Mais il y avait longtemps de cela, et il était maintenant soutenu à la cour par toute la puissante famille de Colbert, filles, gendres et fils. A mon avis, il aurait eu l'évêché de Poitiers ou celui de la Rochelle s'il l'avait voulu. Un saint, un véritable apôtre aurait vu dans cette désignation la volonté de Dieu et fût revenu avec
joie dans le pays des hérétiques afin d'y poursuivre et d'y achever comme évêque ce qu'il avait commencé comme missionnaire.
Mais je crois qu'il ne s'intéressait plus très vivement à l'impossible conversion des matelots et des marchands d'Aunis et de Saintonge, et que ce fut bien lui qui refusa de retourner soit à Poitiers, soit à la Rochelle, justement parce qu'il en venait. Pourquoi serait-il allé s'user là-bas sur une tache ingrate et obscure?
Il entendait fort bien les intérêts de sa réputation. La première chose qu'il fit en rentrant à Paris après sa première mission, ce fut de faire imprimer (mars 1687) son traité de VÉducation des filles, qu'il avait écrit quelques années auparavant pour la duchesse de Beauvilliers.
Si vous lisez ce petit livre, vous le trouverez sensé et charmant, sans rien d'extraordinaire. Pour sentir ce qu'il vaut, ou ce qu'il a valu, il faut le considérer, non point en lui-même, mais à sa date.
Vous vous rappelez la pédagogie du temps en ce qui regarde les filles ; vous vous rappelez, vingt ans seulement avant le livre de Fénelon, les propos de Gorgibus, d'Arnolphe et de Chrysale, qui représentaient l'opinion publique et la tradition sur ce point. Les livres dont Gorgibus conseille la lecture à Célie sont du seizième siècle ou du commencement du dix-septième ; et Arnolphe. dans son discours à Agnès, se souvient
TROISIEME CONFERENCE HW
au moins de deux passages d'un livre imprimé en 1542 et traduit du latin de l'Espagnol Vives par Pierre de Changy: V Institution de la femme chrétienne, — dont je vous dirai quelques mots, car il est amusant.
Ce livre développe Tantique doctrine chrétienne dans toute sa rudesse. Il respire la plus farouche défiance de la nature humaine, et surtout féminine. On est un peu surpris de l'idée que l'auteur semble se faire des jeunes filles. Il a l'air de les regarder comme des bètes malignes qui n'ont qu'une chose en tète, et qu'il faut donc surveiller et garder strictement et garrotter de devoirs et de disciplines. Au reste il y a du bon — çà et là — dans cette ferraille de durs préceptes.
La petite fille, une fois sevrée, ne devra jouer qu'en présence de sa mère ou d'une autre femme âgée, et jamais avec des garçons. « Elle ne doit
•; continuer de hanter les enfants mâles, pour non
se accoutumer à soi délecter avec les hommes. »
Puis elle apprendra à coudre, à filer, à tenir
le ménage et à faire la cuisine, et cela quelle que
' soit sa condition (fort bon, cela). Car saint Jérôme conseilla ces travaux à une descendante des Scipions ; car Tarquin trouva Lucrèce en train de filer la laine ; car Pénélope fit de la tapisserie pendant les vingt années que dura l'absence d'Ulysse; car la reine Isabelle de Castille, etc.
• (Vives écrivait dans un temps où, moitié soumission d'esprit, moitié pédantisme naïf et
84 FEXELON
contentement de savoir tant de choses, on n'écrivait pas une ligne sans alléguer ses autorités ; et c'est à grand renfort de citations qu'on affirmait que les roses sentent bon ou que la richesse ne fait pas toujours le bonheur.)
Continuons. La jeune fille apprendra à lire, attendu que les bonnes lectures et les récits d'actions vertueuses incitent à la vertu. Mais vous vous garderez de laisser aux mains de votre fille « livres pleins de lascivetés et pestiférés, attirants à vice, comme Lancelot du Lac, le Roman de la Rose, Tristan, Fierabras, Merlin, Florimond, etc.. Mais la jeune fille lira les Vies des saints et saintes, la Consolation de Boëce, la Vie des Pères du désert, la Fleur des Commandements et autres écrivains salutaires. (Notez que la lecture de Boëce suppose une certaine culture, et que Vives, s'il veut les filles très surveillées, les admet instruites, mais seulement en vue du salut. Son idéal féminin paraît être quelquefois « la nonne savante » .
Vives démontre ici par diverses preuves l'excellence de la virginité. C'est d'abord que Dieu voulut avoir mère vierge, disciple vierge, Église vierge. C'est aussi que Cybèle, Diane et Minerve sont vierges, et aussi les neuf Muses, et pareillement les dix sibylles, — et, parmi les animaux, la licorne î
La jeune fille ne boira que de l'eau, ou du vin' très étendu d'eau ; elle s'abstiendra d'épices et
TROISIKME CONFERENCE S.';
lie sauces ; elle ne mangera que des viandes légères, et encore rarement et en petite quantité, et se nourrira surtout de potages. Son lit sera dur, et son sommeil « non pas long, suffisant toutefois à lavalitude de sa personne ». Et jamais elle ne demeurera oisive. Car Ovide, racontant l'amour criminel d'Egisthe et comment il assassina Agamemnon, n'en donne d'autre raison, sinon qu'Egisthe était un homme paresseux et qui n'avait pas d'occupation.
La jeune fille ne mettra point de fard, ne portera pas de bijoux, ne se parfumera pas, n'aura que des robes de drap tout unies, « comme en portait la sainte Vierge ». Elle évitera le tête-àtête même avec un proche parent, frère, oncle ou cousin. Car « Ammon violenta sa sœur Thamar, et Camius sa sœur Biblis ». Elle ne dansera jamais, car « des danses naissent les amourettes », et l'amour est la chose la plus funeste du monde ; car « Adam mit tous ses successeurs en peine pour Eve, et David ses sujets pour Betsabée ». Or, si la jeune fille ne fuit les occasions, comment pourra-t-elle résister à l'amour, « quand l'amour a incité David à faire mourir un innocent, Salomon à idolâtrie, Samson à débilitation, Médée à lacérer son père et tuer ses enfants. Catilina à occire son propre fils? » Songez à cela, mesdemoiselles!
Et voici quelques lignes qui résument tout l'esprit de ce livre gothique :
8b FENELON
Aux hommes sont nécessaires plusieurs vertus : prudence, éloquence, mémoire, justice, force, libéralité, magnanimité, art pour vivre, astuce à gouverner le bien public... Mais à la femme rien n'y est désiré que pudicité... et, si cette seule lui manque, la femme est réputée méchante et vicieuse, quelque autre vertu qu'elle ait en soi... Car, par pudicité le demeurant est sauf, et icelle perdue, toutes autres vertus sont effacées.
« La foi chrétienne, dit Pascal, ne va presque qu'à établir ces deux choses : la corruption de la nature et la rédemption de Jésus-Christ. » Vives est un éducateur de jeunes filles qui se souvient surtout de la corruption de la nature.
La même idée commande encore tout le règlement de ce couvent de Port-Royal, où les pieuses familles faisaient élever leurs enfants. On trouve, dans les Constitutions du monastère de Port- RoyaJ du Saint-Sacrement (1665), sous le titre de Règlement pour les enfants, une sorte de lettre datée du 15 avril 1657, qui est probablement de la mère Agnès Arnauld. Cette sainte religieuse y expose à un supérieur la discipline de la maison. On élevait là des filles de tous les âges, depuis quatre ans jusqu'à dix-sept et dix-huit. « Or voici le résumé de la discipline uniformément imposée à ces petits enfants et à ces jeunes filles : P silence ; 2^ obéissance absolue ; 3" point d'amitiés particulières; 4'' pénitences et humiliations de toutes sortes; 5° prières et offices toute la journée. » Ce résumé est de Crouslé.
Sans doute, dans la pratique, cela s'adoucit et
s'accommode un peu. La religieuse qui expose ce programme ne le considère pas elle-même sans frayeur :
Il se peut faire, et ([ue tous les enfants ne soient pas capables d'un si g^rand silence et d'une vie si tendue..., et que toutes les maîtresses ne puissent pas les entretenir dans une si exacte discipline en gagnant en même temps leur affection et leur cœur, ce qui est tout à fait nécessaire... C'est donc à la prudence à tempérer toutes ces choses.
A la bonne heure î Mais, avec tout cela, la base du programme, c'est bien la pure doctrine chrétienne, c'est bien le dogme de la nature déchue. Au reste, on pourrait dire qu'il n'y a que deux principes d'éducation : la croyance au péché originel, et la croyance à la bonté de la nature. Et, par suite, il n'y aurait, au fond, que deux traités d'éducation possibles : d'un côté V Institution de la femme chrétienne de Vives ou le Règlement de la mère Agnès Arnauld; de l'autre, le chapitre de Montaigne sur Vlnstitution des enfants ou V Emile de Rousseau. La nouveauté du Traité de l'éducation des filles, c'est qu'on puisse se demander dans laquelle de ces deux catégories se range cet ouvrage d'un prèti^e délicieux.
Quand on passe du Règlement de Port- Royal au Traité de réducation des filles, il semble qu'on change d'air. Déjà les réflexions préliminaires ont un tour aisé et dégagé qui sent plus
r « honnête homme » que le docteur ou que rhonime d'Eglise. Des observations importantes, et même profondes, y sont exprimées comme des choses toutes simples, couramment, en un style fluide, un style qui, en 1684, est exactement ce que sera celui de Voltaire. Par exemple:
... Enfin, il faut considérer, outre le bien que peuvent les femmes quand elles sont bien élevées, le mal qu'elles causent dans le monde quand elles manquent d'une éducation qui leur inspire la vertu. Il est constant que la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes, puisque les désordres des hommes viennent souvent de la mauvaise éducation qu'ils ont reçue de leur mère, et des passions que d'autres femmes leur ont inspirées dans un âge plus avancé.
Quelles intrigues se présentent à nous dans les histoires, quel renversement des lois et des mœurs, quelles guerres sanglantes, quelles nouveautés contre la religion, quelles révolutions d'Etat causées parle dérèglement des femmes! Voilà ce qui prouve l'importance de bien élever les filles : cherchons-en les moyens.
Vives et Port-Royal veulent que les filles soient élevées dans l'horreur du monde. Le « monde », c'est un je ne sais quoi d'abominable et de dangereux dont on leur fait peur. Mais Fénelon, et cela, dès la deuxième page :
Le monde n'est point un fantôme, cesl l'assemblage de toutes les familles : et qui est-ce qui peut les policer avec un soin plus exact que les femmes, qui, outre leur autorité naturelle et leur assiduité dans la maison, ont encore l'avantage d'être nées soigneuses, attentives au détail, industrieuses, insinuantes et persuasives ?
Féiielon commence par Téducation de l'enfant, garçon ou fille. Un grand principe la domine : // faut, dit-il, en propres termes, se contenter de suivre et dViider la nature. II s'occupe d'abord, »'t dans le détail, de l'éducation physique de l'enfant et de sa nourriture. On doit « laisser affermir les organes en ne pi-essant point f instruction ». Le moment venu, il faut instruire l'enfant doucement, et sans qu'il s'en aperçoive. Ne jamais lui mentir, le mener par la raison autant qu'on peut. Le laisser jouer ; mêler l'instruction avec le jeu. Lui présenter la vertu sous un aspect aimable. P'énelon va jusqu'à écrire (ce qui est à mille lieues de Port-Royal) : « Après tout, il ne faut point s'opiniàtrer à faire goûter aux enfants certaines personnes pieuses dont l'extérieur est dégoûtant. »
Pour les châtiments, la peine doit être aussi légère qu'il est possible, mais accompagnée de toutes les circonstances qui peuvent piquer l'enfant de honte et de remords. Par exemple :
Parlez devant lui, avec d'autres personnes, du malheur de ceux qui manquent de raison et d'honneur jusqu'à se faire châtier... Servez-vous quelquefois d'une personne raisonnable qui console Tenfant, qui lui dise ce que vous ne devez pas lui dire vous-même... Tâchez de faire qu'il se condamne lui-même aux soumissions nécessaires. Etc.
Le moins qu'on peut faire de leçons en forme, c'est le meilleur. — Pour apprendre à lire aux enfants :
On n'a qu'à leur raconter des choses divertissantes qu'on tire dun livre en leur présence... Après cela, ils souhaitent d'eux-mêmes de pouvoir aller à la source de ce qui leur a donné du plaisir... La manière d'enseigner à écrire doit être à peu près la même.
Et encore :
Gardez-vous bien de menacer les enfants de les faire étudier, ou de les assujettir à quelque règle... Il faut faire le moins de règles qu'on peut ; et, lorsqu'on ne peut éviter d'en faire quelqu'une, il faut la faire passer doucement sans lui donner ce nom.
Pour terminer ce résumé de la première éducation, voici un exemple de « conversation instructive ». C'est pour apprendre à l'enfant ce que c'est que l'âme: « Voyez-vous cette table... cette chaise... cette fenêtre?... Cette table vous connait-elle?... Qui vous aime le mieux, de cette table ou de cette chaise?... Et la fenêtre, est-elle bien sage?... Et cette poupée, vous répond-elle quand vous lui parlez?... Elle n'est donc pas comme vous, car vous la connaissez, et elle ne vous connaît point... » Etc.
Mais, messieurs, où donc retrouvons-nous ces méthodes d'éducation, cette douceur, et aussi cet artifice, ces petites comédies arrangées pour que l'enfant apprenne sans effort ce qu'il a besoin de savoir? — Tout simplement, — quatre-vingts ans après, — dans la première partie de V Emile de Jean-Jacques Rousseau. Jean-Jacques ne fait,
troisii:me conférence 91
en véi'ilc, que développer et systématiser les premiers ciiapitres de V Éducation des filles.
Fénelon croit-il donc, comme Rousseau, à la bonté de la nature? Voici un passage bien curieux :
Si peu, dit-il, que le naturel des enfants soit bon, on I)eut les rendre ainsi dociles, patients, fermes, gais et tranquilles : au lieu que, si Ton néglige ce premier âge, ils y deviennent ardents et inquiets pour toute leur vie... ; le corps, encore tendre, et Vâme, qui na encore aucune pente vers aucun objet, se plient vers le mal...
L'âme se plie vers le mal parce qu'on Ta négligée : mais Fénelon n'en vient pas moins de dire qu'elle n'avait d'abord « aucune pente vers aucun objet », et qu'elle n'était donc pas corrompue. Il ajoute qu'il se fait alors chez les enfants « une espèce de second péché originel, qui est la source de mille désordres quand ils sont plus grands ». Il ne nie donc pas le premier péché originel, puisqu'il parle d'un « second » : mais il semble que le premier se réduise pour lui à assez peu de chose. En somme, et d'une façon générale, si l'orthodoxie de Fénelon est hors de doute, il est certain que la notion du péché originel, de la chute, tient dans son œuvre infiniment moins de place que chez les écrivains de Port-Royal (cela va sans dire), mais même que chez Bossuet, et que c'est un point sur lequel il évite de se congestionner.
Je ne vous analyserai point le reste de ce petit
02 FEXELOX
livre, c'est-à-dire la partie qui regarde la jeune fille proprement dite. C'est fort agréable, mais cela nous semble peu frappant, — parce que cela est resté vrai depuis plus de deux siècles. Mais c'était en partie nouveau à son heure. La marque de Fénelon est, en général, moins forte que celle des autres classiques du dix-septième siècle, précisément parce que, très souvent, il pense conmie nous, et avec le même ton.
Donc, il veut préparer des femmes, des mères, et des maîtresses de maison, à la fois aimables et sérieuses ; bref, ce qui est demeuré Tidéal féminin le plus souhaitable. Il les veut chrétiennes, mais ni dévotes, ni mystiques. Le petit cours d'histoire sainte et de catéchisme qu'il leur fait est charmant et réduit à l'essentiel. On ne peut pas dire qu'il rajoute au dogme. Une prière simple, familière, tendre et confiante, voilà presque toute la pratique. {Avis à une dame de qualité.)
Il a, sur les défauts des jeunes filles, leur timidité, leurs larmes trop faciles, le caractère passionné de tous leurs sentiments, leur goût pour la ruse et pour la comédie, les remarques les plus justes et les plus jolies. Il veut qu'on leur donne des clartés de tout. Il ne leur interdit ni la musique, ni la peinture, ni la poésie, — ni une coiffure et des robes simples, mais arrangées pour plaire, et sur le modèle des statues antiques, ne se doutant point que, par la perversité des temps,
la toilette qu'il conseille aux jeunes filles sera quelque jour le déshabillé du dix-huitième siècle et, quelque autre jour, la tunique des Merveilleuses.
Parmi ces préceptes et ces conseils qui n'ont plus rien de surprenant pour nous, se détachent, çà et là, des mots d'une grâce particulière : « Retenez leur esprit le plus que vous pourrez dans les bornes communes, et apprenez-leur qu'il doit y avoir, pour leur sexe, une pudeur sur la science, presque aussi délicate que celle qui inspire l'horreur du vice. » Ou bien (il veut que les femmes soient braves) : « Quand on est chrétien, de quelque sexe qu'on soit, il n'est pas permis d'être lâche. »
Au total, et déjà, — le type d'une éducation de jeune fille aux * Oiseaux » (dirais-je s'il y en avait encore) décrit par un prêtre de leur monde.
Le 17 août 1689, Fénelon était agréé par le roi comme précepteur du duc de Bourgogne.
FEXELON, PRECEPTEUR DU DUC DE BOURGOGNE LES FABLES, LES DIALOGUES DES MORTS
La nomination de Fénelon aux fonctions de précepteur du duc de Bourgogne (et de ses deux frères) fut accueillie par un applaudissement universel ; d'autant plus qu'il ne s'était pas montré depuis deux ans, et qu'on racontait qu'il avait fallu le chercher dans sa retraite.
Bossuet écrivait avec candeur à la marquise de Laval (cousine germaine de Fénelon et, depuis, sa belle-sœur) :
Hier, madame, je ne fus occupé que du bonheur de lEg-lise et de l'Etat; aujourd'hui que j'ai eu le loisir de réfléchir avec plus d'attention sur votre joie, elle m'en a donné une très sensible. Monsieur votre père le feu marquis Antoine de Fénelon), un ami d'un si grand mérite et si cordial, m'est revenu dans l'esprit. Je me suis représenté comme il serait à cette occasion et à un si grand éclat d'un mérite qui se cachait avec autant de soin.
Le brave homme! (je parle de Bossuet).
9G FENELON
Mais, dans le même temps, le supérieur de Saint - Sulpice, M. Tronson, moins crédule, M. Tronson qui avait été le directeur de Fénelon et qui le connaissait bien, et avec qui le jeune abbé se vantait (vous vous en souvenez) d'être en intimité spirituelle, M. Tronson écrit au nouveau précepteur; et sa lettre est un petit chefd'œuvre de psychologie, — comme en ont écrit beaucoup d'écrivains même de second ordre, dans ce siècle où l'on pratiquait l'examen de conscience :
Vos amis vous consoleront sans doute (des dangers que Tabbé rencontrera à la cour) sur ce que vous n'avez pas recherché votre emploi... Mais il ne faut pas trop vous appuyer là-dessus ; on a souvent plus de part à son élévation quon ne pense; il est très rare qu'on Fait appréhendée et qu'on l'ait fuie sincèrement. L'on ne recherche pas toujours avec l'empressement ordinaire les moyens de s'élever : mais l'on ne manque guère de lever adroitement les obstacles. On ne sollicite pas fortement les personnes qui peuA'ent nous servir; mais on n'est pas marri de se montrer à eux par les meilleurs endroits... Ainsi personne ne saurait s'assurer entièrement qu'il ne se soit appelé soimême.
C'est, je crois, M. Tronson qui avait raison. Plus tard, dans cette affaire du quiétisme où Fénelon déploiera tant d'artifices et de prestiges, M. Tronson sera le seul que l'archevêque de Cambrai ne parviendra jamais à tromper. Impotent, toujours malade, du fond de sa petite chambre de Saint-Sulpice, il suit des yeux l'éblouissant prélat, et toujours il le juge tout
en l'aimant, mais jamais il ne le condamne tout en le jugeant. Le bonhomme se contentera de dire des Maximes des Saints : « Cela me passe, 'cela est trop fort pour moi ».
La vérité est que Fénelon fut poussé vers le préceptorat, et non pas assurément à son insu, par toute la tribu des Colbert, — à laquelle il faut joindre M""^de Maintenon et les Noailles, — tribu qu'il enchantait, instruisait et conduisait secrètement depuis plusieurs années.
Un épisode très significatif de sa puissance de séduction et de son goût à mener les âmes. Vous vous rappelez le marquis de Seignelay (fils de Colbert), à qui Fénelon envoyait de Saintonge des rapports si intelligents, et qui trouvait Fénelon trop libéral et trop facile? Ce dur catholique était un assez grand débauché. Usé à la fois par le travail et les plaisirs, il mourut à quarante ans (en 1690). D'abord pénitent de M. Tronson, après des commencements de conversion suivis de rechutes, il s'était enfin adressé, comme le reste de sa famille, à l'abbé de Fénelon. L'abbé lui écrivit plusieurs lettres de direction, qui sont magnifiques par beaucoup d'endroits. Mais il est certain que Fénelon ménage peu le pécheur:
Après tant de grâces reçues autrefois, vous avez plus besoin qu'un autre de tomber de bien haut, parce qu'il faut abaisser votre hauteur qui est extrême, et écraser votre orgueil qui se relèverait toujours...
Dieu vous humilie en vous instruisant. D'ailleurs il vous tient (par la maladie) dans un état d'impuissance qui renverse tous les projets de votre ambition. Toutes ces hautes pensées, dont vous aviez nourri votre cœur depuis si long-temps, sévanouissent. Votre sagesse est confondue...
Et encore :
Il ne vous reste donc, ou que de retomber par un affreux désespoir dans labime de l'iniquité, livré à vous-même, au monde insensé et à tous vos tyranniques désirs, ou de vous abandonner sans réserve au père des miséricordes.
Crouslé devrait goûter ce langage adressé à un puissant de la terre et à un homme qui avait été si strict avec les protestants. Mais point : c'est de Seignelay que Crouslé a pitié. Il trouve les paroles de Fénelon « formidables » . 11 s'écrie : a Quelle hauteur! quels airs menaçants! et enfin quelle dureté! » Et il juge que Fénelon « foudroie sans nécessité... comme un fanatique sans entrailles ».
C'est que Crouslé détestait Fénelon. Brunetière aussi l'exécrait. Dans son Manuel, Brunetière, traçant le sommaire d'une étude sur Fénelon, débute ainsi: «...D'un écrivain qui ne ressemble point à son style, et qu'autant il y a de douceur ou d'onction même dans le Télémague, autant le vrai Fénelon fut dur, impitoyable et cassant. ^^ Comme si, vraiment, c'était là, chez Fénelon, le trait qui saute aux yeux et qui domine le reste î Mais c'était naguère la mode (on en est un peu revenu, je crois) de traiter ainsi cet homme qui
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fut tant aimé. Pourquoi cette haine ? Était-ce violent esprit de contradiction, et parce que le dixhuitième siècle s'était fait un Fénelon trop doux et un peu fade ? Ou bien y avait-il d'autres raisons ? Je ne sais pas encore.
En ce qui regarde les lettres à Seignelay, je ne comprends pas du tout l'indignation de Crouslé. D'abord, Fénelon ne fait qu'adresser à un pénitent en particulier des paroles que les prédicateurs adressent continuellement à tous les pécheurs en général. Et puis, avait-il tant à épargner un homme qui, par une contradiction assez fréquente assurément, mais toutefois déplaisante, avait été à la fois un luxurieux et un orthodoxe sans pitié, et qui, très probablement, ne revenait H Dieu que par terreur, chose infiniment répugnante au futur apôtre du pur amour? Et encore, qui sait si Fénelon ne se souvenait pas que cet homme sans mœurs, faisant le théologien, lui avait interdit ou fait interdire par le roi tous ses sages accommodements avec les protestants? et qui sait s'il ne goûtait par un secret plaisir à prendre sur ce pharisien, — et pour son plus grand bien d'ailleurs, — une sorte de revanche en lui faisant peur de l'enfer? — Reconnaissons aussi qu'il aimait dominer les âmes et qu'il savait qu'il y en a que l'on domine en les rudoyant. — Mais plutôt encore, pourquoi ne pas croire à l'entière sincérité sacerdotale de Fénelon, et ne pas
admettre que cet ambi^ii**w^*^e politique, ce Univera/i
BIBUOTHÎ
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séducteur et ce dominateur avait pourtant (et il l'avait) une foi profonde, intense, dramatique même et, dans son âme, une partie réservée aux idées éternelles, un refuge où il oubliait le monde après avoir travaillé en vue du monde, où il se souvenait qu'une seule chose importe et que le reste n'est rien ? Cette dualité n'est pas si rare. Elle ne l'est certainement pas plus que la dualité de Seignelay, débauché avec emportement et orthodoxe avec dureté.
Les autres âmes considérables dirigées par Fénelon, c'était d'abord le duc de Beauvilliers et le duc de Chevreuse; tous deux également sérieux et scrupuleux ; Chevreuse plus raisonneur et qui, allant toujours au bout de son raisonnement, se trompait avec une grande force; Chevreuse, jadis élève des jansénistes, et compagnon du jeune Racine à Port-Royal, plus méticuleux, plus perdu dans le détail, plus rêveur peut-être, et aussi plus totalement soumis à l'ascendant de l'abbé : c'est Chevreuse, très souvent, qui servira d'intermédiaire entre Fénelon et M"'^ Guyon. Avec leurs femmes, avec M"'" de Maintenon, avec lesNoailles et quelques autres, les deux ducs formaient dans la cour, un peu à l'écart, un groupe intime de dévots distingués, d'une piété qu'ils ne trouvaient jamais assez choisie, assez spiritualisée. Car, dans ce monde du dix-septième siècle, on raffinait sur la religion, absolument comme on raffine aujourd'hui sur l'art ou sur la musique.
Le duc de Bourgogne régnerait un jour. S'emparer de son éducation, c'était s'emparer de l'avenir. Le groupe tenelonien, profondément pieux, très soumis à l'Eglise, faisait ce noble rèvc de montrer un jour sur le trône un roi qui fût un saint, un roi qui, par conséquent, fût sur bien des points le contraire du vieux Louis XIV. Et l'abbé de Fénelon est visiblement désigné de Dieu pour pétrir ce futur saint Louis.
Fénelon n'était que le précepteur du jeune prince, mais il dirigeait la conscience du gouverneur, le duc de Beauvilliers. Il s'adjoignit son intime ami, l'abbé de Langeron, qui fut lecteur du prince, et son neveu l'abbé de Beaumont, qui fut sous-précepteur avec l'excellent abbé Fleury. Et il se mit à l'œuvre.
Vous connaissez la légende. Mais je ne puis vraiment me dispenser de vous relire la page de Saint-Simon :
Ce prince naquit terrible, et sa première jeunesse fit trembler; dur et colère jusqu'aux derniers emportements, et jusque contre les choses inanimées ; impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des choses et des éléments, sans entrer en des foug-ues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps ; opiniâtre à l'excès ; passionné pour toute espèce de volupté, et des femmes, et, ce qui est rare à la fois, avec un autre penchant tout aussi fort. Il n'aimait pas moins le vin, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement, et le jeu encore, oij il ne pouvait supporter d'être vaincu, et où le danger avec lui était extrême; enfin, livré à toutes les passions et transporté de tous les plai-
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sirs ; souvent farouche, naturellement iDorté à la cruauté ; barbare en raillerie et à produire les ridicules avec une justesse qui assommait...
Joignez à cela un orgueil fou, qui allait jusqu'au mépris de ses propres frères, destinés à devenir ses sujets...
C'est proprement le portrait de Néron.
Et maintenant, écoutez :
De cet abîme sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent, etc., autant et quelquefois au delà de ce que son état pouvait comporter, humble et austère pour soi. Tout appliqué à ses devoirs et les comprenant immenses, il ne pensa plus qu'à allier ses devoirs de fils et de sujet avec ceux auxquels il se voyait destiné...
Voilà qui est bien : mais regardons ce texte de près. La plupart des traits dont se compose la première de ces peintures (« passionné pour toute espèce de volupté », et le reste; « le vin, la chasse avec fureur... et le jeu encore...; barbare en raillerie et à produire les ridicules... ») ne peuvent évidemment pas se rapporter à un enfant, mais à un jeune homme de dix-huit ans pour le moins. Or, le duc de Bourgogne n'a que sept ans lorsque Fénelon devient son précepteur. S'il était à dixhuit ans tel que le peint Saint-Simon, il s'ensuivrait que les dix ou onze premières années des leçons de Fénelon n'ont servi absolument à rien : et cela, justement dans la période où un enfant est le plus capable de se transformer. Est-ce
possible? est-ce vraisemblable? Ou faut-il conclure que Saint-Simon se trompe? ou que du moins il exagère? et qu'il exagère à la fois les défauts ou vices du prince et la rapidité de sa conversion, afin de produire plus d'effet?
Ce qui augmente encore la difficulté, c'est que, lorsque le duc de Bourgogne a dix-huit ans, (l'âge auquel peut convenir le portrait tracé par Saint-Simon), nous sommes en 1700; et, depuis le 1" août 1697, Fénelon est exilé dans son diocèse; sans compter que, pendant les deux années qui ont précédé, il n'a passé qu'un trimestre par an auprès de son élève. En sorte que, cette miraculeuse transformation d'une espèce de monstre en une espèce d'ange, Fénelon l'aurait opérée absent, etdeloin. Tout celaest possible, mais singulier (1).
Le vrai ou le vraisemblable sur ce point, nous pourrons peut-être l'induire des ouvrages que Fénelon écrivit pour son élève : les Fables, les Dialogues des Morts, le Télémaque.
Mais, en outre, il y a un morceau très explicite écrit, il est vrai, pour être lu du duc de Bourgogne, mais qui, cependant, paraît bien renfermer
(1) M. L.-N. Baragnon m'écrit :
"... On ne peut quadmettre sans réserves votre critique du témoignage de Saint-Simon. Mais ne serait-il pas possible que riiumilité du bon Prince ait dupé son confident?... Assurément, il a dû dire et penser qu'il était capable de tous les crimes. Saint-Simon, sans plus réfléchir, aura enregistré le propos. »
Cette hypothèse est ingénieuse et plausible. Xous savons d'ailleurs que le duc de Bourgogne aimait à se railler et à se maltraiter lui-même.
tout l'essentiel du jugement de Fénelon sur son élève. Or, nous y voyons un adolescent extrêmement orgueilleux, follement violent, incroyablement « fantasque » (c'est le tit^-e du morceau), mais non point du tout un monstre. Les vices signalés par Saint-Simon n'y sont même pas indiqués, soit discrétion du peintre, soit que le jeune prince ne les ait jamais eus, soit qu'il ne les eût pas encore; et les traits qui le rendent S3^mpathique sont à côté des traits désobligeants :
... Quand il manque de prétexte pour attaquer les autres, il se tourne contre lui-même : il se blâme, il ne se trouve bon à rien, il se décourag-e, il trouve fort mauvais qu'on veuille le consoler. Il veut être seul, et ne peut supporter la solitude... Quelquefois il ne peut s'empêcher d'être étonné de ses excès et de ses fougues. Malgré son chagrin, il sourit des paroles extravagantes qui lui ont échappé... Dans sa fureur la plus bizarre et la plus insensée, il est plaisant, éloquent, subtil, plein de tours nouveaux, quoiqu'il ne lui reste pas seulement une ombre de raison... Tout lui est égal pourvu qu'il se fâche; il n'aime plus les gens, il n'en est point aimé; on le persécute, on le trahit; il ne doit rien à qui que ce soit. Mais attendez un moment, voici une autre scène. Il a besoin de tout le monde ; il aime, on l'aime aussi; il flatte, il s'insinue, il ensorcelé tous ceux qui ne pouvaient plus le soufl'rir; il avoue son tort, il rit de ses bizarreries, il se contrefait; et vous croiriez que c'est lui-même dans ses accès d'emportement, tant il se contrefait bien.
Tout ce portrait, si vivant, donne l'idée d'une très forte et très riche nature, effrénée, oui, mais non pas anormale ni vile. Et voici un trait précieux. Bien plus tard, en 1712, après la mort du
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duc de Bourgogne, le Père Martineau, qui avait • té son confesseur, voulant écrire un livre sur les vertus du jeune prince, demanda des renseignements à Fénelon. De sa réponse, je détache ce passage :
Je l'ai toujours vu fùncère et inr/énu, jusqu'au point que nous n'nvions besoin que de l'interroger pour apprendre de lui les fautes qu'il avait faites. Un jour, il était en très mauvaise humeur, et il voulait cacher dans sa passion ce qu'il avait fait en désobéissant. Je le pressai de me dire la vérité devant Dieu. Alors il se mit en grande colère et il s'écria : Pourquoi me le demandez-vous devant Dieu? Hé Jjien^ puisque vous me le demandez ainsi, je ne puis vous désavouer que J'ai fait telle chose. Il était comme hors de lui par l'excès de la colère, et cependant la religion le dominait tellement, qu'elle lui arrachait un aveu si pénible.
Allons, il y avait de la ressource dans ce garçon.
Nous connaissons le règlement auquel le duc de Bourgogne (et ses deux frères, Anjou et Berri) étaient soumis. C'est un règlement d'une éminente sagesse, merveilleusement adapté à son objet, qui est de former un prince, et non point un savant, un philosophe ou un saint. Il nous est exposé dans un mémoire de Louville, gentilhomme de la maison du duc d'Anjou (1690).
La nourriture la plus simple. Le matin, les trois jeunes princes ne mangeaient que du pain sec et buvaient « un grand verre d'eau et de vin, ou d'eau pure à leur choix ». Au reste on les laissait manger à leur appétit, mais on ne leur
servait que des «choses saines », c'est-à-dire des viandes pour la plupart sans assaisonnements, et fort peu de ragoûts, de ces ragoûts que Fénelon avait en horreur et regardait comme funestes à la vertu (voir toute son œuvre passim). — « On les élève, dit Louville, comme s'ils devaient être un jour des athlètes », M. le duc de Beauvilliers étant persuadé qu' « un prince infirme n'est bon à rien, surtout en France où il faut qu'ils commandent leurs armées en personne ». — Les exercices du corps les plus violents, et tant qu'ils voulaient: course, chasse, jeu de paume. Et, pour les jours de pluie, cartes, tric-trac, échecs, billard.
L'éducation morale comportait moins de liberté. Ils étaient très surveillés; pas de conversations secrètes, pas d'amitiés intimes. Une vie toute publique, une vie en plein jour, comme doit être une vie royale. Ce régime avait d'ailleurs l'avantage d'écarter d'eux tout autre influence que celle du gouverneur et du précepteur ou des sousprécepteurs.
Très peu de punitions, et non physiques. « Jamais M. le duc de Beauvilliers n'a donné le fouet ou la férule à aucun des trois princes. » Education religieuse discrète et brève dans ses pratiques : « Elle est répandue sur le tout ; et l'on songe bien plus à les rendre chrétiens par les sentiments vertueux qu'on leur inspire... que par des pratiques extérieures et pénibles qui ne pro-
(luisent ordinairement d'autre effet, dans tous les enfants qui en sont accablés, que de leur donner, pour tout le reste de leur vie, de Téloignement et quelquefois même de Thorreur pour la piété. »
Pour l'étude, quatre heures seulement par jour, en deux fois. Un fond très sérieux de littérature classique. Mais « on ne veut point qu'ils fassent de vers ni latins ni français, parce qu'il est ridicule à un prince de vouloir passer pour poète ». Tout l'inutile est écarté. Donc, pas de langues vivantes, « les princes ne voyageant jamais (dans ce temps-là) et tous ceux qui viennent à la cour sachant parler français ou latin » (heureux temps !) — Et enfin :
On leur donne une «grande horreur de la pédanterie, et l'archevêque de Cambrai, leur précepteur, est persuadé ({u'il vaudrait mieux qu'un prince fût tout à fait ignorant en ce qui regarde les belles-lettres ou les arts que de les savoir d'une manière pédante, parce qu'il est ridicule à un prince d'être caractérisé par aucune <*/io.se que ce puisse être, lorsquelle ne convient pas essentiellement à son état; n'y ayant que trois choses, pour ainsi dire, qu'il lui soit permis de savoir à fond : l'histoire, la politique et commander les armées.
Quelle appropriation des moyens aux fins ! quel bon sens î quelle raison !
Fénelon écrivit d'abord pour le duc de Bourgogne des ouvrages enfantins, des contes de fées, des contes tirés de l'antiquité grecque, des fables proprement dites. Il les écrivait évidemment au
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courant de la plume, sans Tombre même d'une arrière-pensée de publicité (quelques-uns de ces petits morceaux furent imprimés de son vivant, à son insu; les autres après lui) et dans le seul dessein d'instruire, de corriger ou d'amuser son très jeune élève. Crouslé triomphe donc trop facilement, lorsqu'il constate que ces bagatelles ne valent pas les fables de La Fontaine. Moi, je les trouve charmantes dans leur négligence.
Il y a quelques Contes de fées, qui ont dû être écrits vers 1690, avant les contes de Perrault (parus en 1697). Ceux de Perrault ont cette supériorité d'être vraiment des contes, légués par une tradition, pleins d'inattendu, et qui n'ont point d'intention moralisatrice (à l'exception de^Fées, si vous voulez). Ceux de Fénelon ont été inventés pour donner une leçon. 11 y en a trois qui sont des histoires de vieilles reines et de jeunes paysannes. Les deux premiers ne sont que des variations sur le même thème. Peut-être l'un des deux est-il un « corrigé » remis au net par le duc de Bourgogne ou l'un de ses frères. Ces contes nous peignent de vieilles reines hideuses de laideur et d'infirmités. Ils ont sans doute pour objet de rappeler à un petit prince très orgueilleux que les personnes royales sont de la même argile que le commun des hommes, — et aussi de lui persuader que les paysans et les bergers sont plus heureux que les rois. — Le style est familier, assez vert parfois, et d'un pittoresque et d'un
réalisme non cherchés: « ...Laissez-moi mon bavolet avec mon leint fleuri. j> « ...Mais elle était crasseuse, court vêtue et faite comme un petit torchon qui a traîné dans les cendres. » « La reine Gisèle était borgne et presque aveugle ; ses yeux de travers avaient une bordure d'écarlate; enfin elle avait une barbe grise au menton. » — Ceci est tout à fait du Voltaire : — La fée donna à Péronnelle à choisir entre trois maris : l'un jaloux, mais riche; l'autre bien fait et noble, mais pauvre; le dernier, paysan comme elle, ni beau ni laid, ni riche ni pauvre, qui ne l'aimerait ni trop ni trop peu. Péronnelle ne savait lequel prendre :
Mais la fée lui dit : u Allez, vous êtes une sotte. Voyezvous ee paysan ? voilà le mari qu'il vous faut. Vous aimeriez trop le second ; vous seriez trop aimée du premier ; tous deux vous rendraient malheureuse ; c'est bien assez que le troisième ne vous batte point... Il vaut mieux être Péronnelle au village qu'une dame malheureuse dans le beau monde. »
Le conte intitulé Histoire d'une jeune princesse ne veut rien prouver du tout. Il est plus fantasque, paraît moins inventé, ressemble davantage à ceux de Perrault. (Il y a des détails imprévus : le prince qui, outre sa bouche naturelle, avait une petite bouche au bout de chaque doigt de la main.) Celui-ci, on voudrait savoir si Fénelon l'a imaginé, et s'il ne l'a pas rapporté de chez les paysans de son Midi, — et encore si,
causant avec Charles Perrault (qu'il a certainement connu), il ne lui suggéra pas l'idée d'écrire des contes populaires pour son petit garçon.
Puis, il y a la série, un peu languissante pour nous, mais non pas peut-être pour un enfant, des histoires d'Anneaux enchantés et qui rendent invisibles, — contes dont la morale est que les talismans procurent tout, excepté la paix et le bonheur, ou encore : « Qu'il est dangereux de pouvoir plus que les autres hommes ! » {Histoire de Rosimond et de Braminte.)
Ici, quelques inadvertances de moraliste distrait.
Dans r Anneau de Gygès, la description, très séduisante, surtout pour des yeux enfantins, du palais de Crésus, de ses magnifiques jardins et de leurs changements à vue, est tout à fait propre à inspirer au petit prince, contre le vœu de son précepteur, le goût des bâtiments somptueux et des jardins où l'art force la nature. — Et que dirons-nous du Voyage dans file des Plaisirs:^ L'objet du conte est de corriger l'enfant de sa gourmandise ; et c'est le récit d'un voyageur qui, pour avoir fait trop bonne chère dans une île merveilleuse, s'en fatigue et revient à la sobriété. Mais que les descriptions des bonnes choses dont il se lasse sont donc savoureuses! Quand j'étais petit, je bavais de convoitise en lisant et relisant ce récit alimentaire : « A peine fus-je dans mon lit que j'entendis un grand bruit... On me dit que
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c'était la terre qui s'entr'ouvrait ainsi toutes les nuits à une certaine heure, pour voniir, avec grand effort, des ruisseaux bouillants de chocolat mousseux... » Quelle singulière façon de détourner un enfant de la gourmandise que de lui mettre ces tableaux sous les yeux! Tel, certains romanciers nous peignent complaisamment les effets des passions pour nous en dégoûter. Ceuxlà savent ce qu'ils font. L'abbé de Fénelon ne savait pas. Il y a en lui une innocence. .Je le crois très faiblement sensuel.
Puis viennent les fables proprement dites. Elles ne nous apprennent rien de particulier sur le caractère du petit prince. Elles déconseillent Torgueil, la vanité, la colère, flétrissent la lâcheté, la flatterie, le mensonge, recommandent la sincérité, la modestie, le courage, comme c'est leur devoir de fables. Quelques-unes sont inspirées assez directement par celles de La Fontaine.
L'abbé de Fénelon adore La Fontaine. Quand le bonhomme mourut (1695), il composa sur lui un petit morceau latin qui devait sans doute être traduit par son élève. Il loue dans La Fontaine le badinage piquant et les grâces décentes, et la « nature simple et nue », et l'élégance sans fard, et une «négligence dorée ». Il le met au rang (les poètes anciens, et cite à son sujet Anacréon, Horace, Térence et Virgile.
Nous voyons par le douzième livre des fables de La Fontaine que le jeune prince aime aussi le
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vieux poète. La Fontaine composa pour lui les Compagnons d^ Ulysse et le Chat et les deux Moineaux. 11 écrivit le vieux Chat et la jeune Souris pour « Monseigneur le duc de Bourgogne qui avait demandé à M. de La Fontaine une fable qui fût nommée le Ciiat et la Souris ». Mais évidemment il avait vu l'enfant chez son précepteur; et sans doute Fénelon et La Fontaine purent s'entretenir ensemble des poètes, et de Platon qu'ils adoraient l'un et l'autre. Et le vieux bohème ingénu ne déplut pas à l'abbé si épris de simplicité et de naturel; et il n'est pas absurde non plus de supposer que le prêtre bienveillant contribua à ramener à Dieu, par des paroles insinuantes, l'auteur des Contes, — qui, au surplus, dans sa jeunesse avait été (qui saura pourquoi?) novice à l'Oratoire. Seulement je ne pense pas que ce fut Fénelon qui lui conseilla le cilice. Si peut-être le petit prince lut à La Fontaine quelques-unes des fables en prose que l'abbé composait pour lui, et où sans doute l'enfant collaborait un peu, l'auteur des Deux Pigeons dut y approuver bien des traits d'une couleur simple et charmante : « ... Ils revenaient dans le colombier blanchi et plein de petits trous. » Et cette impression d'été : « L'air que les animaux respiraient était semblable à de l'eau tiède. » Et ce début : « Un renard, ayant vieilli dans la finesse, voulut donner ses derniers jours à la curiosité. » Car ces fables de Fénelon sont jolies.
Puis viennent les petits morceaux myliiologiques sur de menus événements de la vie du prince. Un jour qu'il a fait des fautes en récitant sa leçon et qu'il a impatiemment supporté les • orrections, Féneloii écrit le Jeune Bacc/nis et le Faune. Vous vous rappelez? « ... Le critique était jeune, gracieux et folâtre; sa tête était couronnée de lierre et de pampre... Mais comme Bacchus ne pouvait souffrir un rieur malin..., il lui dit d'un ton fier et impatient : Comment osestu te moquer du fils de Jupiter? Le Faune répondit sans s'émouvoir : — Hé, comment le fils de Jupiter ose-t-il faire quelque faute? » — Mais, une lois que l'enfant a fait une bonne version des (jéorgiques,V^hhè imagine que, dans les Champs p]lysées, Hésiode, jaloux de Virgile, lui dit pour Fennuyer : « 0 Virgile, tu as fait des vers plus durables que l'airain. Mais je te prédis qu'un jour on verra un enfant qui les traduira en sa langue et qui partagera avec toi la gloire d'avoir chanté les abeilles. » — Une autre fois, le petit Louis devant quitter Versailles, Tabbé lui fait dire adieu par les Nymphes et les Faunes, et Plore et Pomone, etc.. Dans tout cela, on voit le sourire, que l'enfant comprenait fort bien. Rien de plus doux, de plus ingénieux, de plus plaisant, de plus caressant que cette éducation d'un petit prince par un prêtre du plus souple génie et qui avait la passion d'être aimé.
Enfin, le recueil se termine par dos sortes de
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poèmes narratils, notainmeiit les Aventures de Mélésichton et les Aventures cTAristonoûs, Mélésichton, noble Mégarien, ruiné, apprend à vivre d'une vie simple et rustique avec toute sa lainille et est parfaitement heureux. « La vraie noblesse consiste à ne recevoir rien de personne et à faire du bien aux autres. Ne recevez donc rien que du sein fécond de la terre et de votre propre travail. » Et c'est un bon conseil donné aux nobles de France de résider sur leurs terres et d'y presser les deux mamelles, labourage et pâturage. — Aristonoiis, après de longues aventures, ayant retrouvé le petit-fils de l'homme à qui il doit sa fortune, lui fait part de tous ses biens. Et cela fait songer, vraiment, malgré quelque fadeur et une moindre poésie, au Mendiant et aux autres fragments épiques d'André Chénier. Cela est très harmonieux, très pur; cela respire la sagesse, la modération et le courage; la vie conforme à la nature y est honorée; des divinités gracieuses y président aux destinées des hommes. Les personnages y sont sensibles, et abondants en larmes, — comme on aimera tant l'être au dix-huitième siècle. La campagne est trop riante, les bergers trop polis. L'idée que le poète se forme de l'antiquité homérique y manque par trop de sévérité et de rudesse. En somme, autant que d'Homère ou de ïhéocrite, il se souvient de YAstrée. Mais il y avait là de quoi ravir l'imagination d'un enfant bien doué.
(jUATRlKME CONFERENCE IL";
('rouslé (lit très bien cette l'ois : « Féneluii, voulant façonner un prince véritablement humain, commençait par le rendre amoureux du beau. »
Et nulle pruderie. Ce prêtre ne craint pas de mettre sous les yeux de cet enfant des images d'innocentes amours et de beauté féminine. Chose piquante, dès lors que la beauté est sans ornements, il la croit sans danger : « Un berger lèveur menait son troupeau sur les rives lleuries du fleuve Achélous... Il ne pensait qu'à la bergère Phidile, simple, naïve, sans aucune parure, à qui l;i fortune ne donna jamais d'éclat emprunté, et jue les Grâces seules avaient ornée et embellie de leurs propres mains. » Et sur une autre : « Ses cheveux blonds étaient noués négligemment derrière sa tête; quelques-uns échappés tlottaient siu- son cou... elle n'avait qu'une robe légère, avec une ceinture qui la relevait un peu. » Ces images ne pouvaient qu'émouvoir agréablement un jeune garçon. — Bonheur dans la vertu, « aimable simplicité du monde naissant », bonté de la nature, humanité, sensibilité... Jean- Jacques Rousseau, quatre-vingts ans plus tard, n'imaginera pas de plus douces leçons pour l'enfance d'Emile; à cela près que, moins confiant, il écartera de lui l'image des Phidile et ne jugera pas prudent de lui parler si tôt des femmes.
Je pense que le duc de Bourgogne avait de huit .1 douze ans lorsque Fénelon écrivait les contes 't les fables, et que les Dialogues des Morts
furent composés pour Tinstruire en le divertissant entre sa douzième et sa quinzième année et sans doute un peu au delà.
Ils sont très inégaux, et d'étendue et d'intérêt. Il y en a que Fénelon a écrits à la hâte, et qu'il n'a pas achevés ou qui sont restés à l'état de canevas ; d'autres où il a pris goût, et qu'il s'est plu à développer et à soigner davantage. Mais il n'écrivait que pour un enfant. Et c'est donc surtout comme instruments d'éducation, et d'éducation royale, que j'examinerai ces fantaisies presque toujours aimables et souvent substantielles.
Il semble bien que ce genre ait été inventé par Lucien, l'esprit le plus libre peut-être de l'antiquité. La nature même de cette fiction implique raillerie, satire et, très facilement, un peu ou beaucoup de scepticisme ou de pessimisme. Car il s'agit de montrer comment les morts jugent la vie, et comment ils jugent leur vie, et comment ils se jugent entre eux. La mort remet tout au point, donne à tout un air de vanité, de farce et de comédie. C'est l'envers du décor, c'est la carcasse du feu d'artifice. Puis les morts, n'ayant plus rien à perdre, disent tout. Le genre est aisément un peu diabolique. (Voyez Fontenelle, dont le premier dialogue est un parallèle entre Alexandre et Phryné). Sinon, il reste un peu innocemment scolaire. Mais il semble qu'il doit être l'un des deux.
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Il n'est ni l'un ni l'autre chez Fénelon. Fénelon paraît d'abord continuer simplement sa méthode d'éducation, qui est celle du moindre effort pour son élève, et n'avoir dessein que de lui faire repasser agréablement sa mythologie et son histoire de France. Mais il a l'air, très souvent, de se divertir pour son propre compte et de se plaire à exprimer son sentiment personnel sur les choses et sur les hommes.
Rien de scolaire, ai-je dit, sinon peut-être le dessein général de moraliser. Rien de timide. Il profite de la fantaisie, de la familiarité et du peu de sérieux apparent de ces petites compositions pour dire, notamment sur les personnages de l'histoire de France, ce qu'il n'aurait sans doute pas osé dire dans des narrations suivies et régulières. Exemple {François /"" et le connétable de Bourbon) :
François I'^''. — Vous étiez donc en même temps orgueilleux et avare ? Voilà de belles passions !
Bourbon. — Vous étiez livré à vos passions aussi bien (jue moi ; car vous aviez des maîtresses, vous désiriez être empereur, et l'on prétend que vous ne haïssiez pas l'argent. En cette occasion, c'est la pelle qui se moque du fourgon.
François I^i'. — Nous nous disons l'un et l'autre nos vérités sans rien craindre; mais nous ne nous en fâchons point.
Bourbon. — Pendant que nous vivions, nous ne les aurions pas supportées si facilement; mais la mort ôte une grande partie des défauts.
Voilà le ton. C'est souvent le ton même de Fontenelle ou de Voltaire :
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Achille. — Oh ! si je pouvais redevenir jeune ! CnmoN. — Tu redeviendrais emporté et indocile. Achille. — La jeunesse est donc une maladie? CniRON. — Tu voudrais pourtant encore en être malade.
Je ne puis vous analyser ces soixante-dix-neuf capricieux dialogues, qui vont d'Hercule et d'Achille à Richelieu et à Mazarin. Le sixième dut bien amuser le petit prince. Ulysse, chez Circé, conseille vainement à son compagnon Grillus, changé en pourceau, de reprendre la forme humaine. Grillus s'y refuse ; et la morale de rhistoire est que, sans l'âme immortelle et sans une auti^e vie, c'est la philosophie du pourceau qui est la vraie. Mais Fénelon y a mis de làpi^eté, une verve brutale et une sorte d7/w»/o</r, sans compter un singulier plaisir à appeler les choses par leur nom.
... Retournez à Ithaque, dit Grillus, la patrie d'un cochon se trouve partout où il y a du gland. Allez, régnez, revoyez Pénélope, punissez ses amants; pour moi, ma Pénélope est la truie qui est ici près... Beaucoup de rois dans des palais dorés ne peuvent atteindre à mon bonheur; on les nomme fainéants et indignes du trône quand ils veulent régner comme moi sans se mettre à la gêne et sans tourmenter le genre humain.
Et encore :
Je conclus qu'il vaut mieux être cochon que héros... La nation à laquelle je suis incorporé est modeste, silencieuse, ennemie de la subtilité et des beaux discours : elle va, sans raisonner, tout droit au plaisir.. J'aime mieux n'être que cochon 'gros et gras, content de mon ordure,
que d'être homme faible, léger, malin, trompeur et injuste, qui n'espère d'être après sa mort qu'une ombre triste et un fantôme mécontent de sa condition.
(^ue n'y a-t-il pas dans ces dialog'ues? Il y a une conversation entre Socrate et Confucius (pourquoi non?) sur la Chine, — qui me paraît digne pour le moins de Fontenelle; où la Chine, qui était déjà à la mode, est jugée avec une liberté charmante (« C'est un peuple grave, mystérieux, composé, et rigide observateur de toutes ses anciennes coutumes pour l' extérieur.., c'est un peuple (jiii a fait de grands mystères de plusieurs choses très superficielles et dont la simple explication diminue beaucoup le prix ») où nous trouvons enfin une critique excellente des inventions chinoises et de la langue chinoise elle-même, — et ce joli aveu, en passant, sur la peinture des Chinois : « Votre peinture a quelque vie et une grâce je ne sais quelle. »
Léonidas dit à Xerxès :
Les larmes que tu répandis à la vue de tant de millions d'hommes dont il ne devait rester aucun sur la terre avant la fin du siècle, marquent assez ton humanité. C'est le plus bel endroit de ta vie. Si tu n'avais pas été un roi trop puissant, tu aurais été un assez honnête homme.
Pisistrate soupire :
Je l'avoue franchement, la tyrannie ne me donnait aucun vrai plaisir : mais je n'aurais pas eu le courage de la quitter. En perdant l'autorité, je serais tombé dans une langueur mortelle.
Charon ne veut pas laisser passer Alcibiade parce qu'il n'a pas reçu les honneurs de la sépulture :
On assure, lui dit-il, que tu avais séduit une jeune femme noble, selon ta coutume, et que les frères de cette femme, pour se venger de ce déshonneur, mirent le feu à la maison et te firent brûler. — Eh bien, dit Alcibiade, jai donc été brûlé comme les autres morts, cela suffit... Veuxtu que Timandra vienne l'apporter mes cendres, ou qu'elle t'envoie un certificat ?
Alors Mercure intervenant :
Il faut avouer la vérité : en passant j'ai vu l'urne où la courtisane avait, disait-on, mis les cendres de son amant. Un homme qui savait si bien enchanter les femmes ne pouvait manquer de sépulture : il a eu des honneurs, des regrets, des larmes plus qu'il ne méritait.
Que dites-vous de ce badinage d'un prêtre? Des Jésuites, dans une édition scolaire des Dialogues, auraient beaucoup à retrancher, et pourtant ils furent écrits spécialement ad usum delphini. Mais F'énelon ne lui laisse pas ignorer que les héros et les rois purent avoir des maîtresses, et même des mignons.
Sur les « héros » les plus intéressants de l'histoire, et notamment sur Alcibiade (qui l'obsède), sur Caton l'Ancien, Cicéron, César et Louis XI surtout, et Henri VIII d'Angleterre, et Sixte- Quint, et François P'" et Charles-Quint, et Richelieu et Mazarin, ce sont les remarques les plus
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libres et les plus franches et les plus fines, et même les plus profondes et souvent les plus pittoresques.
César à Alexandre : « Tu fais grand cas de la justice sans l'avoir suivie. Pour moi je crois que le plus habile homme doit se rendre le maître, et puis gouverner sagement. »
Louis XI : « Quoi ! Thistoire ne doit-elle pas respecter les rois?» Commines : «Les rois ne doivent-ils pas respecter l'histoire? »
Charles de Bourgogne à Louis XI : « Qui n'eut été trompé comme moi dans une occasion oii vous étiez sincère ? »
Très bon, le gros Henri VIII racontant ses malheurs :
... Si vous saviez quelles étaient ces femmes, vous me plaindriez au lieu de me condamner : l'Aragonaise était iaide et ennuyeuse dans sa vertu ; Anne de Boulen était une coquette scandaleuse, Jeanne Seymour ne valait guère mieux ; Catherine Howard était très corrompue, la princesse de Clèves était une statue sans agrément : la dernière m'avait paru sage, mais elle a montré après ma mort que je métais trompé. Javoue que j'ai été la dupe des femmes.
Et toute la suite est fort plaisante jusqu'à : « Mettez-vous à la place d'un pauvre prince violemment tenté par ses passions et flatté par les prélats. »
Très coloré, le croquis d'Henri III par la duchesse de Montpensier :
Aller en masque le mardi gras, et le jour des Cendres en sac de pénitent avec un grand fouet; porter à votre ceinture un grand chapelet long dune aune avec des grains qui étaient de petites têtes de mort, et porter en même temps à votre cou un panier pendu à un ruban, qui était plein de petits épagneuls, dont vous faisiez tous les ans une dépense de cent mille écus... découper, coller des images, et se jeter en même temps dans les curiosités de la magie, dans rimpiété et dans la politique de Machiavel ; enfin courir la bague en femme, faire des repas avec vos mignons où vous étiez servi par des femmes nues et déchevelées; puis faire le dévot et chercher partout des ermitages : quelle disproportion!
Très savoureux, enfin, ce fragment de dialogue entre Henri IV et le pape Sixte-Quint :
Sixte. — ... 11 y avait deux personnes dont je ne pouvais avec bienséance être l'ami, et que j'aimais naturellement... C'était vous et la reine Elisabeth d'Angleterre.
Henri. — Pour elle, je ne m'étonne pas quelle fût selon votre goiit. Premièrement elle était pape aussi bien que vous, étant chef de l'Eglise anglicane; et c'était un pape aussi fier que vous, elle savait se faire craindre et faire voler les têtes. Voilà sans doute ce qui lui a mérité l'honneur de vos bonnes grâces.
Sixte. — Cela ny a pas nui ; j'aime les gens vigoureux et qui savent se rendre maîtres des autres. Le mérite que j'ai reconnu en vous et qui m'a gagné le cœur, c'est que vous avez battu la Ligue, ménagé la noblesse, tenu la balance entre les catholiques et les huguenots. Un homme qui sait faire tout cela est un homme... Si j'eusse vécu, je vous aurais reçu à l'abjuration sans vous faire languir.
Assurément, ces libres croquis d'histoire ne sont pas pour former un esprit timide ni un dévot.
Pour la politique, voici les tendances de Fénelon, dans les Dialogues des Morts.
Nulle teinte religieuse, mais la plus pure philosophie antique. Les princes doivent être île la plus stricte probité. Pas de conquête injuste. L'idéal serait le retour à Tàge d'or, moeurs simples, citoyens vertueux, l'amitié des citoyens servant de garde aux rois. Fénelon est sévère aux conquérants et aux grands capitaines et insiste sur leurs défauts et .leurs faiblesses; il a horreur des despotes, il ne parle qu'avec attendrissement de la liberté des peuples. Sans doute il avoue qu'« un peuple gâté par une liberté excessive est le plus insupportable de tous les tyrans ». Mais il ajoute : « Il faut un milieu. Ce milieu est qu'un peuple ait des lois écrites, toujours constantes et consacrées par la nation ; qu'elles soient au-dessus de tout; que ceux qui gouvernent n'aient d'autorité que par elles, qu'ils puissent tout pour le bien et suivant les lois, qu'ils ne puissent rien contre les lois pour autoriser le mal. »
(C'est le vœu de Jean-Jacques : « Voici le grand problème politique, que je compare à la quadrature du cercle en géométrie : trouver une forme de gouvernement qui mettra la loi au-dessus de l'homme. » Et c'est bien en effet la quadrature du cercle, puisque la loi sera toujours faite par des hommes et appliquée par des hommes).
Fénelon ajoute : « Les Grecs ont seuls la gloire d'avoir fait des lois fondamentales pour conduire un peuple sur des principes philosophiques. » Ce
sera précisément le vœu de la Révolution, et c'en est le langage.
Fénelon croit au pouvoir absolu du législateur pour transformer et les institutions et les mœurs... Régler par la loi l'étendue de la propriété, la partager également aux enfants après la mort du père; retrancher la liberté de s'enrichir, envoyer les citoyens pauvres coloniser les îles désertes, — et aussi imposer la vertu par acte législatif, faire des héros par mesure de police, tout cela ne lui paraît qu'un jeu.
Il est pacifiste et humanitaire : « Un peuple n'est pas moins un membre du genre humain qu'une famille est un membre d'une nation particulière. » Et ceci, fort contestable : « Chacun doit infiniment plus au genre humain, qui est la grande patrie, qu'à la patrie particulière dans laquelle il est né. » — Mais, d'autre part (car les contradictions ne le troublent point) il serait tenté d'exagérer, à la façon jacobine, les droits de la patrie et de l'État sur le citoyen. C'est un mélange des idées (chrétiennes à l'origine) de philanthropie universelle avec le patriotisme exclusif des cités anciennes. — En somme, et bien que, dans ces Dialogues, il soit souvent dur pour les individus, il s'y montre d'un optimisme fou, à la Jean-Jacques, et y suppose, lui prêtre catholique, la bonté de la nature.
Au point où nous en sommes avec lui (car nous le verrons changer encore), Fénelon nous
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parait en avance d'un siècle sur le plus grand nombre de ses contemporains. Il pense, vers 1695, comme pensera un gentilhomme français à la veille de 1789. Et c'est cela qu'il enseigne au duc de Bourgogne.
Mais il faut dire aussi que nous n'avons, dans les œuvres de Fénelon , que la partie profane de son enseignement. 11 faudrait savoir comment, entre les leçons de littérature et d'histoire, il dirigeait la conscience de son élève, et comment il lui parlait en secret.
Car Fénelun n'est pas simple.
CINQUIÈME (OiNFÉRENCE
TELEMAQUE
a Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Dans sa douleur, elle se trouvait malheureuse d'être immortelle. »
Un ne lit plus Télémcmue, mais tout le monde connaît ces deux lignes. Elles sont gracieuses. Or, cette grâce du commencement est dans le poème tout entier, et le conserve malgré tout.
J'ai beaucoup lu Télëmaque dans mon enfance, entre douze et quatorze ans. Outre que nous en apprenions des morceaux par cœur pour les réciter en classe, je le lisais et le relisais pour mon plaisir. iMais, quand j'ai commencé ces leçons, je navals pas ouvert Télémaque depuis plus de quarante ans, et j'en avais presque entièrement oublié le détail.
Eh bien, cette lecture « quarante ans après », ne m'a point paru désagréable. Sans doute j'ai peu goûté au début, surtout dans les descrip-
lions, cette phraséologie molle et fleurie sans être colorée. Mais le rythme n'est jamais absent de cette prose. Puis, à mesure que j'avançais dans le livre, j'y reconnaissais déjà tout entière la future sensibilité du dix-huitième siècle. J'étais émerveillé aussi, peu à peu, de l'abondance aisée des réminiscences antiques et même des inventions. Puis, je remarquais beaucoup plus de muscles dans les discours que dans les descriptions, et une vraie finesse, une rare connaissance des hommes dans certains récits épisodiques, certains portraits, certaines réllexions. Enfin, j'étais frappé d'une sorte d'entêtement enthousiaste de l'auteur dans l'utopie politique. J'étais, d'ailleurs, de plus en plus captivé par le récit lui-
\ même, qui est fort bien composé. Mais en même temps et surtout, j'en comprenais le singulier intérêt historique, et je songeais avec étonnement par qui, pour qui et contre qui avait été écrit ce
i roman : par un prêtre, pour le dauphin, contre le
i roi .
Fénelon écrivit le 1 élénicuiue vers 1693 et 1694, « à la hâte, dit-il, à morceaux détachés et à diverses reprises » (au père Le Te Hier 17 10 ', dans le même temps où il écrivait aussi les Dialogues des Morts, et dans le même dessein et dans le même esprit. C'est un ouvrage d'une extrême complexité : c'est un poème d'aventures, une sorte de roman épique, qui est aussijjLn traité d'éducation rcr^le; c'est un poème dont le fond
est chrétien et dont la forme est imitée de l'antiquité païenne; et c'est un traité de gouvernement idéal, qui est aussi (peut-être sans préméditation?) un pamphlet politique.
Vous résumerai-je le Télémaque? Ce serait très difficile. Mais comme, d'autre part, il ne vous est certainement pas très présent, voici, pour rafraîchir vos souvenirs, les points essentiels de la fable.
Télémaque, parti à la recherche de son père sous la conduite de Mentor (qui est, vous le savez, ^linerve), est jeté par une tempête dans l'île de Calypso, qui lui fait le meilleur accueil. Il raconte à la déesse ses premières aventures : en Sicile, chez Aceste, qu'il sauve d'une invasion de barbares ; en Egypte, où il est esclave au désert et instruit les bergers; à Tyr, chez le cruel Pygmalion,.où il montre, à ce qu'il semble, quelque inadvertance morale (car, après avoir refusé de faire un assez léger mensonge pour échapper à Pygmalion, il se sauve en laissant Astarbé, maîtresse du tyran, perdre, par un mensonge beaucoup plus grave, un innocent qui l'avait dédaignée) ; à Chypre, où il résiste à Vénus et aux mœurs voluptueuses du pays; en Crète enfin, où il explique avec tant d'intelligence les lois de Minos, qu'on veut le couronner roi. Et cela fait la matière des cinq premiers livres.
Après cela, le récit va tout droit. Mentor, pour sauver Télémaque et d'Eucharis et de Calypso, le
précipite dans la mer. Recueillis par un vaisseau phénicien, tous deux abordent à Salente, la ville d'Idoménée ; et c'est autour de Salente que tournent les dix derniers livres, où Télémaque achève d'apprendre tout ce qu'il a besoin de savoir pour être roi quelque jour. Mentor réconcilie Idoménée avec les Manduriens, à qui il voulait faire une guerre injuste. Puis, Télémaque se joint aux Manduriens et à leurs alliés contre les méchants Dauniens, et finit par tuer de sa main leur roi Adraste. — Et cependant Mentor a totalement transformé Salente, Ta garottée de règles étroites et bienfaisantes, y a réalisé un idéal à la fois austère et idyllique. Et Télémaque, enfin, aborde en Ithaque, non sans avoir, avant son départ de Salente, sauvé d'un sanglier la princesse Antiope, que sûrement il épousera. — Je laisse les épisodes, qui sont nombreux et assez variés, et dont quelques-uns sont fort beaux.
Il y a des parties fanées, supportables encore par un certain charme suranné, ou parce qu'elles font penser à des choses plus anciennes et plus belles. Ainsi, ce qu'on appelait autrefois, dans le poème épique, le « merveilleux », et les « machines ». Les délibérations des dieux, la lutte de Vénus et de Minerve, tout cela parait « postiche », et est d'ailleurs beaucoup plus rapproché de Virgile que d'Homère.
Les descriptions, soit de batailles, de tempêtes, d'incendies, soit de paysages et de vie cham-
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pôtre, sont par trop générales et composées de phrases toutes faites. Elles manquent presque entièrement de ce que le jeune Racine goûtait si fort dans les descriptions d'Homère, qui, remarquait-il, « entre plus que Virgile dans le particulier ». Nulle vue directe, nulle représentation précise des objets. Un jour, chez les bergers d'Egypte, un lion se jette sur le troupeau de Télémaque : ^< Je n'avais en main que ma houlette, je m'avance hardiment. Le lion hérisse sa crinière, me montre ses dents et ses griffes, ouvre une gueule sèche et enflammée... Il bat ses lianes avec sa longue queue. Je le terrasse. » Comme c'est simple î Ici, toutefois, un petit détail précis et qui fait plaisir : « La petite cotte de mailles dont j'étais revêtu, selon la coutume des bergers d'Egypte, l'empêche de me déchirer. >»
Puis cela reprend : « Trois fois je l'abattis, trois fois il se releva ; il poussait des rugissements qui faisaient retentir toutes les forêts. Enfin, je l'étouffai dans mes bras. » Mon Dieu, oui. — Ces expressions peuvent sembler magnifiques et nobles aux enfants ; et probablement elles le semblaient à Fénelon qui avait une sensibilité très jeune. — Dans les récits de batailles, les comparaisons avec un lion rugissant, un torrent qui emporte tout, un roc, un chêne, etc.. reviennent à chaque page. Et, sans doute, les comparaisons de ce genre, détaillées avec une précision naïve d'imagier primitif, étonnèrent et émerveillèrent, dans
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des temps très anciens, les auditeurs de l'aède Phémios ou de Taède Homère : mais, tout de même, il y a un peu trop de siècles qu'elles furent fraîches. — Et il est vrai cependant que ces comparaisons, toujours les mêmes, continueront de former presque la moitié du style épique et pour Voltaire et pour Marmontel, — et même quelquefois pour Chateaubriand, si grand inventeur pourtant d'images neuves : tant l'homme est un animal respectueux.
De même, dans la peinture de paysages ou de vie champêtre, presque tout est général, et vague, et mou. Je n'irai pas chercher plus loin que la troisième page :
Les doux zéphyrs conservaient en ce lieu, malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur; des fontaines, coulant avec un doux murmure sur des prés semés d'amarantes et de violettes, formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs que le cristal ; mille fleurs naissantes émaillaient les tapis verts dont la grotte était environnée...
Et à la page suivante :
On voyait une rivière où se formaient des iles bordées de tilleuls fleuris et de hauts peupliers qui portaient leurs têtes superbes jusque dans les nues.
Il me parait presque impossible de peindre plus faiblement des peupliers. « Hauts peupliers » tout seul, et sans cette queue, serait plus expressif. Et l'on s'étonne davantage si l'on songe
que Fénelon avait passé son enfance et son adolescence à la campagne, et sur les bords de cette Dordogne dont il se souvient peut-être ici en décrivant cette « rivière où se formaient des îles ». Mais quoi î ce qu'il avait vu de ses propres yeux, il le revoyait (croyant ainsi l'embellir) à travers Homère, ou Théocrite, ou même Longus, ou même enfin VAstr(k'y — qu'on lisait encore beaucoup, et dont je vous rappellerai les premières lignes :
De toutes les contrées que renferment les Gaules, il n'en est point de plus délicieuse que le Forest. L'air que Ton y respire est tempéré ; et le climat y est si fertile qu'il produit, au gré de ses habitants, toutes sortes de fruits. Au milieu est une plaine enchantée qu'arrose le fleuve de Loire et (jue différents ruisseaux viennent baigner. Le plus agréable de tous est le Lignon... Sur les bords de cette admirable rivière on a vu de tout temps grand nombre de bergers, ffui par leur douceur naturelle et la bonté du climat, vivaient d'autant plus heureux qu'ils connaissaient moins la fortune.
Et, très probablement, Fénelon se souvient encore davantage de ÏAstrëe dans ses innombrables tableaux, et toujours pareils, de la vie agreste, lorsqu'il nous dit, par exemple (livre X) : c( La mère fait un grand feu autour duquel toute la famille innocente et paisible prend plaisir à chanter tout le soir en attendant le doux sommeil. » Ou bien : « Le berger revient avec sa tlilte et chante à la famille la nouvelle chanson qu'il a apprise dans les hameaux voisins. » Car
c'est ainsi qu'il voit les paysans, lui qui fut pourtant un enfant campagnard! Et, paysans et campagne, c'est ainsi que les verront ou les voudront voir Fontenelle lui-même, et Marmontel, et Favart, et finalement Berquin, et le stupide Gessner; bref, tout le dix-huitième siècle, Jean- Jacques excepté et Bernardin de Saint-Pierre.
Çà et là pourtant, une touche plus rare, comme dans la description de la fête de nuit qui est donnée à Mentor et à Télémaque sur le vaisseau phénicien, et où sont rassemblés « tous les plaisirs dont on peut jouir ». On brûle les plus exquis parfums de l'Orient... Tous les bancs de rameurs sont pleins de joueurs de llùte... « Une troupe de jeunes Phéniciens d'une rare beauté et vêtus de fin lin... dansent les danses de leur pays... De temps en temps des trompettes font retentir Tonde jusqu'aux rivages éloignés... » Et voici qui est presque romantique et qui transforme presque la fête en fête vénitienne : << Le silence de la nuit, le calme de la mer, la lumière tremblante de la lune répandue sur la face des ondes... servaient à rendre ce spectacle encore plus beau. » (La chute est malheureusement faible). — Quelquefois aussi, mais encore plu^ rarement, il trouve un effet non banal dans le rapprochement de deux épithètes choisies. 11 s'agit du Bacchus qui est ciselé sur le bouclier de Télémaque : « C'était une beauté molle, avec je ne sais quoi... de passionné et de langinssant... »
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Mais, à l'ordinaire, Fénelon, dans les descriptions, se contente d'un vocabulaire et d'une phraséologie qui, môme de son temps, pouvaient paraître un peu usés. Il cherche l'harmonie plus que la couleur. — Je Taime mieux dans les discours qu'il prête à ses personnages. Il y a là une grâce un peu lente et, dans le développement des vérités communes, ou dans les sentences morales, une plénitude tranquille, une sorte de prudhomie sereine et héroïque qui sent vraiment encore son Odyssée, qui rappelle aussi la laclcd fihertas, et qui fait qu'on admire, comme Chénier le dit d'Homère,
De sa bouche abonder les paroles divines Comme en hiver la neige au sommet des collines.
Mais ce que j'aime le mieux, et ce qui est sans doute le plus remarquable dans TôlPinaque, c'est ce qui n'est ni épique ni pédagogique, et qui ne se rapporte ni au pamphlet ni à l'utopie quc; renferme ce roman compliqué. Ce sont certains: portraits et certaines observations psychologiques] d'une grande finesse et quelquefois d'une délicieuse malice. Voici une page qui, dans ce genre, me paraît merveilleuse :
Nestor et Philoctète n'étaient pas assez secrets dans leurs entreprises. Nestor, dans ce déclin de l'âge, se plaisait trop à raconter ce qui pouvait lui attirer quelque louange. Philoctète naturellement parlait moins; mais il était prompt; et, si peu qu'on excitât sa vivacité, on lui
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faisait dire ce qu'il avait résolu de taire... On n'avait qu'à l'irriter : alors fougueux et hors de lui-même, il éclatait par des menaces, il se vantait d'avoir des moyens sûrs de parvenir à ce qu'il voulait. Si peu qu'on parût douter de ces moyens, il se hâtait de les expliquer inconsidérément; et le secret le plus intime échappait du fond de son cœur.
Et ceci, dont le tour est charmant, et que la dignité même de la comparaison rend Vraiment drôle :
Semblable à un vase précieux d'oii s'écoulent toutes les liqueurs les plus délicieuses, le cœur de ce grand capitaine ne pouvait rien garder...
Et, pour résumer :
Les traitres, corrompus par l'argent d'Adrasto, ne manquaient pas de se jouer de In faiblesse de ces deux rois. Ils flattaient sans cesse Nestor par de vaines louanges; ils lui rappelaient ses victoires passées, admiraient sa prévoyance, ne se lassaient jamais de l'applaudir. D'un autre côté, ils tendaient des pièges continuels à l'humeur imj)atiente de Philoctèle : ils ne lui parlaient que de diflicultés, de contre-temps, de dangers, d'inconvénients, de fautes irrémédiables. Aussitôt que ce naturel prompt était enflammé, sa sagesse l'abandonnait, et il n'était plus le même homme.
Et Nestor et Philoctète sont incorrigibles; car, dit Fénelon, « la vieillesse n'a rien de souple, la longue habitude la tient comme enchaînée; eHe n'a presque plus de ressources contre ses défauts. »
Fénelon a-t-il des contemporains en vue lorsqu'il nous dessine ce Philoctète et ce Nestor? Je
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ne sais, mais il est probable. Outre une série d'excellents portraits, outre mille remarques d'un observateur qui connaît très bien la cour, je trouve dans Télèinaque ce qu'on pourrait appeler la « psychologie des rois ». Je ne vous en indiquerai que quelques traits. C'est Idoménée qui parle :
J'étais troj) ennemi des affaires, et trop inappliqué, pour pouvoir me tirer de ses mains fde Protésilasi : il aurait fallu renverser l'ordre établi pour ma commodité et instruire un nouvel homme... J'aimais mieux fermer les yeux pour ne pas voir les artifices de Protésilas. Je me consolais seulement en faisant entendre à certaines personnes de confiance que je n'ignorais pas sa mauvaise foi. Ainsi je ni'lmao'inais n'être trompé qu'à demi, puis([ue je savais que je tais trompé.
Et cela Continue sur ce ton excellent. Plus loin .: « Les rois ne veulent jamais avoir tort. IVjur couvrir une faute, il en faut faire cent. » — Ailleurs : « La multitude des hommes qui environnent les princes est cause qu'il n'y en a aucun qui fasse une impression profonde sur eux : ils ne sont frappés que de ce qui est présent, et qui les llatte ; tout le reste s'efface bientôt. » — Et je veux encore vous citer ceci, qui est du sage Mentor en personne: « Sachez que les méchants ne sont point des hommes incapables de faire le bien ; ils le font indifféremment, de même que le mal, quand il peut servir à leur ambition », etc. — Ainsi l'esprit de chimère,
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qu'on ne peut refuser à Fénelun, s'allie chez lui à la plus fine information, et à la moins timide, sur la nature humaine et au plus vif sentiment des réalités.
Enfin, à ne considérer toujours TéJémaqne que comme un poème, comme une œuvre littéraire, certaines parties demeurent intéressantes et belles : le sixième livre (1), — l'histoire de Pliiloctète, — et la descente do Télémaque aux enfers.
Que ce sixième livre est curieux ! Il est plein de gaucheries et comme qui dirait de réticences. — La suite des scènes, les lieux où elles se passent, les rencontres des personnages, le protocole qui régit la petite cour de Calypso, tout cela est assez indéterminé. « Eucharis devait emmener Télémaque dans une chasse. » Eucharis peut donc faire des invitations en dehors de sa maîtresse ? — Pas de dialogues : des discours, et souvent des monologues. — Ajoutez de singulières obscurités. <^ Calpyso employait ses plus belles nymphes à faire naître les feux de Tamour dans le cœur de Télémaque ». Les feux de Tamour pour qui ? Et si Télémaque allait les ressentir pour une de ces « belles nymphes ? » Ce n'est sans doute pas ce que veut Calypso. Elle veut que les gentillesses de ce bataillon féminin amollissent seulement le jeune homme, le mettent dans un état de langueur voluptueuse dont Calypso profi-
(l) Télémnque, dans la 1" édition, est divisé en dix-huit liM*es.