‹ FénelonChapitre 7 sur 7 · FIN DE RKVE — DERNIERES ANNEES CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

FIN DE RKVE — DERNIERES ANNEES CONCLUSIONS

Que valait le prince qui, devenu roi, se fût chargé, avec la collaboration de son maître, de réaliser les « Tables de Ghaulnes ? »

Ce prince, nous lavons vu enfant. Le très vivant portrait du Fantasque (vous vous en souvenez?) nous le montre tel qu'il était vers l'âge de treize ans : extrêmement intelligent, violent, orgueilleux, mobile, mais d'une nature droite, franche et courageuse.

De 1695 à 1697, Fénelon ne voit plus son élève que quelques semaines. Puis, durant quatre années, il ne peut plus même lui écrire. Enfin, en 1701, il rentre en correspondance avec lui;

(1) Jai lu ou parcouru la plupart des livres qui ont été écrits sur Fénelon. Mais j'ai particulièrement profité de Crouslé (Bossuel et Fénelon), de M. Emmanuel de Broglie (Fénelon à Cambrai), de M. Moïse Cagxac (Fénelon, études critiques et Fénelon directeur de conscience), de M. Maurice Masson (Fénelon et M"" Guyon), et de M. Albert Dblplanque (Fénelon et la doc trine de l'amour pur)t

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puis il le rencontre deux fois, devant témoins; et leurs relations par lettres ne cessent plus que par la mort du jeune prince.

On a beaucoup dit que le duc de Bourgogne n'aurait été qu'un roi dévot et d'esprit étroit, et que Fénelon lui-même estima son élève trop dompté et essaya de défaire son propre ouvrage. Tout cela, à cause de la lettre où le duc de Bourgogne, étant en campagne, demande à son ancien maître s'il est « absolument mal de loger dans une abbaye de filles ». Et pourquoi un chef chrétien n'aurait-il pas, en passant, posé cette question ?

Mais il est vrai qu'au lieu de l'adolescent vivace et hardi qu'il avait quitté, Fénelon retrouva un jeune homme un peu éteint et contraint, d'une piété trop scrupuleuse et trop attachée aux minuties. Ce n'était certainement pas la faute de Fénelon. Nous avons plusieurs fois constaté que l'éducation donnée au petit prince et les ouvrages écrits pour lui n'étaient point particulièrement propres à former un jeune clerc; et nous savons d'ailleurs que Fénelon ne cesse de combattre, chez ses pénitents, la manie du scrupule et les petites pratiques. Mais il ne faut pas oublier qu'à partir de treize ans le duc de Bourgogne fut principalement entre les mains de Beauvilliers. C'est donc Beauvilliers, timide lui-même et scrupuleux, qui dut lui inculquer, pour un temps, une piété un peu minutieuse et craintive.

Il avait fait ses premières armes à dix-neuf et vingt ans; très bien, comme il sied à un prince. Mais cinq ans après il eut ce malheur, qu'on rattacha au duc de Vendôme, — une brute parfois géniale peut-être, mais une brute, — auprès de qui il se sentait dans une position des plus fausses, étant à la fois au-dessus de lui et, dans la réalité, presque tenu de lui obéir. Le prince, surtout après Oudenarde, parut timide et indécis. On lui fit à ce moment une fort méchante réputation. Fénelon lui rapporte tout ce qu'on dit. Il le lui rapporte avec une franchise terrible ; il a tellement peur que Topinion ne le rende responsable des défauts de son élève !

Donc, on dit que le prince est trop particulier, trop renfermé, f trop borné à un petit nombre de gens qui l'obsèdent ». On dit qu'il « écoute trop des personnes sans expérience, d'un génie borné, d'un caractère faible et timide ». On l'accuse en même temps de « badinage » et d' « enfantillage ». (Cela ne serait-il point un effet des conseils de simplicité enfantine et de « petitesse » que son maître avait pu lui donner autrefois?) — Dans une autre lettre, Fénelon ose écrire au prince : « On dit que, pendant que vous êtes dévot jusqu'à la sévérité la plus scrupuleuse dans des minuties, vous ne laissez pas de boire quelquefois avec un excès qui se fait remarquer... » Et encore : « On se plaint de ce que votre confesseur est trop souvent enfermé avec vous et

qu'il se mêle de vous parler de la guerre. » (Et les mêmes accusations, plus ramassées et peutêtre plus dures encore, se retrouvent dans une troisième lettre, 25 octobre 1708).

Notez les formules qu'emploie Fénelon : « On dit que, on se plaint » ; et ce sont, en effet, surtout des « on dit ». Le prince y répond avec une douceur, une patience, une modération méritoires et qui sont d'un homme extrêmement maître de soi. En réalité, le pauvre garçon était dans une situation la plus difficile du monde et la plus ingrate; peu aimé de son grand-père le roi, qui se sentait jugé par lui ; détesté de son père le dauphin, dont les vices et la nullité paraissaient davantage par le mérite et la solidité du fils; moqué pour la réputation de bigoterie qu'on lui avait faite, et d'avance redouté des courtisans pour sa stricte vertu. Enfin, s'il était de joli visage, il n'était point parfaitement fait et avait, si j'ose dire, une épaule un peu plus haute que l'autre. — A cause de tout cela il était timide, peu liant, ami de la solitude et de l'étude ; et sa vie retirée redoublait autour de lui la malveillance.

Tout cela changea lorsque son père mourut. Il parut tout autre, quoiqu'il fût probablement resté le même. Le vieux roi s'attendrit sur son petitfils lorsqu'il vit en lui son héritier direct. Il l'associa au gouvernement et envoya les ministres travailler chez lui. Sa femme, la fine duchesse de

Bourgogne, qu'il aimait passionnément (et un peu, je crois, avec une sensualité de dévot qui se rattrape dans les choses permises), l'aima ellemême beaucoup plus lorsqu'il fut presque roi. Toute la cour suivit. Lui-même en prit de l'assurance. N'ayant plus, entre le trône et lui, son désagréable père, ne sentant plus autour de soi toutes ces secrètes inimitiés, il se montra en toute liberté tel qu'il était, et parut en effet charmant. Il devint, d'un jour à l'autre, les délices de la France.

Il faut voir cette transformation dans Saint- Simon :

... Le roi revenu pleinement à lui, l'insolente cabale tout à fait dissipée par la mort d'un père presque ennemi dont il prenait la place, le monde en respect, en attention, en empressement... On voit le prince timide, sauvage, concerté, cette vertu précise, ce savoir déplacé, cet homme engoncé, étranger dans sa maison, contraint en tout, on le voit, dis-je, se montrer par degrés, se déployer peu à peu, se donner au monde avec mesure, y être libre, majestueux, gai, agréable...

Et Saint-Simon, plus loin, le dit « éclairé, laborieux », parle de la « douceur » de son « éloquence naturelle », le nomme « un maître futur, si capable de l'être par son fond, et par l'usage qu'il montrait qu'il saurait en faire ». Et je pense que c'est ici un des endroits où l'on peut croire Saint-Simon.

J'imagine, pour ma part, qu'on pouvait attendre beaucoup de cette riche et sérieuse nature. Oui,

j'ai ringénuité de croire que, si le duc de Bourgogne eût été roi, ni sa piété, — que les historiens officiels ont coutume de déplorer et de railler, — ni sa vertu, ni sa conscience scrupuleuse n'eussent empêché son règne de valoir mieux pour la France que celui de l'enfant Louis XV sous le Régent, puis de Louis XV homme et vieillard. Et il me parait fort vraisemblable que Fénelon, s'il eût lui-même vécu, eût été un grand ministre ; très politique (il en a donné des preuves) ; assez habile pour se faire toujours tolérer de son élève ; très suivi dans ses desseins; nullement gêné, dans l'occasion, par son mysticisme ou par son « humanitarisme » ; car, comme tous les mystiques, il est, si je puis dire, double en toute simplicité.

Les larges parties applicables des « Tables de Chaulnes » eussent été appliquées. Dans ces dernières années d'un long règne accablant, beaucoup d'hommes sérieux et généreux avaient aussi leurs « Tables de Chaulnes » ; et il est remarquable que tous souhaitaient un retour de l'institution monarchique vers sa pureté et vérité originelles: idée qu'avaient eue déjà le cardinal de Retz et les moins frivoles des Frondeurs. — Cette idée est même un peu celle de Vauban dans la Dime royale ; il dit, par exemple, de la taille : « Après en avoir découvert les désordres, j'ai cherché s'il n'y aurait pas moyen de la remettre dans la pureté de son ancien établissement. » — Le

règne du duc de Bourgogne et de Fénelon eût fort bien pu procurer la réparation et la conservation de la France par une sorte de pacifique révolution en arrière, qui était alors conçue et désirée par beaucoup de bons esprits, et qui eût été la bonne, et qui eût rendu l'autre inutile et impossible.

Si nous pouvons penser ainsi, jugez quel souffle d'espérance, parmi toutes les misères du temps, dut soulever Fénelon ces années-là. Le rêve qu'il avait commencé de faire vingt ans auparavant, et qui l'occupait et l'intéressait tout entier ; son rêve d'homme, de gentilhomme, d'évêque et de Français ; son rêve même d'homme intérieur et d'apôtre de l'amour désintéressé, et d'immuable ami de la pauvre M™^ Guyon (qui lui avait prédit cette grandeur) ; son rêve, tout son rêve, et l'éclatante revanche de ses dix dernières années... il les touchait du doigt. Et déjà il avait sa cour ; et dans les yeux, dans les soumissions, dans les empressements des gens qui, maintenant, ne craignaient plus de passer par Cambrai pour aller à l'armée, il voyait son disciple roi et se voyait premier ministre.

Or, quelques mois avant la victoire libératrice de Denain, il apprenait coup sur coup la mort de la duchesse de Bourgogne (12 février) et la mort du duc de Bourgogne, dauphin de France (18 février 1712).

C'était pour Fénelon la fin de tout, l'irréparable fin.

Il écrit au duc de Chevreuse :

Hélas, mon bon duc, Dieu nous a ôté toute notre espérance pour l'Eglise et pour TEtat. Il a formé ce jeune prince; il Ta orné, il l'a préparé pour les plus grands biens; il l'a montré au monde, et aussitôt il la détruit. Je suis saisi d'horreur, et malade de saisissement sans maladie. En pleurant le prince mort qui me déchire le cœur, je suis alarmé pour les vivants, etc..

Et le 4 mars, au duc de Chaulnes (fils du duc de Chevreuse) :

Je ne puis résister à la volonté de Dieu qui nous écrase. Il sait ce que je souffre; mais enûn c'est sa main qui frappe et nous le méritons. Il n'y a qu'à se détacher du monde et de soi-même, il n'y a qu'à s'abandonner sans réserve aux desseins de Dieu. Nous en nourrissons notre amourpropre quand ils flattent nos désirs ; mais, quand ils n'ont rien que de dur et de détruisant, notre amour-propre hypocrite et déguisé en dévotion se révolte contre la croix ; et il dit, comme saint Pierre le disait de la passion : « Cela ne nous arrivera point. » O mon cher duc, mourons de bonne foi.

Et Ton peut dire qu'il passe ses deux dernières années à mourir intérieurement.

Il y fut sans doute aidé par l'affreuse tristesse des temps. Depuis des siècles, la France n'avait été réduite à pareille extrémité. Défaite, misère, famine, invasion de la Flandre. Après Malplaquet, Cambrai fut rempli de blessés, de fuyards, de paysans réfugiés avec leurs troupeaux. Fénelon ouvrit toutes grandes les portes de son palais;

tout fut occupé, corridors, escaliers et chambres; « les cours et les jardins remplis de bestiaux ». Fénelon nourrissait tout ce monde à ses dépens. Il eut jusqu'à deux cent cinquante officiers à sa table. Il fit évacuer son séminaire pour y mettre les blessés de la maison du roi. Lorsque les armées alliées se furent rapprochées de Cambrai, il traita les blessés et les prisonniers ennemis comme il avait fait ceux de France. Les généraux alliés, le prince Eugène et Marlborough, veillèrent alors à ce que les terres et les greniers de Tarchevêché de Cambrai fussent exemptés du pillage. L'archevêque put donc faire ses récoltes. Il en profita pour offrir son blé à l'intendant de Flandre et sauver, autant qu'il était en lui, les armées françaises de la faim, — et cela sans nul espoir d'être payé, sinon peut-être dans de longues années.

Mais son cœur était déchiré par les choses qu'il voyait. On a de lui une lettre extraordinaire écrite au duc de Chevreuse pour le roi en 1710 ; lettre pleine de trouble, de douleur, de hardiesse désespérée, et de l'éloquence la plus sombre. Et l'on ne saurait s'étonner de voir un homme, qui vit depuis des années en plein théâtre des plus horribles désastres, demander la paix à tout prix, fût-ce au prix de dures humiliations; ni de voir un prêtre découvrir l'action divine dans ces tragiques événements, et de l'entendre parler de châtiment et d'expiation. Mais l'accent est d'une âpreté inouïe, et plus rudement encore que dans

la lettre de 1696, Fénelon dit au roi la vérité tout entière.

Vous me direz que Dieu soutiendra la France. Mais je vous demande où en est la promesse... Méritez- vous des miracles dans un temps où votre ruine prochaine et totale ne peut vous corriger, où vous êtes encore dur, hautain, fastueux, incommunicable, insensible et toujours prêt à vous flatter ? Dieu s"apaisera-t-il en vous voyant humilié sans humilité, confondu par vos propres fautes sans vouloir les avouer, et prêt à les recommencer si vous pouviez respirer deux ans ? Dieu se contentera-t-il d'une dévotion qui consiste à dorer une chapelle; à dire un chapelet, à écouter une musique, à se scandaliser facilement, et à chasser quelque janséniste ? Non seulement il s'agit de finir la guerre au dehors, mais il s'agit de rendre au dedans du pain aux peuples moribonds... de se ressouvenir de la vraie forme du royaume, et de tempérer le despotisme, cause de tous nos maux.

Mais il ne se contente pas de gémir ou d'invectiver, il indique le remède.

Notre mal vient de ce que cette guerre n"a été jusqu'ici que l'affaire du roi, qui est ruiné et discrédité. Il faudrait en faire l'affaire véritable de tout le corps de la nation... C'est la nation qui doit se sauver elle-même. C'est à elle à trouver des fonds et à prendre de l'argent partout où il y en a pour le salut commun... Il serait même nécessaire que tout le monde sût à quoi l'on destinerait les fonds préparés, en sorte que chacun fût convaincu que rien nen serait employé aux dépenses de la cour.

Et Fénelon propose que le roi « recoure aux anciens usages du royaume, consulte les notables » et agisse d'accord avec eux.

Il n'est pas probable que cette lettre ait été mise sous les yeux du roi (et encore que sait-on?) Mais cette lettre, Chevreuse et Beauvilliers en étaient pénétrés ; et par eux le roi en connut Tesprit. Et voici ce qui arriva. Le roi ne consulta pas les notables, du moins sous des formes découvertes et publiques, et sans doute il fut prudent en cela. Mais il finit par concevoir cette guerre, non plus comme royale seulement, mais comme nationale. Il sortit un peu de son impassible dignité. Il communiqua davantage avec son peuple ; il eut des mots par où il s'associait avec lui. Il daigna souffrir publiquement. Il eut avec Villars les simples et magnanimes conversations qui nous ont été rapportées par le maréchal. Il envoya aux gouverneurs de provinces et aux communautés de villes, pour expliquer ses raisons de continuer la guerre, la circulaire publique qui se terminait par ces paroles : « Je suis persuadé que mes peuples s'opposeraient eux-mêmes à recevoir la paix à des conditions également contraires à la justice et à l'honneur du nom français. » Bref, le roi parut un autre homme. La nécessité y fut pour beaucoup. M. Emmanuel de Broglie (1) croit que la lettre de Fénelon y fut pour quelque chose. Et je le crois aussi.

Or, tandis que M. de Cambrai mourait intérieurement, il se permettait toutefois quelques distractions. Je nomme ainsi la deuxième partie

(1) Fénelon^ h Cambrai.

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du Traité de l'existence de Dieu, par exemple, et la Lettre sur les occupations de V Académie.

Ce traité de VExistence et des attributs de Dieu, Fénelon l'avait commencé dans sa jeunesse. La première partie est une démonstration de Dieu par le spectacle de la nature et la connaissance de rhomme. Elle offre de larges et harmonieuses descriptions, d'un lyrisme fluide, auxquelles ressembleront certaines Harmonies de Lamartine, et qui durent être originales en leur temps. (Cf. aussi, un peu, certaines pages de la Profession de foi du vicaire savoyard). Un peu de science s'y mêle, qui témoigne de l'ouverture d'esprit de l'auteur, et nous rappelle que cela fut sans doute écrit peu après la Pluralité des mondes de Fontenelle (1686). Cette première partie fut imprimée en 1712, àl'insu de Fénelon, mais non contre son gré (1). Il me semble qu'on eût publié également la deuxième partie à ce moment-là, si elle eût été faite, et qu'elle ne fut donc écrite qu'en 1712 ou après.

Cette seconde partie démontre Dieu et ses attributs par la seule analyse de nos idées. Ce sont les tt preuves de Dieu métaphysiques ». Cela est subtil et souple à souhait. Mais on a cette impression — nullement déplaisante d'ailleurs — que l'auteur est tout persuadé d'avance de ce qu'il

(1) Plusieurs de ses ouvrages furent publiés ainsi : il ne daignait pas s'en occuper, ne voulant pas être « auteur » ; mais il laissait fairei

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fait semblant de chercher, et que ce Dieu, qu'il affecte de découvrir par l'effort de son esprit, il le possède depuis longtemps dans son cœur. Vous connaissez le fameux doute cartésien, le doute « méthodique », et toute la suite de l'opération : « J'ai beau vouloir douter de toutes choses : il m'est impossible de douter de mon existence. » J'ai envie de dire : « Et après? » Mais il paraît que toutes les vérités de la philosophie spiritualiste peuvent sortir de ce doute et de cette affirmation, — à condition de les en tirer; et vraiment c( tirer » est bien le mot. On nous exerçait à cela voilà bientôt quarante ans, quand il y avait une classe de philosophie. Ce doute méthodique et provisoire ne semble déjà pas bien sérieux chez Descartes. Mais qu'il est peu angoissant chez Fénelon! On voit si bien que ce n'est qu'un jeu, qu'un doute « pour rire », et qu'il croit à Dieu naturellement, comme il respire! Et ce qui est ravissant, c'est que ces abstraites démonstrations de Dieu-idée sont entrecoupées de subites prières, d'effusions amoureuses, et que, tandis qu'il a l'air de chercher le Dieu de Descartes, il s'épanche vers le Dieu de M"^' Guyon :

O mon Dieu, que vous êtes grand !... Si on a la sobriété de la sagesse, après avoir dit que vous êtes, on n'ose plus rien ajouter. Plus on vous contemple, plus on aime à se taire... En vous voyant, ô simple et infinie vérité, je deviens muet : mais je deviens, si j'ose le dire, semblable à vous ; ma vue devient simple et indivisible comme vous. Ce nest point en parcourant la multitude de vos perfections

que je vous conçois bien ; au contraire, en les multipliant pour les considérer par divers rapports et diverses faces, je vous affaiblis, je vous diminue ; je me diminue, je m'affaiJDlis, je me confonds ; cet amas de parcelles divines n'est plus parfaitement mon Dieu ; ces infinis partagés et distingués ne sont plus ce simple infini qui est le seul infini véritable. O que j'aime bien mieux vous voir tout réuni en vous-même d'un seul regard ! Je vois Fêtre et j ai tout vu ; j'ai puisé dans la source ; je vous ai presque vu face à face... Quand est-ce que tout moi-même sera réduit à cette seule parole immuable : // est, il est, il est?

N'y a-t-il pas encore du quiétisme là dedans, et n'y retrouvons-nous point quelque chose de cette contemplation infuse et passive qui exclut les idées particulières et les actes distincts?

Ainsi, vers 1713, consommait-il au dedans de lui-même cette sorte de « nirvana », — qui ne l'empêchait, au reste, ni de souffrir, ni de crier, ni d'agir et d'écrire incroyablement.

Enfin, dans la dernière année de sa vie, parmi les souvenirs amers, les deuils nouveaux et la faiblesse plus grande de son corps, son suprême « divertissement » fut la LeUre sur les occupations de r Académie, dont il était depuis 1693.

Cette lettre, on peut bien l'avouer, est peu de chose en elle-même. C'est l'agréable causerie, je dirai presque le bavardage aisé d'un vieillard tout nourri d'antiquité classique, — qui a d'ailleurs le goût libre et l'esprit naturellement indépendant, et qui enfile les citations au gré de sa mémoire. — Ce qui est remarquable, c'est que,

le premier en France, le vieil évêque fait de la critique affranchie des règles, de cette critique qu'on a appelée « impressionniste ». — Ses meilleures remarques sont sur la façon d'écrire l'histoire. Pour le reste, il dit ce qu'il lui plaît, sans beaucoup de réflexion, à ce qu'il semble. — Sans le dire nettement (car il ne veut faire de peine à personne), il est profondément pénétré de la supériorité de la littérature grecque, et même de la latine ; il l'est autant que le pouvaient être les païens de la Renaissance.

Il en devient injuste, et un peu étourdi. 11 reproche à notre langue d'être ce qu'elle est, et ce qu'elle est devenue nécessairement, c'est-à-dire plus analytique que le grec ou le latin ; d'avoir très peu d'inversions et de mots composés et, en général, de n'avoir pas assez de mots : et il propose d'en créer artificiellement, et défaire de cette invention une sorte de jeu de salon. Là comme ailleurs il ne doute de rien (et c'est une de ses marques). — Il se plaint de notre versification et surtout de la rime. 11 écrit tranquillement : « La rime ne nous donne que l'uniformité des finales, qui est souvent ennuyeuse et qu'on évite dans la prose, tant elle est loin de flatter l'oreille. » Il juge que « notre versification perd plus qu'elle ne gagne par les rimes ». Ce qui ne l'empêche pas d'ajouter presque aussitôt : « Je n'ai garde néanmoins de vouloir abolir les rimes ; sans elles notre versification tomberait. Nous n'avons point

dans notre langue cette diversité de brèves et de longues, qui faisait dans le grec et dans le latin la règle des pieds et la mesure des vers. » (Il oublie r « accent ». ) Et il conclut assez raisonnablement : c( Mais je croirais qu'il serait à propos de mettre nos poètes un peu plus au large sur les rimes, pour leur donner le moyen d'être plus exacts sur le sens et sur l'harmonie » — Ses vœux seraient comblés aujourd'hui quant à la rime lâche ; et il remarquerait sans doute que les vers qu'on fait n'en valent pas mieux.

Sur Tart du théâtre, il est fort libéral, puisque cet art, il l'admet, lui prélat de la sainte Eglise. Sans les égaler aux Grecs, il est, en somme, équitable pour les poètes dramatiques de son temps. Il est moins touché de la grandeur que choqué de Temphase de Corneille. Mais il rend presque entièrement justice à Racine, et plus encore à Molière, qu'il trouve «grand». Il lui reproche de « parler souvent mal, surtout en vers» (et je suis assez de cet avis); mais il ne Taccuse point, ou l'accuse à peine et assez doucement, d'immoralité.

Sur l'immoralité de Molière, il est vraiment curieux de rapprocher le jugement de Bossuet dans les Maximes sur la comédie et celui de P'énelon dans sa Lettre à Dacier — Bossuet, en 1694, et quand l'abbé de Fénelon se disait encore son disciple en toutes choses, pensait que la « représentation des passions agréables », c'est-

à-dire de l'amour même honnête, « porte naturellement au péché, quand ce ne serait qu'en flattant et en nourrissant de dessein prémédité la concupiscence qui en est le principe. » Il parlait des « prostitutions qu'on voit toutes crues » dans les pièces de Molière.

On réprouvera, écrivait-il, les discours où ce vigoureux censeur des grands canons, ce grave réformateur des mines et des expressions des Précieuses, étale cependant au plus grand jour les avantages d'une infâme tolérance dans les maris et sollicite les femmes à de honteuses vengeances contre leurs jaloux. Il a fait voir à notre siècle le fruit qu'on peut espérer de la morale du théâtre qui n'attaque que le ridicule du monde en lui laissant cependant toute sa corruption, La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien qui, en jouant son Malade imaginaire ou son Médecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de Celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez.

Mais Fénelon, doucement et sans colère :

Un autre défaut de Molière le premier étant l'outrance que les gens d'esprit lui pardonnent et que je n'ai garde de lui pardonner, est qu'il a donné un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu.

Et encore ajoute-t-il courtoisement, se sou* venant peut-être de quelque conversation avec son ami le chevalier Destouches :

Je comprends que ses défenseui^s ne manqueront pas de dire qu'il a traité avec honneur la vraie probité, qu'il n'a attaqué qu'une vertu chagrine et qu'une hypocrisie détestable ; mais, etc.

Le reste de la lettre n'est qu'un éloge abondant, et qui rabâche un peu, de la beauté naturelle et simple. « Je veux un sublime si familier, si doux et si simple que chacun soit d'abord tenté de croire qu'il l'aurait trouvé sans peine... Ce n'est ni le difficile, ni le rare, ni le merveilleux que je cherche : c'est le beau simple, aimable et commode que je goûte... » Tout cela, mêlé de ressouvenirs de la poésie d'Homère, de tableaux de la « vie des premiers hommes », si « aimable, si élégante, si heureuse », — et de citations de Virgile, d'Horace, de Térence, riantes ou passionnées. — n dédaigne l'art gothique, où « il voit un vain raffinement ». H dit du moyen âge, et de son « affreuse barbarie » (comme feront les « philosophes ») : « A peine sortons-nous de cette longue nuit... » — Mais ce qu'il aime, ce qui le touche, ce qu'il cite comme involontairement, ce sont des choses touchantes et tendres, comme l'épisode d'Eurydice ou la mort du jeune Pallas, ou les bétes malades des Géorgiques, — ou (chose inattendue) les plaintes du berger Corydon soupirant après le berger Alexis : « Tu me méprises, Alexis... Je ne suis pourtant pas laid. Je me suis vu naguère dans le miroir de l'eau... » — ou les passages les plus chauds de Térence : « La fille est perdue... où la chercher?... » ou « Qu'est-ce que je demande? Que tu sois avec ton soldat comme si tu étais absente ; que jour et nuit tu m'aimes, tu me regrettes, tu rêves de moi, tu

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m'attendes, lu m'espères, tu prennes ton plaisir de moi, que tu sois avec moi tout entière... » — enfin, des descriptions de vie heureuse, paisible et rustique, et d'où toute notion du péché se trouve éliminée. Et vraiment je sens, je saisis un rapport secret, mais assuré, entre la disposition d'esprit qui permet au bon archevêque de se plaire à ces tableaux d'idylle païenne, de ne plus faire attention qu'à la douceur et au naturel des mots, et d'oublier de qui sont épris les jeunes gens de Térence et à quoi songent les pâtres de Virgile; je vois, dis-je, quelque rapport entre cet oubli, cette inadvertance, cette sorte d'innocence ou d'ignorance retrouvée — et l'état de simplicité parfaite, « cette droiture de l'àme qui retranche tout retour inutile sur elle-même et sur ses actions » (Instructions et Avis), cet état d'enfance et de gaieté puérile tant recommandé par M™^ Guyon, l'état où l'on ne pèche plus et qui succède chez nous à la totale « désappropriation » et à la destruction du « moi » ; cet état enfin où Fénelon écrivait nonchalamment ces stances, — dont la seconde a été d'abord signalée par Voltaire, qui, se méprenant, y voyait le détachement épicurien au lieu de la simplicité du pur amour :

Adieu, vaine prudence, Je ne te dois plus rien, Une heureuse ignorance

Est ma science.

Jésus et son enfance,

C'est tout mon bien.

;{10 FENELOX

Jeune, j'étais trop sage Et voulais trop savoir.

Je n'ai plus en partage

Que badinage, Et touche au dernier âge

Sans rien prévoir.

Ces petits vers vous étonnent? Que di riez-vous si vous lisiez la Lettre à l'évêque d'Arras sur la lecture de VEcriture Sainte en langue vulgaire, écrite par Fénelon en 1705? Il conclut qu'il ne faut permettre la lecture de la Bible qu'à peu de personnes et avec beaucoup de précaution. Et ses arguments sont d'une rare franchise. On dirait presque un répertoire abrégé des principales sources de plaisanterie de Voltaire sur la Bible. J'en citerai quelques passages :

J'ai vu des gens tentés de croire qu'on les amusait par des contes d'enfants, quand on leur faisait lire les endroits de l'Ecriture où il est dit que le serpent parla à Eve pour la séduire; qu'une ànesse parla au prophète Balaam ; et que Nabuchodonosor paissait l'herbe comme les bêtes... J'ai vu un homme desprit .le chevalier Destouches? qui était indigne de voirie peuple qui se vantait d'être conduit par la main de Dieu, sortir d'Egypte après y avoir enlevé les richesses des Egyptiens, se révolter dans le désert contre Moïse, adorer un veau d'or, et enfin n'employer cette mission céleste qu'à s'emparer des terres des peuples voisins, et qu'à les massacrer pour occuper leur place, sans être moins corrompu qu'eux... Il faut avouer que le commun des hommes est surpris de voir les prophètes commettre je ne sais combien d'actions qui paraissent indécentes et insensées... On est surpris de voir Jacob qui, étant conduit par une mère inspirée, parait faire le personnage d'un imposteur. On ne l'est pas moins de voir

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Osée chercher par V ordre de Dieu la femme qu'il prend... Rien n'est plus difficile que d'expliquer comment est-ce que Judith, que le Saint-Esprit nous fait admirer, a pu aller trouver Holopherne. VA\e l'excite au mal, disent les libertins, elle le trompe, elle l'assassine. Il n'y a dans tout le Cantique des Cantiques [et les explications de M™^ Guyon ?] aucun mot de Dieu ni de la vertu ; la lettre n'y présente qu'un amour sensuel, qui peut faire les plus danpcereuses impressions, à moins qu'on n'ait le cœur bien purifié... Si on ne s'arrêtait qu'à la seule lettre de l'Ecclésiaste, on serait tenté de croire que c'est le raisonnement d'un impie, qui compte que tout est vanité sous le soleil, parce que l'homme meurt tout entier comme les bêtes.

Et, pour passer au Nouveau Testament :

Les Sociniens se servent de l'Evangile pour montrer que Jésus-Christ a déclaré qu'il n'a voulu être cru Dieu qu'au même sens impropre et allégorique où il est dit aux hommes: Vous êtes des dieux, et que Jésus-Christ a dit en termes formels : Mon Père est plus grand que moi. Les protestants prétendent démontrer par les épîtres aux Romains, aux Galates et aux Hébreux que la foi suffit sans les œuvres..., que le sacrifice de Jésus-Christ n'a pas besoin d'être réitéré, etc.. Ceux qui ont quelque pente vers l'incrédulité ne manquent pas de chicaner sur l'apparente contradiction qu'on trouve dans les différentes éditions de l'Ecriture pour la chronologie. Ils s'embarrassent de même sur la généalogie de Jésus- Christ qu'un évangéliste nous donne bien différente de celle qui nous est donnée par un autre... Il faut avouer que si un livre de piété, tel que Vlmitation, ou le Combat spirituel, ou le Guide des pécheurs [de Molinos, messieurs, ce livre condamné] contenait la centième partie des difficultés qu'on trouve dans l'Ecriture, vous croiriez en devoir défendre la lecture dans votre diocèse.

Ainsi parle cet archevêque. Et il se met peu en frais pour répondre aux objections des libertins :

il est vrai que son correspondant n'a pas besoin d'être convaincu. Il se contente de dire : « Toutes les difficultés dont je viens de rassembler des exemples s'évanouissent sans peine dès qu'on a l'esprit guéri de la présomption... Alors on n'a aucune peine à croire que la parole de Dieu a une profondeur mystérieuse, qui est impénétrable à notre faible esprit. » Et c'est tout justement une des formules, ironiques chez eux, chères à Montaigne et à Voltaire.

Et plus loin ceci, qui témoigne de peu d'illusion sur l'état des esprits, — et qui nous ferait dire (nous ne sommes qu'en 1705) : — Déjà!

Il ne faut pas que les évoques se flattent sur leur autorité : elle est si affaiblie qu'à peine en reste-t-il trace dans l'esprit du peuple. On est accoutumé à nous regarder comme des hommes riches et d'un rang distingué, qui donnent des bénédictions, des dispenses et des indulgences... On nous regarde comme des seigneurs qui dominent et qui établissent au dehors une police rigoureuse; mais on ne nous aime point comme des pères tendres et compatissants qui se font tout à tous. Ce n'est point à nous qu'on va demander conseil, consolation, direction de conscience... En notre temps, chacun est son docteur... Les critiques... ne tendent qu'à faire des philosophes sur le christianisme et non pas des chrétiens... Je croirais que ces hommes renverseraient bientôt l'Eglise, si les promesses ne me rassuraient pas.

Qu'en dites-vous? Que dites- vous surtout des pages où sonténumérées quelques-unes des « difficultés » de la Bible, et dont je ne vous ai cité qu'une partie? — Je remarque que cette disser-

tation fut imprimée pour la première fois dans le recueil d'Opuscules de Fénelon, en 1718, par son neveu le marquis de Fénelon qui était en relations avec Voltaire, — lequel voulait absolument que Fénelon tut un « philosophe » et n'eût jamais osé c( donner Tessor à ses principes, qu'on n'a jamais bien connus ». Je remarque aussi que cette longue consultation répond à un bien court billet, et bien sec, vraiment, de l'évêque suffragant d'Arras à son métropolitain : « Oserai-je, monseigneur, vous demander quelle est la pratique que vous suivez et quel est l'usage que vous avez trouvé dans votre diocèse, au sujet de l'Écriture Sainte et particulièrement du Nouveau Testament en langue vulgaire? Je suis avec bien du respect, etc.. »

D'autre part le style de la Lettre sur la lecture de rÉcriture Sainte est bien celui de Fénelon (qui d'ailleurs ressemble si souvent à celui de Voltaire), et jamais l'authenticité n'en a été contestée. Mais elle reste assez « troublante ». Si bien qu'on a pu l'entendre de deux façons absolument opposées. Brunetière écrit (Histoire et Litlérature, II) qu'on croirait « presque entendre » dans cette lettre « la plaisanterie de Bayle, et déjà comme qui dirait le ricanement de Voltaire ». Brunetière a-t-il songé que ce qu'il dit là impliquerait l'incrédulité de Fénelon? — Au contraire, cette lettre est, pour M. Maurice Masson, une preuve de la simplicité de sa foi. « Le merveilleux

biblique s'était si étroitement incorporé à sa pensée, qu'elle se mouvait comme naturellement en plein miracle. » Et M. Masson cite, en témoignage, la Lettre sur la lecture de rÉcriturc Sainte. iMais ce n'est point, ou ce n'est pas seulement de miracles que parle Fénelon : c'est surtout de contradictions ou d'absurdités apparentes. D'ailleurs les mots de M. Maurice Masson conviendraient plutôt pour exprimer Tàme d'une bergère naïve. — Je crois que ce qui expliquerait le mieux, chez Fénelon, ce mélange d'une singulière et imprudente liberté de parole avec une croyance profonde et inébranlable, ce serait cette « foi obscure » qui revient si souvent dans ses lettres spirituelles, ou, comme il écrit un jour au duc de Chevreuse, « la nuit de la pure foi. » Pour moi, c'est toujours le geste du mystique : comme il fait à Dieu grâce de son paradis, ainsi il ne le chicanera point sur les bizarreries et les difficultés de sa Bible.

(C'est égal, je voudrais bien savoir où est le manuscrit autographe de la Lettre sur la lecture de l'Ecriture Sainte.)

La tolérance de Fénelon semble d'ailleurs croître en même temps que son « obscure foi ». Dans une conversation que rapporte Ramsay, Anglais converti par lui au catholicisme, Fénelon disait au prétendant Jacques III :

Sur toutes choses ne forcez jamais vos sujets à changer leur religion... La force ne peut jamais persuader les

hommes ; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de religion, au lieu de la protéger ils la mettent en servitude. Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience ce (jue Dieu souffre.

Féiielon a réfléchi depuis les missions deSaintonge. Il ne faut pas oublier toutefois qu'il s'agit ici de l'Angleterre, où les dissidents sont en majorité.

Ainsi allait-il se consommant en sagesse. Il mène à Cambrai la vie la plus noble et la plus belle. Il remplit avec exactitude ses grandes et nombreuses fonctions. Ses charges sont si lourdes, que ses revenus de 200.000 livres, revenus en partie aléatoires, lui suffisent à peine. Il les administre de telle sorte qu'il mourra sans argent et sans dettes. Chaque année il prêche le carême dans une ville de son diocèse. Tous les samedis il dit la messe à la cathédrale et confesse tous ceux qui se présentent. Les jours de fête, il officie solennellement. Il se tue en visites pastorales et prêche dans les moindres villages. Il est, chez lui, magnifique et gracieux. A midi, il dîne entouré de sa maison ; on est toujours au moins douze ou quinze à table, aumôniers, secrétaires, visiteurs ou invités. Lui-même ne mange presque rien. Mais la table est abondante, et le service émerveille Tabbé Ledieu.

Fénelon vit là, avec ses trois abbés : le petit

abbé de Langeron, son plus ancien ami, le grand abbé de Beaumont, et l'exquis abbé de Cliantérac. Joignez son neveu, le marquis de Fénelon, excellent officier, qui venait souvent à Cambrai, et ce libertin de chevalier Destouches, et le bon Dupuis, ancien gentilhomme de la maison du duc de Bourgogne, par qui Fénelon peut communiquer jusqu'à la fin avec M'"- Guyon qui vieillissait retirée à Blois, et qu'il continuait de « vénérer comme une sainte ». En outre, son père ayant eu quinze enfants, Fénelon setrouvaitl'oncled innombrables neveux et petits-neveux, dont il y avait toujours une bande à l'archevêché. -Ajoutez, la dernière année, les trois petits Chaulnes, petitsfils du duc de Chevreuse. Fénelon s'occupait et s'amusait de tous ces enfants. Il leur faisait réciter des vers, leur donnait des notes, se promenait avec eux dans la campagne. — Tout ce monde vivait dans une familiarité simple et gaie. L'oncle aimait à donner des surnoms : l'abbé de Beaumont s'appelait Panta (de Pantaléon, qui était un de ses prénoms) ; le bon Dupuis Put (dePuteus) ; le marquis de Fénelon Fanfan^ etc.. Sa correspondance familière est charmante. Il sourit, il badine, il cite Horace. « Pourquoi, écrit-il à Destouches, ce grave archevêque aime-t-il tant un homme aussi profane? Voilà un grand scandale, je l'avoue ; mais le moyen de m'en corriger?» Voici un petit portrait : « L'abbé Delageois est encore ici : il est vrai, droit, bon, noble,

DIXIEiME CONFERENCE 317

pieux, aigre et perçant. Il édifie et il réjouit. » — En visite pastorale : « Il y a sous mes fenêtres cinq ou six lapins blancs qui feraient de belles fourrures, mais ce serait dommage, car ils sont fort jolis et mangent comme un grand prélat » (allusion à lui-même, je pense, qui ne vivait que de légumes et d'herbes). Voilà le ton, il est parfaitement simple. C'est un peu, quelquefois, Tenfantillage recommandé par M™'' Guyon.

Ses deux dernières années s(^t marquées par la mort de quelques-uns de ses plus chers amis. Il perd Tabbé de Langeron : « .J'avoue que je me suis pleuré'en pleurant un ami qui faisait la douceur de ma vie... Je me console par lassitude de la douleur... Hélas, tout est vain en nous, excepté la mort à nous-mêmes. » Il perd le duc de Chevreuse. Il perd le duc de Beauvilliers. — En novembre 1714 il a, sur un pont auprès d'un moulin, un accident de carrosse, qui ne tue, il est vrai, qu'un de ses chevaux. Comme on s'empressait autour de lui après l'accident, il dit : « Bon, bon, à quoi est-ce que je sers au monde? » Il n'attend, il n'espère plus rien ; il est enfin détaché de tout, et véritablement « désapproprié » .

Eh bien non î Du moins, une année auparavant il n'était pas encore complètement détaché. Après la mort du duc de Bourgogne, il n'avait pas été éloigné de croire à l'empoisonnement du prince par le duc d'Orléans. Dans un Mémoire adressé au duc de Chevreuse, il dit du futur Régent :

S'il est coupable, il est capital de mettre en sûreté la vie du roi et du jeune prince, qui est à toute heure en péril... Ce qui me frappe est que sa fille, qui est dans l'irréligion la plus impudente, dit-on, ne saurait y être sans lui, et qu'étant instruit de tout ce (ju'on dit de monstrueux de leur commerce, il n'en passe pas moins sa vie tout seul avec elle. Cette irréligion, ce mépris de toute diffamation, cet abandon à une si étrange personne, semblent rendre croyable tout ce qu'on a le plus de peine à croire. Il est ambitieux et curieux de l'avenir.

Donc Fénelon est assez près de croire au crime. Or, peu de temps après, par l'intermédiaire de Saint-Simon, il entre en relations avec le duc d'Orléans. Saint-Simon dit que le prélat eût été certainement appelé aux affaires lorsque le prince serait devenu maître de TÉtat. Et Fénelon songea : « Qui sait? » et se raccrocha au futur Régent. Et, espérant sans doute le convertir, il écrivit pour lui ti^ois lettres sur la religion, où il s'efforçait de démontrer à ce fds de France l'existence de Dieu et l'immortalité de Tàmc. — P^tait-ce, comme le veut un ami de Fénelon (1), <( ténacité à désirer le bien public » ? — ou besoin inassouvi de le procurer lui-même et de l'administi"er ?

Je crois que Fénelon, décidément, ne se détacha et ne se reposa que dans la mort. Pendant sa dernière maladie, qui ne dura qu'une semaine, il se fit lire plusieurs fois la Deuxième épitre de saint Paul aux Corinthiens. Pourquoi? Ce n'est

(1; E. deBroglie.

puiiit mit' épitre dogmatique. Mais d'abord Fénelon mourant y retrouvait quelques-unes des expressions favorites de M"" Guyon : « Notre bouche s'est ouverte pour vous, notre cœur s'est élargi. Vous n'êtes point à l'étroit au dedans de nous: mais, vous, vos entrailles se sont rétrécies. Rendez-nous la pareille, — je vous parle comme à mes enfants, — élargissez-vous aussi. » Et: « Quand je suis faible, c'est alors que je suis fort » Puis, saint Paul rappelle ses épreuves : « J'ai été huit fois battu de verges, une fois lapidé, naufragé trois fois », etc., et ses gloires : « Je connais un homme en Christ qui fut, il y a quatorze ans, ravi jusqu'au troisième ciel », etc.. . Et, sans doute, en entendant cela, Fénelon repassait, avant de mourir, ses propres souffrances, son exil, l'amère condamnation de son livre, la ruine de toutes ses espérances, — et aussi ses gloires et ses joies mystiques près de l'amie...

Messieurs, je sens bien que, dans ces dix leçons, je suis loin d'avoir dit tout ce qu'il eût fallu dire. Il y a de vastes parties de l'œuvre de Fénelon, ou dont je n'ai pas parlé, ou dont j'ai parlé beaucoup trop sommairement. Vous avez pu voir, en outre, que, dans le cours de cette étude incomplète, mes sentiments sur lui ont varié jusqu'à se contredire quelquefois. Et je sens que, maintenant, il me serait à peu près impossible de l'enseri^r dans une formule.

Tout ce que je sais, c'est que ce fut une magnifique créature et infiniment séduisante. II faut toujours relire, dans Saint-Simon, son incomparable portrait. Je n'en rappelle ici que deux phrases : « Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu de l'esprit sortait comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai pas vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l'aurait vue qu'une fois. » Et : « Il fallait faire effort pour cesser de le regarder. » Nul homme, très probablement, n'a été plus aimé, ni avec plus de ferveur et de fidélité, ni par des âmes plus choisies et plus pures.

Mais qu'était-il donc? Comment le définir? Y avait-il en lui un trait dominant auquel on puisse subordonner tous les autres?

Saint-Simon a vu surtout en lui l'ambitieux. Brunetière aussi. Mais cet ambitieux a osé vingt fois, et fort gratuitement, des démarches et des discours qui pouvaient le perdre. Cet ambitieux a ruiné sa vie par fidélité à une femme et par point d'honneur.

Voltaire et d'Alembert ont vu surtout le philosophe et le citoyen. Mais ce philosophe était le plus religieux des hommes, le plus dévoré de l'amour de Dieu. Et ce prétendu précurseur de la Révolution méditait finalement la restauration rationnelle de l'antique monarchie française.

DIXIE.MK CONFKREXCE :{2I

Xisard a vu surtout l'utopiste. Mais cet utopiste a souvent le sens le plus droit, le plus sur, le plus pratique. Il est pratique en pédagogie; il l'est sur la question de la suprématie du Saint-Siège: il l'est dans ses derniers plans de gouvernement.

Faguet, qui d'ailleurs l'embrasse fort bien tout entier, se complaît à voir en lui l'aristocrate. Aristocrate, Fénelon l'est en toutes choses, dans sa religion, dans ses goûts et ses préférences littéraires, dans sa politique, dans toutes ses laçons d'être.

Et certes cela est vrai. Mais, sans repousser aucune de ses autres définitions, j'aimerais à dire, en finissant, que Fénelon est, avant tout et après tout, un mystique.

Le rêve du mystique, c'est la perception directe (le Dieu, la communication et l'union avec lui. — Ce rêve suppose, à l'origine, une extrême sensibilité. Fénelon se dit souvent sec et dur, et on a abusé contre lui de cet aveu. Mais prenez garde : les hommes très sensibles se jugent et se disent secs dans les moments où ils sont comme tout le monde. Fénelon est un homme très sensible, très tendre, très aimant. Cela n'exclut point, au contraire, le désir de posséder et de gouverner les cœurs. Son charme a quelque chose de féminin; son caractère aussi. Personne n'est plus dominant qu'unt* femme douée d'une grande puissance d'aimer.

Fénelon est un mystique actif. Ces deux in<»ls

:',2-2 KENELON

vont très bien ensemble. Sainte Catherine de Sienne, saint Jean de Dieu, sainte Thérèse ont fondé et administré des couvents, ont traité habilement avec les hommes, ont même été célèbres par leur sens pratique Et cela se comprend. Le mystique apporte d'autant plus de sang-froid et <le clairvoyance dans les choses terrestres qu'il n\v est point attaché et qu1l ne travaille point pnur lui-même.

Voici cependant une petite différence entre Fénelon et les saints mystiques qui unt agi. Pour eux, leur action temporelle est étroitement unie à leur dessein ultra-terrestre. C'est pour étendre et propager les sentiments surnaturels dont ils sont possédésqu'ilscherchent de l'argent, bâtissent des maisons, gouvernent et détendent des communautés.

Il est certain que le rapport paraît moins étroit, chez Fénelon, entre son amour pur et ses projets et ambitions politiques. Néanmoins ce rapport existe, puisqu'enlin, s'il est un jour premier ministre, ce ne sera pas seulement pour établir un gouvernement juste et conforme aux volontés de Dieu : ce sera aussi (rappelez-vous les lettres de M""' (îuyon) pour favoriser la doctrine du pur amour et pour amener doucement dans les âmes le règne du Saint-Esprit. Mais, son objet terrestre étant moins déterminé, plus lointain, plus difficile à atteindre que la fondation d'un ordre religieux, Fénelon a beaucoup plus de latitude sur le

«liuix (les iiioyeiis et beaucoup plus de liberté d'action ; et c'est pourquoi son ambition surnaturelle prend assez souvent, dans ses démarches, les apparences d'une ambition purement politique.

I*uis, il lui arrive ce qui arrivera à Rousseau <'t à Chateaubriand : la conscience qu'il a de l'excellence de ses sentiments le trompe quelquefois sur la qualité de ses actes II ne s'aperçoit pas qu'il met, dans les occasions, une excessive habileté au service de ses sublimes desseins. Il a sur lui-même quelques illusions tenaces. Il apporte un amour-propre amer à la défensedu pur amour; et il parle trop de simplicité pour «Hre vraiment simple. — Le mystique, dans les moments oïi il réalise l'oraison passive, est en quelque faron paidelà le dogme. Il est le plus libre des hommes, puisque, s'abandonnant à Dieu, il peut se croire mû par lui et lui attribuer ses propres mouvements. Il y a toujours eu beaucoup d'aisance et de « jeu » dans la conduite et les sentiments des mystiques, même saints. — Fénelon a l'esprit fort indépendant. Il est humaniste avec délices. Il adore l'antiquité païenne ; il y veut trouver et il y goûte une simplicité riante et innocente, qu'il croit que la civilisation a altérée ; il semble souvent oublier le mystère de la chute. On s'étonne de trouver, chez ce prêtre, tant de pages qui rendent le son de Fontenelle et de Voltaire, ou • •elui de Rousseau Tandis qu'il se joue en Dieu.

■A-2\ FENELON

il donne liilfe de plus de liberté desprit rpiil n'en eut en effet.

Kn même temps, et par le caractère individualiste de l'entreprise mystique, et par les grandes lassitudes et les grandes tristesses oi^i retombent si facilement ceux qui tentent des desseins sublimes et irréalisables, Fénelon tend au romantisme, et beaucoup de ses pages en ont déjà Fari-ent. Par la subordination de la raison à la sensibilité et par l'attachement au « sens propre », il fait présager Rousseau, il faut présager Chateaubriand : moins grand artiste que l'un et l'autre, mais d'àme plus complexe encore, et plus riche, et plus mystérieuse. Les mystiques, toutes choses égales, sont plus compliqués que les autres hommes, puisqu'ils ont comme deux vies. Des romantiques, enfin, Fénelon a déjà le goût de se confesser. Et il se confesse continuellement à ses pénitentes, et avec une extrême sincérité et dureté pour soi, et de grands doutes sur luimême. Ecoutez :

Je sais par expérience ce que c'est que d'avoir le cœur llétri et dégoûté de tout ce qui pourrait lui donner du soulagement... Je suis à moi-même tout un grand diocèse, plus accablant que celui du dehors, et que je ne saurais réformer...

Je suis tout pétri de boue, et j'éprouve que je fais à tout moment des fautes... Je tiens à tout dune certaine façon, cl cela est incroyable ; mais dune autre j'y tiens très peu, car je me laisse assez facilement détacher de la plupart des choses qui peuvent me flatter... Au reste je ne puis expliquer mon fond. Il m'échappe, il me paraît changer à

DIXIKME CONFÉRENCE 32o

loulc heure, .le ne saurais ^uèro rien dire ([ui ne me paraisse faux un moment après...

Ce que je serais tenté de ne croire pas sur vos remarques, cest que j'aie eu autrefois une « petitesse » (humilité cl simplicité) que je n'ai plus. Je manque beaucoup de petitesse, il est vrai, mais je doute que j'en aie moins manqué autrefois.

Vuli-eiiient dit, « j'ai toujoui's été orgueilleux et attaché à moi-même ». Enfin (20 novembre 1701) :

Je n'ai rien à vous dire aujourd'hui de moi ; je ne sais ([n'en dire ni qu'en penser. Il me semble que j'aime Dieu jusqu'à la folie, quand je ne recherche point cet amour. Si je le cherche, je ne le trouve plus. Ce qui me parait vrai en le pensant d'une première vue devient mensonge dans ma bouche quand je veux le dire. Je ne vois rien qui soulage mon cœur, et si vous me demandez ce cju'il souffre, je ne saurais vous l'expliquer. Je ne désire rien; il n'y a rien que j'espère ni que j'envisag-e avec complaisance. Mon état ne me pèse point, et je suis surmonté des moindres bagatelles. D'un autre côté les moindres bagatelles m'amusent; mais le cœur demeure sec et languissant. Dans le moment oi^i j'écris ceci, il me paraît que je mens. Tout se brouille...

Si tout se brouille ainsi pour lui, comment le connaitrais-je mieux qu'il ne se connaissait luimême ?

Un homéride a dit, il y a peut-être deux mille cinq cents ans : « Beaucoup de choses sont obscures pour les hommes; mais rien, pour eux, n'est plus ubscur que leur propre esprit. «

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